LE CORBEAU
d’Edgar Poe
A Midnight Dreary. À la Morne Minuit. (Illustrations de Gustave Doré de l’édition de 1884 de The Raven) * À la morne minuit, un jour Que je m’acharnais, dolent, las, Sur un désuet, curieux volume D’us et coutumes oubliées – Dodelinant moi somnolant, Soudainement là, on frappa ! D’aucun d’un doux tapotement, Toquant à ma porte de chambre. « Quelque visiteur, murmurais-je, Heurtant à ma porte de chambre – Cela seul, rien de plus. » * Distinctement, ah… m’en souvient : C’était pendant le froid décembre. Chaque braise à son tour mourant Sur le plancher forgeait son âme. Ardent, j’espérais le matin, – Cherchant en vain dans mes bouquins Un court sursis à mes chagrins – Chagrins de Lénore égarée – Pour l’irradiante et fille rare Que les anges nomment Lénore – Plus de nom, rien de plus. * Et le soyeux, triste, incertain Frou-frou de chaque rideau pourpre Perçait à neuf – gerçait mon corps De ses fantastiques terreurs. Si bien que pour calmer mes coups Au cœur, je répétais dressé : « Quelque visiteur sollicite L’entrée à ma porte de chambre. Quelque visiteur sollicite… Tardif… à ma porte de chambre. C’est cela, rien de plus. » * Bientôt se réveilla mon âme ; N’hésitant plus longtemps alors, « Monsieur vraiment, dis-je, ou Madame, C’est votre pardon que j’implore ; De fait, j’étais tant somnolant, Si doux sont vos tapotements, Si ténus vos tapotements, Toquant à ma porte de chambre, Je doutais vous avoir ouï » – Et là, j’ouvris grande la porte – Ténèbres, rien de plus. * Scrutant profond l‘obscurité, Longtemps, je me tins là songeant, Craignant, doutant, vivant des rêves Que nul mortel ne fit en rêve. Le silence était non rompu, Et l’immobilité sans marque, L’unique mot proféré là Fut le mot chuchoté, « Lénore ! » Je le chuchotais, un écho Murmurait en retour, « Lénore ! » – Purement, rien de plus. * M’en retournant lors, dans ma chambre, Tout mon esprit en moi brûlant, Me vint vite un nouveau toc toc, Mais quelque peu plus fort qu’avant. « Sûrement, sûrement, me dis-je, C’est quelque chose à ma persienne ; Ce que verras, qu’il en advienne, Et qu’on explore ce mystère – Ô qu’un moment mon cœur se calme, Et qu’on explore ce mystère ; – C’est le vent, rien de plus. * En grand, je poussais les battants, Quand enjoué, battant des ailes, Pas à pas entre en majesté Un Corbeau des Saints Jours d’Antan. Il ne fit la moindre courbette, Arrêt, ni doute un seul instant ; Il se percha, lord ou lady, Au-dessus ma porte de chambre – Au buste juste de Pallas, Au-dessus ma porte de chambre – Juché là, rien de plus. * Alors, cet oiseau noir d’ébène Sourit à mon fantasme triste Par son grave et dur décorum, La contenance qu’il portait ; « Quoiqu’à crête à ras et tondue, Sûr, tu n’es pas, dis-je, un poltron, Spectre lugubre, antique Corb Vagabond aux bords de la Nuit – Dis-moi quel est ton noble nom Des bords plutoniens de la Nuit ! » Et lui dit, « Jamais plus. » * Qu’un volatile disgracieux Suive un propos, m’émerveillait, Malgré son trait très peu pensé – Si peu pertinent, son apport ; Car on peut fort en agréer Que nul humain vivant n’eut vu, N’eut jamais l’heur de voir oiseau Au-dessus sa porte de chambre – Sur buste sculpté, oiseau, bête, Au-dessus sa porte de chambre, Ayant nom, « Jamais plus. » * Mais en rien le Corbeau perdu, Sur le buste placide assis, Ne dit d’autre mot, comme si D’un seul mot s’épandit son âme. Il ne poussa nul mot plus loin ; Il n’agita pas une plume – Je marmonnais, mais rien de plus : « D’autres amis ont pris leur vol – Il me quittera au matin, Comme l’Espoir a pris son vol. » L’oiseau dit, « Jamais plus. » * Piqué par le calme et brisé D’une réplique si posée, « Ce qu’il crie est ici, me dis-je, Tout son fonds sans doute, et réserve, Glané près d’un malheureux maître Que le Désastre sans merci Poursuivait vite, encor plus vite, Jusqu’au refrain d’un chant pesant – Jusqu’au miserere d’Espoir, Mélancolique chant pesant De « Jamais – jamais plus. » » * Mais le Corbeau encor dupant Sourit tout à mon âme triste, Je poussais un siège à coussins Face à oiseau, et buste et porte ; Puis, m’enfonçant dans le velours, Je cherchais, chimère à chimère, Un sens au mot de cet oiseau De mauvais augure d’antan – Ce spectral, décharné, macabre, Gauche oiseau augural d’antan Croassant « Jamais plus ». * J’étais séant conjecturant, N’adressant pas une syllabe Au volatile aux yeux fougueux Brûlots maintenant de mon sein ; En devin séant, plus encore, Je reposais ma tête à l’aise Au coussin de velours feutré Des rais de lampe, exultant d’Elle, Ah, ce violet velours feutré Des rais de lampe exultant, qu’Elle Ne presse « jamais plus ! » * Je crus que l’air se densifiait, Parfum d’un fugace encensoir De séraphins berceurs, creusant Leurs pas tintouins sur des mottons. « Ton Dieu prêta, mon pauvre hère – Mais les anges qui t’ont fourni Répit – Répit et népenthès Dans tes souvenirs de Lénore ! Lampe et lape un bon népenthès D’oublis de perte de Lénore ! Plaid-Corbeau, « Jamais plus. » * « Prophète, être de malheur, dis-je – Oiseau, démon, prophète encore ! Ou l’envoyé du Tentateur, Ou rejet de tempête en rive, Désolé, encore indomptable, Au pays désert envouté – En ce logis d’Horreur hanté – Dis-moi vraiment, je te l’implore – Y a-t-il baume à Galahad ? – Dis-moi – dis-moi, je te l’implore ! » Plaid-Corbeau, chant du cor. * « Prophète, être de malheur, dis-je – Oiseau, démon, prophète encore ! Par ces Cieux, arche sur nos corps, Par ce Dieu que nous deux adorent, Dis à ce cœur empli de peine Si, dans le très lointain Eden, Il étreindra sainte la fille Que les anges nomment Lénore – Cette irradiante et fille rare Que les anges nomment Lénore – Plaid-Corbeau, « Plus d’encore ».
