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Olivier Mathieu propose toujours un débat public à Alain Finkielkraut. Par Olivier Mathieu.

Il est assez incroyable de voir la haine dont a à souffrir Wiam Berhouma, la jeune femme de confession musulmane qui s’est si admirablement divertie, et nous a tant divertis, il y a quelques jours, en réduisant au silence l’agrégé ès Lettres modernes Alain Finkielkraut, le « philosophe » germanopratin aujourd’hui à la mode de la bien-pensance.
Pourtant, était-ce un « débat » qui a eu lieu entre MM. Daniel Cohn-Bendit et Alain Finkielkraut, diffusé sur France 2 dans l’émission « Des paroles et des actes » ? Est-ce cela que vous appelez un « débat » ? Est-ce qu’en vérité, ces deux messieurs âgés n’appartiennent pas au même camp ? Est-ce qu’ils ne sont pas proches l’un de l’autre par beaucoup de choses, ne serait-ce que par leur âge ?
Est-ce qu’en revanche le moment le plus novateur, le plus original, le plus anticonformiste et donc le plus intéressant n’a pas été, alors, l’intervention de Wiam Berhouma, enseignante d’anglais ?
On dit que le journaliste, M. Pujadas, n’aurait pas présenté correctement la jeune femme. On dit qu’elle serait militante de je ne sais quel parti. Je n’en sais rien, et la chose ne m’intéresse pas plus que ça. Je suis assez grand pour pouvoir juger les paroles d’une personne pour ce qu’elle dit. Ce que je constate, c’est que M. Finkielkraut est invité du matin au soir à la télévision, où tous les journalistes lui donnent du « Monsieur le philosophe ». Combien de ces journalistes auraient le courage de dire que M. Finkielkraut est, en vérité, un simple agrégé ès Lettres modernes ? Wiam Berhouma a été invitée une seule fois, je crois, à la télévision. Ne veut-on donc pas lui laisser le droit de parler, une fois dans sa vie peut-être, à la télévision ? Est-ce qu’à la télévision, ont seulement droit de parler Alain Finkielkraut et ceux qui pensent comme lui ?
En quoi les idées politiques de Wiam Berhouma devraient-elles absolument être mentionnées avant son intervention ? On l’a présentée comme une jeune femme de confession musulmane. N’est-ce pas une jeune femme ? N’est-elle pas de confession musulmane ? Est-ce que, lorsqu’Alain Finkielkaut parle, des journalistes commencent par exemple par rappeler son passé maoïste ?…
Wiam Berhouma a retourné Alain Finkielkraut, comme une crêpe ou peu s’en faut. Telle est la seule vérité, à mon humble avis. Conviée pour échanger des opinions avec Alain Finkielkraut, je crois qu’elle a parfaitement saisi que ce « débat » n’en serait pas un, comme il est hélas souvent arrivé (que ce soit sur TF 1, ou sur France 2, ou ailleurs) lors d’autres « débats » de ce genre.
Personnellement, je me suis présenté à l’Académie française le 10 avril 2014, en plein respect du règlement de l’institution. J’aurais été ravi, et je le serais toujours, de débattre – respectueusement, bien sûr – avec M. Finkielkraut, au sujet de ce qu’il désire: philosophie, histoire, littérature, actualité. Chiche ? Pourtant, pour l’heure, la lettre ouverte que je lui ai écrite (publiée sur plusieurs blogs) est restée sans réponse…
M. Finkielkaut est un  « habitué », un « abonné » à sa façon, un véritable locataire des plateaux de télévision, semble-t-il. Leur propriétaire ? Pas encore… Il peut s’exprimer, en tout cas, quand il le désire. Je crois qu’il serait intéressant que des instituts de sondage indépendants nous disent de quel temps de parole il bénéficie dans les « débats » de cette espèce. Je crois que la réponse serait que son temps de parole est plusieurs fois supérieur aux gens qu’on lui « oppose », ou que l’on installe face à lui.
Wiam Berhouma a parlé, il me semble, avec une grande modération. Elle était calme. Elle, une simple enseignante, face à Alain Finkielkraut qui est, lui, un académicien et un grand ponte de la pensée unique et dominante. Elle a souligné la mirifique et continuelle présence d’Alain Finkielkraut dans les massmedia, et par ailleurs le rôle évident qu’il joue dans le monde de l’édition, à la radio et à la télévision. Elle a achevé par une petite phrase : « Taisez-vous pour le plus grand grand bien de la France ». Je ne sais pas si on la reverra sur un plateau de télévision, j’espère quant à moi que oui. Mais qu’elle se rassure. Il y a des gens qui n’ont pas besoin, comme certains penseurs de bas étage, de passer des heures sur les plateaux de télé, si c’est pour ne rien y dire. Il y a des gens qui prononcent une petite phrase, une seule ! Ensuite, on peut les interrompre, leur arracher leur micro, pourquoi pas les frapper. Mais c’est leur petite phrase qui restera à l’Histoire. Ils ont d’ores et déjà gagné leur pari. Nul ne peut exclure que, dans cent ans, la postérité ne se souvienne de la petite phrase de Wiam Berhouma mais ait oublié les tonnes de paperasses publiées par Alain Finkielkraut. Professeur honoraire d’histoire contemporaine à l’université de Tel-Aviv, le grand historien israélien Shlomo Sand vient de déclarer, cité par le journal communiste « L’Humanité » : « Quand je lis Finkielkraut ou Zemmour, leur lecture de l’Histoire, je suis effrayé ».
Moi aussi.
Olivier Mathieu, écrivain.

Alain Finkielkraut, « philosophe » de la France des (toujours les) mêmes. Par Olivier Mathieu. « Taisez-vous, monsieur Finkielkraut » (d’après Georges Marchais à Jean-Pierre Elkabbach)

Il y a eu beaucoup de publicité autour d’un « débat », sur France 2, entre Daniel Cohn-Bendit (71 ans) et Alain Finkielkraut (66 ans) au sujet de « l’avenir » de la France, je mets « avenir » entre guillemets citatifs puisque je cite le titre de l’article qui suit :

http://www.toutelatele.com/des-paroles-et-des-actes-daniel-cohn-bendit-et-alain-finkielkraut-debattent-de-l-avenir-de-la-france-79126#VjMzlDjlFP40YHaL.99

