Aller au contenu principal

Quelques notes à propos de l’Étrange Cas de Doctor Jekill and Mister Hyde de Stevenson.

25 février 2013

 stevenson 01

L’étudiant en chimie et pharmacie –

Karl Joseph Litschaur (1830-1871)

À la lecture de ce roman, ou plutôt de cette longue nouvelle, il m‘est venu trois types de réflexions.

En premier – bateau – pour dire que cet ouvrage relance l’éternel débat du Bien et du Mal et du caractère incomplet, inachevé de l’homme, cet animal parlant et pensant, Ange et Bête dont la dichotomie, la tare originelle ou la polytomie profonde est évoquée dans tant et plus de vieilles légendes orales et de mythes antiques, en particulier dans les textes sumériens et babyloniens des tablettes cunéiformes sur la Genèse, ou encore en des livres de Sagesse égyptiens. Sans oublier les Indes, les civilisations amérindiennes, les cultures dites primitives les plus riches en poésie.  

Pour rappeler aussi que l’époque Fin de Siècle était dans toute l’Europe une époque de fort ésotérisme et mysticisme divers. Et aussi, mêlé à tout ça, d’un scientisme effréné  propre à cette nouvelle idéologie du dit progrès (techniciste, technologiste).  On ne peut donc pas être étonné de voir notre « héros » Jekill s’adonner aux mutations par la chimie et autre poudre de Perlimpinpin ou d’Oribus, élixir du Révérend père Gaucher, et étranges mixtures effervescentes relevant de la sorcellerie et de la magie (noire en l’occurrence). 

On retrouve ces tendances bien évidemment dans toute la littérature gothique européenne (dès le XVIIIe siècle), les écrits de Poe, bien sûr et dans tant d’autres.  Plus tard dans des ouvrages, pour rester dans le domaine de la langue anglaise, par exemple de Wells ou de Conan Doyle, Lovecraft… En France, on les retrouvent mêlées au fantastique et au merveilleux, chez les auteurs de littérature populaire tels Sue, Féval, Ponson du Terrail, Le Rouge, Leblanc, Leroux, Souvestre, Allain, etc. Le côté étrange, diabolique, du double humain est aussi présent de Nerval à Maupassant (au nom prémonitoire de toute sa vie et de son œuvre), en passant par Gautier, Baudelaire ou Barbey… Le monde puritain et faux de l’époque victorienne, la diabolisation de la vie, tout ceci se retrouve également de notre côté sous des formes plus françaises mais non moins concomitantes.   

Ces interventions efficientes et spectaculaires de la chimie sont évidemment aussi risibles et puériles (mais c’était moins le cas à l’époque) que la transmutation alchimique du plomb en or, qui est de nos jours tout à faire réalisable, l’alchimie en moins mais des masses d’énergie en plus, par des techniques barbares qui ne furent mises en œuvre que lors de la seconde guerre mondiale dans l’ignoble bombe atomique « démocratique ». Ainsi, à la même époque  de petits malins se sont amusés à fabriquer de l’or artificiel.  La première nucléosynthèse artificielle de l’or date de 1941 ; elle consiste à bombarder du mercure avec des neutrons rapides.  Mais cet or possède un très léger défaut : celui d’être radioactif et – peut-être aussi raison essentielle – il a un coût de production bien plus élevé que le prix de l’or, les atomes de mercure devant être modifiés un à un !

Face à la conception courante qui mettait en avant télépathie et autre tournage de table, Rose-Croix, etc., la pensée agissant sur la Nature, l’idée développée par Stevenson est que la matière, des poudres magiques peuvent modifier l’état physique et mental des êtres vivants, transitoirement – ou définitivement comme dans le cas du docteur Jekill, suite à ses excès de transmutations et l’usage d’un produit frelaté inconnu dont on ignore la composition chimique. Chez les uns, le matérialisme magique et trivial à la fois,  part de la Pensée pour y retourner, chez les autres la Matière dirige (mais tout aussi magiquement) la Pensée, ou plus précisément quelque savant fou a le don de créer des potions magiques, des drogues de très grande puissance, agissant sur la matière et dirigeant la pensée en tant que matière, en tant que pensée relevant du déterminisme mécaniste le plus étroit. Le matérialisme se niche donc ici jusque dans les limbes cérébraux de la Pensée.