Whom the Angels Name Lenore.
Que les Anges Nomment Lénore.
(même source)
*
Les deux dernières strophes, ou stances de ce poème sont traduites, mais je ne vous les livre pas pour l’instant. Cette présente version recevra, sans doute ou peut-être, quelques petites modifications dues à des repentis de traducteur de dernière minute, « repentis » comme on dit en langage quelque peu chrétien, ou à d’ultimes corrections de nouvelle relecture. Mais, cent fois sur le métier…
Je ne vous libre pas ici non plus, les commentaires explicatifs qui accompagnent cette traduction et qui ne manqueront pas d’éclairer ce qui peut sembler désuet, paraître obscur, démodé, archaïque en certains passages de ma traduction (mots, expressions, forme, fond). Je précise dès maintenant que des modes, surtout des modes décadentes, peu m’en chaut (à tour de bras).
Dernier point. Cette présente traduction presque complète, peut être librement reproduite, mais en tant que « traduction de Jean-Pierre Fleury, version volontairement incomplète du 7 novembre 2012 ».
Au fait ! Deux petites anecdotes littéraires, glanées je ne sais plus où, d’écriture et de repenti éternel.
La première est de George Sand (à propos : pauvre Sandeau qui n’est plus rien ; l’original remplacé par le pseudonyme !) ; elle aimait à dire que du temps où elle fut la compagne de Musset, tous deux s’attelaient quotidiennement à la tâche dès l’aube et qu’à la fin du jour, Musset avait péniblement écrit quelques vers, une courte strophe ou deux en ayant bu une demi-bouteille d‘eau-de-vie (d’eau de mort lente plus exactement) tandis qu’elle, avait eu le temps d’écrire tout un long chapitre en ayant bu deux ou trois litres de lait. Chacun sa drogue donc, chacun son style, chacun son allant d’écrivain…
Voilà bien résumé deux types extrêmes d’écrivain : l’encyclopédiste généralement optimiste qui écrit sans retenue mentale ou existentielle et qui rendra sa copie, ses nombreux ouvrages à l’heure ; c’est celui des auteurs de romans policiers, des feuilletonistes d’antan d’Eugène Sue à Paul Féval, ou du gigantesque Balzac (le deuxième) avant tout préoccupé d’écrire une somme d’histoires romanesques sans souci premier de style ; et le tourmenté voulant faire de la belle ouvrage d’art, et plus encore œuvre unique et remarquable, qui écrit peu, raturant beaucoup, constamment porté par son malheur d’exister ; et donc avant tout qui écrit, il pourrait peindre ou « musiquer », sculpter ou « architecturer » tout pareil, pour se libérer de ses tourments, en catharsis et hérétique. Dominé par ses sentiments, ses sensations, ses émotions, distrait par l’attrait du nouveau constamment, et du passé plus lourdement, ses émerveillements et plus encore ses déboires, sa perception du monde, de la nature et de la place qu’il entend ou n’entend pas occuper dans la société, société qui ne lui convient guère, ou peu ou prou généralement, et le lui rend bien (ou mal plus exactement), tandis que tout part en tous sens ou se bloque, et que rien ne s’achève en sa tête et plus encore sur sa table.
La seconde est d’Allais je crois, qui disait (en substance) : « qu’est-ce que j’ai bien travaillé aujourd’hui ! j’ai passé ma matinée à mettre une virgule à l’un de mes poèmes ; puis, après déjeuner, un pousse-café et un bon cigare, pris d’un remord subit de poète sourcilleux et pointilleux, j’ai passé mon après-midi à l’ôter. » Mettre un point final, ou écrire le mot « fin » est personnellement le plus grand de mes problèmes littéraires ; d’écriture, veuillé-je dire. Il ne fut jamais celui de la page blanche, mais «çui » presque toujours, de la page noire, page toute emplie de digressions à mettre en ordre, choisir, ôter, trier et achever.
Obama, Romney et l’an 3000
Le pays du porc avachi
QUI EST WILLARD MITT ROMNEY ?
OBAMA, ROMNEY, NETANYAHOU
PROPOS SUR LE VIOL
de certains candidats républicains
IRONIE: ROMNEY le premier président incolore
et MON PRONOSTIC (3 novembre 2012)
IRONIE: le « petit blanc » Mitt ROMNEY
article d’Olivier Mathieu à lire sur les élection chez les gringos
N.B. Cette traduction du Corbeau d’Edgar Poe (encore une ! quelle originalité !) que je poursuis ici, étant faite au jour le jour, en tout venant, je reprends cette publication depuis le début, ce qui permettra au curieux de voir mes repentis.
LE CORBEAU
* À la morne minuit, un jour Que je m’acharnais, dolent, las, Sur un désuet, curieux volume D’us et coutumes oubliées – Dodelinant moi somnolant, Soudainement là, on frappa ! D’aucun d’un doux tapotement, Toquant à ma porte de chambre. « Quelque visiteur, murmurais-je, Heurtant à ma porte de chambre – Cela seul, rien de plus. » * Distinctement, ah… m’en souvient : C’était pendant le froid décembre. Chaque braise à son tour mourant Sur le plancher forgeait son âme. Ardent, j’espérais le matin, – Cherchant en vain dans mes bouquins Un court sursis à mes chagrins – Chagrins de Lénore égarée – Pour l’irradiante et fille rare Que les anges nomment Lénore – Plus de nom, rien de plus. * Et le soyeux, triste, incertain Frou-frou de chaque rideau pourpre Perçait à neuf – gerçait mon corps De ses fantastiques terreurs. Si bien que pour calmer mes coups Au cœur, je répétais dressé : « Quelque visiteur sollicite L’entrée à ma porte de chambre. Quelque visiteur sollicite… Tardif… à ma porte de chambre. C’est cela, rien de plus. » * Bientôt se réveilla mon âme ; N’hésitant plus longtemps alors, « Monsieur vraiment, dis-je, ou Madame, C’est votre pardon que j’implore ; De fait, j’étais tant somnolant, Si doux sont vos tapotements, Si ténus vos tapotements, Toquant à ma porte de chambre, Je doutais vous avoir ouï » – * Et là, j’ouvris grande la porte – Ténèbres, rien de plus. * Scrutant profond l‘obscurité, Longtemps, je me tins là songeant, Craignant, doutant, vivant des rêves Que nul mortel ne fit en rêve. Le silence était non brisé, Et l’immobilité sans marque, L’unique mot proféré là Fut le mot chuchoté, « Lénore ! » Je le chuchotais, un écho Murmurait en retour, « Lénore ! » – Purement, rien de plus. * M’en retournant lors, dans ma chambre, Tout mon esprit en moi brûlant, Me vint vite un nouveau toc toc, Mais quelque peu plus fort qu’avant. « Sûrement, sûrement, me dis-je, C’est quelque chose à ma persienne ; Que je vois donc ce qu’il en est, Et qu’on explore ce mystère – Ô qu’un moment mon cœur se calme, Et qu’on explore ce mystère ; – C’est le vent, rien de plus. ** – Souvent (façon de parler pour un verbe quasi mort, encore qu’on dise assez