Les tirages d’imprimerie à l’époque des incunables étaient de l’ordre de 180 exemplaires (comme pour la Bible dite B42, dont il ne reste que 48 exemplaires à ce jour).
Au XVIIIe siècle, les tirages variaient entre 500 et 2 000 exemplaires, avec un record à 24 000 pour l’Encyclopédie (mais sur toute l’Europe).
Au XIXe siècle, en France, le premier tirage d’un livre (vers 1850) variait entre 1 000 et 2 000 exemplaires (cf. Bruno Blasselle, Histoire du Livre, Gallimard). Mais le tirage était souvent de l’ordre de 10 000 exemplaires et pouvait monter à 60 000, comme pour L’Assommoir de Zola.
Au XXe siècle, les tirages sont très variables en raison de l’extrême diversification du monde de l’édition, qui va de la poésie au roman, de l’ouvrage de luxe à l’édition de poche. On peut cependant situer le tirage moyen autour de 8 500 exemplaires.
(source Wikipédia)
Sans oublier les bouillons et autre pilon (quel gâchis !), surtout à notre époque. « Tiré » ne veut pas dire « diffusé » et « diffusé » ne veut pas dire « vendu » (service de presse gratuit, invendus des vrais et faux libraires, etc.). Enfin, « lu » ne veut pas dire « vendu », non plus ; ni « vendu » dire « lu ». Etc.
Il paraît (j’ai cette information d’une personne qui travaillait dans l’édition) que BHL, par exemple, tourne nettement en dessous de mille exemplaires vendus par titre.
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« Jacques Martin me voyant un jour ronronner de vanité nouvelle au milieu d’une brassée de téléspectateurs à stylos brandis, me fit une remarque que je n’ai jamais oubliée et qui me revient en mémoire chaque fois qu’un quidam enthousiaste me phagocyte les baskets, m’imposant ainsi à l’esprit l’idée saugrenue que je ne suis pas de la merde. – Vois-tu, mon cher Pierre (c’était à l’époque où il me tutoyait et où je lui était encore cher…), il est important que tu saches que le nombre de gens qui te voient en une seule soirée est à peu près trente fois supérieur au nombre total des gens qui ont vu Louis Jouvet pendant toute sa carrière. »
Pierre Desproges – Chroniques de la haine ordinaire.
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Chaillot : la colline de Chaillot forme avec Auteuil et Passy, le seizième arrondissement de Paris. « Chaillot, Neuilly, Passy ». « Auteuil, Neuilly, Passy » dit-on plutôt de nos jours. C’est bien plus tard avec Giraudoux que l’on évoqua La Folle de Chaillot.
Paul Ferrier (1843-1920) fut, seul ou en collaboration, un prolifique auteur de comédies, vaudevilles, à-propos (ne me demandez pas ce que c’est) et de monologues ; en vers réguliers, en vers dits libres, en prose (j’en compte trente-six) dont les titres permettent de deviner l’histoire : Un Mari qui voisine, Une Femme est comme votre ombre, La Chaste Suzanne, Nos Députés en robes de chambre, L’Art de tromper les femmes, À Qui le caleçon… Il fut également, seul ou en collaboration, un prolifique librettiste d’opérette, opéra-bouffe, opéra-comique ; féérie, revue ; comédie lyrique, comédie musicale, et même drame lyrique (Tosca de Puccini avant de devenir son opéra) et opéra (Calendal d’après Mistral, musique de Henri Maréchal). J’ai compté 41 livrets. Les musiciens les plus connus étant : Mozart (La Flûte Enchantée), Hervé (Chilpéric), Offenbach (La Marocaine), Varney (Les Mousquetaires au couvent, Fanfan la Tulipe, Babolin…), Lecocq (La Vie mondaine), Messager (Le Chevalier d’Harmental), Pierné (La Fille de Tabarin), Richard Strauss (une adaptation de la Chauve-Souris).

Numéro du lundi 30 avril 1888 –
Des dangers mortels de laisser une jeune fille écrire
et plus encore, diffuser un sonnet jugé mauvais.
Ou l’issue fatale et apoétique de la bêtise des mâles.
Enfant dans un fauteuil
3e quart du XIXe siècle
Tous les portraits qui suivent sont de (Philippe), Félix Dupuis (1824-1888)
Portrait de femme assise sur des coussins jaunes
3e quart du XIXe siècle
Portrait d’une dame au large décolleté,
dans une robe rouge bordée de dentelle
1878
Jeune fille au lapin
Crayon noir avec rehauts de blanc
Quelques mots sur les divers protagonistes.
Nous n’avons pas d’autres renseignements sur Habert que : il était dans les âges de sa victime Dupuis, et il dirigeait un « petit journal » dans le XVIIe arrondissement de Paris.
Fiorentino de la Rovère : son prénom seul déjà nous rappelle ses origines. Il est membre d’une grande famille italienne, les della Rovere, noble famille piémontaise qui commença piteusement au XIIIe siècle à Turin, puis à Asti dans la vulgaire finance et le commerce, puis qui compta deux papes (Sixte IV et Jules II), plusieurs cardinaux et un doge de Gênes. L’une des branches obtint le duché d’Urbino.
Bournand pourrait être François Bournand, qui fut professeur d’histoire de l’art et d’histoire de la civilisation à l’École professionnelle catholique de Paris. Il fut également journaliste antidreyfusard, collaborateur de La Libre Parole et de Terre de France, rédacteur en chef de L’œuvre ; et également directeur des revues Le Dessin, Blanc et noir, Paris-Salon. Polygraphe, il a écrit (parfois en collaboration) de nombreux livres d’histoire, sur l’art en particulier, des biographies, etc. (cf. fichiers de la BNF). Madame Bournan pourrait être Madame François Bournand auteur de : Trois grands Artistes : – Mme Vigée-Lebrun – Rosa Bonheur – Marie Bashkirtseff, ouvrage attribué parfois, à tort, à son époux.
Comme on pouvait s’y attendre, Tanneguy de Wogan qui a un nom à passer dans les dictionnaires et les encyclopédies, se retrouve à la BNF comme auteur de divers ouvrages dans le genre léger, mondain ou utilitaire comme : Épitome de yachting, Guide du grand monde, Manuel de l’homme de mer, Conseiller universel de l’acheteur, Moyens à employer pour encourager la prévoyance, La Vie à bon marché – ouvrage accompagné de 50 menus et recettes culinaires, Nouveau système de conchylioculture, ostréiculture et myticulture intensives, etc. Émile Tanneguy de Wogan est un breton de Paris né en 1850 et mort en 1906. Son prénom d’usage « Tanneguy » est l’une des formes de « Tanguy », prénom celte et plus précisément breton, signifiant : chien (ki) de feu (tann).
