Aller au contenu principal

SAMAH JABR – PALESTINE OCCUPÉE – PSYCHOPATHOLOGIE DES OPPRIMÉS –MORCEAUX CHOISIS DU QUOTIDIEN

6 juillet 2014

« Samah Jabr est Jérusalémite, psychiatre et psychothérapeute, dévouée au bien-être de sa communauté, au-delà des questions de la maladie mentale. L’un des objets politiques de son combat est un État unique pour une perspective de paix et de liberté commune. Ses chroniques touchantes nous parlent d’une vie au quotidien en pleine occupation ; d’un regard lucide, elle nous fait partager ses réflexions en tissant des liens entre sa vie intime, son travail en milieu psychiatrique et les différents aspects politique d’une situation d’apartheid. » (Égalité et Réconciliation)

sj

samahjabr@hotmail.com

Textes parus sur le site des Amis de Jayyous traduits de l’anglais par JPP & alt.
I – Palestine : occupation et santé mentale (24 mai 2007)

Beaucoup d’enfants palestiniens sont confrontés à une violence quotidienne depuis leur naissance. Pour eux, le bruit d’un bombardement est plus familier que le chant des oiseaux.

Ahmad, un homme âgé 46 ans et habitant Ramallah se portait bien,jusqu’à sa dernière détention. Mais cette fois-ci il n’a as pu supporter sa longue incarcération dans une cellule minuscule, en état de privation visuelle et auditive complète. D’abord, il a perdu la notion du temps. Puis il est devenu hyper-attentif au mouvement de ses intestins, puis il s’est mis à imaginer qu’il était « artificiellement fait » à l’intérieur de son corps. Plus tard, il a commencé à avoir des pensées paranoïaques, entendant des voix et voyant d’autres personnes dans sa cellule. Aujourd’hui, Ahmad n’est plus en détention, mais il reste toujours emprisonné par l’idée que chacun l’espionne.
Fatima a acheté des médicaments pendant plusieurs années à la fois pour de graves maux de tête, des maux d’estomac, des douleurs générales et divers problèmes dermatologiques. Il n’y avait aucune évidence d’une cause organique. Pour finir, Fatima s’est présentée à notre clinique psychiatrique et raconta comment tous ses symptômes avaient commencé après qu’elle ait vu le crâne de son fils assassiné, ouvert sur les marches des escaliers de sa maison lors d’une invasion israélienne de son village de Beit Rima le 24 octobre 2001.
Tels sont les cas que je découvre dans ma clinique. Les événements traumatiques de la guerre ont toujours été une source importante de dommages psychologiques.
En Palestine il faut comprendre le genre de guerre dont il s’agit afin de pouvoir évaluer l’impact psychologique sur cette population vivant sous une longue occupation. La guerre est chronique et recouvre la vie d’au moins deux générations. Elle met en scène un Etat ethniquement, religieusement et culturellement étranger contre une population civile sans Etat.
En plus de l’oppression et de l’exploitation quotidiennes, cette guerre implique des opérations militaires périodiques de basse intensité. Celles-ci provoquent des réponses occasionnelles des factions palestiniennes ou de simples individus. La vaste majorité des personnes ne sont jamais consultées au sujet de telles actions. Leur avis n’importe absolument pas, alors que ce sont ces personnes qui doivent supporter les frappes préventives israéliennes ou les punitions collectives vengeresses.