couramment, « j’ai ouï dire ») l’on fait – ou l’on fit – de « ouï » un monosyllabe, y compris dans la poésie. Mais la règle de versification, de métrique et de diction classique réclame normalement un hiatus entre le «ou-» et le « -ï » comme marque du « d » étymologique latin disparu, amuï – rendu muet – au cours des temps (remarque en passant, « amuïr » est un verbe curieusement absent de l’édition du Bescherelle de « la conjugaison complète » en ma possession). « Ouïr » venant du latin audire. Racine écrit en sa pièce Bérénice : « Et n’as-tu pas encore ouï la renommée » où « ouï » est en deux syllabes avec un hiatus. Curieux mot que « hiatus » aussi, qui conjugue des difficultés de « bonne prononciation ». Son « h » initial est normalement non aspiré, ou plus exactement marqué d’un hiatus : « des hiatus » sans « z », « un hiatus » sans « n ». De plus, on rencontre encore dans la poésie, au moins jusqu’au XVIIIe siècle, des diérèses du « ia » central de ce mot : i-atus ; ou : i-ya-tus. Ce qui peut donc en faire un mot trisyllabique. (Cf. Littré ; et Trésor du Centre National des Ressources Textuelles et Lexicales, officine fort sérieuse). Ce vers de Racine (Et n’as-tu pas encore ouï la renommée) est intéressant à un autre titre, pour expliquer le passage aisé d’un alexandrin classique (6+6 pieds) à un alexandrin romantique (4+4+4 pieds), puisqu’il peut être aussi bien découpé, scandé d’une manière classique (Et n’as-tu pas encore / ouï la renommée) que d’une manière romantique (Et n’as-tu pas / encore ouï / la renommée).
(à suivre)
Je commets en ce moment la traduction (la moins adaptée possible, j’espère) du poème le plus connu d’Edgar Poe, Le Corbeau. Je vous en livre aujourd’hui les deux premières strophes, en mon style – vers blancs réguliers et rimes internes… ou plus – que je veux respectueux de la pensée et de l’écriture du poète.
LE CORBEAU
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À la morne minuit, un jour
Que je m’acharnais, dolent, las,
Sur un désuet, curieux volume
D’us et coutumes oubliées –
Dodelinant moi somnolant,
Soudainement là, on frappa !
D’aucun d’un doux tapotement,
Toquant à ma porte de chambre.
« Quelque visiteur, murmurais-je,
Heurtant à ma porte de chambre –
Cela seul, et rien d’autre. »
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Distinctement, ah… m’en souvient :
C’était pendant le froid décembre.
Chaque braise à son tour mourant
Sur le plancher forgeait son âme.
Ardent, j’espérais le matin, –
Cherchant en vain dans mes bouquins
Un court sursis à mes chagrins –
Chagrins de Lénore égarée –
Pour l’irradiante et fille rare
Que les anges nomment Lénore –
Plus de nom, et rien d’autre.
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(à suivre)
En voici d’un homme bien oublié de nos jours : Constantin, François Chasseboeuf (1757-1820). Un presque « pays » à moi (né à Craon en Mayenne, il étudia à Ancenis, puis à Angers) qui prit un jour – c’est cocasse – le pseudonyme de Volney par admiration pour Voltaire le maître de Ferney, alors que tout en lui – à le lire – en fait un écrivain rousseauiste, attaché au temps qui passe et qui détruit, à la misanthropie et au romantisme non encore nommé. Homme politique mais surtout et avant tout historien, linguiste, ethnologue, anthropologue avant l’heure ; et plus encore penseur désabusé de la « nature humaine ». Il fut ami de Bonaparte mais prit ses distances d’avec Napoléon qui l’acheta vainement avec un titre de comte et la légion d’honneur. N’ayant pas appelé de prêtre à sa fin dernière, il fut pourtant enterré catholiquement, probablement par convention familiale ; mais sa tombe s’orne d’une simple sculpture, une païenne et antique pyramide. Voilà l’homme en quelques mots.
De cet auteur, je vous donne ici le début de son ouvrage Les Ruines ou méditation sur les révolutions des empires, fruit en grande partie de ses voyages au Proche-Orient et qui parut pour la première fois aux débuts mêmes de la Révolution.
*
(édition 1820)
INVOCATION.
Je vous salue, ruines solitaires, tombeaux saints, murs silencieux! c’est vous que j’invoque; c’est à vous que j’adresse ma prière. Oui! tandis que votre aspect repousse d’un secret effroi les regards du vulgaire, mon cœur trouve à vous contempler le charme des sentiments profonds et des hautes pensées. Combien d’utiles leçons, de réflexions touchantes ou fortes n’offrez-vous pas à l’esprit qui sait vous consulter! C’est vous qui, lorsque la terre entière asservie se taisait devant les tyrans, proclamiez déjà les vérités qu’ils détestent, et qui, confondant la dépouille des rois avec celle du dernier esclave, attestiez le saint dogme de l’égalité. C’est dans votre enceinte, qu’amant solitaire de la liberté, j’ai vu m’apparaître son génie, non tel que se le peint un vulgaire insensé, armé de torches et de poignards, mais sous l’aspect auguste de la justice, tenant en ses mains les balances sacrées où se pèsent les actions des mortels aux portes de l’éternité.
Ô tombeaux! que vous possédez de vertus! vous épouvantez les tyrans: vous empoisonnez d’une terreur secrète leurs jouissances impies; ils fuient votre incorruptible aspect, et les lâches portent loin de vous l’orgueil de leurs palais. Vous punissez l’oppresseur puissant; vous ravissez l’or au concussionnaire avare, et vous vengez le faible qu’il a dépouillé; vous compensez les privations du pauvre, en flétrissant de soucis le faste du riche; vous consolez le malheureux, en lui offrant un dernier asile; enfin vous donnez à l’âme ce juste équilibre de force et de sensibilité qui constitue la sagesse, la science de la vie. En considérant qu’il faut tout vous restituer, l’homme réfléchi néglige de se charger de vaines grandeurs, d’inutiles richesses: il retient son cœur dans les bornes de l’équité; et cependant, puisqu’il faut qu’il fournisse sa carrière, il emploie les instants de son existence, et use des biens qui lui sont accordés. Ainsi vous jetez un frein salutaire sur l’élan impétueux de la cupidité; vous calmez l’ardeur fiévreuse des jouissances qui troublent les sens; vous reposez l’âme de la lutte fatigante des passions; vous l’élevez au-dessus des vils intérêts qui tourmentent la foule; et de vos sommets, embrassant la scène des peuples et des temps, l’esprit ne se déploie qu’à de grandes affections, et ne conçoit que des idées solides de vertu et de gloire. Ah! quand le songe de la vie sera terminé, à quoi auront servi ses agitations, si elles ne laissent la trace de l’utilité?