La BNF dit de lui « baronnet – homme de lettres – explorateur, a effectué plusieurs voyages dans un canoé en papier [sic] – président de la Société végétarienne de Paris » il est ainsi et aussi l’auteur de : Voyages du canot en papier le « Qui Vive » et aventures de son capitaine, ouvrage illustré par Jules Girardet (1887). Son père, le baron Émile de Wogan (1817-1891) né à Dinan, officier de spahis, démissionna de l’armée en 1847, reprit du service comme capitaine pour s’opposer aux barricades de 1848, redémissionna, voyagea beaucoup en particulier dans les pays les plus exotiques, revint en France où il fut employé dans les télégraphies. Il est l’auteur de divers ouvrages de voyages et d’aventures exotiques plus ou moins rocambolesques et sans doute romancées (cf. le Larousse du XIXe siècle).
Mais rien sur Louis Silvestre, nom roturier. Il existe plusieurs Silvestre sans prénom dans le domaine des arts au XIXe siècle (comédien, auteur de mélodies chantées, illustrateur). L’auteur de l’article, est peut-être le Louis Lambert pseudonyme de Léopold Stapeaux (1831-1891) qui fut directeur du Carillon entre 1876 et 1880 et feuilletoniste.
Un article du Gaulois du samedi 25 juin 1892 intitulé Les suites d’un duel tragique (il s’agissait de l’évocation de la mort d’un jeune officier d’active, Armand Mayer, tué dans un duel à l’épée par le dit marquis de Morès, duel qui fit couler de la salive politicienne et de l’encre tant et plus dans toutes les gazettes du temps) répertorie les duels tragiques des années écoulées :
Habert y est devenu Hébert peintre. Il existe plusieurs peintres Hébert au XIXe siècle, nés dans les années vingt comme Félix Dupuy. Il existe un Habert, Alfred né en 1824, mais son histoire est connue ; ce n’est pas lui (cf. michel.brunetti.pagesperso-orange.fr).
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Le marquis de Morès – de son vrai nom : Antoine, Amédée, Marie, Vincent Manca-Amat de Vallombrosa (1858-1896) est connu comme aventurier et activiste politique. Il fit souvent parler de lui. Après une période passée dans l’armée où il finit lieutenant dans la cavalerie (après Saint-Cyr où il aura comme condisciples Philippe Pétain et Charles de Foucauld de Pontbriand – le futur explorateur, le Père de Foucault, géographe et linguiste), puis aux États-Unis où il se livra à l’élevage intensif du bétail (à son grand dam, pas toujours de bonne qualité), créa son propre abattoir sans passer par les abattoirs de Chicago et distribua directement sa viande (ce qui lui mit à dos les abattoirs de Chicago, les autres éleveurs et les banques juives), il rentra en France en 1886, ruiné. Il fonda avec Édouard Drumont la Ligue Antisémite de France, puis en mars 1891 sa propre organisation : Morès et ses amis.
Il fut rédacteur à La Libre Parole de Drumont entretenant diverses campagnes contre le personnel politique, sans échapper à la calomnie et au mensonge si nécessaire. Il avait une troupe de choc pour tenir meeting tranquillement : des bouchers de La Villette. En mars 1892, il accusa dans la presse un groupe de bouchers juifs d’avoir fourni de la viande avariée à l’Armée. En 1893, il participa à la campagne contre divers politiciens dont Clémenceau – alors député radical qui sombra en Quatorze dans le plus bas nationalisme – ou personnalités des gazettes (comme Henri Rochefort et les rédacteurs du Temps, du Matin et du Journal des Débats) comme agents de l’Angleterre, sur la fois de faux documents diplomatiques produits par Louis, Alfred Véron, alias Norton (1850-1894) un escroc, faussaire et aventurier d’origine mauricienne (il est mort à Poissy, au bout de quelques mois en prison).
De Morès était un spécialiste des duels politiques, par exemple contre le journaliste et député radical de gauche Ferdinand, Camille Dreyfus (qui fut mêlé au Scandale des décorations avec Daniel Wilson, le gendre du président de la République Jules Grévy). Armand Mayer était un capitaine qui s’était quant à lui, insurgé contre une série d’articles dans La Libre Parole critiquant la présence de Juifs dans l’armée française. L’avocat Edgar Demange, qui défendra plus tard le capitaine Dreyfus, obtint l’acquittement de Morès dans cette histoire de duel mortel. La mort d’Armand Mayer suscita tout un tas de réactions politiques de tous bords ; Clémenceau dévoila que Morès avait emprunté de l’argent au banquier juif Cornelius Herz, associé au Scandale de Panama. Ce qui ne prouvait rien, mais qui fit son effet aussi bien chez les judéophiles que chez les judéophobes. Que condamnait-on et qui condamnait–on en l’occasion ? Morès, Herz, l’anti-juif ou le juif, les magouilles pour qui ou les magouilles pour quoi ?
De Morès quitte alors la métropole pour l’Algérie où il fonde en 1894 le Parti antisémite algérien. Son but est alors de rallier les tribus nomades. Il se rend en Tunisie, et organise une caravane pour la Lybie. En route, il recrute des touaregs et renvoie les tunisiens dont certains l’assassineront au début de l’été 1896, à la frontière avec la Lybie. Les assassins furent arrêtés, l’un d’eux fut condamné à mort mais gracié à la demande de sa veuve. Aussi étonnant que ça puisse paraître, à ses obsèques célébrées à Notre-Dame de Paris, le président de la République franc-maçon et républicain modéré Félix Faure (la victime bien connue de la mouche espagnole) se fera représenter par son officier d’ordonnance, le futur général Humbert. On notait aussi la présence du duc d’Orléans (ou comte de Paris, prétendant à la couronne si elle revenait), de nombreux militaires et députés. Ce furent dit-on, Maurice Barrès, Édouard Drumont et Jules Guérin qui firent son éloge funèbre.
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J’ignore qui est ce Saint-Réal qui signe l’article sur Les Duels Tragiques ; c’est peut-être un pseudonyme. Il existe d’anciennes familles de Saint-Réal. Par exemple des « de Marcley de Saint Réal ». Mais rien de tout ça à la BNF, du moins à l’époque qui nous concerne. (Je risque un nom, mais sans assurance aucune : Ernest Mathieu de Marcley de Saint-Réal, peut-être un peu jeune car né le 10 novembre 1862). « Saint Réal » apparaît près de 1400 fois dans Le Gaulois, si l’on enlève quelques Saint-Réal qui sont dans le corps des articles et qui évoquent des gens du temps passé ou des contemporains du Saint-Réal rédacteur (par exemple au moins une marquise et un comte) on peut dire qu’il y a bien 1300 articles signés Saint-Réal dans Le Gaulois, ceci entre 1887 et mars 1929, date du rachat du titre par le milliardaire corse et mussolinien Joseph Spoturno dit François Coty, « inventeur » des parfums Coty, qu’il fusionne avec Le Figaro sous le titre nouveau de : Figaro, sans article. Saint-Réal est présent également quelquefois entre 1879 et 1882 dans Le Figaro, puis d’avril 1929 à 1932 dans Figaro, une cinquantaine de fois.