Personne, certes, et surtout pas moi qui suis libertaire, ne reproche à une télévision de permettre à M. Finkielkraut de s’exprimer. Le problème n’est pas là. Le problème, tout au plus, pourrait résider dans la permission de s’exprimer, qui selon moi devrait être accordée à d’autres que Finkielkraut.
Prenons un exemple. Je n’avais jamais entendu parler de Wiam Berhouma, une enseignante invitée sur le plateau de l’émission, mais je trouve très sympathique le fait que, de temps en temps, on voie à la télévision des gens nouveaux. Sinon, on a l’impression, et ce n’est hélas pas qu’une impression, que ce sont toujours les mêmes journalistes qui interviewent leurs copains, toujours les mêmes copains, à la télé.
Où serait le problème à ce que Wiam Berhouma s’exprime ? Ne s’agissait-il pas, sur France 2, d’un débat largement annoncé entre l’homme politique allemand Daniel Cohn-Bendit et de nouveau français depuis peu (il opta en 1959 pour la citoyenneté allemande, redevenant français seulement en 2015) et l’agrégé ès Lettres né polonais puis naturalisé français Alain Finkielkraut ? Dès lors, pourquoi Wiam Berhouma ne serait-elle pas tout autant autorisée à s’exprimer, au sujet de la France ou de tout autre argument de son choix, que les déjà cités Messieurs Cohn-Bendit et Finkielkraut ?
Wiam Berhouma, selon la presse, a dit à Alain Finkielkraut : « Là où votre rôle d’intellectuel c’était d’éclairer les débats, vous avez au contraire obscurci nos pensées, nos esprits avec tout un tas de théories vaseuses et tout à fait approximatives. »
Voilà une opinion avec laquelle je suis d’accord (mais là n’est pas le point), et qui permet (enfin) d’entendre un autre son de cloche que les propos que l’on entend, en permanence, sortir de la bouche de M. Finkielkraut et de ses collègues et / ou amis journalistes. Toujours les mêmes. Les mêmes à la télé. Les mêmes à la radio. Les mêmes dans les journaux. Les mêmes qui interviewent les mêmes. Les mêmes critiques littéraires qui encensent les livres des mêmes. Les mêmes. Toujours les mêmes. Ça ne vous lasse pas, vous, cette toujours même France ? La France des mêmes ? La France même ?
Toujours selon ce qui est relaté par la presse, cette enseignante a dit à Finkielkraut : « Pour le bien de la France, taisez-vous ».
Une phrase qui, en somme, a toute sa place dans un débat tenu en France, qui devrait être la patrie de la liberté d’expression. A moins que l’on ne considère un « débat » comme le lieu idéal pour se renvoyer les ascenseurs du conformisme, de la platitude et de l’hypocrisie.
A part l’intervention de Wiam Berhouma, je dois confesser que le débat annoncé a semble-t-il été assez peu intéressant, assez peu utile aussi. Certes, Daniel Cohn-Bendit a semblé nettement plus proche de la réalité, en certaines occasions, par exemple lorsqu’il a dit : « Il y a des Français qui sont heureux, il y a des Français qui sont malheureux (…) Alain Finkielkraut est angoissé, il est malheureux, c’est son droit ».
Plutôt lucide, Daniel Cohn-Bendit s’est souvenu de son âge : « Moi je suis trop vieux, et je trouve qu’il faut un renouvellement, et j’ai loupé mon coup (…), quand on rate son coup dans l’Histoire, et bien l’Histoire vous châtie. »
Ce qui ne l’a d’ailleurs pas empêché d’ajouter : « La seule chose où je pourrais être candidat, si vous voulez le savoir, s’il y avait une élection directe à la présidence de l’Union européenne, je suis tout de suite candidat (…) même si j’ai quatre-vingts berges ».
Cohn-Bendit président de l’Union européenne… et pourquoi pas Finkielkraut candidat à la Présidence de la République, en France, en 2017 ? Certes, tout cela ne serait sans doute pas très juvénile. Cela ne serait pas très « pluriel », non plus. Mais cela me semblerait quasiment logique, d’un certain point de vue. La France des mêmes.
Parlons de choses sérieuses. J’ai noté, et je crois la chose indéniable, le ton très mesuré de Wiam Berhouma. Celle-ci, au demeurant, était bel et bien invitée à s’entretenir, comme d’autres intervenants de la société civile, avec Cohn-Bendit et Finkielkraut. Il est toujours triste, selon moi, il est toujours peu démocratique d’inviter des gens sur les plateaux de télévision pour, ensuite, leur refuser la parole. A ce compte-là, il serait moins hypocrite de ne pas les inviter du tout.
Indéniablement, la jeune femme a interrogé Alain Finkielkraut, ou plutôt elle a essayé de le faire sur le rôle des politiques, des pseudo-intellectuels et des médias dans la montée de l’islamophobie en France.
Estimant alors (à juste titre, je crois) que son interlocuteur n’avait point répondu à sa question, elle a cité Alain Finkielkraut lui-même, puisque tout le monde a pu voir sur You Tube la vidéo hallucinante dans laquelle Finkielkraut semble risquer la crise d’apoplexie sur un plateau de télévision. Finkielkraut ne peut pas être, dans une démocratie, et dans une République, le seul à avoir le droit de dire « Taisez-vous ! »… Wiam Berhouma a alors conclu, avec infiniment d’humour, d’élégance et, si je puis dire toute ma pensée, avec un esprit très français dans le meilleur sens de ce terme : « Il y a une vidéo de vous où vous criez à monsieur Dafri : ‘taisez-vous, taisez-vous’. Eh bien, je vais vous dire, pour le bien de la France, je vous dis la même chose, taisez-vous monsieur Finkielkraut. »
Inviter deux personnes (Daniel Cohn-Bendit et Alain Finkielkraut) qui ne sont, ni l’une ni l’autre, musulmanes, pour « débattre » sur l’islam et les musulmans de France, n’était-ce pas prendre le risque de produire, comme c’est déjà arrivé dans le passé, un débat fallacieux, manquant cruellement d’objectivité et d’impartialité ? A ma connaissance, Daniel Cohn-Bendit et Alain Finkielkraut ne sont en effet ni musulmans, ni jeunes, et je ne crois pas non plus qu’ils vivent dans des « cités ». Inviter Wiam Berhouma, alors, n’était-il pas une excellente idée ? Une idée légitime ?
Pour le reste, je ne peux que poser des questions simples.
1. Pourquoi ma mère, qui était docteur en Philosophie, n’a-t-elle jamais été invitée sur un plateau de télévision ? Pourquoi en revanche M. Finkielkraut, qui est agrégé ès Lettres modernes, est-il invité tous les jours (ou peu s’en faut) en tant que « philosophe » ?
2. Pourquoi et comment des journalistes invitent-ils sans cesse M. Finkielkraut, alors que ce dernier ne manque pas de possibilités pour s’exprimer puisqu’il organise et anime lui-même des émissions de radio ? Les gens, en France, sont-ils donc en quelque sorte condamnés à l’alternative qui consisterait, à la radio, à écouter M. Finkielkraut et, à la télé, à voir M. Finkielkraut ? La « démocratie » est-elle réellement menacée si, une fois de temps en temps, on permet à quelqu’un d’autre (comme à Madame Wiam Berhouma) de dire une phrase ou deux ?
3. De quoi est le prélude, cette « finkielkrautisation » de l’intelligence (ou de ce qui lui en tient lieu) en France ? Articles, entretiens, couvertures de journaux, émissions de radio, émissions de télé, élection à l’Académie… Y en a que pour Finkie ? N’y a-t-il pas, en France et ailleurs, des philosophes, qu’il s’agisse de gens qui ont des titres universitaires de philosophes, ou alors des pratiques de philosophes ? Des esprits de philosophes ? N’y a-t-il pas des gens dont les avis seraient, à tout le moins, aussi intéressants que ceux de M. Finkielkraut ? Les journalistes de télé et les patrons de presse prennent-ils les Français pour des crétins ? Y a-t-il quelqu’un qui n’ait pas encore compris les idées fixes, indéfiniment répétées, la propagande martelée de M. Finkielkraut ? Est-ce que le public français aurait le droit d’entendre des opinions (au pluriel) diverses de celle (au singulier) de M. Finkielkraut ? Est-ce que le public a encore le sentiment qu’existe, en France, un « pluralisme » de l’information? Lequel ?…

Toujours les mêmes. Les mêmes à la télé. Les mêmes à la radio. Les mêmes dans les journaux. Les mêmes qui interviewent les mêmes. Les mêmes critiques littéraires qui encensent les livres des mêmes. Les mêmes. Toujours les mêmes. Ça ne vous lasse pas, vous, cette toujours même France ? La France des mêmes ? La France même ?

Olivier Mathieu.

La gauche, le député, les journalistes…

Ferré – extrait de l’émission de télévision « A bout portant », 1971

1971, l’année (début d’année) où je suis allé pour la première fois à l’un de ses récitals. Il était là accompagné, pour quelque temps encore, par Popaul, Paul Castagnier, le pianiste aveugle.

https://www.youtube.com/watch?v=jwj565sBft4

GALABRU – ANNEXE : LA TACHE DE SERVICE

J’ai lu hier, avec retard – l’article date du 4 courant, mais c’est encore mieux quand on laisse passer le temps – un improbable tâcheron, Jacques Nerson de la feuille de choux sioniste de la dite gauche (Qui pourrait m’expliquer comment on pourrait être réellement de gauche tout en étant sioniste ? C’est la quadrature du cercle, l’union diabolique et totalitaire de deux extrêmes normalement incompatibles), la feuille de choux donc qui a pour nom : Le Nouvel Observateur (dont je me demande d’ailleurs ce qu’il peut bien observer depuis des décennies pour réellement voir et conclure si peu). Je précise que je la lis quelquefois, comme ici en rapport avec un fait précis, et uniquement parce que c’est gratis, du moins en partie sur Internet, ou en intégralité dans quelque salle d’attente, soit souvent avec beaucoup de retard ; ce qui ne gâche en rien la lecture, bien au contraire. Je ne vais quand même pas acheter ce torchon.

Quelques mots sur le pedigree de ce Nerson, journaleux « grand écart » ou plus exactement « fusionnel » du marigot parigot. Il cachetonne entre autres, et à la fois, à Valeurs Actuelles et au Nouvel Observateur, après avoir commencé au Figaro Magazine et être passé au Spectacle du Monde. On l’entend ou l’entendit, voit ou vit sur les radios étatiques (à France Inter dans l’émission « Le Masque et la plume », à France Culture) et sur Paris Première, la chaîne régionale privée [virgule], de Paris, spécialisée de tous les ragots cultureux et chébrans panamiens, émissions : « Rive droite / Rive gauche » et « 93, faubourg Saint-Honoré » d’Ardisson.