Ô ruines! je retournerai vers vous prendre vos leçons! je me replacerai dans la paix de vos solitudes; et là, éloigné du spectacle affligeant des passions, j’aimerai les hommes sur des souvenirs; je m’occuperai de leur bonheur, et le mien se composera de l’idée de l’avoir hâté.
CHAPITRE PREMIER.
Le voyage.
La onzième année du règne d’Abd-ul-Hamid, fils d’Ahmed, empereur des Turks, au temps où les Russes victorieux s’emparèrent de la Krimée et plantèrent leurs étendards sur le rivage qui mène à Constantinople, je voyageais dans l’empire des Ottomans, et je parcourais les provinces qui jadis furent les royaumes d’Égypte et de Syrie.
Portant toute mon attention sur ce qui concerne le bonheur des hommes dans l’état social, j’entrais dans les villes et j’étudiais les mœurs de leurs habitants; je pénétrais dans les palais, et j’observais la conduite de ceux qui gouvernent; je m’écartais dans les campagnes, et j’examinais la condition des hommes qui cultivent; et partout ne voyant que brigandage et dévastation, que tyrannie et que misère, mon cœur était oppressé de tristesse et d’indignation.
Chaque jour je trouvais sur ma route des champs abandonnés, des villages désertés, des villes en ruines: souvent je rencontrais d’antiques monuments, des débris de temples, de palais et de forteresses; des colonnes, des aqueducs, des tombeaux: et ce spectacle tourna mon esprit vers la méditation des temps passés, et suscita dans mon cœur des pensées graves et profondes.
Et j’arrivai à la ville de Hems, sur les bords de l’Oronte; et là, me trouvant rapproché de celle de Palmyre, située dans le désert, je résolus de connaître par moi-même ses monuments si vantés; et, après trois jours de marche dans des solitudes arides, ayant traversé une vallée remplie de grottes et de sépulcres, tout à coup, au sortir de cette vallée, j’aperçus dans la plaine la scène de ruines la plus étonnante: c’était une multitude innombrable de superbes colonnes debout, qui, telles que les avenues de nos parcs, s’étendaient à perte de vue en files symétriques. Parmi ces colonnes étaient de grands édifices, les uns entiers, les autres demi-écroulés. De toutes parts la terre était jonchée de semblables débris, de corniches, de chapiteaux, de fûts, d’entablements, de pilastres, tous de marbre blanc, d’un travail exquis. Après trois quarts d’heure de marche le long de ces ruines, j’entrai dans l’enceinte d’un vaste édifice, qui fut jadis un temple dédié au soleil, et je pris l’hospitalité chez de pauvres paysans arabes, qui ont établi leurs chaumières sur le parvis même du temple; et je résolus de demeurer pendant quelques jours pour considérer en détail la beauté de tant d’ouvrages.
Après trois quarts d’heure de marche le long de ces ruines, j’entrai dans l’enceinte d’un vaste édifice, qui fut jadis un temple dédié au soleil, et je pris l’hospitalité chez de pauvres paysans arabes, qui ont établi leurs chaumières sur le parvis même du temple; et je résolus de demeurer pendant quelques jours pour considérer en détail la beauté de tant d’ouvrages.
Chaque jour je sortais pour visiter quelqu’un des monuments qui couvrent la plaine; et un soir que, l’esprit occupé de réflexions, je m’étais avancé jusqu’à la vallée des sépulcres, je montai sur les hauteurs qui la bordent, et d’où l’œil domine à la fois l’ensemble des ruines et l’immensité du désert.—Le soleil venait de se coucher; un bandeau rougeâtre marquait encore sa trace à l’horizon lointain des monts de la Syrie: la pleine lune à l’orient s’élevait sur un fond bleuâtre, aux planes rives de l’Euphrate: le ciel était pur, l’air calme et serein; l’éclat mourant du jour tempérait l’horreur des ténèbres; la fraîcheur naissante de la nuit calmait les feux de la terre embrasée; les pâtres avaient retiré leurs chameaux; l’œil n’apercevait plus aucun mouvement sur la terre monotone et grisâtre; un vaste silence régnait sur le désert; seulement à de longs intervalles on entendait les lugubres cris de quelques oiseaux de nuit et de quelques chacals… L’ombre croissait, et déjà dans le crépuscule mes regards ne distinguaient plus que les fantômes blanchâtres des colonnes et des murs…. Ces lieux solitaires, cette soirée paisible, cette scène majestueuse, imprimèrent à mon esprit un recueillement religieux. L’aspect d’une grande cité déserte, la mémoire des temps passés, la comparaison de l’état présent, tout éleva mon cœur à de hautes pensées. Je m’assis sur le tronc d’une colonne; et là, le coude appuyé sur le genou, la tête soutenue sur la main, tantôt portant mes regards sur le désert, tantôt les fixant sur les ruines, je m’abandonnai à une rêverie profonde.
CHAPITRE II.
La méditation.
Ici, me dis-je, ici fleurit jadis une ville opulente: ici fut le siège d’un empire puissant. Oui! ces lieux maintenant si déserts, jadis une multitude vivante animait leur enceinte; une foule active circulait dans ces routes aujourd’hui solitaires. En ces murs où règne un morne silence, retentissaient sans cesse le bruit des arts et les cris d’allégresse et de fête: ces marbres amoncelés formaient des palais réguliers; ces colonnes abattues ornaient la majesté des temples; ces galeries écroulées dessinaient les places publiques. Là, pour les devoirs respectables de son culte, pour les soins touchants de sa subsistance, affluait un peuple nombreux: là, une industrie créatrice de jouissances appelait les richesses de tous les climats, et l’on voyait s’échanger la pourpre de Tyr pour le fil précieux de la Sérique, les tissus moelleux de Kachemire pour les tapis fastueux de la Lydie, l’ambre de la Baltique pour les perles et les parfums arabes, l’or d’Ophir pour l’étain de Thulé.