Déplacements
Les facteurs démographiques compliquent le tableau. Ceux qui vivent dans les Territoires Occupés ne représentent qu’un tiers des Palestiniens ; le reste d’entre eux est dispersé en Diaspora dans toute la région, beaucoup étant dans des camps de réfugiés. Presque chaque famille palestinienne a vécu des expériences de déplacements ou une séparation terriblement douloureuse. Même à l’intérieur de la Palestine, les gens sont des réfugiés expulsés en 1948 pour vivre dans des camps. Le déplacement massif de 70% de ces personnes et la destruction de plus de 400 de leurs villages est appelé « Nakba » [catastrophe] par les Palestiniens.
Ceci reste un traumatisme psychologique passant d’une génération à l’autre et faisant l’effet d’une plaie dans la mémoire collective palestinienne. Très souvent, vous rencontrerez de jeunes Palestiniens qui se présentent comme originaires de villes et de villages dont leurs grands-parents ont été chassés. Ces endroits ne sont souvent plus représentés sur les cartes, totalement rasés ou aujourd’hui peuplés d’Israéliens.
Les Palestiniens perçoivent la guerre menée par Israël contre eux comme un génocide national, et pour lui résister ils donnent le jour à beaucoup d’enfants. Le taux de fécondité parmi les Palestiniens est de 5.8 – le plus haut dans la région. Ceci a pour conséquence une population très jeune (53% des individus ont moins de 17 ans) – une majorité vulnérable à une étape cruciale de son développement physique et mental.
L’enfermement géographique des Palestiniens dans des zones très restreintes, avec le mur de séparation et un système de checkpoints, encourage des mariages consanguins qui font se développer une prédisposition génétique à la maladie mentale. Le cloisonnement entre les amis et les voisins a également un effet débilitant sur la cohésion de la société palestinienne.
Mais, c’est avant tout l’environnement violent dans lequel vivent la plupart d’entre eux qui mine la santé mentale des Palestiniens. La densité de population, particulièrement dans Gaza – avec 3 823 personnes par kilomètre carré – est très élevée. Les très hauts niveaux atteints par la pauvreté et le chômage – 67% et 40% respectivement – minent l’espoir et déforment la personnalité. La guerre nous a laissé avec une communauté énorme de prisonniers et d’ex-prisonniers, estimée à 650 000, soit environ 20% de la population. Les handicapés et mutilés en composent 6%.
De récentes enquêtes ont révélé un niveau inquiétant d’anémie et de malnutrition, particulièrement parmi les jeunes et les femmes. L’hostilité émotive intense provoquée par notre contact quotidien avec les soldats israéliens sur les seuils de nos maisons est un facteur constant de stress. Beaucoup d’enfants palestiniens sont confrontés à une violence quotidienne depuis leur naissance. Pour eux, le bruit d’un bombardement est plus familier que le chant des oiseaux.

Cécité soudaine
Pendant mes stages de formation médicale dans plusieurs hôpitaux et cliniques de Palestine, j’ai vu des hommes se plaindre de douleurs chroniques imprécises après qu’ils aient perdu leur emploi dans des secteurs israéliens, des enfants emmenés en consultation pour avoir mouillé leur lit à plusieurs reprises après une nuit horrifiante de bombardement. J’ai encore en tête le souvenir trop présent d’une femme emmenée à la salle des urgences et souffrant de cécité soudaine après qu’elle ait vu son enfant assassiné par une balle entrée dans un œil puis ressortie derrière la tête.
En Palestine, de tels cas ne sont pas enregistrés comme dommages de guerre et ne sont pas traités correctement. C’est le fait de le comprendre qui m’a poussée à me spécialiser en psychiatrie. C’est un des champs médicaux les plus sous-développés en Palestine. Pour une population de 3,8 millions d’individus, nous avons 15 psychiatres et sommes à court d’effectifs avec les infirmières, les psychologues et les assistantes sociales. Nous disposons d’environ 3% du personnel dont nous avons besoin. Nous avons deux hôpitaux psychiatriques à Bethlehem et Gaza, mais y accéder est difficile en raison des checkpoints. Il y a sept cliniques s’occupant de santé mentale.
Dans les pays en voie de développement comme la Palestine occupée, la psychiatrie est la profession médicale la plus montrée du doigt et la moins soutenue financièrement. Les psychiatres travaillent avec des patients désespérément malades et aux yeux de leurs communautés ils sont loin de disposer de l’aura qui entoure d’autres spécialités médicales. Par conséquent, les médecins compétents et doués se spécialisent rarement en psychiatrie.
Je trouve que la psychiatrie est une profession humanisante et qui donne de la dignité – et le moins important n’est pas qu’elle m’aide personnellement à faire face à toutes les violences et déceptions qui m’entourent. Je me déplace de Ramallah à Jéricho pour consulter les patients en psychiatrie. En une seule journée je vois entre 40 et 60 patients, soit 10 fois le nombre que j’avais l’habitude de consulter pendant ma formation dans les hôpitaux parisiens.
J’observe le comportement désordonné de mes patients, j’écoute leurs histoires accablantes et leur répond avec les quelques moyens que j’ai : quelques paroles pour rassembler leurs idées réduites en fragments, quelques pilules qui pourraient les aider à organiser leur pensée, à arrêter leurs illusions et hallucinations, ou leur permettre de dormir ou faire que leur angoisse diminue. Mais les entretiens et les pilules ne ramèneront jamais un enfant tué à ses parents, un père emprisonné à ses enfants, ou ne remettront pas debout une maison démolie.
La vraie solution pour la santé mentale en Palestine est aux mains des politiciens, pas des psychiatres. Donc, jusqu’à ce que les politiques fassent leur travail, nous, dans les professions médicales, continuerons à traiter les symptômes et à pratiquer des thérapies palliatives – et à sensibiliser le monde à ce qui se passe en Palestine.

