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«AU MILIEU DES ENNUIS, AU MILIEU DES ALARMES»*

9 mai 2021

Voici quelques pièces brèves, fugitives comme il est dit parfois, d’Antoinette Thérèse Deshoulières dite Mademoiselle Deshoulières (1659 – 1718), auteur d’une courte œuvre poétique et éditrice de celle plus ample de sa mère : Antoinette Deshoulières, née Du Ligier de la Garde (1637 – 1694).

La vie de la fille fut marquée par la mort à la guerre en 1692 d’un certain Monsieur Caze qui était — comme elle l’écrivit — son Berger ou son Tircis (malgré ce qu’elle semble en dire ici ou là), et qui lui aussi mania quelquefois la plume pour correspondre avec elle.

Ces poèmes sont extraits des « Œuvres de Madame et Mademoiselle Deshoulières, nouvelle édition [enrichie], tome second (A Paris chez les libraires associés audit [sic] privilège, M. DCC. LIV) ».

CHANSON

Fuyons ce désert enchanteur.
L’autre jour dans ces bois solitaires & sombres
Tircis, à la faveur des ombres,
Appris le secret de mon cœur.
Fuyons ce désert enchanteur.

*

AIR

Charmante Aurore, enfin vous voilà de retour :
Le Soleil va briller d’une clarté nouvelle.
Flatteur espoir de mon amour !
Je reverrai dans ce beau jour
Tircis encor plus tendre & plus fidèle.
Espoir flatteur pour mon amour.

*

MADRIGAL

Dans un bois sombre, solitaire,
Et qui n’est fréquenté que des tendres Amants,
Iris, cette aimable Bergère
Parlait ainsi de ses tourments :
Tircis a donc brisé ses chaînes !
C’en est fait, juste Ciel ! je ne le verrai plus !
Mais cachons à l’ingrat la cause de mes peines,
Et que de ces bois seuls mes soupirs soient connus.

*

AIR

Venez, venez à mon secours,
Faible Raison qu’en vain j’appelle.
Tircis, suivi des plus tendres Amours,
De mon cœur malgré moi vous va faire un rebelle ;
Pour faire qu’il vous soit fidèle,
Venez, venez à mon secours,
Faible Raison qu’en vain j’appelle.

*

AU SOLEIL

BRILLANT Soleil, hâte-toi de paraître ;
Reviens embellir nos coteaux.
Sans toi, sans ton secours, hélas ! rien ne peut naître.
Tu fais et nos biens et nos maux.
Brillant Soleil, hâte-toi de paraître.
Assemble encore ici nos languissants troupeaux.
Venge-nous de l’Hiver, viens lui faire connaître
Que tu chéris toujours nos Bergers, nos hameaux.
Brillant Soleil, hâte-toi de paraître ;
Reviens embellir nos coteaux.

*

AIR

Tu m’arraches à ce que j’aime ;
Affreuse nuit, précipite ton cours.
Contre tes horreurs sans secours
Je succombe, cruelle, à ma douleur extrême.
Hé, quoi ! dureras-tu toujours?
Tu m’arraches à ce que j’aime ;
Affreuse nuit, précipite ton cours.

*
MADRIGAL

ROSSIGNOLS n’est-ce point assez,
Et voulez-vous toujours, par un chant doux & tendre,
Rappeler mes tourments passés ?
Non, non, je ne puis vous entendre,
Mes ennuis par le temps ne sont point effacés.*

*

AIR

De mes cruels ennuis, de mes cruels malheurs *
À qui ferais-je confidence ?
Tout se refuse, hélas ! à mes justes douleurs.
La nuit même, la nuit, dont le profond silence
Sert souvent d’asile à mes pleurs,
Précipite son cours pleine d’impatience,
Et m’arrache par son absence
Le douloureux plaisir que m’offraient ses horreurs.

*

MADRIGAL

Tombez, feuilles, tombez ; d’un destin rigoureux
Ce n’est point à vous à vous plaindre :
Le soleil vous rendra d’un regard amoureux,
Les brillantes couleurs que l’Hiver ose éteindre.
Mais j’ai beau vers le Ciel pousser ma faible voix,
D’aucun succès , hélas ! ma plainte n’est suivie :
Le Ciel pour les mortels a prescrit d’autres lois.
Le destin à Tircis ne rendra pas la vie.
Mes tristes yeux l’ont vu pour la dernière fois.

*

AIR

Le chant des Rossignols, la charmante verdure,
De Zéphyr et de Flore annoncent le retour ;
Tout est brillant dans la Nature,
Rien n’y languit plus que l’Amour.
Ce dieu charmant est banni de nos Fêtes ;
Et tous nos Bergers aujourd’hui
De Pampre au lieu de Myrte osent parer leurs têtes :
Bacchus a triomphé de lui.

*

CHANSON

Venez, Amour, venez embellir la Nature.
Tout languit où vous n’êtes pas.
Les fleurs, la naissante verdure,
N’ont sans vous pour les cœurs que de faibles appas.
Venez, Amour, venez embellir la Nature.
Tout languit où vous n’êtes pas.

*
AU SOMMEIL

Divin Sommeil, doux calme de nos sens,
Toi qui viens régner sur notre âme,
Achève de calmer les peines que je sens.
Sous le poids des pavots les plus assoupissants
Éteins, détruis la dévorante flamme
Qui remplit ces beaux lieux de mes tristes accents.
Divin Sommeil, doux calme de nos sens,
Toi qui viens régner sur notre âme,
Achève de calmer les peines que je sens.

*

TRISTESSE

CHAGRINS cuisants, amertume cruelle,
Reprenez dans mon cœur une force nouvelle ;
Et toi, Mort, prompt remède aux plus vives douleurs,
Approche quand ma voix t’appelle :
Finis ma vie et mes malheurs,
Viens, viens Déesse impitoyable,
Viens m’affranchir des cruautés du sort.
Ta présence pour moi n’a rien de redoutable.
Frappe un cœur malheureux qui ne craint pas la Mort.

* * *

* « Ennuis » a ici un sens fort ; cf. Abbé Jean-François Féraud : Dictionaire [sic] critique de la langue française (1787-88), tome second : « Ennui […]  Au pluriel, il signifie quelquefois, tristesse, déplaisir, souci, chagrin. « Un homme acablé [sic] d’ennuis. Mortels ennuis. « Les ennuis de la vieillesse, etc. L’Acad. en met un exemple au singulier. « Cette afaire [sic] lui a doné [sic] beaucoup d’ennui. — Voiture a dit aussi: « J’ai peur que le remède dont je veux guérir votre ennui (il parle en cet endroit de chagrin) ne soit plus violent que le mal. — Il dit aussi, avoir des ennuis, comme on dit, avoir des chagrins; ce que je ne crois pas être fort d’usage. « Dans tous les ennuis que j’ai, j’ai reçu cette joie aussi sensiblement que si je n’avois [sic] point de déplaisir. »

From → divers

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