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« Les glaces sont proches, la solitude est immense – mais quelle paix enveloppe les choses dans la lumière. »

28 octobre 2012
Respirons un moment au haut de la colline,
Et contemplons de loin, à travers les rameaux,
Le torrent écumeux, la roche qui s'incline,
Le doux émail des prés et les toits des hameaux.
(Aloysius Bertrand)

Dans les avant-propos de son édition et traduction du Roman de la Rose de 1878, Pierre Marteau, un distingué érudit et poète – totalement inconnu de nos jours et je pense totalement inconnu déjà de son vivant, hormis des milieux savants – nous disait :

« Les écrivains ont généralement tort de mépriser les siècles passés pour leur barbare grosserie. C’est le même terme qu’employa Boileau pour qualifier nos anciens auteurs, créateurs de cette langue admirable qu’il sut si savamment manier quelques siècles plus tard. La jeunesse a tort de se montrer si dure pour les vieux, car « le temps, qui tout vieillit, aussi les vieillira; le temps, qui tout use, aussi les usera,» et c’était naguère presque le sort de d’Aubigné. Boileau, grâce à la bonne fortune qu’il eut de naître après l’Académie, résistera plus longtemps; mais, suivant la règle inexorable qui fait qu’ici-bas il n’est rien d’éternel, Boileau lui-même fera bientôt partie de ces siècles grossiers, qu’il traitait si cavalièrement du haut de sa grandeur, et qui ne daignait même pas se souvenir de d’Aubigné.

« Et comme ce jour-là, peut-être, nos descendants ne trouveront dans l’auteur de l’Ode sur la prise de Namur et du passage du Rhin ni la grâce naïve, ni la force, ni le savoir, ni le souffle d’indépendance et de justice des auteurs du Roman de la Rose et des Tragiques, peut-être, dis-je, ce jour-là, sera-t-il relégué lui-même plus bas que les Perrault et les Ronsard qu’il méprisait tant.

« Si Boileau, si d’Aubigné avaient lu Jehan de Meung, ils auraient vu qu’il ne faut pas se fier sur la Fortune, et que sa roue souvent exhausse le plus humble et renverse le plus fier dans la boue, et ils se seraient montrés plus charitables et plus justes pour leurs aïeux.

« Boileau ne connaissait sans doute pas non plus d’Aubigné; ou s’il le connaissait, le courtisan raffiné, le plat adulateur du pouvoir devait détourner la tête pour ne pas voir ce visage austère, cette grande et noble figure du vieux héros qui lui eût fait monter la rougeur au front.

« Boileau, ce versificateur habile et savant, qui sut écrire de si beaux vers sans jamais y faire étinceler une grande idée, cet eunuque servile ne pouvait comprendre ce que c’était qu’un homme. La forme chez lui domina toujours le fond, et sur la table d’airain de l’humanité nos fils chercheront en vain sa trace; elle est déjà bien effacée, quand les œuvres de d’Aubigné et de Jehan de Meung creusent un sillon de plus en plus profond et peut-être éternel. C’est qu’aujourd’hui le niveau des esprits s’élève, le fond a dominé la forme, le vilain règne et la vilenie rampe. Et si Boileau revenait aujourd’hui, ce flagorneur éhonté sorti de la poudre du greffe, ne trouvant plus le Roi-Soleil devant qui courber l’échiné et à qui tendre la main comme un truand, ne crierait pas, comme il y a deux cents ans, aux génies indépendants trop fiers pour s’abaisser devant ce chef d’une cour avilie et corrompue, en attendant qu’il leur jetât un os à ronger:

   « Travaillez pour la gloire, et non pas pour l’argent!

« La gloire, valet, tu ne l’as jamais connue!

« Que nous préférons à tous ses alexandrins cette préface de d’Aubigné:

    Prends ton vol, mon petit livre,
    Mon fils qui fera revivre
    En tes vers et en tes jeuz,
    En tes amours, tes feintises,
    Tes tourments, tes mignardises,
    Ton père comme je veux.
 