Et cette  incomplétude radicale de l’homme – pour revenir à elle – se manifeste donc dans cette  croyance bicéphale que la Pensée puisse diriger la Nature ou à l’inverse que la Nature puisse diriger la Pensée. Cette seconde attitude ou croyance n’est pas plus rationnelle et tout aussi magique, animiste (si l’on veut que ce soit « primitif ») ou déiste (si l’on veut que ce soit « évolué »). Enfin, pour l’instant restons-en là ; et comme dirait Nietzsche en substance : « L’homme doit être dépassé ».  

stevenson 02

En deuxième. Le roman de Stevenson décrit un univers essentiellement peuplé d’hommes, ou du moins de seuls hommes (mâles) agissants ; et qui plus est prioritairement de célibataires. De l’être seul donc, non reproductible. Né dont on ne sait trop qui ou quoi : pas d’évocation de famille ou d’ascendants dans son livre. Pas d’épouse et pas d’enfants chez les principaux personnages de l’intrigue. Ces êtres mâles ne sont pas matriciels si l’on peut dire. Sans avenir.

Qui plus est, les rares personnages féminins sont bien peu positifs ou pas du tout agissants.  Il y a la petite fille (sans nom) piétinée par le méchant Hyde, la mère de celle-ci dont on ne sait rien à la différence du père qui accompagne Enfield et le médecin dans la récupération d’un dédommagement destinés aux parents de la fillette (dédommagement qu’il serait plutôt convenu d’appeler racket, mais qui semble relever de la normalité sociale du temps). Toutes les femmes sont soit impuissantes ou débiles (comme la fillette du début de l’histoire ou la femme qui assiste de sa fenêtre à l’assassinat de Carew), soit malfaisantes ou malveillantes, des poisons (comme la logeuse de Hyde et la marchande d’allumettes que Hyde gifle à la fin de l’histoire).  

La logeuse, la marchande d’allumettes non pas de nom, pas plus la femme de chambre qui énerve, exaspère Poole par ses pleurs, la cuisinière et la servante qui voit de sa fenêtre le crime se perpétrer et qui tombe évanouie pendant trois heures. Rien à attendre des femmes. Les hommes sans nom sont des figures de passage (comme le médecin du début dont, on suppose, le narrateur, Enfield ignore le nom) ou des sans grade comme un jeune gâte-sauce au service de Jekill. 

Qui n’a pas de nom, qui n’est pas nommé (au départ par les dieux dans tous les mythes ou la plupart des mythes de la Création et de la naissance du Verbe) n’existe pas, meurt dans l’oubli total et éternel. 

Tous les personnages principaux sont des hommes, univers encore plus masculin que par exemple celui de Bouvard et Pécuchet : Utterson, le notaire, Guest son clerc, Enfield son ami et cousin, celui des promenades de dimanche après-midi, les docteur Lanyon et bien entendu Jekill.  

Remarquable vers la fin du texte, cette réflexion du docteur Jekill : « Il se révoltait aussi à la pensée qu’Edward Hyde se cramponnait à lui comme une épouse ». Les trois amis ou anciens amis de jeunesse, et personnages principaux de l’histoire, sont des célibataires endurcis ; deux bien en vue, le troisième sur le déclin social ; deux médecins (un double là aussi, deux hommes qui s’opposent sur la place du rationnel et de l’irrationnel, des pouvoirs de la chimie), le notaire (un dépositaire de la loi et des patrimoines, celui qui possède par devers lui les secrets presque magique des testaments).