Résistance
De nos jours, les Palestiniens sont mis sous pression pour capituler une fois pour toutes en même temps qu’il leur est demandé « de reconnaître » Israël. Nous sommes invités à accepter, à bénir et à nous réconcilier avec la violation israélienne de notre vie. Par lui-même, le fait que notre patrie soit occupée ne signifie pas que nous ne sommes pas libres. Nous rejetons l’occupation dans nos esprits, autant que nous pouvons le faire, et nous apprenons comment vivre malgré l’occupation, plutôt que nous ajuster sur elle. Mais, si nous reconnaissons Israël, nous serons alors mentalement sous occupation – et cela, je le revendique, est incompatible avec notre bien-être en tant qu’individus et nation. La résistance à l’occupation et la solidarité nationale sont très importantes pour notre santé psychologique. Les appliquer peut être un exercice salutaire contre la dépression et le désespoir.
Israël a créé des faits terribles sur le terrain. Ce qui reste pour nous de la Palestine est une pensée, une idée qui devient une conviction de notre droit à une vie libre et à une patrie. Exiger des Palestiniens qu’ils « reconnaissent » Israël, c’est nous inviter à abandonner cette pensée, à renoncer à tout ce que nous avons et à tout ce que nous sommes. Ceci ne ferait que nous enfoncer encore plus profondément dans une dépression collective et permanente.
Après plusieurs années à Paris, je suis revenue vers un peuple Palestinien fatigué et affamé, déchiré par des conflits internes comme par le mur de séparation. Les Palestiniens sont particulièrement démoralisés par le combat fratricide dans les rues de Gaza, mais orchestré de l’extérieur afin de casser les résultats des élections démocratiques de l’année dernière. Ceux qui ont empêché l’argent d’arriver en Palestine nous envoient par contre des pistolets à la place de pain. Ils encouragent des gens psychologiquement et moralement appauvris à tuer leurs voisins, cousins et ex-camarades d’école. Même si les factions trouvent un accord, la société palestinienne se retrouvera avec un sérieux problème de volonté de revanche entre les familles.

Nous surmonterons les difficultés.
Il est difficile de ne pas se demander si l’acharnement israélien à l’encontre des Palestiniens n’est pas délibéré pour créer une génération traumatisée, passive, en pleine confusion et incapable de résistance. J’en connais suffisamment au sujet de l’oppression pour diagnostiquer les blessures qui ne saignent pas et pour reconnaître les signaux d’alarme d’une déformation psychologique. Je m’inquiète d’une communauté forcée d’extraire sa vie à partir de la mort et la paix par la guerre.
Je m’inquiète des jeunes qui vivent toute leur vie dans des conditions inhumaines et des bébés qui ouvrent leurs yeux à un monde de sang et d’armes à feu. Je suis préoccupée par l’inévitable engourdissement généré par l’exposition chronique à la violence. Je crains également l’esprit de vengeance – le désir instinctif de perpétuer sur vos oppresseurs les maux qu’ils ont commis contre vous-même.
Nous connaissons une situation d’urgence sur le plan de notre santé mentale. Des services urgents sont nécessaires aux personnes qui ont souffert de crises, de sorte qu’ils puissent reconstituer leur capacité de récupérer et de faire face. Ceci est crucial pour qu’ils ne se brisent pas lorsque la paix finira par venir, comme cela se produit tellement souvent en période d’après-guerre. Il ne s’agit pas seulement d’un nombre restreint d’individus malades mais c’est une société toute entière qui est blessée et qui a besoin de soins.
Notre traumatisme est chronique et grave, mais en reconnaissant notre douleur et en la traitant avec foi et compassion, nous surmonterons.

*
II – Une alternative possible à l’amputation (13 juin 2007).
Les Palestiniens ont développé une identité nationale très spécifique et très forte, liée à la Palestine historique. Toute amputation de cette terre nous blessera toujours comme la douleur fantomatique d’un membre amputé que nous sentons intensément.
Un temps irremplaçable a été perdu en discussions sur une solution à deux Etats.

