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RÉFLEXIONS COMMUNES

29 septembre 2014

I

1 – Échec quotidien. Savez-vous ce que c’est, à chaque matin qui se lève, que de toujours avoir en tête trente-six idées nouvelles (ou jugées telles en un demi-réveil), trente-six projets, nouveaux ou à bien mener à terme, à la fois ?! Que dis-je : trente-six épais mémoires de thèse ! Et cela pour le soir qui vient ! Ou même, avec un peu de chance et par un travail titanesque et magique, pour le courant de l’après-midi… Grand bout de nuit studieux oblige… tout en se levant tard !… Le vantard.

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2 – Il y a des gens qui ont l’angoisse de la page blanche ; je l’ai connue uniquement en ma prime jeunesse ; mais chez moi depuis, c’est l’angoisse de la page noire qui me tient et m’étreint. Par certains côtés c’est pire encore : c’est la tentation permanente de l’inachèvement perpétuel (mañana… demain dès matines… ou plutôt demain peut-être) dans l’oubli total que l’on est mortel.

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3 – Tout vouloir dire, confronter, écrire reviendrait in fine à écrire que l’on est en train d’écrire ; dans le but unique d’exister, de bien se conforter que l’on existe. À rien faire d’autre si ce n’est une Œuvre, bonne ou mauvaise. Que l’on a quelque chose à dire de remarquable (que l’on peut remarquer ou qui – voire, serait unique). Tout en oubliant fatalement de ne rien vivre d’autre.

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4 – Ah, l’absence de ce fichu « point final » ou du mot « fin » ! Ou pour le moins de « suite au prochain numéro », même si finalement à venir il n’y avait jamais d’autre numéro, de second chapitre ou de deuxième volume. Par manque de temps, oubli, avancée sur d’autres terres non défrichées… Ou tout simplement parce que les idées seront reformulées, ressassées différemment. Ce qui est, côté positif cependant, une forme de constance et de ténacité.

II

5 – C’est dès « la cour de récré », généralement à l’écart, en compagnie de rares originaux de mon acabit, et observant dans mon coin, ou confronté toujours malgré moi à certains qui venaient me chercher, que je me suis rendu compte qu’il y avait pas mal d’abrutis sur Terre.

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6 – On a pu me croire, j’ai moi-même pu me croire timide, introverti ou réservé. Froid et distant. Ou à l’inverse blagueur, ironique, provocateur. Rarement entre deux. Parfois hystérique face à la bêtise provocante. Mais, à voir dès mon plus jeune âge les stigmates de la bêtise et du conformisme collectif sur les visages et dans les yeux d’une bonne partie de mes congénères, c’est l’auto-défense contre leur invasion qu’il faut évoquer. Que dire et que faire quand on sent tout enfant qu’on n’a vraiment pas la même manière de penser ou de se comporter que l’énorme majorité, et que l’on n’a pas les idées courantes ?! Ni routine coutumière, ni grégarisme et fort peu d’esprit de meute.

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7 – Quand on ne pense pas, et à outrance, ce que pense la majorité des autres, voire l’immense majorité des autres de tous bords et en tous domaines, sur tant et plus de sujets, et parfois sur les plus humbles, tenus, invisibles, désuets, discrets ; quand on ne pense pas comme la majorité des gens, on est vite taxé de timide, d’original, de cérébral, plus généralement de bizarre ou de toqué. En gros : de personnage suspect, questionneur, déstabilisant, dérangeant, et avant tout empêcheur de tourner en rond, d’individu pesant à éviter. Trouble-fête et rabat-joie. Pourtant, la loi du plus faible, isolé ou solitaire est souvent la meilleure. Voulue et à la fois, subie ; sans choix véritable, ni rémission.

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8 – On se fait alors tout petit de peur d’être encore plus marginalisé et l’on vit ce qui nous convient en notre for intérieur et l’ailleurs, le plus loin et détaché possible des fors extérieurs : dans le passé, le futur, la poésie. Plus généralement en Pays des Nostalgies ou des Souvenirs. Véritable fort où l’on se fait fort, et fort retranché, de perdurer dans l’adversité par les biais subtils de l’ironie, de la dérision, de l’humour noir et du morbide, du langage inversé et pince-sans-rire, des jeux de mots pour rire jaune et bizarre, à minima des compromis et fors toute compromission.