Lisons donc le petit homme :
« Jouer n’importe quoi avec n’importe qui.[?!] On peut dire qu’au théâtre, il [Galabru] est passé à côté de toutes les grandes aventures du XXe siècle. [!] Vilar ne l’a distribué que dans « Les Rustres ». [!] Il n’a joué dans aucun spectacle de Roger Planchon, Jean-Pierre Vincent, Patrice Chéreau, Antoine Vitez, Claude Régy, Ariane Mnouchkine ou Peter Brook. [!] Aucun metteur en scène ayant peu ou prou compté dans l’histoire du théâtre n’a fait appel à lui. [!] Et pourtant… Dès qu’il cessait de grommeler, de rouler des yeux effarés, de pousser ses han de bûcheron qui faisaient tordre de rire ses groupies [ô, quelle horreur !], dès qu’il consentait à faire son métier sans truquer [sic], quel prodigieux acteur il était ! Jamais peut-être on ne l’a vu aussi fin et émouvant que dans « Jules et Marcel », petit spectacle [!] tiré de la correspondance Raimu-Pagnol, créé en 2009 et repris l’année suivante. Philippe Caubère lui donnait la réplique. »

On dirait une caricature d’article. Et on notera que le vingtième siècle commence avec Vilar (Jean pas Hervé). Pas même Pagnol pourtant évoqué plus bas d’une manière non antipathique. Voilà en quelques lignes un condensé, un concentré, un ramassis de tous les lieux communs des cultureux dits de gauche. Ceux qui se disent de gauche tout en n’ayant qu’un auditoire petit-bourgeois pour ne pas dire bourgeois qui n’ose même pas dire qu’il s’emmerde fort à leurs spectacles. Mais c’est tellement dans le vent !

Vilar : une seule fois, il y a bien longtemps, les autres pontes, patentés, vieilles idoles théâtreuses : rien, néant, nada ! Certes, seule fois, et devenu fort vieux, Galabru a enfin fait un bon « petit spectacle » et devinez où, quand, ou plutôt pourquoi ? Je vais vous le dire : parce qu’il a fait allégeance et que celui qui lui donna la réplique en l’occasion était Philippe Caubère. Eh oui, uniquement pour cette raison.

Vous ne savez pas qui est Caubère ? Ce n’est pas un pêché. Ce n’est pas grave du tout. Moi aussi j’ignorais, il y a très peu encore, son existence. Il y a belle lurette que je ne fréquente plus les salles de théâtre, d’autant plus si les troupes qui les squattent sont subventionnées comme aux plus belles heures de l’Ancien-régime, ou encore parisiennes, salles que je n’ai jamais d’ailleurs fréquentées, et je ne m’en porte pas plus mal. Je ne crois pas y avoir perdu grand-chose.

J’ai fait ma petite enquête. Donc de ce que j’en ai compris, ce Caubère est le type même de l’acteur ou pseudo-acteur de notre temps de grand ennui et de grande décadence théâtrale. Il en ressort que c’est le modèle même de l’estampillé Monde-NouvelsObs-Libé-Télérama, etc. Je vois qu’il fut de 1970 à 1977 l’un des piliers du Théâtre du Soleil de Sainte Mnouchkine. Je lis également qu’il serait un acteur-improvisateur et qu’il a créé des spectacles interminables « d’autobiographie théâtrale, comique [c’est lui qui le dit] et fantastique [c’est également lui qui l’affirme] ». Pauvres spectateurs ! Il se définit enfin comme « acteur, féministe, marié, et « client de prostituées » ». Quel joli programme ! Quel beau « métissage », quelle bouillie « moderniste » dans la caboche !

Quand on sait par ailleurs que ce monsieur, d’après ce qui s’écrit, « ne renie pas » (expression savoureuse face à ces géants) les influences rien de moins que de Proust, Céline (tout Céline?), la Commedia dell’arte et Fellini – Céline, Commedia dell’arte et Fellini grands pourvoyeurs de baroque, grotesque, démesure, folie et poésie – je ne vois pas en quoi ce même Galabru qui faisait tordre de rire (certes le Vulgaire, comme sous-entend Nerson) avec ses grommellements, ses roulements d’yeux effarés, ses hans de bûcheron, n’aurait pas sa place ici. Bien évidemment en compagnie des comédiens de la Commedia dell’arte.

Mais voilà, il y a comédiens et comédiens, les estampillés et les non-estampillés, comme il y a d’un côté les sociétaires et de l’autre les pensionnaires, à la Comédie française. Pourtant sorti premier prix du Conservatoire, Galabru demeura ainsi sept ans simple pensionnaire de la Comédie française, cantonné dans des rôles peu valorisants. La raison pourquoi il en est sorti.

C’est vrai qu’il faut toujours se méfier du gros rire, de la farce, de la gaudriole. Car du rire du peuple au populisme, la frontière est facilement franchie, surtout à notre époque sans frontières, nous dirait Monsieur Nerson, metteur en scène accessoire de la pièce de Sacha Guitry Le Veilleur de Nuit en 1986, et du Tour de piste d’un certain Christian Giudicelli, au festival « hors », pardon « off », d’Avignon (une référence!) en 2012, puis au Théâtre Les Déchargeurs (sic).

Tiens ! au fait, pourquoi le journaleux n’a pas joint Jérôme Savary à sa liste des élus ? Parce qu’il est arrivé une fois à Galabru de l’avoir eu comme metteur en scène ? 

ACADÉMIE FRANÇAISE

De nouveaux candidats pour l’élection académique du 3 mars 2016.

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L’Académie française, dans sa séance du jeudi 21 janvier 2016, a enregistré les candidatures de MM. Valentin Ogier, Jean-Claude Perrier et Arnaud-Aaron Upinsky pour l’élection qui aura lieu le 3 mars 2016, et à laquelle est déjà candidat Olivier Mathieu.

Reste à attendre, le 28 janvier prochain, la réception d’Alain Finkielkraut à l’Académie française.

 

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ETTORE SCOLA

La séquence du spectateur.
*
Nous nous sommes tant aimés (1974) :

https://www.youtube.com/watch?v=ppCItkAcxjc
*
Affreux, sales et méchants (1976) :

https://www.youtube.com/watch?v=P-nSdma_tkg
*
Splendor (1989) :

https://www.youtube.com/watch?v=Bal1u8fVMH0

MICHEL GALABRU

Pris par l’actualité académique j’ai négligé plusieurs jours cet article. Je viens de le finir. Je tenais à rendre mon petit hommage à cette « figure du cinéma et du théâtre français » comme disent les gazettes, à ce brave saltimbanque qui avec ses yeux pétillants, rieurs, moqueurs et ses réparties à l’emporte-pièce m’a fait vraiment rire sans arrière-pensées du temps de jeunesse où je riais encore.

***

« Mon frère m’a dit un jour : “Quand je vois ton nom à l’affiche d’un film, je sais qu’il ne faut pas y aller !” Il avait raison, souvent, mais pas toujours. » (Michel Galabru, Je ne sais pas dire non ; Michel Lafon, 2011)

Après la mort de son frère Marc en 2014, frère médecin avec qui il était très lié et avec qui il a partagé plusieurs fois les tréteaux, puis celle de sa seconde épouse Claude en 2015, Michel Galabru a eu le bonheur, si l’on peut dire, de mourir sans bruit, sans souffrance et dans son sommeil à l’âge de 93 ans. Mais pas sur scène comme il l’aurait aimé. Dorénavant, il fréquente journellement le cimetière de Montmartre.

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– I –

Galabru est un nom de famille qui m’a toujours surpris. Rare, il est porté notamment dans l’Hérault, nous dit le site geneanet.org qui ajoute « le nom s’écrit aussi Galabrou et surtout Galabrun (Hérault et Puy de Dôme) » et écrit encore que ce patronyme apparaît sous les formes de Galambrus (en 1122), Galambrunus (1136) et Galabrù de Castel Mauro (1160) dans le cartulaire de Saint-Sernin de Toulouse.

Il est convenu de voir dans Galambrun un nom composé de galam et de brun. « Brun » que l’on fait généralement venir du germanique *brūn, brun (cf. l’ancien haut-allemand brûn et l’allemand braun) qui aurait été « introduit dans la Romania, probablement par les mercenaires germains qui l’ont peut-être employé pour qualifier des chevaux » avant d’être latinisé en brunus, ce qui a donné bruno en espagnol et en italien, brun ou brù en occitan (cf. le Trésor de la langue française). Voir aussi le latin brunicus ou buricus, petit cheval, que le Gaffiot donne comme mot d’origine gauloise ou espagnole (il veut dire, sans doute : celtibère). En ancien-français, brun signifie : sombre, obscur ; malheureux, funeste ; farouche (cf. le Dictionnaire Godefroy) Enfin, brun est bien attesté dans la toponymie méridionale, en composé, par exemple dans plusieurs Montbrun.