Là, pour les devoirs respectables de son culte, pour les soins touchants de sa subsistance, affluait un peuple nombreux: là, une industrie créatrice de jouissances appelait les richesses de tous les climats, et l’on voyait s’échanger la pourpre de Tyr pour le fil précieux de la Sérique, les tissus moelleux de Kachemire pour les tapis fastueux de la Lydie, l’ambre de la Baltique pour les perles et les parfums arabes, l’or d’Ophir pour l’étain de Thulé.
Et maintenant voilà ce qui subsiste de cette ville puissante, un lugubre squelette! Voilà ce qui reste d’une vaste domination, un souvenir obscur et vain! Au concours bruyant qui se pressait sous ces portiques a succédé une solitude de mort. Le silence des tombeaux s’est substitué au murmure des places publiques. L’opulence d’une cité de commerce s’est changée en une pauvreté hideuse. Les palais des rois sont devenus le repaire des fauves; les troupeaux parquent au seuil des temples, et les reptiles immondes habitent les sanctuaires des dieux!… Ah! comment s’est éclipsée tant de gloire! Comment se sont anéantis tant de travaux!… Ainsi donc périssent les ouvrages des hommes! ainsi s’évanouissent les empires et les nations!
Et l’histoire des temps passés se retraça vivement à ma pensée; je me rappelai ces siècles anciens où vingt peuples fameux existaient en ces contrées; je me peignis l’Assyrien sur les rives du Tigre, le Kaldéen sur celles de l’Euphrate, le Perse régnant de l’Indus à la Méditerranée. Je dénombrai les royaumes de Damas et de l’Idumée, de Jérusalem et de Samarie, et les états belliqueux des Philistins, et les républiques commerçantes de la Phénicie. Cette Syrie, me disais-je, aujourd’hui presque dépeuplée, comptait alors cent villes puissantes. Ses campagnes étaient couvertes de villages, de bourgs et de hameaux. De toutes parts l’on ne voyait que champs cultivés, que chemins fréquentés, qu’habitations pressées…. Ah! que sont devenus ces âges d’abondance et de vie? Que sont devenues tant de brillantes créations de la main de l’homme? Où sont-ils ces remparts de Ninive, ces murs de Babylone, ces palais de Persépolis, ces temples de Balbeck et de Jérusalem? Où sont ces flottes de Tyr, ces chantiers d’Arad, ces ateliers de Sidon, et cette multitude de matelots, de pilotes, de marchands, de soldats? et ces laboureurs, et ces moissons, et ces troupeaux, et toute cette création d’êtres vivants dont s’enorgueillissait la face de la terre? Hélas! je l’ai parcourue, cette terre ravagée! J’ai visité les lieux qui furent le théâtre de tant de splendeur, et je n’ai vu qu’abandon et que solitude…. J’ai cherché les anciens peuples et leurs ouvrages, et je n’en ai vu que la trace, semblable à celle que le pied du passant laisse sur la poussière. Les temples se sont écroulés, les palais sont renversés, les ports sont comblés, les villes sont détruites, et la terre, nue d’habitants, n’est plus qu’un lieu désolé de sépulcres…. Grand Dieu! d’où viennent de si funestes révolutions? Par quels motifs la fortune de ces contrées a-t-elle si fort changé? Pourquoi tant de villes se sont-elles détruites? Pourquoi cette ancienne population ne s’est-elle point reproduite et perpétuée?
Ainsi livré à ma rêverie, sans cesse de nouvelles réflexions se présentaient à mon esprit. Tout, continuai-je, égare mon jugement et jette mon cœur dans le trouble et l’incertitude. Quand ces contrées jouissaient de ce qui compose la gloire et le bonheur des hommes, c’étaient des peuples infidèles qui les habitaient: c’était le Phénicien, sacrificateur homicide à Molok, qui rassemblait dans ses murs les richesses de tous les climats; c’était le Kaldéen, prosterné devant un serpent, qui subjuguait d’opulentes cités, et dépouillait les palais des rois et les temples des dieux; c’était le Perse, adorateur du feu, qui recueillait les tributs de cent nations; c’étaient les habitants de cette ville même, adorateurs du soleil et des astres, qui élevaient tant de monuments de prospérité et de luxe…. Troupeaux nombreux, champs fertiles, moissons abondantes, tout ce qui devait être le prix de la piété était aux mains de ces idolâtres: et maintenant que des peuples croyants et saints occupent ces montagnes, ce n’est plus que solitude et stérilité. La terre, sous ces mains bénites, ne produit que des ronces et des absinthes. L’homme sème dans l’angoisse, et ne recueille que des larmes et des soucis; la guerre, la famine, la peste l’assaillent tour à tour… Cependant, ne sont-ce pas là les enfants des prophètes? Ce musulman, ce chrétien, ce juif, ne sont-ils pas les peuples élus du ciel, comblés de grâces et de miracles? Pourquoi donc ces races privilégiées ne jouissent-elles plus des mêmes faveurs? Pourquoi ces terres sanctifiées par le sang des martyrs, sont-elles privées des bienfaits anciens? Pourquoi en sont-ils comme bannis et transférés depuis tant de siècles à d’autres nations, en d’autres pays?…
Et à ces mots, mon esprit suivant le cours des vicissitudes qui ont tour à tour transmis le sceptre du monde à des peuples si différents de cultes et de mœurs, depuis ceux de l’Asie antique jusqu’aux plus récents de l’Europe, ce nom d’une terre natale réveilla en moi le sentiment de la patrie; et tournant vers elle mes regards, j’arrêtai toutes mes pensées sur la situation où je l’avais quittée.
Je me rappelai ses campagnes si richement cultivées ses routes si somptueusement tracées, ses villes habitées par un peuple immense, ses flottes répandues sur toutes les mers, ses ports couverts des tributs de l’une et de l’autre Inde; et comparant à l’activité de son commerce, à l’étendue de sa navigation, à la richesse de ses monuments, aux arts et à l’industrie de ses habitants, tout ce que l’Égypte et la Syrie purent jadis posséder de semblable, je me plaisais à retrouver la splendeur passée de l’Asie dans l’Europe moderne; mais bientôt le charme de ma rêverie fut flétri par un dernier terme de comparaison. Réfléchissant que telle avait été jadis l’activité des lieux que je contemplais: Qui sait, me dis-je, si tel ne sera pas un jour l’abandon de nos propres contrées? Qui sait si sur les rives de la Seine, de la Tamise, ou du Sviderzée, là où maintenant, dans le tourbillon de tant de jouissances, le cœur, et les yeux ne peuvent suffire à la multitude des sensations; qui sait si un voyageur comme moi ne s’assoira pas un jour sur de muettes ruines et ne pleurera pas solitaire sur la cendre des peuples et la mémoire de leur grandeur?