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9 – Ainsi, parfois l’on se fait tout gros et l’on se rebiffe criant haut, frappant fort et en tout sens le sens commun et les préjugés, coups d’épée dans l’eau des conventions sociales, coup de lance rouillée aux ailes des moulins des normes établies, tournant toujours vent dominant. Mais sans illusion aucune, si ce n’est en quelque vague rêve passant là comme un nuage. Une flammèche d’espoir. Sait-on jamais, vieux fond de naïveté, quelque souffle fou et inattendu d’un dieu béni…

III

10 – L’hypersensibilité est une terrible maladie intérieure. Qui étrille en permanence. C’est un feu intérieur attentif et curieux. Une arderesse désirante qui taraude. En alerte, toujours. Un vague à l’âme ou un dysfonctionnement du cœur. Enfin, un « haut les cœurs » même s’il est atteint parfois, souvent même de haut-le-cœur. C’est pour tout dire : d’aucun sursum corda.

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11 – Nietzsche étreignant le col d’un cheval de somme martyrisé et lui bisant le museau : si ce n’est pas de la compassion et faire aumône à la nature, qu’est-ce donc alors ? Et aussi un reniement muet du petit homme du vulgaire dépourvu de sentiments qui chute et déchoit… car il est établi qu’« un comte Nietzki ne doit pas mentir ». S’élever, toujours chercher à s’élever du moins.

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12 – Où est-il ce petit homme, cet anonyme et petit charretier quand Nietzsche demeure et que son bon et beau cheval se fit Bucéphale ou Incitatus le temps d’une étreinte ?

IV

13 – Vivre, c’est repousser la Mort instant après instant. Alors même qu’elle nous est de plus en plus proche, et pour les plus lucides ou attentifs et prévenants : familière et attendue.

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14 – Céline disait quelque chose comme : il y a ceux chez qui la Mort inattendue tombe dessus et ceux qui s’y préparent dix ou vingt ans à l’avance. Il avait oublié ceux qui sont nés ou presque avec cette attente lancinante et quasi quotidienne.

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15 – Ma seule prière est la suivante : Ô Dieux des Arts, laissez-moi achever au moins l’essentiel de ce que j’ai entamé. Écrire le mot « fin » au dernier ouvrage. Et à peine le temps de me coucher, mourir en Bardamu. En politesse délicate avec l’Ankou de ci, la Camarde de là.

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16 – À quoi bon dire « bonjour », serrer des mains, embrasser des joues, pensais-je depuis mon plus jeune âge, tout à l’heure il faudra se dire « au revoir » et même un jour sans savoir ni où, ni quand, ni pourquoi, ni comment, ne plus jamais se revoir. Et parfois plus vite qu’on ne le croit, brusquement ou (lassitude, fin de malentendus, précarité des sentiments…) insidieusement, sans raison véritable.

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17 – Cette sensation établie ab juventā m’a toujours poursuivi. L’éphémère des choses et des êtres, et au-delà l’inutilité de tout. J’ai toujours retardé et prolongé les préparatifs, dénigré abattu les post festum et abrégé les adieux. Illusoire. Attaché à la constance des êtres, à la pérennité des choses, des cités et des paysages… À l’immuable en général. Quelque petit fond bouddhiste, hindouiste ou taoïste en cela.

V

18 – L’homme du passé, l’homme primitif, voici les valeureux. Affrontant à corps et à mains nues les éléments, la barbarie guerrière primaire de certains, la mort prégnante. La vie dans toute sa nudité, sa cruauté aussi et sa grandeur indicible. Sa beauté crue et drue. Et pour tout dire : terrible

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19 – Les « œuvres » technologistes sont laides et en règle générale totalement dégénérées car sans un seul ferment naturel, ou de bonne culture, ou d’élan généreux et désintéressé en elles ; du rien à côté de l’art pariétal, des mégalithes et autres ziggourats ou pyramides. Autrefois, quelle volonté inouïe de s’élever avecques rien, des bâtons, des bras, de l’allant… De s’élever pour des riens, rien que pour le geste, geste vers les cieux vains et muets. Un grand brin de folie collective d’alors. Le vrai sacré d’antan.