Numéro du mardi 10 avril 1888
Alfred Capus (1857-1922) : journaliste, auteur de pièces de boulevard, romancier ; chef de la garde patriotique du Figaro pendant la Grande Guerre, légionnaire d’honneur ; académicien français en 1914 au fauteuil de Poincaré (pas Raymond le politicard ; mais Henri son cousin : le mathématicien, physicien et philosophe d’importance, un de ceux qui a été légèrement pillé par Einstein ou par le mythe Einstein).
Petit billet d’humeur.
À la lecture d’un tout récent article d’Olivier Mathieu sur son blog qui est désormais privé (mais tout un chacun peut se renseigner auprès de lui pour en savoir plus), article consacré à l’Europe – ma pauvre Europa – j’ai trouvé beaucoup de hargne à son auteur. J’aime les gens hargneux qui appellent par exemple les salauds patentés des salops très tentés.
J’ai le seul regret qu’il n’en dise pas assez sur son Europe à lui, son Europe qui est aussi mon Europe éternelle (je sais : rien n’est éternel, la preuve puisque notre déesse se fait bien vieille et décatie, en ces temps-ci).
J’ai noté une phrase de son article : « L’Europe de Mario Monti, l’Europe d’Angela Merkel, l’Europe de DSK ou l’Europe de Sarkozy n’est pas l’Europe. »
J’aurais envie d’ajouter et j’ajoute : Et l’Europe tout pareil du catho-sioniste de Neuilly (digne fils du père qui était « Algérie française » très militante, OAS) Hollande (qui fait intervenir au Mali parce que j’ai cru comprendre, on y trouve des mines d’uranium), du juif-sioniste ministre des affaires étrangères Fabius (des affaires du Rainbow Warrior et du sang contaminé), du juif-sioniste Moscovici ministre de l’économie dans la droite ligne de DSK, du nain catho Ayrault (petit monarque en sa cité qui nous emmerde avec ses histoires de repentance chrétienne sur l’esclavagisme du passé comme s’il n’y avait que les européens à avoir été des salopards dans cette histoire alors que l’esclavage était (et est encore) pratiqué en premier lieu par les noirs et par les arabes ; et puis ça évite de parler de l’esclavage salarié contemporain), de Montebourg ministre du dit « redressement productif » (« productif » tout est dit dans ce mot qui pue le grand Capital et les banques) qui est une vraie carpette pro-américaine (il faut lire sa « littérature » officielle !!!), de Valls de la haute-bourgeoisie catholique catalane qui trouve que la politique de la France est déjà trop à gauche…
Enfin, tout ce salmigondis judéo-chrétien qui nous emmerde depuis plus de deux millénaires. Autrefois, dans nos croyances ou non-croyances, aujourd’hui dans la politique démocrasseuse alors même que le judéo-christianisme ne représente plus grand chose dans la société courante. Ce qui est encore plus absurde.
Il y a deux jours je me disais que si j’avais été italien, j’aurais peut-être voté pour le mouvement de Beppe Grillo (comme j’aurais voté, c’est sûr pour Coluche s’il avait pu se présenter à la présidentielle de 1981, moi l’électeur pourtant peu forcené et maintenant abstentionniste convaincu ; la dernière fois que j’ai voté, je me suis fait entuber avec le référendum sur l’Europe, celui ou le « non » l’avait pourtant emporté).
« Populiste » Beppe Grillo disent les bourgeois qui tremblent. Moi, je dirais plutôt incohérent.
J’ai lu le programme de son mouvement « Cinq Étoiles ». Sur un certain nombre de points je suis totalement en accord avec lui (plus de financement des partis par l’impôt, remise à leur place des syndicats vérolés par le capitalisme, réduction radicale du temps de travail salarié, revenu minimal garanti, développement de l’écologie, décroissance, sortie de l’euro).
Par contre je suis tombé de très haut (beurk !) à propos de sa dite démocratie directe (mot à employer avec modération, plus comme en Suisse que comme chez les cow-boys lyncheurs d’une certaine époque) du moins sur certains points : pas de communes de moins de 5000 habitants, par exemple ! Et la « démocratie »… d’Internet !
Et pire concernant la culture et l’éducation : pas une critique ou si peu de la culture dominante (sous-culture populaire aussi bien que prétendument « cultivée ») ; Internet pour remplacer les enseignants ; et le summum : langue anglaise dès la maternelle !!! La langue de la domination dont on crève en Europe, de la sous-culture et du déclin. Je crois deviner ce que pense ce mouvement des dialectes italiens et même de l’italien commun.
Je comprends pourquoi on dit : Vaffanculo Day ; encore un effort camarade et bientôt tu diras : Fuck Day ! mais pas avec moi.
En attendant : Vaffanculo British Petroleum ! autrement dit B.P., mauvais grillot.
Des bruits courent (ça n’a pas été long) sur une éventuelle nouvelle candidature de Robert Pioche dit Olivier Mathieu (à moins que ce ne soit l’inverse), au fauteuil de Michel Mohrt qui le soutient chaudement depuis les limbes des Immortels morts en service, limbes où il se trouve en compagnie des walkyries joyeuses des lettres celles qui – s’il faut en croire l’étymologie vieille norroise – « choisissent les abattus » (de « kyrja » choisir et de « val » abattre).
L’affaire est tellement bien avancée qu’Olivier Mathieu serait déjà pratiquement élu au fauteuil de son ami du temps de La Nouvelle Revue de Paris. Mieux même, il pose déjà, « pouillé » dans son habit vert. Enfin « son » est un bien grand mot, mieux conviendrait d’écrire qu’il pose pour l’instant dans un habit d’emprunt, un objet loué à un vieux fripier israélite dont l’échoppe jouxte les locaux de la Comédie française. Cet habit servait autrefois à parodier Arouet dans La Métromanie, la pièce d’Alexis Piron que les comédiens du Français ont cessé de mettre au répertoire. Tout fout le camp, même à la Comédie française.
Or, le fauteuil à portée du séant d’Olivier Mathieu, le fauteuil trente-trois (dites « trente-trois ») bien avant d’être celui de Michel Mohrt, fut celui de François, Marie Arouet le jeune. Hasard curieux. Trente-trois est aussi un mot magique ; dans la spirale éternelle du développement du temps, il est le nombre qui se répète sans fin à la droite de la virgule lorsqu’on entend diviser l’unité en trois parties égales, ou entre trois entités d’importance égale, selon les cas opposées ou complémentaires (mais c’est un autre sujet, celui de la triolectique, théorie énoncée par Asger Jorn ; cf. De la méthode triolectique dans ses applications en situlogie générale).
Ce fripier, étant de mèche avec un photographe, a suggéré à Olivier Mathieu de se faire tirer le portrait devant un décor de bibliothèque luxueuse à jolies reliures, voire à vélin, voire même à textes d’intérêt. On se doute bien que Mathieu-le-gueux n’a pas encore à sa disposition un tel joyau. Mais, ça viendra ; avec le temps. Avec le temps, tout vient à temps, à qui sait attendre. « Patience !» me disait le roi des crétins, un directeur de pénitencier où je subis ma peine quand je fus condamné autrefois par Veau d’Or à une kyrielle d’années de travaux salariés d’intérêt public. J’ai attendu, j’attends encore. « Pourquoi Fleury plutôt qu’un autre ? » me dit aussi un jour lointain, mon directeur de thèse, un obscur verrat. C’est vrai, il n’avait pas tort, pourquoi moi plutôt qu’un autre ? Mais mon temps viendra, c’est sûr. C’est mon sentiment.