    Je ne mets pour ta deffense
    La vaine et brave aparence,
    Ni le secours mandié
    Du nom d’un Prince propice,
    Qui monstre en ton frontispice
    A qui tu es dédié.
 
    Livre, celui qui te donne
    N’est esclave de personne;
    Tu seras donc libre ainsi
    Et dédié de ton père
    A ceux à qui tu veux plaire
    Et qui te plairont aussi. »

*

Alors, que dire maintenant du troupeau journaleux des critiques indigents, flagorneurs et courtisans du petit monde omniscient des media. Que dire enfin des petits hommes, des êtres humains ordinaires, de la rue, du courant ? Au mieux consommateurs sans goût, non plus de Beau et de Vérité quintessentielles, révérés ou non comme autrefois, mais d’articles de la mode « intello » et « cultureuse », « culte-terreuse » du moment, si l’on peut dire. De ces ânes « non-initiés », de ces bovins répétant comme aux files des abattoirs humains qu’ils « aiment » Zola parce que l’idéologie dominante bourgeoise et « démocratique », l’école et ses fonctionnaires de la propagande d’État leur ont largement soufflé qu’il convient de l’aimer, d’aimer cet escroc complaisant et fangeux de la misère, de cette misère de lui inconnue de l’intérieur, de cette misère de réclame, cet accusateur public amusant la galerie populaire de ses attaques convenues pour défendre une baderne contre une autre, ce qui laissait indifférent l’essentiel du mouvement ouvrier Fin de Siècle, plus lucide en ces temps que de nos jours avachis, et savait trop bien à l’époque pour les subir tous les jours, où se trouvaient ses ennemis.

De ces ânes bâtés qui s’agenouillent sans savoir devant cet odieux petit autocrate et exploiteur surnommé Voltaire     (« …souffrez que je donne au préalable congé à mes domestiques », quel fat !), ce médiocre bourgeois-gentilhomme Arouet le Jeune crachant sur Louis XV tout en rampant devant la grande (sic) autocrate du servage russe Catherine Deux qui récupéra contre phynances (il n’y a pas de petit commerce) sa propre bibliothèque, tandis que lui courait à la chasse au Rousseau en en rajoutant une couche pour mieux le faire pendre (on comprend mieux que «je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire » soit tout simplement une phrase apocryphe. Qu’on se le dise !)

De ces ânes bâtés enfin qui s’imaginent que Jean-Baptiste Botul dit le Lévitique puisse être un philosophe, ce qui dégoûte les moins bornés, dégoûte non pas de cet homme décadent et décati, mais de la philosophie – comme de juste ! ou plutôt comme de l’injuste. Il en va de même de la Poésie souillée, détruite par ceux-là mêmes qui s’en réclament le plus fort, à la réclame, à l’esbroufe !

Ainsi va le petit monde humain si inhumain, ainsi va l’univers des hommes, animalcules grégaires, ronflants, grotesques. Pitoyables. En notre Terre qui n’est qu’une goutte d’eau au milieu du Vide sidéral qui n’est lui-même que l’un des innombrables et invérifiables univers infinis et sans limites de l’Existant. Solitude abyssale du poète « inadapté » et plus encore rejeté. « Inadaptable » entendez-vous bien le mot véritable.  Mais, du haut des cieux Zoroastre le conducteur à la main d’or, le vieux et vénérable guide au chameau de l’astre de cuivre, applaudit. Et c’est l’essentiel. Censurez, réduisez au silence les dissidents, « roulez-les, olé ! les laids au lait démunis » – en vos chansonnettes de quatre sous, insipides témoins des déchéances humaines – dans la fange de votre médiocrité ; acquiescez aux appels des dominants ; courez au-devant de leurs désirs. 