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20 – L’esclavage de ces temps-là ? Certes, mais que dire de l’esclavage né de l’argent et par le salariat, étayé d’un démocratisme représentatif honteux, creux et crasseux, conforté par la glorification des tares (qui fait poids aux envolées, toujours) et la dictature du nivellement par le bas ?

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21 – La différence – éclatante et radicale – entre l’art décadent (que certains vont jusqu’à nommer par esprit grossier, pervers et antonyme « art vivant ») et l’Art Vrai est celle qui oppose le gousset et la bourse au cœur et à l’âme. Le trivial et le vulgaire au rare et au sacré, l’abaissement à l’élévation. Le passe-temps futile au métier pressant et prenant. L’accessoire et le badin à la Vie et au vital. La distraction blasée à la passion dévorante. Le néant au talent. Le mensonge à la Vérité. La pensée tordue à la pensée torturée. Le matériel à l’idéel. L’indifférence aux sentiments.

L’esprit fantoche de l’escroc sûr de lui, publicitaire, spectaculaire, qui « fait carrière », « l’intéressant », amasse-pognon « pour s’occuper », assurer bons placements, « divertir ses semblables » à l’esbroufe… à l’esprit artiste de qui, plus réel et tremblant, invisible du monde illusoire, « se réalise » ou « se brise ».

Le ricanement du crétin assuré, bien établi dans le cynisme, l’inculture et la bêtise ambiants, au rire sain et sarcastique de qui n’attend rien, si ce n’est la reconnaissance par quelques pairs. La gaudriole puérile sans qualité aucune, au drame humain et la souffrance.

On ne peut s’y tromper, du moins s’y tromper bien longtemps.

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22 – Fatuité, vacuité sont les flasques mamelles de notre Humanité.

VI

23 – La Bourgeoisie (grande ou petite, majuscule ou minuscule) n’est rien d’autre que… ce qu’elle est… une marie-salope vulgaire et décadente.

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24 – Je recopie de mémoire le passage d’un sketch des Inconnus :

– Monsieur, monsieur… et les Droits de l’Homme ?

– Les Droits de l’Homme… les Droits de l’Homme… Tu vas voir comment ça va te faire, tout à l’heure, les doigts de l’homme !

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25 – S’il n’y avait que les arabes et plus généralement les musulmans et autres terriens « primitifs » à pratiquer la circoncision, il y a belle lurette que cette pratique aurait été déclarée contraire aux Droits de l’Homme chéris, au respect dû à l’Enfance et au Libre arbitre. Déclarée illégale par « tous les ennemis de la réaction et des traditions exécrables », cette pratique mutilante sur un innocent serait mise au ban de la société « démocratique  et de progrès » et nos bons et généreux législateurs élus en feraient un délit qui serait condamné par ladite Justice. Enfin, à condition qu’elle soit honnête et impartiale.

Que de présupposés !

VII

26 – Combien de gens vides qui « pignochent et vivochent »* en immortels de banlieue ? Ils n’ont pas de vie à construire, de destin à accomplir guidés par l’Idée et au fur de rencontres aléatoires ou provoquées, mais un ennui pesant à meubler en spectateur amorphe et béat du Monde, s’amusant de niaiseries et de pantalonnades tout bien réservées à leur usage.

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27 – Ceux-là s’imaginent être élus d’un Dieu (unique et pourtant à multiples facettes), ou se voient démiurges des techniques (« progressistes ») ou encore idoles (du peuple ou des peuples ou d’une quelconque secte religieuse, politique, cultureuse…). Leur bêtise généralement mal-veillante et mal-faisante, est à l’instar du néant des gens du vulgaire. Au monde d’Absurdie abasourdi et indigent, la Pensée, la Vérité et la Poésie n’ont pas voix au chapitre.

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28 – Ils sont nuls pourtant (pour si peu) et devraient être non avenus, adorateurs des mauvais mythes, contempteurs de qui seul s’élève (et s’instruit) et s’élève (toujours plus haut), mais ils persistent et signent et, même dans la mort, cherchent, dictatoriaux ou tyranneaux décadis et convenus (en un seul mot ou en deux, au choix), à nous dominer par le bas et nous inculquer leurs mauvaises manières, leurs mœurs indignes de fin d’Empire.