J’ai toujours eu, comme je l’écris souvent, l’esprit tordu ; le sens de l’inversion des valeurs, l’esprit négateur, le goût de l’antithèse, de la proposition négative de la dialectique face aux toqués et aux tocards ; voire même le sentiment affirmé de la négation de la négation accrochée à ma pensée quotidienne, en toute synthèse au moins partiellement lucide de l’idée d’en dehors ; de l’idée en-dehors. Je peux être mon petit Hegel tous les jours, mon petit Feuerbach. Mais mon préféré des penseurs boches du début du XIXe siècle est quand même Johann Kaspar Schmidt, des jeunesses hégéliennes, plus connu sous le nom de Max Stirner. Saint Max, je prie pour toi ! Ô mon Unique ! Aussi me dis-je : pourquoi un autre plutôt que Fleury ?
Enfin, ainsi va la vie. Mon verrat était stalinien à l’époque, ou si vous préférez, intello du parti dit communiste et français, et toute la dialectique en toc il connaissait. La dictature sur le prolétariat aussi. Son prolétariat à lui était estudiantin. J’aime à dire que je suis une toute petite victime du stalinisme, d’un stalinisme à la française. On presse le citron et puis l’on jette, camarade ! L’exploitation, il s’y entendait, question de talent personnel lié à ses origines bourgeoises doublé d’un approfondissement forcené des grands auteurs : Marx, Engels, Lénine, Althusser la face plus présentable de Staline, enfin tout le gratin. L’université grouille d’exploiteurs intellectuels, enfin dits intellectuels ; de grands penseurs de génie. Et mon verrat a fait son temps.
Et c’est là qu’un second hasard intervient : si mon verrat est ma bête noire, un cochon noir ; il est par ailleurs une brave bête blanche ou plutôt rose, accrochée à notre Robert Pioche, un gentil cochon rose qui a nom Michel Mohrt. Être évanescent des limbes, sans mors et qui ne mord. Et qui n’est pas vraiment mort. Âme d’un gentil cochon tout rose. Certes Michel Mohrt avait plus le profil, et plus encore l’œil acerbement vif d’un aigle. Mais il avait aussi la bonne moustache d’un gaulois, d’un celte. Et je le vois aussi et ainsi petit cochon, petit cochon celte. Il faut vous dire qu’en langue bretonne, il se trouve un mot qui est « moc’h » (le c’h breton se prononce plus ou moins comme le « ch » allemand, ou la jota espagnole).
Et ce mot « moc’h » veut dire… « cochon ».
Rien ne se perd sur un cochon, enfin un bon cochon, un cochon à bonne tête. À bonne tête de cochon. À bonne tête de bon cochon. C’est là que ma sotie se mord la queue, sa petite queue en tire-bouchon : c’est que têtu comme cochon, têtu comme breton, Robert Pioche persiste et que « patience !» et que « pourquoi un autre plutôt qu’Olivier Mathieu ? ».
L’étudiant en chimie et pharmacie –
Karl Joseph Litschaur (1830-1871)
À la lecture de ce roman, ou plutôt de cette longue nouvelle, il m‘est venu trois types de réflexions.
En premier – bateau – pour dire que cet ouvrage relance l’éternel débat du Bien et du Mal et du caractère incomplet, inachevé de l’homme, cet animal parlant et pensant, Ange et Bête dont la dichotomie, la tare originelle ou la polytomie profonde est évoquée dans tant et plus de vieilles légendes orales et de mythes antiques, en particulier dans les textes sumériens et babyloniens des tablettes cunéiformes sur la Genèse, ou encore en des livres de Sagesse égyptiens. Sans oublier les Indes, les civilisations amérindiennes, les cultures dites primitives les plus riches en poésie.
Pour rappeler aussi que l’époque Fin de Siècle était dans toute l’Europe une époque de fort ésotérisme et mysticisme divers. Et aussi, mêlé à tout ça, d’un scientisme effréné propre à cette nouvelle idéologie du dit progrès (techniciste, technologiste). On ne peut donc pas être étonné de voir notre « héros » Jekill s’adonner aux mutations par la chimie et autre poudre de Perlimpinpin ou d’Oribus, élixir du Révérend père Gaucher, et étranges mixtures effervescentes relevant de la sorcellerie et de la magie (noire en l’occurrence).
On retrouve ces tendances bien évidemment dans toute la littérature gothique européenne (dès le XVIIIe siècle), les écrits de Poe, bien sûr et dans tant d’autres. Plus tard dans des ouvrages, pour rester dans le domaine de la langue anglaise, par exemple de Wells ou de Conan Doyle, Lovecraft… En France, on les retrouvent mêlées au fantastique et au merveilleux, chez les auteurs de littérature populaire tels Sue, Féval, Ponson du Terrail, Le Rouge, Leblanc, Leroux, Souvestre, Allain, etc. Le côté étrange, diabolique, du double humain est aussi présent de Nerval à Maupassant (au nom prémonitoire de toute sa vie et de son œuvre), en passant par Gautier, Baudelaire ou Barbey… Le monde puritain et faux de l’époque victorienne, la diabolisation de la vie, tout ceci se retrouve également de notre côté sous des formes plus françaises mais non moins concomitantes.
Ces interventions efficientes et spectaculaires de la chimie sont évidemment aussi risibles et puériles (mais c’était moins le cas à l’époque) que la transmutation alchimique du plomb en or, qui est de nos jours tout à faire réalisable, l’alchimie en moins mais des masses d’énergie en plus, par des techniques barbares qui ne furent mises en œuvre que lors de la seconde guerre mondiale dans l’ignoble bombe atomique « démocratique ». Ainsi, à la même époque de petits malins se sont amusés à fabriquer de l’or artificiel. La première nucléosynthèse artificielle de l’or date de 1941 ; elle consiste à bombarder du mercure avec des neutrons rapides. Mais cet or possède un très léger défaut : celui d’être radioactif et – peut-être aussi raison essentielle – il a un coût de production bien plus élevé que le prix de l’or, les atomes de mercure devant être modifiés un à un !
Face à la conception courante qui mettait en avant télépathie et autre tournage de table, Rose-Croix, etc., la pensée agissant sur la Nature, l’idée développée par Stevenson est que la matière, des poudres magiques peuvent modifier l’état physique et mental des êtres vivants, transitoirement – ou définitivement comme dans le cas du docteur Jekill, suite à ses excès de transmutations et l’usage d’un produit frelaté inconnu dont on ignore la composition chimique. Chez les uns, le matérialisme magique et trivial à la fois, part de la Pensée pour y retourner, chez les autres la Matière dirige (mais tout aussi magiquement) la Pensée, ou plus précisément quelque savant fou a le don de créer des potions magiques, des drogues de très grande puissance, agissant sur la matière et dirigeant la pensée en tant que matière, en tant que pensée relevant du déterminisme mécaniste le plus étroit. Le matérialisme se niche donc ici jusque dans les limbes cérébraux de la Pensée.