Le « galam » initial fait débat : certains y voient un dérivé du mot germanique waran, protection. Mais j’ai dans ce cas, du mal à trouver un sens à Galambrun : protection brune, sombre protection ? D’autres voient dans Galabrun, Galabru, Galabrou l’occitan galabrun, étoffe grossière de laine, de la même manière que les Galbrun que l’on rencontre en particulier dans la Sarthe et l’Indre et Loire seraient à rapprocher de l’ancien-français galebrun, ou walebrun, sorte d’étoffe commune de couleur foncée. Avec un wala initial qui possède un grand nombre de dérivés dans les dialectes tant d’oc que d’oïl. Ce mot wala serait d’origine francique et aurait le sens de : bon, bien (cf. l’allemand wohl, l’anglais well). Galabrun serait alors un bon-brun, une bonne étoffe de laine rustique. Dans ce cas le « m » de Galambrun serait une excroissance inutile.

Si le « m » n’est pas un « m » étymologique mais un « m » ajouté après coup, ce qui n’est pas rare devant un « b » dans les dialectes (« m » et « b » sont deux bilabiales), Galabru est peut-être un autre mot composé nous dirons cette fois de gala et de brun. Par exemple gala substantif (gala, festin), gala adjectif (féminin galat, réjoui) avec le verbe gala(r) équivalent de l’ancien-français galer, réjouir, amuser… Galabru : un sombre festin ? Une sombre réjouissance ?

Je note que Galabru ou Galabrun semble composé comme le nom, ou plutôt le surnom, de l’un des premiers troubadours, du moins de l’un des premiers troubadours dont le nom nous est resté. Il s’agit de Marcabru ou Marcabrun. Troubadour gascon, il a vécu dans la première moitié du XIIe siècle. D’après Barbara Spaggiari ce nom a une origine germanique et signifierait clair comme le cristal (cf. Il nome di Marcabru – contributi di onomastica e critica testuale ;  Spoleto, Centro italiano studi alto medioevo, 1992). Mais selon François Zufferey le surnom signifierai mâle caprin, donc bouc, surnom en accord avec ses idées misogynes et misanthropes combattant le fin amor (l’amour courtois). Il déclare d’ailleurs : Macabrun, fils de Marcabrune / Fut engendré sous telle lune / Qu’il sait d’amour sous toute coutume / Écoutez ! / Jamais il n’en aima aucune, / Jamais aucune ne l’aima.

Cette seconde thèse m’agrée car je serais tenté de voir dans « Marcabrun » sinon un « bouc » du moins un « marcou brun ». C’est-à-dire un « sombre mâle ». De la même manière que Rutebeuf, anciennement Rustebuef, Rustebués, Rustebeuf (autre surnom) ne fut jamais qu’un « ruste boeuf » ; ruste, i.e. : fort, vigoureux ; rude, violent, terrible ; dur à traverser, à gravir ; (au sens moral) très grave ; formes attestées : buef, bues, beuf, boef, bœuf (cf. le Dictionnaire Godefroy).

Et finalement dans Galabru, dans le cas où le « m » de Galambrun serait superfétatoire d’un point de vue étymologique, je confirme que je verrais bien un Sombramusement. Mais sans doute parce que notre présent Galabru joua , et plus qu’à son tour, moins encore les bouffons que les personnages pitoyables et autres « couillons ». C’est lui-même qu’il l’a dit.

Le juge et l'assassin 1976 RŽal. : Bertrand Tavernier Philippe Noiret Michel Galabru Collection Christophel

– II –

Michel Galabru a tourné dans plus de 250 films et téléfilms, des rôles importants aux petits rôles ou simples apparitions ; du film populaire à succès, aux nombreux nanars alimentaires, en passant par quelques films de qualité. Il a joué dans près d’une centaine de pièces de théâtre, dont un nombre appréciable de pièces du répertoire dont il a été quelquefois le metteur en scène. Ajoutons de nombreux enregistrements audios, des actions diverses dans le domaine du théâtre (reprise de salle, festival, cours de comédie…), quelques ouvrages dont ses souvenirs. Pas mal pour quelqu’un qui aimait rappeler qu’il avait été un cancre et qu’il avait été mis à la porte de plusieurs établissements scolaires.

il a raconté aussi plusieurs fois cette anecdote, fruit du hasard : au début des années soixante, alors qu’il se trouvait au balcon de sa chambre d’hôtel, à Saint-Tropez, en bas dans le patio se trouvaient justement là quatre producteurs en grande discussion, ils préparaient le financement du Gendarme de Saint Tropez, une production franco-italienne. Il put alors entendre ce bout de discussion : – Bon, vous avez bien saisi ? Pour le rôle principal, je veux Louis de Funès. Et pour les autres, vous me mettrez des ringards. – De Funès, d’accord, mais des ringards ? – Si, si, j’insiste, des ringards ! Ça me coûtera moins cher. » Le « ringard » pressenti pour le rôle de l’adjudant Gerber était Pierre Mondy, mais ce dernier occupé par une pièce de théâtre, fut remplacé (pour le meilleur!) par l’autre « ringard » Galabru.

Jean Lefebvre qui tourna lui aussi dans de nombreux navets et nanars (navets comiques sans le vouloir, involontaires parodies loufoques ou kitch) aimait à dire quelque chose de cette sorte : J’ai tellement de navets dans ma carrière que je pourrais en faire un potager. Michel Galabru recevant enfin à 85 ans, son premier et unique « Molière du meilleur comédien », déclara lui : « Je voudrais remercier aussi les mauvais textes, ceux qui m’ont permis souvent de vivre, quand le fisc était là, quand les huissiers frappaient à ma porte, quand mes enfants demandaient à manger… Aaah, qu’un bon navet me faisait plaisir ! » Ce qui ne dépare pas d’avec cette autre constat, concernant ses rôles, « d’avoir été souvent fumier ». Ce qui ne peut qu’engraisser au mieux les légumes. C’est encore lui qui déclarait : « Paradoxe : un bide nourrit mal son homme. Heureusement, les navets permettent de se rattraper ! » (in Pensées, répliques et anecdotes, 2006).

J’ai toujours eu beaucoup de frais ! A partir du moment où vous vous mariez, vous ne contrôlez plus rien… Ma première femme n’aimait pas les punaises, ni les cafards ; il lui fallait un bel appartement. Puis un enfant, donc un appartement plus grand. Et d’autres enfants encore, donc un appartement encore plus grand, avec plein de travaux à faire dedans… Quand je n’ai plus tenu le cap dans ce circuit infernal, il a encore fallu verser une pension alimentaire… Comme je ne suis pas un saint, comme je suis même lâche et peureux, chaque fois qu’on m’a proposé un petit chèque, pour un petit film, j’en avais tellement marre de ces problèmes d’argent que je signais tous les contrats. N’importe quoi. Deux-trois jours par-ci, par-là, à faire l’imbécile dans des films insipides dont je ne connaissais pas toujours l’histoire.
Sur le tournage, on se rendait bien compte des inepties qu’on tournait, on en rigolait entre partenaires habitués du genre – sauf Francis Blanche, qui faisait la gueule et se prenait au sérieux ! Et puis, devant de telles conneries, on se disait que le film était trop nul, qu’il ne sortirait jamais. Eh bien, ces films-là sortent toujours. Et il y a toujours des copains qui les voient… Enfin, il faut reconnaître que ces navets m’ont permis de durer, de subsister, d’attendre qu’on me propose quelque chose de mieux. Qui est rarement venu… Il faut avouer aussi qu’après le Conservatoire, après sept années des plus obscures de Comédie-Française, j’avais une telle fringale de grand écran que tout m’était bon…
(in Télérama du 4/1/2016, reprise d’un article de Fabienne Pascaud paru en 1998).

C’est également son physique de « non jeune premier » et de « non bel homme » qui lui fut bénéfique et qui lui a permis également de durer, plus longtemps encore que Delon, Belmondo et quelques autres.

Je me souviens d’un film de Jean Marboeuf avec Alice Sapritch, où il était question des amours d’un boxeur raté et d’une danseuse au rancart. Ça s’appelait Corentin. Un jour, Marboeuf nous impose une scène au plumard. Je lui dis en rigolant, croyant plaisanter : « Tu nous mets au lit, parce que tu nous trouves laids, c’est plus drôle ? » Il m’a répondu « oui ». Simplement. Ça nous a fait froid dans le dos à Sapritch et à moi. […] C’est avec elle que j’ai joué, je crois, mon pire nanar au cinéma : Adam et Eve, avec nous deux dans les rôles titres… Pauvre humanité ! Enfin, faire rire permet au moins de se cacher : on trouve un gag, une grimace pour dissimuler sa gêne.
(source idem)

https://www.youtube.com/watch?v=K3OAoKcSFmQ

Notons quand même que Corentin, ou les infortunes conjugales (1988) est un film où, apparemment, ni Michel Galabru, ni Alice Sapritch n’apparaissent à l’affiche. Encore un mystère des accréditations, ce qui n’est pas le cas pour « l’aimable collaboration de Jean Poiret ».