VIII

29 – Notre époque est vile et basse, le culte du Veau d’Or est l’antithèse d’un désir d’Âge d’Or, la bonne utopie.

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30 – Ils n’ont que les mots « argent », « technique » et « progrès » à leur bouche édentée et putride qui ment. À leur bouche d’égout qui nous fait tant dégoût. Mais en attendant, quelle est donc la technique du Bonheur ? Et son coût ? Est-il côté en Bourse, se vend-il au supermarché ? Et surtout, où se tient son immanence ?

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31 – Qui veut bien se rendre compte que la Finance est la putain du Monde humain ? La putain, ou la pouffiasse plutôt, qui dévore les hommes et les ravale aux rangs d’esclaves. Y compris et bien avant tout en démocrassie… Ladite démocratie dite représentative. Mais représentative de quoi donc, au fait ? Sinon de tous les chancres mous humains du Monde !

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32 – Je ne suis pas le seul à le dire… heureusement ! Mais, le plus grand nuisible est l’homme ; cet animal grégaire et omnivore sans frein aucun qui a reçu des dieux le langage, pour mieux les abominer et pour le malheur de la Terre, sauf aux temps anciens des grands créateurs, des poètes qui firent les langues et les légendes auxquelles ils ne devaient croire qu’à moitié et les mythes sans fard « modernistes ». Et la sainte Écriture. Mais partant, les comptes, les décrets et les cités-états ! Et de même, certains textes religieux tribaux « définitifs » et totalitaires, nuisibles pour nous encore. S’imaginaient-ils, hommes perdus sous des cieux inquiétants, que de leur génie et de leur quête de Sens et de Savoir (et de pouvoir aussi ; humain, trop humain !), allait découler tous nos malheurs ?

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33 – À tout prendre, les Gaulois avaient certainement raison de se méfier hautement du pouvoir maléfique des mots et en premier lieu des mots écrits.

C’est bien pourquoi une bonne part du corpus (très étroit) de textes gaulois qui nous sont parvenus sont des inscriptions votives sur ardoise, généralement tardives, rédigées par populo ou les jeteurs de sorts mauvais, toutes empruntes d’anathèmes ou d’injures à l’encontre du voisin ou du romain (« Cecos ac Caesar ») jetées aux eaux des fontaines sacrées. Un peu comme nos slogans muraux à la peinture, mais en nettement plus poétique et construit. Et discret !

Sagesse antique des bardes dont il ne reste pratiquement rien, si ce n’est ce conseil de premier ordre, cette règle humaine en creux.

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34 – Mon plus grand regret finalement ? Celui de ne pas avoir fait partie de ceux qui feront bien un jour parti gagnant pour éliminer le Capital, cette abomination sordide. Et construire du plus beau, du plus humain. Désir, perdu et vain pour moi, d’un pâle sauteur de corde.

Cette abomination qui dès mes treize ans environ me turlupinait au coin des méninges et me rendait tout en marchant, les rues et les champs moins beaux déjà et comme en prison. Prison ajoutée à ces autres prisons que sont la Terre et le Corps.**

À moins que ce Capital ne disparaisse un jour, totalement fondu, oublié, noyé ; la masse des hommes l’ayant quitté pour se tourner vers autre chose de supérieur et de plus humain. À cela, j’ai des doutes, la lutte serait vive ; sera vive mais inévitable. Aucun rêve ici, même si cela met des siècles, et si l’Homme est encore ici, ainsi que la Terre***, toute civilisation est mortelle, comme tout dieu.

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Note :

* Le verbe « pignocher » n’est pas ici, celui que l’on rencontre dans les dictionnaires ; « qui pignoche, vivoche »  dit un dicton de l’Ouest de la France ; soit : qui pleurniche tout le temps (de « pigner, pignouser » : pleurer), vivote ».

** À propos de prison. Autre déconvenue lorsque l’on se rend compte qu’une vraie fusion entre les êtres n’existe pas, n’existera jamais…

*** L’homme tant « savant » que « moyen » est tellement abruti qu’il est parfaitement capable de rendre la Terre totalement invivable et, qui sait, de la faire sauter !!! Par dépit, par gloriole, par fanatisme religieux ou prétendu tel. Je ne crois guère au progrès des mentalités.

From → divers

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