Pas beaucoup de police dans cette sombre histoire, si ce n’est au loin deux ou trois fois l’ombre de policemen et le passage rapide de l’inspecteur de police qu’Utter entraîne à Soho dans l’antre de Hyde.  En fait aucune personne ne semble aimer la police dans ce roman, source même d’ennui pour les « braves gens ». Ni Utterson, ni Poole le vieux serviteur  qui est à la tête de la maison du docteur Jekill ; ils vont régler leur affaire eux-mêmes avec Hyde ; pour ne pas nuire disent-il à Jekill, à sa renommée, qui est autant un souci d’interdire tout scandale qui pourrait retomber sur l’entourage de Jekill, c’est-à-dire sur eux-mêmes,  qu’un souci de ménager l’homme – d’ailleurs on n’évoque pas ce qu’il advient du cadavre de Hyde.

En troisième. Il convient d’étudier les noms propres de cette « long story » pour connaître peut-être certaines intentions narratives, « moralistes » ou de croyances de Stevenson. Je ne suis évidemment pas le premier à avoir remarqué certaines caractéristiques de ces noms propres, noms de famille en premier lieu. (Pour toutes ces traductions, j’ai utilisé le gros dictionnaire de référence Robert et Collins ainsi que The Dictionar o the Scots Leid.)  

LES PRINCIPAUX PROTAGONISTES.

LES TROIS AMIS DE JEUNESSE :

(Edward) Hyde = (to) hide, cacher, en anglais ; et comme certains le font remarquer, ce mot peut être aussi rapproché du français « hideux » et « hideur » (la définition même du personnage du roman, tant physiquement que moralement).

Le docteur (Henry) Jekill.  Plusieurs hypothèses non nécessairement contradictoires entre elles.  Henry J. pourrait faire allusion, nous dit-on, à Henry James (H. J. ; 1843-1916) l’écrivain ami de Louis Stevenson ; Jekill = j (djei en anglais) + kill ; ou Jekill = je + kill = je tue, ou = je me tue, je tue mon moi ; ou = je-tu, une forme de dualité individuelle ; ou = jeu… sur les mots et … sur la mort ; ou = le mot latin « joculor », plaisanter ; ou «  jaceo », je gis (de « jacēre », être étendu, couché, gésir) ou «jacio »/« jacto », je jette (de « jacere »/« jactare ») ou encore « jaculo », j’invective (de « jaculare » lancer (dont lancer des paroles), jeter, frapper).

Pour l’explication par le français, il convient ici de rappeler que Stevenson était francophone et qu’il a très longtemps fréquenté la France et en a même tiré la sève de deux livres ; fréquenté Paris et le Montparnasse artiste, mais aussi la province, rurale en particulier.

Le docteur (Hastie) Lanyon : le mot anglais le plus proche est « lanyard » (du français « lanière » ?) qui désigne un cordon ou une ride, c’est-à-dire  un cordage de petit diamètre qui sert à en raidir de plus gros. Un rapport également avec « lion », par son caractère : il peut s’emporter et se fâcher lorsqu’il est question des théories fumeuses de Jekill ; il a également une certaine prestance et assurance, sa situation sociale enfin est bien établie à la différence de celle de Jekill.  Il a pignon sur rue, mais à la différence de Jekill il s’agit d’une vraie reconnaissance et non d’un réel et concret pignon borgne et intriguant (qui intrigue). Hastie, le prénom de Lanyon, est aussi connu pour être un nom de famille du Royaume-Uni. « Hasty » signifie « hâtif ».  Il est amusant de voir qu’en ancien-français « hastie » désigne la dépouille d’un porc (les bas morceaux ?) qui sont bons à mettre à la broche et que l’on partage avec les voisins.  « Hastis » quant à lui, signifie : vif, colère, emporté… (on revient à la colère) et « hastir » : fâcher, quereller, etc. (cf. Jean-Baptiste Bonaventure de Roquefort, Glossaire de la Langue Romane, 1808).