Et cette incomplétude radicale de l’homme – pour revenir à elle – se manifeste donc dans cette croyance bicéphale que la Pensée puisse diriger la Nature ou à l’inverse que la Nature puisse diriger la Pensée. Cette seconde attitude ou croyance n’est pas plus rationnelle et tout aussi magique, animiste (si l’on veut que ce soit « primitif ») ou déiste (si l’on veut que ce soit « évolué »). Enfin, pour l’instant restons-en là ; et comme dirait Nietzsche en substance : « L’homme doit être dépassé ».
En deuxième. Le roman de Stevenson décrit un univers essentiellement peuplé d’hommes, ou du moins de seuls hommes (mâles) agissants ; et qui plus est prioritairement de célibataires. De l’être seul donc, non reproductible. Né dont on ne sait trop qui ou quoi : pas d’évocation de famille ou d’ascendants dans son livre. Pas d’épouse et pas d’enfants chez les principaux personnages de l’intrigue. Ces êtres mâles ne sont pas matriciels si l’on peut dire. Sans avenir.
Qui plus est, les rares personnages féminins sont bien peu positifs ou pas du tout agissants. Il y a la petite fille (sans nom) piétinée par le méchant Hyde, la mère de celle-ci dont on ne sait rien à la différence du père qui accompagne Enfield et le médecin dans la récupération d’un dédommagement destinés aux parents de la fillette (dédommagement qu’il serait plutôt convenu d’appeler racket, mais qui semble relever de la normalité sociale du temps). Toutes les femmes sont soit impuissantes ou débiles (comme la fillette du début de l’histoire ou la femme qui assiste de sa fenêtre à l’assassinat de Carew), soit malfaisantes ou malveillantes, des poisons (comme la logeuse de Hyde et la marchande d’allumettes que Hyde gifle à la fin de l’histoire).
La logeuse, la marchande d’allumettes non pas de nom, pas plus la femme de chambre qui énerve, exaspère Poole par ses pleurs, la cuisinière et la servante qui voit de sa fenêtre le crime se perpétrer et qui tombe évanouie pendant trois heures. Rien à attendre des femmes. Les hommes sans nom sont des figures de passage (comme le médecin du début dont, on suppose, le narrateur, Enfield ignore le nom) ou des sans grade comme un jeune gâte-sauce au service de Jekill.
Qui n’a pas de nom, qui n’est pas nommé (au départ par les dieux dans tous les mythes ou la plupart des mythes de la Création et de la naissance du Verbe) n’existe pas, meurt dans l’oubli total et éternel.
Tous les personnages principaux sont des hommes, univers encore plus masculin que par exemple celui de Bouvard et Pécuchet : Utterson, le notaire, Guest son clerc, Enfield son ami et cousin, celui des promenades de dimanche après-midi, les docteur Lanyon et bien entendu Jekill.
Remarquable vers la fin du texte, cette réflexion du docteur Jekill : « Il se révoltait aussi à la pensée qu’Edward Hyde se cramponnait à lui comme une épouse ». Les trois amis ou anciens amis de jeunesse, et personnages principaux de l’histoire, sont des célibataires endurcis ; deux bien en vue, le troisième sur le déclin social ; deux médecins (un double là aussi, deux hommes qui s’opposent sur la place du rationnel et de l’irrationnel, des pouvoirs de la chimie), le notaire (un dépositaire de la loi et des patrimoines, celui qui possède par devers lui les secrets presque magique des testaments).
Pas beaucoup de police dans cette sombre histoire, si ce n’est au loin deux ou trois fois l’ombre de policemen et le passage rapide de l’inspecteur de police qu’Utter entraîne à Soho dans l’antre de Hyde. En fait aucune personne ne semble aimer la police dans ce roman, source même d’ennui pour les « braves gens ». Ni Utterson, ni Poole le vieux serviteur qui est à la tête de la maison du docteur Jekill ; ils vont régler leur affaire eux-mêmes avec Hyde ; pour ne pas nuire disent-il à Jekill, à sa renommée, qui est autant un souci d’interdire tout scandale qui pourrait retomber sur l’entourage de Jekill, c’est-à-dire sur eux-mêmes, qu’un souci de ménager l’homme – d’ailleurs on n’évoque pas ce qu’il advient du cadavre de Hyde.
En troisième. Il convient d’étudier les noms propres de cette « long story » pour connaître peut-être certaines intentions narratives, « moralistes » ou de croyances de Stevenson. Je ne suis évidemment pas le premier à avoir remarqué certaines caractéristiques de ces noms propres, noms de famille en premier lieu. (Pour toutes ces traductions, j’ai utilisé le gros dictionnaire de référence Robert et Collins ainsi que The Dictionar o the Scots Leid.)
LES PRINCIPAUX PROTAGONISTES.
LES TROIS AMIS DE JEUNESSE :
(Edward) Hyde = (to) hide, cacher, en anglais ; et comme certains le font remarquer, ce mot peut être aussi rapproché du français « hideux » et « hideur » (la définition même du personnage du roman, tant physiquement que moralement).
Le docteur (Henry) Jekill. Plusieurs hypothèses non nécessairement contradictoires entre elles. Henry J. pourrait faire allusion, nous dit-on, à Henry James (H. J. ; 1843-1916) l’écrivain ami de Louis Stevenson ; Jekill = j (djei en anglais) + kill ; ou Jekill = je + kill = je tue, ou = je me tue, je tue mon moi ; ou = je-tu, une forme de dualité individuelle ; ou = jeu… sur les mots et … sur la mort ; ou = le mot latin « joculor », plaisanter ; ou « jaceo », je gis (de « jacēre », être étendu, couché, gésir) ou «jacio »/« jacto », je jette (de « jacere »/« jactare ») ou encore « jaculo », j’invective (de « jaculare » lancer (dont lancer des paroles), jeter, frapper).
Pour l’explication par le français, il convient ici de rappeler que Stevenson était francophone et qu’il a très longtemps fréquenté la France et en a même tiré la sève de deux livres ; fréquenté Paris et le Montparnasse artiste, mais aussi la province, rurale en particulier.
