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Un immense et cordial merci aux ennemis de David Hamilton!

11 avril 2018
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Cher David Hamilton,

Vous aviez 83 ans, vous aviez eu une belle vie et vous étiez un immense artiste.

Votre destin le plus probable était celui de mourir d’ici peu.

Vu l’époque, vous auriez mérité quelques hommages du bout des lèvres, prononcés par des gens qui n’eussent été ni artistes, ni photographes, ni rien. Peut-être de petits journalistes amants de la prétérition et bien attentifs à l’air du temps (or, l’air du temps n’était plus celui de la grande Nina Ricci). Le conformisme trouve toujours des médiocres pour lui sucer la bite.

De l’autre côté, d’autres médiocres vous auraient encensé. Vos faux amis auraient feint de parler de vous, pour mieux parler d’eux.

Des dames ménopausées auraient évoqué vos jeunes filles, leurs chapeaux de paille et leurs fleurs dans les cheveux.

Voilà ce que vous auriez eu: de la morale à trois balles de la part des puritains, et des hommages académiques et mièvres.

Votre mort tragique vous a évité tout cela.

Vos ennemis vous ont rendu un énorme service.

Vos faux amis se sont planqués. Confort intellectuel. Lâcheté complète. Tous ceux qui vous devaient leur carrière, leur célébrité ou leur richesse ont fermé leur gueule.

Bienheureux David Hamilton. Vous avez évité les larmes de crocodile et les témoignages dictés par la fausse sensibilité: la sensiblerie.

Vos ennemis vous ont rendu un énorme service. Ils ont fait de vous un maudit.

Ils ne le savent même pas, car leur ignorance est sans bornes, mais c’est le plus bel hommage.

Comme vous étiez un homme intelligent, cultivé et spirituel, cher David Hamilton, je suis absolument certain que vous le saviez.

Toute votre vie durant, est-ce que vous avez jamais flatté les puissants ? Non. Jamais. Dans votre premier grand entretien à la presse (datant de 1974), vous traitiez les autres photographes de « putains ».

Ce n’était pas aimable pour les putains, dirais-je, car les putains sont des femmes mille fois plus respectables à mes yeux que les petites bourgeoises. Mais cela aussi, je pense que vous le saviez. Dans le même entretien, vous vous gaussiez des « mémères de quarante ans en robes Courrège à mi-cuisses ».

C’est Naudet qui vous interviewait. L’entretien, depuis votre mort, n’est même plus disponible sur Internet. Vos anciens amis sont courageux, cher David Hamilton!

Vous n’aviez pas très envie de vous faire trop d’amis, c’est clair.

Vos ennemis vous ont rendu un énorme service, cher David Hamilton.

Les écrivains qui ont un cerveau, en France, sont rares. Roland Jaccard est un de ceux-là. Il a un cerveau, une plume et une oeuvre. Et il le prouve. Son oeuvre demeurera.

Mais de vos ennemis, David Hamilton, que restera-t-il ? Il ne restera rien. Absolument rien.

Qui se souvient des juges qui ont condamné François Villon? De ceux qui ont condamné Baudelaire?

Qui saura, dans vingt ans, les noms de ces histrions télévisés, de ces écrivains plagiaires qui ne savaient tout simplement pas écrire, de tous ces médiocres et de toutes ces mémères? Personne. Absolument personne.

Nous voulons pourtant croire qu’il y a en France et dans le monde des jeunes filles qui pleurent sincèrement David Hamilton, des écrivains qui ne sont pas dupes et savent au fond d’eux-mêmes à quel point le fatum lui a été funeste.

Comme François Villon, cher David Hamilton, vous n’avez pas de tombe. C’est une grande chance que de ne pas avoir de tombe, et qui n’est pas donnée à tout le monde.

Ne pas avoir de tombe, c’est l’assurance que personne ne pissera dessus et, pire encore, que personne n’y chialera des larmes indésirées.

Le sourire, c’est bon pour les photos de vacances, disiez-vous. En effet. La vie n’est pas faite pour sourire. La vie s’achève dans la souffrance physique et nous finissons dans nos déjections – sauf quand nous avons le courage de saluer la compagnie au jour de notre choix.

Que vous soyez mort suicidé comme Mishima et comme Crevel, ou assassiné, votre tombe, David Hamilton, est celle des héros.

Vous étiez et vous êtes un philosophe de la Jeune Fille. Un artiste qui avait tant donné à l’érotisme ne pouvait entrer petitement dans les régions thanatiques.

Vos faux amis l’ignorent. Imbéciles, tous ceux qui ont confondu David Hamilton avec un vendeur de cartes postales et de posters. David Hamilton était un frère de Nabokov et de Balthus. Les vrais coincés (« il y a beaucoup de mal baisés ») et les faux progressistes, comme ils devaient vous faire rire!

Vos ennemis l’ignorent, mais ils ont fait de vous un symbole de la liberté bafouée.

Et puisque les hommes sont versatiles et qu’ils brûlent ce qu’ils ont adoré, ils adoreront demain ceux qu’ils ont brûlés aujourd’hui; et des temps reviendront peut-être où l’on vous admirera.

Votre tombe, c’est le ciel.

Je suis bien heureux de vous avoir rencontré, cher David Hamilton. Notre « rencontre » n’aurait pas eu lieu si vous étiez mort dans votre lit.

Un homme digne de ce nom ne devrait jamais faire deux choses, dans un lit: baiser et crever.

Olivier Mathieu

 

From → divers

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