Le notaire (Gabriel, John) Utterson = utter son ; “utter” signifie : « complet, total, intégral, absolu, pur, fini, parfait, achevé, etc. »  selon le contexte ; à propos d’« utter » : « a quire full of utter nonsense », « cahier rempli de bêtise totale »  telle fut l’opinion de l’épouse de l’auteur qui détruisit un premier manuscrit de la nouvelle de Stevenson, écrit à chaud suite à une nuit de cauchemar ; on peut donc traduire ce nom par : le fils complet, parfait, achevé… À moins qu’il ne veuille dire : le fils de la publication, de la révélation ; le verbe « to utter » signifie : proférer, publier, émettre. Gabriel, une allusion à l’ange biblique de l’Annonciation ? John, une autre allusion en direction de saint Jean de l’Apocalypse ?

stevenson 03

Fanny jeune, autrement dit Frances Matilda Van de Grift, épouse Osbourne puis épouse Stevenson.

SECONDS RÔLES (MASCULINS PUISQUE LES FEMMES N’ONT PAS DE NOM) :

(Richard) Enfield, le « cousin Enfield » de Utterson = en field ; « en » est un mot peu courant, il désigne en typographie la lettre moyenne, et « field » est le champ ou le gisement, terrain, domaine, la sphère ; « enfield » pourrait donc être rendu par : le champ moyen, le domaine de la norme.  Où « en » est-il le mot français « en » ? Enfield… dans le champ, mais de quoi ?  

Guest, le clerc c’est « l’hôte, le convive, l’invité ». Il est invité à s’exprimer, à analyser, comparer les écritures de Jekill-Hyde et aussi convié à rester très discret. C’est l’homme de confiance d’Utterson.

Poole, nom du vieux domestique, est à rapprocher de « pool » qui désigne en anglais un trou d’eau, de la flaque au plan d’eau en passant par la mare. Le vieux serviteur est un trou sans fond, une tombe, comme on dit, il est de toute confiance, ne parle qu’à bon escient, mais il est aussi une sorte de Monsieur Loyal distant qui finit par s’intégrer au numéro et par lequel la trame de l’histoire peut s’achever comme on sait (dans la tombe pour Jekill-Hyde) ; ce trou… d’eau est aussi celui où Jekill finit par se noyer. « Poole » est peut-être aussi à rapprocher du mot écossais (nous parlons ici du « scots », le dialecte germanique d’Écosse cousin de l’anglais) écrit de différentes manières : (to) pol, poll,  polle, pole, poil, poill, powll, etc. qui signifie « couper court les cheveux » ou si l’on préfère « tondre, peler », mais aussi dans un sens figuré « recadrer » ou encore «  piller, payer une taxe »  ou bien « énumérer, décompter les votes, compter les voix ».  « Ratiboiser » en français a une partie de ses sens. Donc si Poole n’est pas Troudeau, il est Ratibois, ce qui n’est guère mieux et pas très différent d’ailleurs.  

TROISIÈMES RÔLES MASCULINS :

Bradshaw le valet de pied =  brad shaw ; « brad » est le nom de la semence (les petites pointes) ou du clou de tapissier ; « shaw » est un nom de famille que l’on fait habituellement dériver du vieil-anglais « sceaga » qui signifie « buisson, fourré » ou du gaélique « sithech » qui a le sens de « loup ». Bradshaw pourrait se traduire par « buisson épineux ».

Sir Danvers Carew, la victime ; son prénom pourrait évoquer deux choses : premièrement, le nom de la ville américaine de Danvers fondée en 1636 par des puritains anglais, ville qui se nommait autrefois Salem Village et qui jouxtait la fameuse ville de Salem (Salem Town) où eu lieu en 1692 le délirant procès des sorcières de Salem ; secondement, le Danvers State Hospital l’un des anciens hôpitaux psychiatrique les plus célèbres aux États-Unis, de conception moderne à son époque, il fut construit de 1874 à 1878 selon les principes neufs du docteur Thomas Kirkbride, aujourd’hui fermé car trop coûteux et muré, ce fut une sorte d’hôpital de luxe de l’époque dans un pur style baroque ; l’œuvre de Stevenson est postérieure (1886) à la construction de cet hôpital ; et enfin, « Carew » est peut-être à rapprocher de « carious », carié, gâté. Une manière de rappeler le grand âge de la victime ou de décliner négativement ses activités dans la politique.