Le docteur (Hastie) Lanyon : le mot anglais le plus proche est « lanyard » (du français « lanière » ?) qui désigne un cordon ou une ride, c’est-à-dire un cordage de petit diamètre qui sert à en raidir de plus gros. Un rapport également avec « lion », par son caractère : il peut s’emporter et se fâcher lorsqu’il est question des théories fumeuses de Jekill ; il a également une certaine prestance et assurance, sa situation sociale enfin est bien établie à la différence de celle de Jekill. Il a pignon sur rue, mais à la différence de Jekill il s’agit d’une vraie reconnaissance et non d’un réel et concret pignon borgne et intriguant (qui intrigue). Hastie, le prénom de Lanyon, est aussi connu pour être un nom de famille du Royaume-Uni. « Hasty » signifie « hâtif ». Il est amusant de voir qu’en ancien-français « hastie » désigne la dépouille d’un porc (les bas morceaux ?) qui sont bons à mettre à la broche et que l’on partage avec les voisins. « Hastis » quant à lui, signifie : vif, colère, emporté… (on revient à la colère) et « hastir » : fâcher, quereller, etc. (cf. Jean-Baptiste Bonaventure de Roquefort, Glossaire de la Langue Romane, 1808).
Le notaire (Gabriel, John) Utterson = utter son ; “utter” signifie : « complet, total, intégral, absolu, pur, fini, parfait, achevé, etc. » selon le contexte ; à propos d’« utter » : « a quire full of utter nonsense », « cahier rempli de bêtise totale » telle fut l’opinion de l’épouse de l’auteur qui détruisit un premier manuscrit de la nouvelle de Stevenson, écrit à chaud suite à une nuit de cauchemar ; on peut donc traduire ce nom par : le fils complet, parfait, achevé… À moins qu’il ne veuille dire : le fils de la publication, de la révélation ; le verbe « to utter » signifie : proférer, publier, émettre. Gabriel, une allusion à l’ange biblique de l’Annonciation ? John, une autre allusion en direction de saint Jean de l’Apocalypse ?
Fanny jeune, autrement dit Frances Matilda Van de Grift, épouse Osbourne puis épouse Stevenson.
SECONDS RÔLES (MASCULINS PUISQUE LES FEMMES N’ONT PAS DE NOM) :
(Richard) Enfield, le « cousin Enfield » de Utterson = en field ; « en » est un mot peu courant, il désigne en typographie la lettre moyenne, et « field » est le champ ou le gisement, terrain, domaine, la sphère ; « enfield » pourrait donc être rendu par : le champ moyen, le domaine de la norme. Où « en » est-il le mot français « en » ? Enfield… dans le champ, mais de quoi ?
Guest, le clerc c’est « l’hôte, le convive, l’invité ». Il est invité à s’exprimer, à analyser, comparer les écritures de Jekill-Hyde et aussi convié à rester très discret. C’est l’homme de confiance d’Utterson.
Poole, nom du vieux domestique, est à rapprocher de « pool » qui désigne en anglais un trou d’eau, de la flaque au plan d’eau en passant par la mare. Le vieux serviteur est un trou sans fond, une tombe, comme on dit, il est de toute confiance, ne parle qu’à bon escient, mais il est aussi une sorte de Monsieur Loyal distant qui finit par s’intégrer au numéro et par lequel la trame de l’histoire peut s’achever comme on sait (dans la tombe pour Jekill-Hyde) ; ce trou… d’eau est aussi celui où Jekill finit par se noyer. « Poole » est peut-être aussi à rapprocher du mot écossais (nous parlons ici du « scots », le dialecte germanique d’Écosse cousin de l’anglais) écrit de différentes manières : (to) pol, poll, polle, pole, poil, poill, powll, etc. qui signifie « couper court les cheveux » ou si l’on préfère « tondre, peler », mais aussi dans un sens figuré « recadrer » ou encore « piller, payer une taxe » ou bien « énumérer, décompter les votes, compter les voix ». « Ratiboiser » en français a une partie de ses sens. Donc si Poole n’est pas Troudeau, il est Ratibois, ce qui n’est guère mieux et pas très différent d’ailleurs.
TROISIÈMES RÔLES MASCULINS :
Bradshaw le valet de pied = brad shaw ; « brad » est le nom de la semence (les petites pointes) ou du clou de tapissier ; « shaw » est un nom de famille que l’on fait habituellement dériver du vieil-anglais « sceaga » qui signifie « buisson, fourré » ou du gaélique « sithech » qui a le sens de « loup ». Bradshaw pourrait se traduire par « buisson épineux ».
Sir Danvers Carew, la victime ; son prénom pourrait évoquer deux choses : premièrement, le nom de la ville américaine de Danvers fondée en 1636 par des puritains anglais, ville qui se nommait autrefois Salem Village et qui jouxtait la fameuse ville de Salem (Salem Town) où eu lieu en 1692 le délirant procès des sorcières de Salem ; secondement, le Danvers State Hospital l’un des anciens hôpitaux psychiatrique les plus célèbres aux États-Unis, de conception moderne à son époque, il fut construit de 1874 à 1878 selon les principes neufs du docteur Thomas Kirkbride, aujourd’hui fermé car trop coûteux et muré, ce fut une sorte d’hôpital de luxe de l’époque dans un pur style baroque ; l’œuvre de Stevenson est postérieure (1886) à la construction de cet hôpital ; et enfin, « Carew » est peut-être à rapprocher de « carious », carié, gâté. Une manière de rappeler le grand âge de la victime ou de décliner négativement ses activités dans la politique.
Denman l’ancien propriétaire de l’habitation de Jekill, l’auteur évoque en particulier « l’ancien amphithéâtre anatomique du docteur Denman ». « Den » en anglais signifie « tanière d’une bête sauvage, antre (du lion par exemple), repaire », et au figuré « mauvais lieu, etc. » ; « denman », l’homme des mauvais lieux, l’opposé de « policeman ». Mais l’écossais nous propose d’autres étymologies possibles pour ce « Den ». Parmi celles-ci, on trouve « (to) dene » qui a le sens de : éteindre la lumière et se retrouver dans le noir comme dans une tanière (Denman : l’homme du noir, l’homme de l’ombre) ; « den, deyn, dene, denne » (du moyen et vieil anglais « denu/dene ») qui désigne un creux entre des collines, une étroite ou petite vallée, un vallon, un ravin, généralement boisé et drainé par un ruisseau (Denman : l’homme des bas-fonds) ; « (to) den, dem » qui signifie « endiguer » (Denman : celui qui arrête… la maladie, le mal ?) ; enfin, « Den » qui désigne une rainure dans le manche d’une faux dans laquelle on fixe la lame, ou la rainure, le rayon d’une meule (Denman : celui qui assemble). Il n’est pas indifférent que le précédent propriétaire des lieux, et lui aussi médecin, soit anatomiste, un « bricoleur » du corps. « Anatomie » du grec anatemnein, couper, découper. Savoir qui réclame le recours à des écorchés, des squelettes, des dissections de cadavres. Des tripatouillages de la matière animale et humaine.
Maw, le pharmacien, ce mot désigne la caillette (l’estomac principal des ruminants, celui qui fait cailler le lait), le jabot des oiseaux ou la gueule. En rapport avec ses poudres ?