À ces mots mes yeux se remplirent de larmes, et couvrant ma tête du pan de mon manteau, je me livrai à de sombres méditations sur les choses humaines. Ah! malheur à l’homme, dis-je dans ma douleur; une aveugle fatalité se joue de sa destinée! Une nécessité funeste régit au hasard le sort des mortels. Mais non: ce sont les décrets d’une justice céleste qui s’accomplissent! Un Dieu mystérieux exerce ses jugements incompréhensibles! Sans doute il a porté contre cette terre un anathème secret; en vengeance des races passées, il a frappé de malédiction les races présentes. Oh! qui osera sonder les profondeurs de la Divinité?
Et je demeurai immobile, absorbé dans une mélancolie profonde.
(vignette de la même édition)
L’homme, ce démiurge de banlieues imbécile, ce technologiste destructeur, ce « dénaturiste » immature, cet insecte infantile, ce fier-à-bras cacochyme sera toujours perdant face aux catastrophes naturelles. Et c’est tant mieux.
Ça lui remet pendant quelques heures, quelques jours, quelques mois au mieux, les idées en place. Et lui assigne sa vraie place sur la Terre, celle qu’il n’aurait peut-être jamais dû quitter, là-bas au fond des bois.
Oui, heureux les primitifs – êtres fiers, êtres debout. Ô, malheureux « sous-hommes » victimes de l’ « Humanité du Progrès » !!!!!
Et comme m’écrit à l’instant fort justement Robert Pioche, me rappelant un fait qui me conforte dans l’idée que Voltaire était vraiment un pauvre type en tout, un BHL du XVIIIe siècle :
« Après le terrible tremblement de terre qui avait ravagé Lisbonne en 1755, le philosophe franco-suisse (Rousseau, qui était un horrible rétrograde) s’était querellé avec son compère de toujours, Voltaire (qui était un trou du cul), au sujet de la responsabilité de l’homme dans les colères de la planète. En 1756, en réponse au poème (de merde) écrit par Voltaire sur la catastrophe, il soulignait : « La plupart des maux physiques sont encore notre ouvrage. Sans quitter votre sujet de Lisbonne, convenez, par exemple, que la nature n’avait point rassemblé là vingt mille maisons de six à sept étages. » »
Certains crétins opposent Nature et Culture, moi j’oppose Nature et destruction de la Nature, dénaturer, déstructurer sans autre but. Avancer vers le Néant, la connerie aux lèvres, bardée de machineries, en poussant le char triomphant du Veau d’Or, est le but ultime de notre prétendue sur-civilisation technologiste, désacralisée et diabolique, « humaniste ».
Toutes les grandes civilisations et toutes les cultures dites primitives ont toujours été très près de la Nature, la Culture en symbiose avec la Nature ; les panthéons païens antiques ou « primitifs » sont là pour nous le rappeler.
De nos jours et en nos contrées, face à la Nature, l’homme moyen est devenu un nain pitoyable, un gnome piteux totalement démuni, un être débile (débilis : faible, impotent, infirme). Doublé d’un abruti qui dénomme « catastrophe » aussi bien la vraie catastrophe que le fait que les étés sont chauds et les hivers froids, les printemps et les automnes pluvieux, la montagne et la mer dangereuses pour de néophytes citadins, que les requins sont carnivores, ou que la forêt amazonienne n’est pas un parc de loisirs ou de découvertes, etc.
Un grotesque qui met, à chaque fois qu’il le peut, sur le compte du temps (qu’il fait, ou qui fut, mais c’est encore un autre sujet) ce qui relève de sa bêtise, de sa niaiserie incommensurable. Escalades en montagne ou ski en touriste avec avalanches prévisibles, circulation routière sous des éléments hostiles annoncés, prise de la mer avant une tempête prévue, natation chez les requins… la liste est interminable, pour ce minable petit homme…
Mais lisons plus de détails avec Olivier Mathieu :
http://leblogderobertpioche.wordpress.com/2012/10/30/louragan-sandy-apres-nous-the-deluge/
Respirons un moment au haut de la colline, Et contemplons de loin, à travers les rameaux, Le torrent écumeux, la roche qui s'incline, Le doux émail des prés et les toits des hameaux. (Aloysius Bertrand)
Dans les avant-propos de son édition et traduction du Roman de la Rose de 1878, Pierre Marteau, un distingué érudit et poète – totalement inconnu de nos jours et je pense totalement inconnu déjà de son vivant, hormis des milieux savants – nous disait :
« Les écrivains ont généralement tort de mépriser les siècles passés pour leur barbare grosserie. C’est le même terme qu’employa Boileau pour qualifier nos anciens auteurs, créateurs de cette langue admirable qu’il sut si savamment manier quelques siècles plus tard. La jeunesse a tort de se montrer si dure pour les vieux, car « le temps, qui tout vieillit, aussi les vieillira; le temps, qui tout use, aussi les usera,» et c’était naguère presque le sort de d’Aubigné. Boileau, grâce à la bonne fortune qu’il eut de naître après l’Académie, résistera plus longtemps; mais, suivant la règle inexorable qui fait qu’ici-bas il n’est rien d’éternel, Boileau lui-même fera bientôt partie de ces siècles grossiers, qu’il traitait si cavalièrement du haut de sa grandeur, et qui ne daignait même pas se souvenir de d’Aubigné.
« Et comme ce jour-là, peut-être, nos descendants ne trouveront dans l’auteur de l’Ode sur la prise de Namur et du passage du Rhin ni la grâce naïve, ni la force, ni le savoir, ni le souffle d’indépendance et de justice des auteurs du Roman de la Rose et des Tragiques, peut-être, dis-je, ce jour-là, sera-t-il relégué lui-même plus bas que les Perrault et les Ronsard qu’il méprisait tant.
« Si Boileau, si d’Aubigné avaient lu Jehan de Meung, ils auraient vu qu’il ne faut pas se fier sur la Fortune, et que sa roue souvent exhausse le plus humble et renverse le plus fier dans la boue, et ils se seraient montrés plus charitables et plus justes pour leurs aïeux.
« Boileau ne connaissait sans doute pas non plus d’Aubigné; ou s’il le connaissait, le courtisan raffiné, le plat adulateur du pouvoir devait détourner la tête pour ne pas voir ce visage austère, cette grande et noble figure du vieux héros qui lui eût fait monter la rougeur au front.