143 - 1984 - ADAM ET EVE***

Autres extraits d’émissions, films ou entretiens en compagnie d’autres têtes connues.

UN RÉSUMÉ parmi d’autres

https://www.youtube.com/watch?v=VGIfB-g3UAc

LES RAISINS VERTS – 1963

https://www.youtube.com/watch?v=gX4RoQMBmKE

Un succès de la même époque (un tube comme on disait alors) :

https://www.youtube.com/watch?v=1jROU1jduPU

*

À propos de Sacha Guitry :

https://www.youtube.com/watch?v=MuxzzTJlkbQ

*

LE VIAGER – 1971 de Pierre Tchernia

Extrait : Faites-moi confiance !…

http://www.dailymotion.com/video/x35eonw

*
À propos de sa formation :
http://www.dailymotion.com/video/x20q65k_michel-galabru-le-cocu-de-la-comedie-francaise-archive-ina_creation

*

LE JUGE ET L’ASSASSIN (1976) de Bertrand Tavernier

Extrait — À l’église :
https://www.youtube.com/watch?v=GA9R0AlNVmE

Complainte de Bouvier l’éventreur (par J.-R. Caussimon) :
https://www.youtube.com/watch?v=xai7peWAhMk

*

TE MARRE PAS, C’EST POUR RIRE ! (1982) de Jacques Besnard

Extrait – Le délégué du personnel mélomane
https://www.youtube.com/watch?v=WbxhmOfJh7k

« Je regrette aussi de ne pas avoir joué dans de grands films. Comme les comédies italiennes. C’est peut-être prétentieux, mais ce genre-là était fait pour moi. J’adore la langue italienne. J’ai encore des rêves, vous savez. J’aimerais monter une petite pièce italienne dans un théâtre. » (in L’Express o. c.).

*

CRUCHOT ! Extraits des Gendarme de Jean Girault.

https://www.youtube.com/watch?v=mIdip9ntqH0

*

URANUS, d’après le roman de Marcel Aymé (1990) de Claude Berri

Extrait – Monglat, le roi du marché noir
http://www.dailymotion.com/video/x3ksa5z_michel-galabru-dans-uranus_shortfilms

***

– Moi, je suis un petit cabot. On dit que je suis un monstre parce que je suis vieux : ce n’est pas vrai. Des monstres, j’en ai connu et c’était autre chose : Raimu, Harry Baur, Louis Jouvet, Jules Berry, Fernandel… Lui n’était pas très intelligent, mais c’était un génie. Sans compter les seconds rôles : Carette, Jean Tissier, Saturnin Fabre… Franchement, je ne suis aucun de ceux-là. J’ai joué avec eux, je sais de quoi je parle. Je ne faisais pas le poids. Moins de présence. C’est mystérieux ça, la présence. […] J’ai aussi joué avec Michel Simon dans L’Ibis rouge. C’est une autre dimension. J’ai su très tôt que je ne serais pas un grand. Mais ouvrir la porte à ces gens-là m’aura suffi. 
– A défaut de présence, il existe une affection du public à votre égard…
Il est bien obligé de se mettre sous la dent ce qu’il a. L’époque est pauvre. […] Quand Raimu joue, c’est tout Marseille qui débarque. Quand Harry Baur pelote Jacqueline Delubac dans Volpone, c’est toute la luxure du monde qui dégouline sur l’écran. 
(Entretien avec Éric Libiot, in L’Express du deux février 2012)

De Félicien Marceau à Alain Finkielkraut, au fauteuil 21 de l’Académie. Par Olivier Mathieu.

Selon l’usage, à dix jours de son entrée sous la coupole, l’agrégé ès Lettres modernes Alain Finkielkraut, et « philosophe » à la dernière mode parisianiste, a reçu son épée d’académicien, lors d’une cérémonie organisée le 18 janvier au « Centre National du Livre ». Selon le « Figaro », étaient présents Fabrice Luchini, Anne Sinclair, André Dussollier et, « un verre à la main, aussi le Grand Rabbin de France Haïm Korsia, discret ».
Élisabeth de Fontenay a prononcé un discours que le « Figaro » qualifie de solennel.
Toujours selon le « Figaro » : « Le professeur évoque aussi ce qu’ils partagent en commun, à savoir cette double appartenance, cette filiation au «peuple des israélites» et au «peuple de France». «C’est la première fois qu’un Juif en majesté, entre à l’Académie », conclut-elle.
Sur son épée, l’agrégé ès Lettres modernes, promu immortel, a demandé à faire graver deux signes, une vache normande et aussi un Aleph, la première lettre de l’alphabet hébraïque « même s’il ne parle pas l’hébreu », précise « Le Figaro ». Et le même organe de presse cite Finkie : «Je me souviens, à six ans, quand je voyais mon père lire le journal en yiddish», explique-t-il.
L’été passé, nous apprend « Vanity Fair », Finkielkraut a pris ses vacances en Grèce. Ecoutons « Vanity Fair ».
« Cet été, ce n’était pas un livre qu’il devait terminer mais un exercice qui depuis des mois le torturait : son discours de réception à l’Académie française. Un hommage au défunt qui lui a cédé son fauteuil, no 21, sous la coupole : Félicien Marceau, l’auteur méconnu de Chair et cuir (1951), journaliste de Radio-Bruxelles condamné en Belgique à quinze ans de travaux forcés pour collaboration, avant que de Gaulle ne lui accorde la nationalité française. Que dire d’un tel personnage ? Il y en eut des nuits blanches, des brouillons déchirés, des heures à compulser les écrits de ce maudit prédécesseur. Mais dans le ciel étoilé de Paros, miracle, Finkielkraut trouva l’inspiration ».
Comme on le sait, à « Radio-Bruxelles » travaillèrent à l’époque un grand nombre d’écrivains belges, et l’on consultera notamment cet article consacré à l’Epuration en Belgique ( https://textyles.revues.org/354 ).
On y lit, sous la plume de Bibiane Fréché: « C’est le cas, par exemple, de Louis Carette – qui deviendra des années plus tard, une fois naturalisé, sociétaire de l’Académie française, sous le pseudonyme de Félicien Marceau ».
Toujours dans le même article, on lit également: « À l’initiative de Marie de Vivier et de sa fille Marguerite Mathieu, une pétition est également remise à la Reine Élisabeth pour demander la réhabilitation de Michel de Ghelderode dans ses fonctions d’employé communal à Schaerbeek. Les signataires soulignent les motivations matérielles qui poussèrent Ghelderode, malade, à accepter un poste à Radio-Bruxelles et l’injustice que constituerait la destitution d’« un de nos plus authentiques écrivains ».
Je lirai donc avec la plus grande attention le « discours de réception » à l’Académie française d’Alain Finkielkraut, qui est prévu pour le 28 janvier 2016.

Olivier Mathieu.

DEUX POÈMES D’ABOU EL-QASEM E-CHEBBI

Voici les deux poèmes les plus connus (dit-on) du poète tunisien Abou el-Qasem e-Chebbi (1909-1934). J’ai repris deux traductions de l’arabe au français et j’en ai arrangé la métrique, la musique.

Pour une bonne lecture, ces textes doivent être lus comme on lit un poème régulier classique. Je n’ai pratiquement pas dérogé aux règles essentielles concernant le « e instable ». Il se dit devant consonne, il s’élide devant voyelle ou en fin de vers. Sauf oublis de ma part, j’ai dérogé pour trois « e » finaux mais uniquement derrière voyelles, ce sont : « la vie vous est donnée » (six syllabes), « la pluie tomber » (quatre syllabes) et « les rameaux choient avec leurs feuilles » (huit syllabes). Et encore dans ce dernier cas, « ils choient » est de la forme de « ils fuient » et « ils croient » où les « -ent » s’élident selon les traités de poésie. Comme ils s’élident dans les terminaisons en « -aient » de l’imparfait et en « -eraient » du conditionnel.

Quant au hiatus, j’y déroge peu, mais je considère la règle du « non hiatus » comme absurde et réductrice d’expression. En effet, si on devait toujours la respecter, on arriverait à des situations absurdes, des gageures et des impasses. On ne pourrait jamais, par exemple, conjuguer les verbes commençant par une voyelle à la seconde personne du singulier : tu ouvres,  tu exerceras, tu œuvrais ; dont les deux verbes les plus courants et auxiliaires : tu as, tu auras, tu es, tu étais…

J’y déroge d’autant plus facilement que l’on peut retrouver en français des phrases où se rencontrent plusieurs voyelles à suivre ; c’est même une spécificité française tant le français (le français normal et non dégénéré) est très fortement marqué, clair, au niveau de l’articulation tant des consonnes que des voyelles. Dans une phrase à hiatus, normalement « interdite » en poésie classique, comme « tu as eu à ouvrir à Anatole » (tu-ha-zu-ha-hou-vri-ra-a-na-tol), dix syllabes (un décasyllabe inversé, 6-4), on trouve une suite de deux voyelles, une autre de trois, et encore une autre de deux.* Le « h » que je note dans la transcription, est là pour rappeler que ces voyelles peuvent être, dans l’exemple présent, plus ou moins aspirées et qu’elles sont toujours bien marquées, bien séparées les unes des autres, à défaut de quoi, la phrase deviendrait incompréhensible, imprononçable bouillie.