L’inspecteur Newcomen, de Scotland Yard, le policier fugace qui n’apporte rien à l’intrigue = new comen ; « comen » est la forme du moyen-anglais de « come » (cf. l’allemand « kommen »). Ce Newcomen-ci ne peut évidemment rien comprendre, ni rien apporter à cette histoire étant un « nouveau venu » ou un « nouvel arrivé ou arrivant », un hors-venu ; à moins qu’il ne soit un homme du commun (« common »). Peut-on envisager un rapport, mais lequel, avec le sens vulgaire ou «to come » signifie « éjaculer » et « come », sperme ?
encre d’Isobel Osbourne, la belle-fille de Stevenson, la fille de sa femme
(circa 1880 ?)
AUTRES REMARQUES :
Il est trois patronymes de cette histoire dans lesquels on pourrait voir des allusions non pas à la langue française mais à la langue bretonne. Simple hypothèse, mais peut-être pas totalement farfelue.
Lanyon, le nom du docteur, peut faire penser à « Lannion », le nom de la cité bretonne. Poole, le nom du vieux domestique, ou plus exactement « pool » a son équivalent en breton sous la forme de « poul » où il désigne quasiment la même chose qu’en anglais ; en breton « poul » désigne lui aussi un trou d’eau ou un plan d’eau plus ou moins grand, mais en breton cela peut aller jusqu’à désigner parfois l’étang ou le marais.
Denman : on peut constater qu’en breton « den » signifie « homme » ; on pourrait alors risquer une traduction de « Denman » par : « l’homme-double », « l’homme en double ». Le « den » breton – l’homme, le mari, l’individu (en ce sens le pluriel est « tud », les gens) – a son équivalent en gaélique écossais : « duine », homme, personne. Mais on peut évoquer encore l’écossais « deyne, deine, deane, deyn, dein, dene, den », du vieux français « deien, dien » (doyen) qui est le titre religieux donné au doyen et à d’autres dignitaires, y compris à des moines ordinaires (à rapprocher également de « Dom »). Et pourquoi pas « deyne, deane, dene, deyn », qui signifie « Dame, Madame » (cf. l’italien « donna », du latin « domina, domna »). Dans la réalité… de l’histoire, Denman est lui aussi, même s’il est à peine évoqué, un homme trouble. Les études d’anatomie ayant à voir avec la mort, les êtres mis en morceaux ; mais aussi mis au pinacle dans le sens artistique, pictural ou sculptural du terme. D’une manière jugée équivoque et malsaine – même et encore plus au nom du Beau qui ressemble au péché – le corps expression du mal, dans la société victorienne puritaine du XIXe siècle.
Simples hypothèses, mais peut-être pas totalement farfelues, avons-nous dit. En effet, au-delà du dédoublement entre le bien et le mal, il y a cet autre dédoublement entre le réel et l’irréel, la vie entre deux mondes, entre ciel et mer, dans le vent qui court, entre l’ici et l’au-delà, le roc et les cendres, le passé et le futur, le mort et le vivant qui jouent à inverser parfois leurs rôles ; tout ceci est au fond de la pensée, de l’esprit breton. Ce qu’on retrouve dans La Légende de la Mort d’Anatole Le Braz, cela dit ouvrage que n’a pu connaître Stevenson car ce livre n’a été édité qu’en 1893 (seconde édition augmentée en 1902). Par contre, ce que développe par exemple, Villiers dans sa nouvelle L’Intersigne parue dans la Revue des Lettres et des Arts, en 1867 ou 1868 et publiée dans son recueil des Contes Cruels édité en 1883. Ce livre-là parut donc trois ans avant L’Étrange Cas, Stevenson aurait pu le connaître. Ajoutons encore au dossier de l’époque cette curieuse histoire, ce roman faussement moderniste de L’Ève Future si accroché au passé, à l’obscur, au souterrain, à l’échec final et dérisoire. Science-fiction désabusée, sinon cauchemardesque du moins inquiétante, comme celle de Wells ou de Lovecraft. Ce merveilleux curieux et crépusculaire produit par ce même Mathias, Auguste de Villiers de L’Isle-Adam qui fut édité en 1886, lui aussi, après être passé en feuilleton dans La Vie Moderne de juillet 1885 à mars 1886.
Un peu plus tard, Charles Le Goffic (le prédécesseur d’Abel Bonnard à l’Académie française qui sera suivi de Louis Farigoule dit Jules Romains) originaire de Lannion – on y revient – chantera ainsi La Complainte de l’âme bretonne : Quand, du sein de la mer profonde, / Comme un alcyon dans son nid, / L’Âme bretonne vint au monde / Dans son dur berceau de granit, / C’était un soir, un soir d’automne, / Sous un ciel bas, cerclé de fer, / Et sur la pauvre Âme bretonne / Pleurait le soir, chantait la mer.
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Amenons ces dernières pièces au dossier. J’ignore si Stevenson eut quelque contact avec la Bretagne et le breton, mais je note simplement les faits suivants. Si Stevenson est de langue anglaise, il est d’origine écossaise, pays celte comme la Bretagne. Et puis maintenant ajoutons encore :
En 1876, Stevenson Robert Louis (il avait francisé son second prénom Lewis en Louis) sillonne les canaux d’Anvers à Pontoise, traversant donc la Belgique et la France, cela deviendra en 1878 un livre : Un voyage dans les Terres. En août, il séjourne à Barbizon où il rencontre l’artiste peintre de dix ans son aînée Fanny Osbourne qui vit séparée de son mari. Il la retrouve l’été 1877 à Grez-sur-Loing près de Fontainebleau – alors qu’elle avait perdu son second fils l’année précédente, mort de tuberculose – puis à Paris à l’automne. Fanny et sa fille Isobel fréquentent alors l’Académie Julian, école privée de peinture et de sculpture ouverte aux femmes. Dans l’attente du divorce de Fanny Osbourne, Stevenson s’installe en France à Monastier-sur-Gazeille où il fera une randonnée de plus de deux cents kilomètres en compagnie d’une ânesse en septembre 1878, ce qui donnera lieu à un autre livre : Voyage avec un âne dans les Cévennes, publié en 1879. Il revint en France au début des années quatre-vingts : il passa les années 1883 et 1884 à Hyères, au Chalet de Solitude, sa santé ayant toujours été délicate. Il écrivit alors : « Ce coin, notre jardin et notre vue sont sous célestes. Je chante journellement avec Bunian, le grand barde. J’habite la porte à côté du Paradis. » L’expression « grand barde » (« great bard ») est un mot qui fait référence à la civilisation celtique, à sa poésie en particulier.
C’est en 1886 que paraît L’Étrange Cas. Il précède d’un an l’édition de la nouvelle fantastique de Maupassant Le Horla (très probablement : « le hors là » ou « le hors la… norme, vie… ») qui connut trois formes entre 1885 et 1887 et où l’on trouve cette sentence radicale : « Le règne de l’homme est fini. » Par contre les sombres Contes de la bécasse furent publiés en recueil en 1883. Plusieurs thèmes de Maupassant sont d’un esprit qui n’est pas étranger à l’atmosphère de l’ouvrage de Stevenson. Mais nous ignorons si Stevenson connut Maupassant. Ces thèmes sont ceux de la folie, de la neurasthénie, du dédoublement de la personnalité, de la solitude ou de la bêtise humaine, du suicide ou de la mort. Maupassant (pour faire une parenthèse) fut d’un pessimisme schopenhauerien militant ; je veux dire que son goût pour Schopenhauer transparaît dans son œuvre ; il évoque même parfois en toutes lettres Schopenhauer. Reniant religion et toute idée de progrès, il écrit dans Le Désespoir Philosophique : « l’homme est une bête à peine supérieure aux autres » et développe toute une nouvelle d’ironie morbide – Après d’un mort – sur le « vieux démolisseur ». Mais simple spéculation de notre part que ce rapprochement entre Maupassant et Stevenson. Ou Villiers et Stevenson.