« Boileau, ce versificateur habile et savant, qui sut écrire de si beaux vers sans jamais y faire étinceler une grande idée, cet eunuque servile ne pouvait comprendre ce que c’était qu’un homme. La forme chez lui domina toujours le fond, et sur la table d’airain de l’humanité nos fils chercheront en vain sa trace; elle est déjà bien effacée, quand les œuvres de d’Aubigné et de Jehan de Meung creusent un sillon de plus en plus profond et peut-être éternel. C’est qu’aujourd’hui le niveau des esprits s’élève, le fond a dominé la forme, le vilain règne et la vilenie rampe. Et si Boileau revenait aujourd’hui, ce flagorneur éhonté sorti de la poudre du greffe, ne trouvant plus le Roi-Soleil devant qui courber l’échiné et à qui tendre la main comme un truand, ne crierait pas, comme il y a deux cents ans, aux génies indépendants trop fiers pour s’abaisser devant ce chef d’une cour avilie et corrompue, en attendant qu’il leur jetât un os à ronger:
« Travaillez pour la gloire, et non pas pour l’argent!
« La gloire, valet, tu ne l’as jamais connue!
« Que nous préférons à tous ses alexandrins cette préface de d’Aubigné:
Prends ton vol, mon petit livre, Mon fils qui fera revivre En tes vers et en tes jeuz, En tes amours, tes feintises, Tes tourments, tes mignardises, Ton père comme je veux. Je ne mets pour ta deffense La vaine et brave aparence, Ni le secours mandié Du nom d’un Prince propice, Qui monstre en ton frontispice A qui tu es dédié. Livre, celui qui te donne N’est esclave de personne; Tu seras donc libre ainsi Et dédié de ton père A ceux à qui tu veux plaire Et qui te plairont aussi. »*
Alors, que dire maintenant du troupeau journaleux des critiques indigents, flagorneurs et courtisans du petit monde omniscient des media. Que dire enfin des petits hommes, des êtres humains ordinaires, de la rue, du courant ? Au mieux consommateurs sans goût, non plus de Beau et de Vérité quintessentielles, révérés ou non comme autrefois, mais d’articles de la mode « intello » et « cultureuse », « culte-terreuse » du moment, si l’on peut dire. De ces ânes « non-initiés », de ces bovins répétant comme aux files des abattoirs humains qu’ils « aiment » Zola parce que l’idéologie dominante bourgeoise et « démocratique », l’école et ses fonctionnaires de la propagande d’État leur ont largement soufflé qu’il convient de l’aimer, d’aimer cet escroc complaisant et fangeux de la misère, de cette misère de lui inconnue de l’intérieur, de cette misère de réclame, cet accusateur public amusant la galerie populaire de ses attaques convenues pour défendre une baderne contre une autre, ce qui laissait indifférent l’essentiel du mouvement ouvrier Fin de Siècle, plus lucide en ces temps que de nos jours avachis, et savait trop bien à l’époque pour les subir tous les jours, où se trouvaient ses ennemis.
De ces ânes bâtés qui s’agenouillent sans savoir devant cet odieux petit autocrate et exploiteur surnommé Voltaire (« …souffrez que je donne au préalable congé à mes domestiques », quel fat !), ce médiocre bourgeois-gentilhomme Arouet le Jeune crachant sur Louis XV tout en rampant devant la grande (sic) autocrate du servage russe Catherine Deux qui récupéra contre phynances (il n’y a pas de petit commerce) sa propre bibliothèque, tandis que lui courait à la chasse au Rousseau en en rajoutant une couche pour mieux le faire pendre (on comprend mieux que «je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire » soit tout simplement une phrase apocryphe. Qu’on se le dise !)
De ces ânes bâtés enfin qui s’imaginent que Jean-Baptiste Botul dit le Lévitique puisse être un philosophe, ce qui dégoûte les moins bornés, dégoûte non pas de cet homme décadent et décati, mais de la philosophie – comme de juste ! ou plutôt comme de l’injuste. Il en va de même de la Poésie souillée, détruite par ceux-là mêmes qui s’en réclament le plus fort, à la réclame, à l’esbroufe !
Ainsi va le petit monde humain si inhumain, ainsi va l’univers des hommes, animalcules grégaires, ronflants, grotesques. Pitoyables. En notre Terre qui n’est qu’une goutte d’eau au milieu du Vide sidéral qui n’est lui-même que l’un des innombrables et invérifiables univers infinis et sans limites de l’Existant. Solitude abyssale du poète « inadapté » et plus encore rejeté. « Inadaptable » entendez-vous bien le mot véritable. Mais, du haut des cieux Zoroastre le conducteur à la main d’or, le vieux et vénérable guide au chameau de l’astre de cuivre, applaudit. Et c’est l’essentiel. Censurez, réduisez au silence les dissidents, « roulez-les, olé ! les laids au lait démunis » – en vos chansonnettes de quatre sous, insipides témoins des déchéances humaines – dans la fange de votre médiocrité ; acquiescez aux appels des dominants ; courez au-devant de leurs désirs.
Ne donnez jamais la parole au Poète véritable, sensible et déroutant ; lucide, tout fait d’airain cru et de douceur ; mais commentez en votre esprit étroit, borné, totalitaire ce qu’il n’aurait pas dû dire (peut-être !) ou pas dû faire (peut-être itou !). Transformez ses mots, faite l’exégète de salon, que dis-je de bordel télévisuel avec ses putes et ses maquereaux et les « autorités » auto-autorisées complices.
L’art de la « dispute » moyenâgeuse elle-même a disparu. On fait parler les absents, on les conspue et on les enterre si nécessaire. Spectacle, bas spectacle de foire oblige. « On » ce sont les ignobles : les ignobles cons et couillons qui, officiant aux marches de l’autel médiatique, d’un bond, d’un coup de gong, d’un instant font et défont les dieux et les rois, ou plutôt enfoncent les êtres précieux, différents de la masse – sortes de prophètes inspirés perdus au cœur de la ville sans âme et de la cité sans sacré véritable.
Les « on » cas sujet de l’ancien-français dont le cas régime a donné « homme » ; du latin « homo », pauvre homme ! Ces gnomes du Savoir et de l’Intelligence qui « font la pluie et le beau temps » mais heureusement n’empêchent pas, ne peuvent empêcher la Terre, notre bonne et vieille Terre, de tourner dans des cieux infinis et ceci sans raison apparente. Sans raison ni déraison humaine, veuillé-je dire. (Mais qui sait un jour quel démiurge imbécile, quel dieu du Mal biblique ne voudra-t-il pas détruire, faire exploser notre Mère naturelle ?) Les « on, cas sujet », petits sujets. Et les « homme, cas régime », non pas poètes du régime, mais poètes, dissidents, en-dehors ; astreints au régime de l’exclusion, du dénigrement, du mensonge, de la dénonciation, du silence, de la déchéance, du malheur et in fine de la misère physique et morale.