Denman l’ancien propriétaire de l’habitation de Jekill, l’auteur évoque en particulier « l’ancien amphithéâtre anatomique du docteur Denman ». « Den » en anglais signifie « tanière d’une bête sauvage, antre (du lion par exemple), repaire », et au figuré « mauvais lieu, etc. » ; « denman », l’homme des mauvais lieux, l’opposé de « policeman ». Mais l’écossais nous propose d’autres étymologies possibles pour ce « Den ». Parmi celles-ci, on trouve « (to) dene » qui a le sens de : éteindre la lumière et se retrouver dans le noir comme dans une tanière (Denman : l’homme du noir, l’homme de l’ombre) ; « den, deyn, dene, denne » (du moyen et vieil anglais « denu/dene ») qui désigne un creux entre des collines, une étroite ou petite vallée, un vallon, un ravin, généralement boisé et drainé par un ruisseau (Denman : l’homme des bas-fonds) ; « (to) den, dem » qui signifie « endiguer » (Denman : celui qui arrête… la maladie, le mal ?) ; enfin, « Den » qui désigne une rainure dans le manche d’une faux dans laquelle on fixe la lame, ou la rainure, le rayon d’une meule (Denman : celui qui assemble). Il n’est pas indifférent que le précédent propriétaire des lieux, et lui aussi médecin, soit anatomiste, un « bricoleur » du corps.  « Anatomie » du grec anatemnein, couper, découper. Savoir qui réclame le recours à des écorchés, des squelettes, des dissections de cadavres. Des tripatouillages de la matière animale et humaine.

Maw, le pharmacien, ce mot désigne la caillette (l’estomac principal des ruminants, celui qui fait cailler le lait), le jabot des oiseaux ou la gueule.   En rapport avec ses poudres ?

L’inspecteur Newcomen, de Scotland Yard, le policier fugace qui n’apporte rien à l’intrigue  = new comen ; « comen » est la forme du moyen-anglais de « come » (cf. l’allemand « kommen »). Ce Newcomen-ci ne peut évidemment rien comprendre, ni rien apporter à cette histoire étant un « nouveau venu » ou un « nouvel arrivé ou arrivant », un hors-venu ; à moins qu’il ne soit un homme du commun (« common »). Peut-on envisager un rapport, mais lequel, avec le sens vulgaire ou «to come » signifie « éjaculer » et « come », sperme ?

Stevenson 04A Dead Calm (un calme plat)  –

encre d’Isobel Osbourne, la belle-fille de Stevenson, la fille de sa femme

(circa 1880 ?)

AUTRES REMARQUES :

Il est trois patronymes de cette histoire dans lesquels on pourrait voir des allusions non pas à la langue française mais à la langue bretonne. Simple hypothèse, mais peut-être pas totalement farfelue.

Lanyon, le nom du docteur, peut faire penser à « Lannion », le nom de la cité bretonne. Poole, le nom du vieux domestique, ou plus exactement « pool » a son équivalent en breton sous la forme de « poul » où il désigne quasiment la même chose qu’en anglais ; en breton « poul » désigne lui aussi un trou d’eau ou un plan d’eau plus ou moins grand, mais en breton cela peut aller jusqu’à désigner parfois l’étang ou le marais.

Denman : on peut constater qu’en breton « den » signifie « homme » ; on pourrait alors risquer une traduction de « Denman » par : « l’homme-double », « l’homme en double ».  Le « den » breton  – l’homme, le mari, l’individu (en ce sens le pluriel est « tud », les gens) – a son équivalent en gaélique écossais : « duine », homme, personne. Mais on peut évoquer encore l’écossais « deyne, deine, deane, deyn, dein, dene, den », du vieux français « deien, dien » (doyen) qui est le titre religieux donné au doyen et à d’autres dignitaires, y compris à des moines ordinaires (à rapprocher également de « Dom »). Et pourquoi pas « deyne, deane, dene, deyn », qui signifie « Dame, Madame » (cf. l’italien « donna », du latin « domina, domna »). Dans la réalité… de l’histoire, Denman est lui aussi, même s’il est à peine évoqué, un homme trouble.  Les études d’anatomie ayant à voir avec la mort, les êtres mis en morceaux ; mais aussi mis au pinacle dans le sens artistique, pictural ou sculptural du terme. D’une manière jugée équivoque et malsaine – même et encore plus au nom du Beau qui ressemble au péché – le corps expression du mal, dans la société victorienne puritaine du XIXe siècle.  