Cette époque, tout le XIXe siècle d’ailleurs, est aussi une grande époque d’occultisme, de mysticisme, d’ésotérisme, du génie de la Pensée omnisciente. Étrangement lié à la mort de Dieu ou de Dieu fait Homme… généralement petit homme blanc et bourgeois bouffi d’orgueil technique, impérialiste, mortifère, destructeur, exploiteur.
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« Je chante tous les jours avec Bunian le grand barde. Je réside près du Paradis » écrivit donc Stevenson du temps où il vécut sur la Côte d’Azur. John Bunian « ministre du culte anglais » célèbre en son temps pour avoir été l’auteur d’une fable chrétienne dont le titre est généralement traduit en français par « Le Voyage d’un Chrétien vers l’Éternité Bienheureuse. Où l’on voit représenter sous diverses images ingénieuses les divers états, les progrès, & heureuse fin d’une Ame chrétienne qui cherche Dieu » ou « Le Pèlerinage d’un nommé Chrétien écrit sous l’allégorie d’un songe », dont la première traduction date du vivant de ce « saint homme », soit de la seconde moitié du XVIIe siècle.
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Mais, vers la fin du divin pèlerinage, mes saints Pères, une fois entrés dans les Cieux – n’est-ce pas une très bonne question ? – « Les voyageurs demandèrent que ferons-nous… Beau projet !!! Peu gratifiant. À ce compte, je préfère le Paradis d’Allah. Cafter, déverser sa bile et ses rancœurs et s’ennuyer de toute éternité à juger les nouveaux venus ! Quelle absurdité. Pas deux sous de poésie dans tout ça. Et de toute éternité ; quelle horreur, un Enfer inversé. Mais à tout prendre se préfère et de loin les divers Enfers païens et antiques.
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Heurtez et il vous sera ouvert… mais vous pourrez vous retrouver expédié aux Enfers, dans l’Enfer chrétien plus exactement. Ouf ! j’ai eu grand peur, j’ai cru un court instant en la réalité de l’allégorie.
(29 janvier – 25 février 2013)
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On n’a pas souvent l’occasion de lire les rares poèmes écrits par la jeune sœur d’Arthur, (Jeanne, Rosalie) Vitalie Rimbaud (1858-1875) morte à dix-sept ans passés d’une – dit-on – synovite tuberculeuse, autrement dit d’une tuberculose qui s’est manifestée au niveau des articulations. On peut noter qu’Arthur lui-même mourut après des problèmes au genou gauche, puis au genou droit, d’une tumeur maligne à la cuisse droite qui se propagea aux bras droit puis gauche, malgré l’amputation de sa jambe. Triste destinée pour « l’homme aux semelles de vent », le maniaque de la marche. On évoque régulièrement le rôle qu’aurait pu jouer la syphilis dans sa maladie, mais jamais un terrain génétique ou familial tuberculeux.
Enfin, ce qui est assuré – et qui semble-t-il n’a pas été beaucoup évoqué ou beaucoup développé – c’est que la mort de sa jeune sœur en fin d’année 1875 a pu être un, voire l’élément final dans son abandon définitif de la poésie, de la littérature et de l’art. Clôture mortuaire d’un mouvement amorcé dès 1873 avec la diffusion confidentielle d’Une Saison en Enfer, un regain d’intérêt en 1874 consistant en la production ou la mise au propre d’une partie des Illuminations et s’achevant avec sa remise à Verlaine, arrivé le chapelet aux mains (ce qui amusa Rimbaud : « Trois heures après on avait renié son dieu et fait saigner les quatre-vingt-dix-huit plaies de N.S. »), à Stuttgart, en février 1875, du manuscrit des Illuminations (derniers vers de 1872 et prose de 1872 à 1874-75 ne faisant alors qu’un tout) afin qu’il le remette à Germain Nouveau, pour une éventuelle publication. Pourquoi Germain Nouveau d’ailleurs ? Verlaine semblait plus approprié. Mais ce n’est qu’en 1886, en cinq livraisons de la revue La Vogue qu’eut lieu la première publication des Illuminations (sans les dits « derniers poèmes » de 1872 définitivement écartés, séparés par Paterne Berrichon). La première édition complète ou jugée telle n’interviendra que dans l’édition de Rimbaud de 1895.
À l’occasion de l’enterrement de Vitalie, Rimbaud au lieu d’exhiber sa fière et généreuse tignasse, n’eut qu’à présenter aux assistants surpris un crâne rasé. On pourrait s’interroger aussi sur le sens de cet acte. L’ami fidèle Ernest Delahaye (qui rappelons-le désespéra dans les années suivantes de sa déchéance poétique et de sa « bougite » maladive) croqua à cette occasion « la tronche à Machin » bien connue :
La jeune sœur de Rimbaud écrivit quelques poèmes (apparemment non datés) dont celui que nous vous présentons maintenant, où cette dernière ne se fait guère d’illusion sur son proche avenir :
LA FLEUR
Fleur charmante et solitaire
Qui fus l’orgueil du vallon,
Tes débris jonchent la terre
Dispersés par l’aquilon.
La même faux nous moissonne ;
Nous rêvons au même dieu ;
Une feuille t’abandonne,
Un plaisir nous dit adieu.
Hier, la bergère encore,
Te voyant sur son chemin,
Disait « Fille de l’aurore,
Tu m’embelliras demain ».
Mais sur ta tige légère
Tu t’abaissas lentement
Et l’ami de la bergère
Vint te chercher vainement.
Il s’en retourne et soupire :
Console-toi, beau pasteur !
Ton amante encor respire,
Tu n’as perdu que la fleur.
« Hélas ! et ma jeune amie
Ainsi que l’ombre a passé ;
Et le bonheur de ma vie
N’est plus qu’un rêve effacé. »
« Elle était aimable et belle,
Son pur éclat s’est flétri ;
Et trois fois l’herbe nouvelle
Sur sa tombe a refleuri. »
À ces mots sous la ramée,
Je suis la route et j’entends
La voix de ma bien-aimée
Me redire : « Je t’attends ».
Vitalie Rimbaud (fille) vers l’âge de quinze ans. Selon Ernest Delahaye, elle avait la peau claire, les cheveux châtains foncés et les yeux bleus de son frère Arthur.




