Les « on » flagorneurs, étincelles de Nada, de Nagut, de Néant, de Niente, de Nimic, autant d’avatars du Diable en personne ou du mauvais dieu conspué par les gnostiques qui avaient déjà tout compris, sacrificateurs des talents à l’aune du déclin et du conformisme bourgeois abject, dans cette communion imposée des media, ne peuvent rien non plus sur le Temps, le temps qui passe, celui qui les fera trépasser et sombrer sui generis, Botul par-dessus tête, dans le chaudron de l’indifférence, du plus cruel des Enfers talmudiques.
Léon Bloy, le géant littéraire – le monstre de talent d’invective, de style et de vocabulaire – se plaignait, à l’orée de l’abominable siècle « frico-mortifo-technologiste » passé, de la destinée, du talent invisible et de la postérité. Il disait en substance (je cite de mémoire) : c’est une bien maigre consolation de se dire que l’on sera lu plus tard, dans un siècle ou deux par quelques bons et beaux esprits, faits de notre trempe, perdus au milieu de la masse imbécile ou indifférente du magnat humain.
Rêveuse et dont la main balance Un vert et flexible rameau, D'où vient qu'elle pleure en silence, La jeune fille du hameau? (le même)
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Voilà donc ce que m’a inspiré – parmi d’autres réflexions – la lecture du tout récent article de Robert Pioche. L’article de Robert Pioche, c’est ici :
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Je précise que la présentation supra a été écrite avant que je ne lise à l’instant, juste avant de la mettre sur mon blog, ces commentaires qui, c’est amusant, citent – comme cette présentation – et Boileau et Bloy et le bourgeois gentilhomme :
http://leblogderobertpioche.wordpress.com/2012/10/28/deux-beaux-messages-de-mael-mathieu/
Robert Pioche me demande de publiciser une réflexion sur les machines dites de vérité ; je le fais bien volontiers ; c’est ici :
Et j’ajoute que la fin de la « civilisation » (sic) technologiste que je ne verrai pas sans aucun doute (enfin qui sait, il suffit d’un connard sioniste par exemple, pour balancer quelques bombes atomiques), risque de ne pas être mal dans le mal absolu et démesuré (sans plus aucune mesure ni limite) combinant chimie, biochimie, physique et machineries diverses et perverses.
Qui plus est démocratique, moderniste, de progrès, bourgeoise bien trempée et de Lumières. À ces Lumières que l’ami Rousseau (Jean-Jacques) fréquenta avec d’infinies réserves, lui le grand solitaire romantique !!! Lumières ou Mulières (les lumières caverneuses des mules têtues et plus encore obtuses du dit progrès) ayant perdu tout sens de la Poésie, de l’Art et du vrai Sacré.
Pas le sacré totalitaire des religions étroites, monothéistes, mondialistes, veaudoresques sans arabesques ; mais le vieux sacré, le sacré massacré des artistes alors si liés à la Nature, qui créèrent les premières civilisations de l’écriture, de la vraie philosophie et de la réelle culture lettrée (pour notre déconfiture finale).
Pleurez, tout est fini ! « Il n’y a plus rien, plus plus rien ! »
En Vérité je vous le dis, mes bien chers frères et mes bien chères sœurs du Grand Malheur (malheur d’être né et de vivre parmi des milliards de tarés amorphes – rendus amorphes par la soie, la télévision et autres drogues, ou plus sûrement encore par la misère physique et morale quotidienne – ou d’hyperactifs malfaisants, tous plus ou moins dégénérés du cerveau)…
Oui, 1984 et autres Meilleur des Mondes, Paris au XXIe siècle, Ferme des Animaux, Île du docteur Moreau… on y est. Et ça gagne chaque jour que le Diable en personne fait. On est, on vit, on survit chez les fous ; fous dangereux, létaux, iniques, mortifères et géocides ; grotesques tordus du ciboulot, ou simples imbéciles heureux. Ainsi, je viens d’apprendre que les responsables des tremblements de terre seraient des scientifiques ! Voilà où mène la religion de l’homme mal comprise ; la religion bâtarde et laïcisée (pour ne pas dire laïcarde) du judéo-christianisme. Par contre, les salopards qui ont fait, font et feront des bombes sont des innocents !!! Et qui sait des bienfaiteurs de l’Humanité. Je n’ai pas pour habitude d’insulter les morts, mais ceux-ci le mérite pourtant : Salaud d’Oppenheimer le faiseur. Salop d’Einstein l’incitateur ! Einstein pacifiste ! Il est vrai qu’il ne dépare pas ; Obama est bien prix Nobel-TNT de la Paix, également TNT.
Même (le « même » est même en trop) des hommes aussi simples, mais si près de la vie réelle, des vrais sages finalement, tels les luddites anglais et les canuts lyonnais, l’avaient bien compris dès le départ, peu d’années après la dite Révolution franchouillarde bassement bourgeoise. Car ça leur tombait dessus, droit sur la tronche et les destinait à la misère la plus noire.
Avaient–ils vraiment tort de briser les métiers à tisser et de mettre en France Jacquard hors leur loi ?
Verrai-je un jour (peut-être pas si lointain) une torture démocratique et technologiste, physico-chimique, obscurantisme et barbarie intégrales, introduite officiellement en des machines idoines et sous surveillance médicale ? Mais bien entendu mon con, pour le bien de l’Humanité, nouvelle déité cruelle et barbare. À l’encontre de tout ce qui bouge, dérange et conteste.
Je ne parle pas de l’autre torture plus ou moins artisanale qui n’a jamais cessé, ou de certaines formes de « torture douce » comme celle qui consiste à ne jamais étreindre dans certaines cellules de prison. Le corps médical (curieux terme en l’occurrence) est auxiliaire des basses œuvres des bourreaux depuis des siècles, depuis le moyen-âge pour le moins. Qui coupe les mains des voleurs chez les émirs dégénérés ? Qui « assistait » les bourreaux à la Question, en divers pays il n’y a pas si longtemps et je suppose de nos jours encore ? Et plus généralement, mais pas moins salaudement, qui entretient le dopage sportif ? Tiens, ces « savants-là » ne sont responsables de rien. Curieux, cocasse, non ?
La question mérite d’être posée. Toute avancée technique est-elle un progrès en soi ? Un vrai progrès je veux dire : pour le progrès des Âmes et des mentalités ; et pour le bien de la Terre et de l’Humanité ; humanité qui devrait en être son serviteur vigilant et sourcilleux, pointilleux et surtout avisé, et non son destructeur et partant le propre destructeur de lui-même, cet insecte humanoïde parasite, cet animalcule décrépi dont on peut douter qu’il est encore une âme, une anima ?
N’y a–t-il pas tant et plus d’avancées techniques qui sont de véritables régressions, nées de l’imagination malade de « savants » fous ?