Ne donnez jamais la parole au Poète véritable, sensible et déroutant ; lucide, tout fait d’airain cru et de douceur ; mais commentez en votre esprit étroit, borné, totalitaire ce qu’il n’aurait pas dû dire (peut-être !) ou pas dû faire (peut-être itou !). Transformez ses mots, faite l’exégète de salon, que dis-je de bordel télévisuel avec ses putes et ses maquereaux et les « autorités » auto-autorisées complices.

L’art de la « dispute » moyenâgeuse elle-même a disparu. On fait parler les absents, on les conspue et on les enterre si nécessaire. Spectacle, bas spectacle de foire oblige. « On » ce sont les ignobles : les ignobles cons et couillons qui, officiant aux marches de l’autel médiatique, d’un bond, d’un coup de gong, d’un instant font et défont les dieux et les rois, ou plutôt enfoncent les êtres précieux, différents de la masse – sortes de prophètes inspirés perdus au cœur de la ville sans âme et de la cité sans sacré véritable.

Les « on » cas sujet de l’ancien-français dont le cas régime a donné « homme » ; du latin « homo », pauvre homme ! Ces gnomes du Savoir et de l’Intelligence qui « font la pluie et le beau temps » mais heureusement n’empêchent pas, ne peuvent empêcher la Terre, notre bonne et vieille Terre, de tourner dans des cieux infinis et ceci sans raison apparente. Sans raison ni déraison humaine, veuillé-je dire. (Mais qui sait un jour quel démiurge imbécile, quel dieu du Mal biblique ne voudra-t-il pas détruire, faire exploser notre Mère naturelle ?) Les « on, cas sujet », petits sujets. Et les « homme, cas régime », non pas poètes du régime, mais poètes, dissidents, en-dehors ; astreints au régime de l’exclusion, du dénigrement, du mensonge, de la dénonciation, du silence, de la déchéance, du malheur et in fine de la misère physique et morale.  

Les « on » flagorneurs, étincelles de Nada, de Nagut, de Néant, de Niente, de Nimic, autant d’avatars du Diable en personne ou du mauvais dieu conspué par les gnostiques qui avaient déjà tout compris, sacrificateurs des talents à l’aune du déclin et du conformisme bourgeois abject, dans cette communion imposée des media, ne peuvent rien non plus sur le Temps, le temps qui passe, celui qui les fera trépasser et sombrer sui generis, Botul par-dessus tête, dans le chaudron de l’indifférence, du plus cruel des Enfers talmudiques.

Léon Bloy, le géant littéraire – le monstre de talent d’invective, de style et de vocabulaire – se plaignait, à l’orée de l’abominable siècle « frico-mortifo-technologiste » passé, de la destinée, du talent invisible et de la postérité.  Il disait en substance (je cite de mémoire) : c’est une bien maigre consolation de se dire que l’on sera lu plus tard, dans un siècle ou deux par quelques bons et beaux esprits, faits de notre trempe, perdus au milieu de la masse imbécile ou indifférente du magnat humain. 

 Rêveuse et dont la main balance
 Un vert et flexible rameau,
 D'où vient qu'elle pleure en silence,
 La jeune fille du hameau?
(le même)

*

Voilà donc ce que m’a inspiré – parmi d’autres réflexions – la lecture du tout récent article de Robert Pioche. L’article de Robert Pioche, c’est ici :

http://leblogderobertpioche.wordpress.com/2012/10/27/les-grands-editeurs-en-france-qui-ne-publient-pas-olivier-mathieu-auront-a-en-repondre-et-ils-en-repondront-devant-la-posterite/

 *

Je précise que la présentation supra a été écrite avant que je ne lise à l’instant, juste avant de la mettre sur mon blog, ces commentaires qui, c’est amusant, citent – comme cette présentation – et Boileau et Bloy et le bourgeois gentilhomme :

http://leblogderobertpioche.wordpress.com/2012/10/28/deux-beaux-messages-de-mael-mathieu/

From → divers

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