Ces traductions sont, sans doute, sans aucun doute, encore améliorables. Mais, pour l’instant, je les livre tellement, quellement.

***

Ô tyran oppresseur !
Toi l’ami de la nuit, ennemi de la vie,
Tu t’es moqué de ce peuple impuissant ;
Et maculée est ta main de son sang.
De l’univers, tu abîmes magie
Et tu sèmes sur les hauteurs
Les épines du grand malheur.

Hé, Doucement ! Ne sois trompé par le printemps,
Ou la clarté de l’air, ou le jour en lumière.
Dans le vaste horizon, est l’horreur de la nuit,
Grondement du tonnerre et rafales du vent.
Sous la cendre, attention ! La flamme se nourrit
Et qui plante l’épine en subit les tourments.

Regarde ici où tu as moissonné
La tête humaine et la fleur de l’espoir,
Où tu as englouti le cœur du sol, de sang,
Où tu l’as abreuvé de larmes, à l’ivresse :
Le flot, torrent sanglant, va t’entraîner
Et l’orageux brûlant te dévorer.

Abo_Al_Qassim_Al_Shabbi - Copie
La volonté de vivre

Le jour où le peuple veut vivre,
Force est, pour le destin, de réagir,
Pour les ténèbres, de se dissiper,
Pour les chaînes, de se briser.
Avec fracas, le vent souffle aux ravins,
Sur le sommet des monts et sous les arbres…

Disant : « Lorsque je tends au but,
Je me fais porter par l’espoir ;
J’oublie ainsi toute prudence,
Et je n’évite pas les chemins escarpés,
Et n’appréhende pas la chute au feu brûlant.
Qui n’aime pas gravir les monts,
Vivra sans fin au val sans fond. »

Je sens dans mon cœur bouillonner
Le sang de la jeunesse,
En moi, des vents nouveaux lever ;
Et j’écoute leur chant,
Et j’écoute gronder tonnerre,
La pluie tomber, la symphonie des vents.

Lorsque je demande à la Terre :
– « Tu détestes les hommes, Mère ? »
Elle répond :
– « Ô, je bénis les audacieux,
Ceux qui affrontent les dangers.
Mais, je maudis aussi tous ceux
Qui sont inadaptés aux aléas du temps,
Ou se contentent de mener
Leur vie en mornes pierres.
Le monde est vivant, il aime la vie
Et méprise les morts, aussi fameux qu’ils soient.
Le ciel ne garde pas les oiseaux morts en lui,
L’abeille oublie, en butinant, les fleurs fanées.
Sans ma tendresse maternelle,
Aucun tombeau n’aurait gardé ses morts. »

Par une nuit d’automne,
Pleine de chagrin, d’inquiétude
Grisé par l’éclat des étoiles,
Saoulant mes tristes chants,
Je demande à l’obscurité :
– « La vie, à celui qu’elle fane,
Rend-elle un printemps à son âge ? »
La nuit demeure silencieuse.
Les nymphes du matin taisent encor leur chant.
Mais d’une seule voix la forêt me répond
En de si douces vibrations de corde :
– « Vienne l’hiver, l’hiver de brume,
L’hiver de neige ou bien de pluie ;
S’éteint alors l’enchantement.
Enchantement des frondaisons, des fleurs, des fruits…
Enchantement du ciel serein et doux…
Enchantement exquis et parfumé des prés.
Les rameaux choient avec leurs feuilles,
Tombent aussi les fleurs de la belle saison.
Tout disparaît, rêve si merveilleux
Qui, un instant, brille en une âme et s’évanouit.
Mais il reste les graines
Qui conservent en elles
Le trésor d’une belle
Vie alors disparue… »

Se fait, puis se défait la vie, et recommence ;
Émerge de la nuit, le rêve des semences
Enveloppé de l’obscure lueur de l’aube.
La semence demande :
– « Où est la brume matinale ?
Le soir magique au clair de lune ?
Où sont les rayons de la lune,
La vie, où est la vie à laquelle j’aspire ?
J’ai désiré l’aurore au-dessus des rameaux.
J’ai désiré l’ombrage au-dessous de ces arbres.

Et Lui dit aux semences :
– « La vie vous est donnée.
Et vous vivrez de toute éternité
De votre descendance à vous survivre.
La lumière aussi pourra vous bénir ;
De la vie, accueillez fertilité.
Celui qui, dans un rêve, adore la lumière,
Là où il va, la lumière le bénira. »
En un moment, long d’un battement d’ailes,
Leur désir s’accroît et triomphe.
Elles lèvent l’humus qui se presse sur elles ;
C’est la végétation qui surgit toute belle
Et qui contemple la beauté de toute création.

La lumière en mon cœur, la lumière en mon âme,
Pourquoi aurais-je peur de marcher dans le noir ?
Jamais je ne voudrais être venu au monde,
N’avoir jamais nagé au milieu des étoiles.
Et que l’aube jamais n’ait embrassé mes rêves.
Que la lumière ainsi n’eut caressé mes yeux.
Et je voudrais n’avoir… jamais cessé d’être ce que j’étais,
Une lumière libre… et répandue en l’existence même.

***

* « As-z-eu », du moins en poésie, ou par euphonie, car les grammaires rangent la liaison «  as-z-eu » dans la catégorie des liaisons facultatives de la langue courante ; à la différence, par exemple, des liaisons obligatoires qui existent (et qui vont de soi et sont mêmes inconscientes pour quelqu’un qui a le français comme langue maternelle) entre articles et noms, noms et adjectifs, pronoms personnels et verbes. (De même en est-il de certaines « non liaisons » tout aussi obligatoires, comme avec la conjonction « et », ne serait que pour éviter des confusions avec « est » qui lui amène très généralement une liaison.) C’est d’ailleurs pour ça que l’on peut parler de véritables groupes nominaux et groupes verbaux en français. Unités à liaisons très étroites, très fortes. Tellement étroites qu’on en arrive très fréquemment à dire ou écrire, en forme « normale » et pas même d’insistance, ce qu’en ma jeunesse nos maîtresses (d’école) nous déclaraient être des incorrections de langage : je veux dire les formules comme « moi, je » « toi, tu » etc. Liées au fait connexe de la réduction extrême des pronoms dans la langue parlée. Quand on en arrive à dire « ch’uis » pour « je suis », ou « i’croit » pour « il croit », ou « a’va » pour « elle va », etc. la présence de « moi », « lui », « elle »… en tant que pronoms « régimes », n’est pas superfétatoire, et devient presque une nécessité pour faciliter la compréhension du discours. « Moi, je suis » c’est un peu comme cette tendance à dire (pas moi) : « au jour d’aujourd’hui », mais en plus nécessaire, du moins phonétiquement parlant.

André Baillon, par Olivier Mathieu.

Il y a quelque temps, André Baillon et Marie de Vivier (grand-mère maternelle d’Olivier Mathieu) ont été attaqués par le journal français d’extrême droite « Rivarol ».
Plus récemment encore, lors de l’annonce de sa candidature à l’Académie française (3 mars 2016, dans une élection où se présente aussi Frédéric Mitterrand), certains journalistes (qui aiment évidemment s’en prendre à Olivier Mathieu) ont également cité André Baillon.
Fidèle à son habitude, Olivier Mathieu est donc « guelfe au gibelin et gibelin au guelfe » puisqu’il a été attaqué, en quelques mois, aussi bien par des journalistes « extrémistes » que par des journalistes du « Système ».
Nous préférons quant à nous, simplement, republier intégralement cet article d’Olivier Mathieu, paru il y a quelques années dans les « Nouveaux Cahiers André Baillon ». Un bel article.
Rappelons que les « Cahiers André Baillon » avaient été lancés en 1935 par Carle Maria von Israël, Charles Vildrac et Jean-Richard Bloch.