Simples hypothèses, mais peut-être pas totalement farfelues, avons-nous dit. En effet, au-delà du dédoublement entre le bien et le mal, il y a cet autre dédoublement entre le réel et l’irréel, la vie entre deux mondes, entre ciel et mer, dans le vent qui court,  entre l’ici et l’au-delà, le roc et les cendres, le passé et le futur, le mort et le vivant qui jouent à inverser parfois leurs rôles ; tout ceci est au fond de la pensée, de l’esprit breton. Ce qu’on retrouve dans La Légende de la Mort d’Anatole Le Braz, cela dit ouvrage que n’a pu connaître Stevenson car ce livre n’a été édité qu’en 1893 (seconde édition augmentée en 1902). Par contre, ce que développe par exemple, Villiers dans sa nouvelle L’Intersigne parue dans la Revue des Lettres et des Arts, en 1867 ou 1868 et publiée dans son recueil des Contes Cruels édité en 1883. Ce livre-là parut donc trois ans avant L’Étrange Cas, Stevenson aurait pu le connaître. Ajoutons encore au dossier de l’époque cette curieuse histoire, ce roman faussement moderniste de L’Ève Future si accroché au passé, à l’obscur, au souterrain, à l’échec final et dérisoire. Science-fiction désabusée, sinon cauchemardesque du moins inquiétante, comme celle de Wells ou de Lovecraft. Ce merveilleux curieux et crépusculaire produit par ce même Mathias, Auguste de Villiers de L’Isle-Adam qui fut édité en 1886, lui aussi, après être passé en feuilleton dans La Vie Moderne de juillet 1885 à mars 1886.

Un peu plus tard, Charles Le Goffic (le prédécesseur d’Abel Bonnard à l’Académie française qui sera suivi de Louis Farigoule dit Jules Romains) originaire de Lannion – on y revient – chantera ainsi La Complainte de l’âme bretonne Quand, du sein de la mer profonde, / Comme un alcyon dans son nid, / L’Âme bretonne vint au monde / Dans son dur berceau de granit, / C’était un soir, un soir d’automne, / Sous un ciel bas, cerclé de fer, / Et sur la pauvre Âme bretonne / Pleurait le soir, chantait la mer.

*

Amenons ces dernières pièces au dossier. J’ignore si Stevenson eut quelque contact avec la Bretagne et le breton, mais je note simplement les faits suivants. Si Stevenson est de langue anglaise, il est d’origine écossaise, pays celte comme la Bretagne. Et puis maintenant ajoutons encore :

En 1876, Stevenson Robert Louis (il avait francisé son second prénom Lewis en Louis) sillonne les canaux d’Anvers à Pontoise, traversant donc la Belgique et la France, cela deviendra en 1878 un livre : Un voyage dans les Terres. En août, il séjourne à Barbizon où il rencontre l’artiste peintre de dix ans son aînée Fanny Osbourne qui vit séparée de son mari.  Il la retrouve l’été 1877 à Grez-sur-Loing près de Fontainebleau – alors qu’elle avait perdu son second fils l’année précédente, mort de tuberculose – puis à Paris à l’automne.  Fanny et sa fille Isobel fréquentent alors l’Académie Julian, école privée de peinture et de sculpture ouverte aux femmes.  Dans l’attente du divorce de Fanny Osbourne, Stevenson s’installe en France à Monastier-sur-Gazeille où il fera une randonnée de plus de deux cents kilomètres en compagnie d’une ânesse en septembre 1878, ce qui donnera lieu à un autre livre : Voyage avec un âne dans les Cévennes, publié en 1879.  Il revint en France au début des années quatre-vingts : il passa les années 1883 et 1884 à Hyères, au Chalet de Solitude, sa santé ayant toujours été délicate. Il écrivit alors : « Ce coin, notre jardin et notre vue sont sous célestes. Je chante journellement avec Bunian, le grand barde. J’habite la porte à côté du Paradis. » L’expression « grand barde » (« great bard ») est un mot qui fait référence à la civilisation celtique, à sa poésie en particulier.

