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AMIS DE LA POÉSIE… REBONJOUR !

2 novembre 2012

N.B. Cette traduction du Corbeau d’Edgar Poe (encore une ! quelle originalité !) que je poursuis ici, étant faite au jour le jour, en tout venant, je reprends cette publication depuis le début, ce qui permettra au curieux de voir mes repentis.    

                            LE CORBEAU

                                        *
                À la morne minuit, un jour
                Que je m’acharnais, dolent, las,  
                Sur un désuet, curieux volume
                D’us et coutumes oubliées –
 
                Dodelinant moi somnolant, 
                Soudainement là, on frappa !
                D’aucun d’un doux tapotement,
                Toquant à ma porte de chambre.
 
                « Quelque visiteur, murmurais-je,
                Heurtant à ma porte de chambre –
                Cela seul, rien de plus. »
                                         *
                Distinctement, ah…  m’en souvient :    
                C’était pendant le froid décembre.
                Chaque braise à son tour mourant 
                Sur le plancher forgeait son âme.
 
                Ardent, j’espérais le matin, –
                Cherchant en vain dans mes bouquins
                Un court sursis à mes chagrins –
                Chagrins de Lénore égarée –
               
                Pour l’irradiante et fille rare
                Que les anges nomment Lénore –
                Plus de nom, rien de plus.
                                       *
                Et le soyeux, triste, incertain
                Frou-frou de chaque rideau pourpre
                Perçait à neuf – gerçait mon corps
                De ses fantastiques terreurs.
 
                Si bien que pour calmer mes coups  
                Au cœur, je répétais dressé :   
                « Quelque visiteur sollicite
                L’entrée à ma porte de chambre. 
 
                Quelque visiteur sollicite…
                Tardif… à ma porte de chambre.
                C’est cela, rien de plus. »    
                                      *
                Bientôt se réveilla mon âme ;   
                N’hésitant plus longtemps alors,
                « Monsieur vraiment, dis-je, ou Madame,
                C’est votre pardon que j’implore ; 
 
                De fait, j’étais tant somnolant,
                Si doux sont vos tapotements,
                Si ténus vos tapotements,
                Toquant à ma porte de chambre,
 
                Je doutais vous avoir ouï » – *
                Et là, j’ouvris grande la porte –
                Ténèbres, rien de plus.
                                       *
                Scrutant profond l‘obscurité,
                Longtemps, je me tins là songeant,
                Craignant, doutant, vivant des rêves
                Que nul mortel ne fit en rêve.
 
                Le silence était non brisé,
                Et l’immobilité sans marque,
                L’unique mot proféré là
                Fut le mot chuchoté, « Lénore ! »
 
                Je le chuchotais, un écho
                Murmurait en retour, « Lénore ! » –    
                Purement, rien de plus.
                                        *
                M’en retournant lors, dans ma chambre,
                Tout mon esprit en moi brûlant, 
                Me vint vite un nouveau toc toc,     
                Mais quelque peu plus fort qu’avant.
 
                « Sûrement, sûrement, me dis-je,
                C’est quelque chose à ma persienne ;
                Que je vois donc ce qu’il en est,
                Et qu’on explore ce mystère –
 
                Ô qu’un moment mon cœur se calme,
                Et qu’on explore ce mystère ; –
                C’est le vent, rien de plus.
                                      *

* –  Souvent (façon de parler pour un verbe quasi mort, encore qu’on dise assez couramment, « j’ai ouï dire ») l’on fait – ou l’on fit – de « ouï » un monosyllabe, y compris dans la poésie. Mais la règle de versification, de métrique et de diction classique réclame normalement un hiatus entre le «ou-» et le « -ï » comme marque du « d » étymologique latin disparu, amuï – rendu muet – au cours des temps (remarque en passant, « amuïr » est un verbe curieusement absent de l’édition du Bescherelle de « la conjugaison complète » en ma possession). « Ouïr » venant du latin audire.  Racine écrit en sa pièce Bérénice : « Et n’as-tu pas encore ouï la renommée » où « ouï » est en deux syllabes avec un hiatus. Curieux mot que « hiatus » aussi, qui conjugue des difficultés de « bonne prononciation ».  Son « h » initial est normalement non aspiré, ou plus exactement marqué d’un hiatus : « des hiatus » sans « z », « un hiatus » sans « n ». De plus, on rencontre encore dans la poésie, au moins jusqu’au XVIIIe siècle, des diérèses du « ia » central de ce mot : i-atus ; ou : i-ya-tus.  Ce qui peut donc en faire un mot trisyllabique. (Cf. Littré ; et Trésor du Centre National des Ressources Textuelles et Lexicales, officine fort sérieuse). Ce vers de Racine (Et n’as-tu pas encore ouï la renommée) est intéressant à un autre titre, pour expliquer le passage aisé d’un alexandrin classique (6+6 pieds) à un alexandrin romantique (4+4+4 pieds), puisqu’il peut être aussi bien découpé, scandé d’une manière classique (Et n’as-tu pas encore / ouï la renommée) que d’une manière romantique (Et n’as-tu pas / encore ouï / la renommée).  

(à suivre)

 

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