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André Baillon

Par Olivier MATHIEU

Quelle émotion, pour moi, à la lecture du substantiel article de Marilla Villar, illustré par trois photographies de Marie de Vivier, dans la quatrième livraison des Nouveaux Cahiers André Baillon !… Sur la troisième image*1, cette femme et une petite fille, en 1927 à la Gare du Nord de Bruxelles, sont ma grand-mère et ma mère : les deux femmes qui m’ont élevé. Cela me donne l’envie d’ajouter quelques précisions.
On le sait, une certaine « stratégie de dissimulation » était habituelle à André Baillon, et, indéniablement, à Marie de Vivier. Ecrire des missives, les brûler, puis les retranscrire et donc les « recréer », tout cela fait partie, sans nul doute, d’une telle « dissimulation ». Le masque, on le sait, a une double fonction : cacher et montrer.
Marie de Vivier, mariée depuis 1923 à un certain Monsieur Mathieu, ne pouvait évidemment avouer, au milieu des années 20, une relation – de quelque type qu’elle ait, à l’origine, été – avec André Baillon.
Après le décès de Marie de Vivier (17 janvier 1980) et de sa fille Marguerite (12 août 1988), je me souviens clairement de ce que me disait ma grand-mère sur André Baillon. De même, j’ai pu entendre ma mère me raconter ses propres souvenirs d’enfance. N’oublions pas que (comme l’a rapporté Marie de Vivier dans son œuvre romanesque et dans sa correspondance), lors de la naissance de sa fille, son mari exigea d’elle qu’elle avorte, en la menaçant d’un pistolet pointé à la tempe (si elle avait accepté, le présent article n’aurait jamais existé…)!
Et puis, il y a cette photographie de la Gare du Nord, datée (à la main, dans les années 1970) « 1927 » par Marie de Vivier. Qu’il s’agisse de 1927 ou de 1928, peu importe : il est fort douteux qu’elle ait pu se tromper. Or, une telle date contredit – largement – les datations généralement attribuées à sa première lettre (juillet 1930) à Baillon, et à leur première rencontre (décembre 1930). Il n’y a, par ailleurs, nul doute quant au fait qu’André Baillon ait croisé*2 en maintes occasions (notamment en 1930 et 1931) la jeune Marguerite Mathieu.
N’y a-t-il pas quelque chose de curieux ou de significatif à ce que Marie de Vivier, dans L’Homme pointu, mette en parallèle le livre que Véronique D. doit écrire et son « rôle maternel », évoquant « l’enfant qu’elle porte dans ses entrailles*3 » ?
Il me faut, maintenant, parler non d’êtres humains, mais d’un chien. Ou plutôt, d’une petite chienne, qui fut recueillie par Marie de Vivier et par moi-même en 1966, en Normandie, plus exactement à Trouville: « J’ai adopté un chien perdu*4 ».
Cette chienne fut baptisée du nom de « Bébelle » – que le lecteur veuille noter, dès maintenant, le redoublement de la syllabe initiale – et un tel choix fut directement lié à l’un des chiens d’André Baillon, que ma grand-mère se remémorait parfaitement, et qu’elle appelait « Dudule ». Selon elle, Dudule revenait très souvent dans les propos d’André Baillon.
Bébelle était, en quelque sorte, fille de Dudule. Cette Bébelle – « le chien qui dit oua-oua*5 », onomatopée baillonnesque – fut l’unique compagnon de Marie de Vivier, au temps de sa vieillesse. Bébelle était une « présence » d’André Baillon.
Que dire, maintenant, des chats ? Marie de Vivier leur porta de l’amour dès sa plus tendre enfance. Une telle passion était la chose la mieux partagée au monde dans les deux branches de sa famille maternelle*6 (les Du Vivier et les Lepaige), et cela depuis des générations. De telle sorte que j’ai eu le privilège, au temps où je portais encore des culottes courtes, de m’entendre narrer la saga de chattes et de matous dont la plupart étaient morts… plus d’un siècle auparavant. On pourrait dire que l’enfance de Marie de Vivier, toute son existence, puis celle de sa fille, pourraient – ou devraient – être relatées à travers ces animaux qu’elles aimèrent d’un amour puissant, profond, exclusif, jaloux voire pathologique. Cet amour, chez Marie de Vivier, avait été renforcé par sa rencontre avec André Baillon. Comment ne pas noter la similitude et la « fraternité » entre le portrait d’André Baillon, sur la couverture du numéro 4, avec celui de Marie de Vivier, publié (en compagnie du chat « Rabada ») dans le numéro 2 des Nouveaux Cahiers André Baillon ?
Au tout début de ma vie (je suis né le 14 octobre 1960, et ce fut ma grand-mère qui signa mon acte de naissance), Marie de Vivier s’était installée, de même que sa fille, en France. En compagnie de leurs chats, cela va sans dire… Quand fut posée la question de savoir où nous irions habiter, le choix ne fut pas vraiment celui de ma grand-mère et de ma mère. Ce fut, plutôt, celui d’André Baillon lui-même. Je m’explique. J’entends, par là, qu’il ne saurait s’agir d’un simple « hasard » si je vécus d’abord (vers 1962-1965) à Sceaux, c’est-à-dire à quelques kilomètres de Bourg-la-Reine, où me portaient des promenades quotidiennes. Puis, surtout, à Marly-le-Roi (d’avril 1969 à juillet 1984). En d’autres termes, si ma grand-mère, ma mère et moi-même résidions là où avait demeuré André Baillon, c’est que tel avait été le désir de Marie de Vivier, soucieuse de faire, du reste de son existence, ce que j’appellerais un « pèlerinage baillonnien ».
Ce pèlerinage baillonnien me conduisit alors, dès ma petite enfance, à fréquenter les personnages les plus divers, tant d’écrivains belges ou français qui avaient lu, connu ou aimé André Baillon. Quoique je fusse très jeune, et lui fort âgé, je me souviens de la conversation passionnante, à Bagneux (tout près de Bourg-la-Reine), avec Henry Poulaille (chez qui m’avait conduit mon parrain Ferdinand Teulé, figure éminente de la littérature prolétarienne et directeur, avant guerre, du « Musée du Soir »). Mon pèlerinage baillonnien commençait.
Pèlerinage baillonnien qui – à peine fus-je installé à Marly-le-Roi – me vit, à d’innombrables reprises, rendre visite à la tombe d’André Baillon, ainsi qu’à sa maison de briques, près de l’église du Vieux-Marly. Il s’agissait d’une sorte de visite guidée, au cours de laquelle je recueillais, sans en avoir l’air, les paroles de ma grand-mère et de ma mère.
Pèlerinage baillonnien, enfin, qui ne me guida pas exclusivement vers les hommes et vers les vivants, mais vers les morts et les animaux. Non seulement la petite chienne Bébelle mais les chats de mon enfance, les âmes belles de ces félins tissaient un lien avec le grand disparu : André Baillon. Lequel, par cette subtile alchimie, ne cessait d’être présent.
Je me rappelle tous ces chats, qu’à mon tour j’ai connus et aimés. Il y eut ainsi « Mimi noir » et « Mimi blanc » (André Baillon posséda, lui, un « Petit Blanc ») à Sceaux, au début des années 60. Ensuite ce fut « Nounours », au milieu des années Soixante, à Trouville. Toujours, la syllabe initiale était redoublée : comme celle de « Dudule ».
Enfin, à Marly-le-Roi, vinrent les temps heureux de la chatte « Poussette », de sa fille « Homnibus », et des matous « Noiraud », « Noir » (ici, deux chats se partageaient la syllabe initiale), « Vilain », « Mistigri » et « Petit ». Ces chats, dont chacun eut son histoire – souvent tragique – et dont il me plaît de remémorer ici les noms, je les vis naître, vivre et mourir. Ma grand-mère rédigea, chaque fois, en leur honneur, des « faire-parts de décès » rigoureusement semblables, dans les moindres détails et dans le style, à ceux d’André Baillon*7.
Plus frappant encore : exactement comme André Baillon déterrant autrefois – et souhaitant être inhumé avec – le crâne de son « Ami-Chat », voilà qu’au milieu des années 1970 la fille de Marie de Vivier, Marguerite Mathieu, ma mère, se livra à une identique exhumation de la dépouille de la chatte « Homnibus », suivie par une réinhumation dans une fosse plus profonde, et, cette fois, sous la protection d’un cercueil de métal muni d’une excellente serrure – dont je possède encore la clé !
C’est en se référant explicitement à André Baillon que les chats de mon enfance furent ensevelis dans la forêt de Marly-le-Roi. De la sorte, certaines de ces « cérémonies » virent repasser Marie de Vivier devant la maison de Baillon. Ces humbles funérailles étaient l’occasion de ré-évoquer le grand prosateur, mais aussi, avec une infinie précision, ses chats restés célèbres : « Ami-Chat » et « Cristal », et le chien « Dudule ».
Il semblait s’agir, pour ma grand-mère comme pour ma mère, d’un rite nécessaire, capable d’exorciser la douleur. C’était comme si, chaque fois, la mort de l’une de ces minuscules bêtes – de ces grandes âmes – avait privé Marie de Vivier de tout un pan de sa vie, qui s’effondrait sans retour dans le passé.
Je reste désormais, en cette année 2007, le seul à connaître l’emplacement exact de la sépulture des chats de mon enfance, et aussi des deux endroits précis – au mètre près – où ma grand-mère murmurait : « Ici, est enterré un chat d’André ». Car ici, Marie de Vivier avait déjà effectué des promenades : quarante ans plus tôt, au début des années 30, en compagnie d’André Baillon.
C’était davantage que des cadavres raidis par la mort que nous enterrions. Il y avait dans l’attitude de Marie de Vivier quelque chose que l’on doit rapprocher de cette « stratégie de dissimulation » – et de résurrection – dont je parlais plus haut. Toutes les boucles se bouclaient, dans le cycle inexorable et sublime de la vie et de la mort.
Le pèlerinage baillonnien s’achevait ainsi par un autre pèlerinage, sur la tombe des êtres à quatre pattes que Baillon avait si profondément chéris.
Selon moi, que non seulement Marie de Vivier, mais aussi sa fille, aient tenu à rendre et à répéter un semblable hommage à André Baillon laisse assez peu de doutes quant au lien qui les unissait. Lien génétique, peut-être. Et, indéniablement, psychologie identique. C’est l’apanage des hypersensibles que de reporter leur affection sur les animaux. Ceux-ci – contrairement, hélas, à beaucoup d’humains – répondent toujours par l’amour à l’amour. Loin d’être muets, car leurs regards dialoguent avec une ineffable éloquence, ils sont les irremplaçables témoins de l’existence et des souffrances des créateurs, leurs complices, les premiers auditeurs des cris qu’ils jettent sur le papier.
En 1971 encore, dans l’ultime livre de Marie de Vivier, rédigé précisément à Marly-le-Roi, et intitulé Cent pages d’amour, lettre à un petit garçon, il est essentiel de constater que le symbole du non-amour reste celui du coup de pied donné à un chat, à travers une citation de Steinbeck : « Un enfant, se voyant refuser l’amour qu’il demande, donne un coup de pied au chat*8 »…
Le 13 décembre 1979, la chienne Bébelle se perdit dans les rues de Bruxelles, où elle avait été portée durant une nouvelle hospitalisation de sa maîtresse.
Marie de Vivier apprit de ma bouche cette nouvelle, le 16 janvier 1980, au soir, alors qu’elle se trouvait dans une chambre de la clinique « Le Lys dans la vallée », à La Celle Saint Cloud, à quelques kilomètres à vol d’oiseau de la forêt de Marly. Ainsi fus-je l’une des ultimes personnes qu’elle vit sur cette terre. La nuit était déjà tombée : ma grand-mère ne devait plus revoir, le lendemain matin, le retour du soleil.
On n’a jamais su exactement où, comment et pourquoi était morte la pauvre petite Bébelle, qui était désormais presque aveugle et cancéreuse. Nul n’a jamais pu déterminer quel avait été son sort. Et cela, malgré une interminable et coûteuse campagne de recherches qui fut alors lancée, sur tout le territoire belge, non seulement à l’initiative de ma mère, Marguerite Mathieu, mais aussi sous l’égide de l’écrivain liégeois Alexis Curvers, celui-là même qui avait jadis dédié, à Marie de Vivier, ce roman magnifique qu’est Tempo di Roma.
Alexis Curvers, auquel je fus lié jusqu’à sa mort par une antique et profonde amitié, me reçut chez lui, à Liège. Nous avions réussi, au tout début de 1980, à faire publier, en première page du Soir de Bruxelles, un vibrant appel afin que quelqu’un nous renseigne, si possible, sur la petite chienne qui avait appartenu à Marie de Vivier. Dans plus d’une lettre, Alexis Curvers évoqua « le drame de Bébelle, dissoute dans l’invisible*9 ».
Tous les efforts de ma mère et d’Alexis Curvers furent vains, et le mystère ne fut point percé. Mais Bébelle devint, elle aussi, un personnage littéraire. Elle le devint quand je présentai Curvers à l’écrivain belge Jean-Claude Bologne, alors directeur de la revue (aujourd’hui disparue) Ouvertures, de telle sorte que naquit, un an plus tard, le numéro « spécial Alexis Curvers ».
Elle le devint quand je me livrai à une relecture de Tempo di Roma et que je rendis ainsi un long hommage ému à Alexis Curvers, en 1986, à l’occasion de son 80e anniversaire, dans la revue française Itinéraires, hommage dont il me remercia chaleureusement*10. Pour finir, Bébelle fut plus tard associée par mes soins, dans certains de mes romans*11, à Dudule.
Alexis Curvers fut l’un des premiers à souligner que Bébelle avait vécu à Marly-le-Roi, et qu’elle était morte à Bruxelles, « entre André Baillon et Marie de Vivier ». Bruxelles et Marly, deux villes si importantes dans la biographie des deux écrivains. Marie de Vivier, dans la nuit du 16 au 17 janvier 1980, ne supporta pas la perte de sa Bébelle, et son absence d’inhumation. Cette disparition avait réveillé, sans doute, celle de Dudule et de Baillon. Cette fois, la mort d’André Baillon lui était devenue définitivement intolérable.
La forêt de Marly-le-Roi, longtemps encore, conservera ses charmes et ses secrets. De temps à autre, je me recueille avec émotion sur ces sépultures modestes et anonymes, infiniment touchantes. « Je sais où ils sont, je vais les voir tous les jours. Ceux qui sont enterrés, je me rends à leur tombe. Ce tas de terre, cette pierre, cette petite plante qui pousse, c’est mon chat*12 ».
Puissent donc les chats d’André Baillon et de Marie de Vivier, et les « lignées » de petites bêtes qui sont à jamais réunies en ce lieu – chats et chiens qui ont traversé tant de drames et de destins, de correspondances épistolaires et de romans – y sommeiller en paix. Nous ne les oublierons pas.