C’est en 1886 que paraît L’Étrange Cas.  Il précède d’un an l’édition de la nouvelle fantastique de Maupassant Le Horla (très probablement : « le hors là » ou « le hors la… norme, vie… ») qui connut trois formes entre 1885 et 1887 et où l’on trouve cette sentence radicale : « Le règne de l’homme est fini. » Par contre les sombres Contes de la bécasse furent publiés en recueil en 1883.  Plusieurs thèmes de Maupassant sont d’un esprit qui n’est pas étranger à l’atmosphère de l’ouvrage de Stevenson.  Mais nous ignorons si Stevenson connut Maupassant. Ces thèmes sont ceux de la folie, de la neurasthénie, du dédoublement de la personnalité, de la solitude ou de la bêtise humaine, du suicide ou de la mort. Maupassant (pour faire une parenthèse) fut d’un pessimisme schopenhauerien militant ; je veux dire que son goût pour Schopenhauer transparaît dans son œuvre ; il évoque même parfois en toutes lettres Schopenhauer.  Reniant religion et toute idée de progrès, il écrit dans Le Désespoir Philosophique : « l’homme est une bête à peine supérieure aux autres » et développe toute une nouvelle d’ironie morbide – Après d’un mort – sur le « vieux démolisseur ». Mais simple spéculation de notre part que ce rapprochement entre Maupassant et Stevenson.  Ou Villiers et Stevenson.

Cette époque, tout le XIXe siècle d’ailleurs, est aussi une grande époque d’occultisme, de mysticisme, d’ésotérisme, du génie de la Pensée omnisciente.  Étrangement lié à la mort de Dieu ou de Dieu fait Homme… généralement petit homme blanc et bourgeois bouffi d’orgueil technique, impérialiste, mortifère, destructeur, exploiteur.  

*

« Je chante tous les jours avec Bunian le grand barde. Je réside près du Paradis » écrivit donc Stevenson du temps où il vécut sur la Côte d’Azur. John Bunian « ministre du culte anglais » célèbre en son temps pour avoir été l’auteur d’une fable chrétienne dont le titre est généralement traduit en français par « Le Voyage d’un Chrétien vers l’Éternité Bienheureuse. Où l’on voit représenter sous diverses images ingénieuses les divers états, les progrès, & heureuse fin d’une Ame chrétienne qui cherche Dieu » ou « Le Pèlerinage d’un nommé Chrétien écrit sous l’allégorie d’un songe », dont la première traduction date du vivant de ce « saint homme », soit de la seconde moitié du XVIIe siècle.

Mais,  vers la fin du divin pèlerinage,   mes saints Pères,  une fois entrés dans les Cieux   – n’est-ce pas une très bonne question ? – « Les voyageurs demandèrent que ferons-nous…

stevenson 05

Beau projet !!!  Peu gratifiant. À ce compte, je préfère le Paradis d’Allah. Cafter, déverser sa bile et ses rancœurs et s’ennuyer de toute éternité à juger les nouveaux venus ! Quelle absurdité. Pas deux sous de poésie dans tout ça.  Et de toute éternité ; quelle horreur, un Enfer inversé.  Mais à tout prendre se préfère et de loin les divers Enfers païens et antiques. 

stevenson 06

Heurtez et il vous sera ouvert… mais vous pourrez vous retrouver expédié aux Enfers, dans l’Enfer chrétien plus exactement.

stevenson 07stevenson 08

Ouf ! j’ai eu grand peur, j’ai cru un court instant en la réalité de l’allégorie.

 

(29 janvier – 25 février 2013)

 

 

From → divers

Commentaires fermés