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Notulettes à propos d’un « pulovère » ou d’un « pouloveur » ou tout simplement d’un « pul ».

20 janvier 2022

Je trouve que Léo Ferré a souvent été négligeant quand à la qualité des textes de ses chansons. Écris à la va-vite, parfois bâclés. Il s’est fait une gloire quelquefois d’avoir réalisé les paroles d’une chanson en très peu de temps. Or, ça se voit, ou plutôt ça s’entend ; il a des faiblesses qui relèvent d’un refus ou d’une incapacité de travailler ses textes.

Je dirais d’ailleurs la même chose de Brassens — pour ne m’en tenir qu’à lui — qui semble un certain nombre de fois lui aussi avoir été incapable de bien dire les choses sans recourir à la ficelle du langage relâché. Je signale que pendant très longtemps, les chansons populaires articulaient les mots comme on les dit dans un poème. Mais notre époque est décadente.

Je ne crains pas de préciser ici que ce que Ferré a fait de mieux — et de loin — est avant tout du domaine musical. Très bonne idée d’avoir réalisé et de cette manière (pas tout seul pendant toute une période d’ailleurs, mais avec l’arrangeur et orchestrateur Jean-Michel Defaye, merci à lui) ses disques sur les poètes : Baudelaire, Verlaine, Rimbaud en particulier. Ou encore ses mises en chansons des textes d’Aragon ou de son ami Jean-Roger Caussimon qui sont toujours bien écrits.

Mais on dirait qu’il avait du mépris ou une incapacité à faire des chansons au nombre de pieds réguliers sans recourir à l’amuïssement de divers « e » dits muets. André Breton lui-même s’étonnait de ses irrégularités qui fait de ses textes des écrits pouvant difficilement recevoir le label poétique.

Il lui arriva même de gâcher des chansons à cause d’un certain mauvais goût, de chevilles faciles ou à cause d’un mélange des genres (français soutenu, français populaire ou argotique) « patchworks » moins baroques qu’incongrus. *

Il lui arriva, dans ses textes « de la maturité », qui n’étaient plus vraiment de la chanson de tomber dans les phrases alambiquées et confuses. Sans oublier les chutes médiocres ou les rimes faibles, du moins dans ses chansons encore rimées.

Il y a même un contraste qui peut être marqué entre le Ferré mélodiste des autres et Ferré parolier. Sachant qu’il lui est arrivé plus d’une fois d’écrire moins des chansons que des sortes de pamphlets plus ou moins politiques sur l’air du temps. Je pense ici par exemple à ses chansons dénommées : Les Temps Difficiles. Et quelques autres interdites d’antenne. Ou d’autres, mais non rimées, plus récentes.

Donc à tout prendre, il y a peu de textes de Ferré que l’on peut décemment qualifier de poétiques, si ce n’est sous le vocale flou de « prose poétique » (je pense ici à des textes plus ou moins tardifs). Et encore. Parmi ceux-ci on peut citer un vrai poème : La Mémoire et la Mer, un extrait d’un très long poème écrit, du moins en partie, dès les années cinquante — chanson qui a été baptisée ainsi par son ami Jean-Pierre Chabrol lorsque ce dernier l’entendit tout de brut, la première fois.

Il y a même certaines de ces chansons devenues rengaines à trop s’exhiber qui ont fini par perdre tout le musc de leur saveur et élan initiaux. Ainsi, s’il est une chanson de Ferré qui relève de ce domaine, c’est bien celle que lui-même, avec l’âge, semblait reléguer ironiquement au simple rang de la chansonnette comme : Jolie Môme.

Je ne sais pourquoi (enfin, si, justement), mais l’à-peu-près négligeant du début de cette chanson : T’es tout’ nue / Sous ton « poul » / Y a la rue / Qu’est maboule »… m’a toujours indisposé. Et je trouve que tout le reste de la chanson s’en ressent.

« Poul » pour « pull » (pull, pour pull-over, lui-même pour tricot) américanisme introduit en France vers 1925.

C’est pourquoi il m’est arrivé plus d’une fois de me torturer les méninges en imaginant une autre entame à ce raté. Aujourd’hui encore je viens d’arriver à des choses comme ceci : Ta tenue / Qui te moule (ou : Qui me saoule… qui nous saoule… dans la foule) / C’est la rue / Qu’est maboule / Joli’ môme. Ou encore : T’est tout’ nue / Sous ton moule / Y a la rue / Qu’est maboule…

Cela vaut ce que ça vaut… Mais ça vaut bien un « poul » ridicule. Quand la forme commune en français, du mot « pull-over » n’est pratiquement jamais — quoi qu’en écrive le Trésor de la Langue Française — pulɔvœ:ʀ (ni encore moins pulɔva) avec un « poul », mais pylɔvε:ʀ, avec un « pul ». Et d’ailleurs plus simplement « pul » tout court.

À propos, connaissez-vous la blague : — Qu’est-ce qu’un tricot stérile ? — C’est un pull sans ovaire.**

Le petit lexicographe.

* Je n’ai rien contre le langage populaire, mais il me semble que lorsqu’on l’utilise, il faut s’y tenir et ne pas passer du coq à l’âne lexical ou phonétique. Pas trop mêler les niveaux de langue, du moins pour une chanson. Se tenir à certains registres qui unifient — tant lexicaux que phonétiques.

Donc, il ne s’agit pas d’une question de langage et d’articulation châtiés ou pas ; tout dépend du sujet. Il n’est que d’écouter les chansons de Bruant pour comprendre ce qu’il en fut pour lui ; sachant, quand même qu’il en rajoutait pour le public « bobo » de son temps, en surjouant parfois ou même souvent ses personnages et ses tableaux. Toujours très provocateur.

** « Nous sommes en pleine seconde guerre mondiale. Les soldats se battent avec courage mais il faut soigner les blessés et panser leurs plaies. Les moyens mis à disposition sont faibles, or dans l’urgence, une ingénieuse idée voit le jour : stériliser des tricots de corps et les appliquer comme bandage pour éviter l’infection. La marque Tricosteril est née ! Aujourd’hui, Tricosteril est restée la marque complice de la famille quand il s’agit de soigner les petits bobos du quotidien et offre une large gamme de pansements et dispositifs médicaux pour apporter douceur, soulagement et réconfort ! » (cf. https://www.pharmashopdiscount.com/fr/marques/tricosteril.html)

From → divers

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