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Notes.

1 – Marilia Villar, Marie de Vivier et L’homme pointu : vivre la fiction, in Nouveaux Cahiers André Baillon, numéro 4, pp. 42 à 49.

2 – Frans Denissen a écrit, récemment (cf. Baillon, sa vie et son œuvre à travers ses chats, in Nouveaux Cahiers André Baillon, n° 6, page 16) : « Le 29 janvier 1931, c’est au tour de Baillon de se rendre chez elle. Il y a pourtant deux obstacles : les deux petits enfants de Marie ». Cependant, le fils aîné de Marie, né en décembre 1923, était alors dans sa neuvième année et n’était donc plus si jeune que cela. Mais surtout, dès lors, à ma connaissance, il n’habitait plus avec sa mère, mais avec son père. On notera que quand, en 1927, Marie de Vivier va à un rendez-vous avec André Baillon, elle s’y rend en compagnie non de son fils, mais de sa (de leur ?) fille. Par ailleurs, le même professeur Denissen écrit, aussi, qu’André Baillon, en 1931, « supportait mal la petite fille de Marie ». Selon moi, les difficultés furent dues au très peu d’espace dont diposait alors Marie de Vivier, dans l’un des domiciles qui furent les siens après s’être, précisément, séparée de son mari. La jeune Marguerite, dès son enfance (et contrairement à sa mère), était douée d’un excellent caractère.

3 – Marie de Vivier, L’Homme pointu, page 81. Cf. Marilia Villar, Marie de Vivier et L’homme pointu : vivre la fiction, in Nouveaux Cahiers André Baillon, n° 4, p. 47.

4 – Marie de Vivier, in : Cent pages d’amour, lettre à un petit garçon, p. 50.

5 – Marie de Vivier, in : Cent pages d’amour, lettre à un petit garçon, p. 54.

6 – Olivier Mathieu, in : Nouveaux Cahiers André Baillon, n° 2, pp. 44-52.

7 – Cf. Frans Denissen, Nouveaux Cahiers André Baillon, n° 4, pp. 10-11.

8 – Marie de Vivier, Cent pages d’amour, p. 28.

9 – Lettre publiée dans mon roman Tempo di Firenze (1997).

10 – Cf. Olivier Mathieu : Alexis Curvers, pour son 80e anniversaire, in Itinéraires, Paris, n° 306, septembre-octobre 1986.

11 – Dans cet esprit (et la certitude, qui fut celle d’André Baillon, que les animaux parlent), j’ai fait du personnage de « Però » (mort en 2001) le « chien parlant » de mes romans : Les Amourettes (1995), Tempo di Firenze (1997), La quarantaine (2002) et Une nuit d’été (2005).

12 – Cf. André Baillon, Pommes de Pin (posthume, 1933).