Temps utilisé par Israël pour travailler à une solution à aucun Etat.
Dans l’édition du 16 juin 2003 de Bitterlemons.org, sous le titre « Abattre les murs », j’expliquais pourquoi je considérais la solution à deux Etats comme une solution politique désespérée pour les Palestiniens. Pour avancer dans cette discussion, voyons le côté psychologique de cette question.
Un temps irremplaçable a été perdu en discussions sur une solution à deux Etats. Temps utilisé par Israël pour travailler à une solution à aucun Etat : les colonies sont plus étendues, le mur est plus long, l’occupation est de plus en plus engagée et le discours politique sur la purification ethnique se fait plus vigoureux. Israël veut une occupation sans fin de la Palestine qui fournisse pour toujours des coupeurs de bois et des puiseurs d’eau *.
En psychologie sociale, on soutient qu’il ne faut pas ignorer l’importance de la justice dans la résolution d’un conflit. La perception de l’impartialité est un déterminant important du comportement humain et des réactions affectives. Toutes les propositions de paix ont méconnu cet aspect décisif. Les accords ont été basés sur une répartition profondément injuste de la terre, de l’eau et des richesses naturelles qui met en ?uvre, de fait, la ghettoïsation, qui fait la promotion d’un travail de forçat en entretenant d’énormes différences économiques et une divergence significative dans le revenu moyen et les droits élémentaires du travail, tout en maintenant une supériorité militaire israélienne qui, toujours, menacera et mettra en péril notre survie.
Pourtant, on s’attend à ce que nous acceptions l’assimilation pathologique que fait Israël de sa sécurité avec une majorité de Juifs dans un pays qui doit leur appartenir. Il y a déjà un certain degré d’intégration physique entre Palestiniens et Israéliens, à la fois de ce côté-ci et de l’autre côté de la Ligne verte. Et il n’y a aucune garantie pour qu’Israël reste un Etat juif du fait de la croissance rapide de la minorité arabe. Que se passera-t-il alors ? Transfert ou génocide ? Que faites-vous des craintes des Palestiniens ? Pourquoi les Israéliens n’adoptent-ils pas une constitution qui octroie l’égalité devant la loi et une égalité des chances qui assureraient un respect réciproque ?
Les Palestiniens ont développé une identité nationale très spécifique et très forte qui s’inspire du patrimoine, de la culture, du récit, des gloires et tragédies, liés à la Palestine historique. Toute amputation de cette terre est un profond traumatisme à notre fierté nationale et nous blessera toujours comme la douleur fantomatique d’un membre amputé que nous sentons intensément mais que les autres ne reconnaissent pas. Je me rends compte qu’il est impossible pour les Israéliens comme pour les Palestiniens de se défaire de leur identité. Mais je crois qu’une identité d’un groupe plus vaste peut être créée, une identité qui naîtrait d’un Etat unique ne s’opposant pas aux deux autres. Sous le couvert d’une constitution respectant la vie civique, garantissant les droits individuels et collectifs et, ainsi, organisant les rapports, nous pourrions engendrer un Etat dans le respect et la confiance, plutôt que la manipulation et les maltraitances inhérentes aux rapports entre un Israël dominant et une Palestine faible et lézardée.
Après de si grandes pertes en vies humaines, de prestige, de territoire et de dignité, une nation ne peut que porter le deuil. Mais le manque de reconnaissance, les compensations seulement partielles envisagées ne laissent aucune place à un deuil qui serait souillé par un sentiment d’humiliation, de colère, d’irrédentisme à l’égard de ce qui a été perdu et par le droit logique à le reconquérir qui, toujours, compromettront tout espoir de paix. Dans une solution à deux Etats, nous intérioriserons tous ces sentiments négatifs, les identifierons à nos agresseurs et vivrons avec une déchéance psychologique. La séparation ne respecte pas l’égalité dans la loi ni l’égalité des chances et ne pourra jamais être équitable ni légitime ; elle ne fera qu’exacerber la haine, les préjugés, la peur et la méfiance.
Un Etat unique ne signifiera pas la réparation des injustices historiques infligées au peuple palestinien. Mais il nous permettra, avec une pleine reconnaissance des fautes et la possibilité ultérieure d’un véritable deuil, d’oublier le passé et de mettre fin aux injustices continuelles ; l’occupation de la Palestine et la discrimination à l’égard des Palestiniens qui ont la citoyenneté israélienne.
Le 14 septembre 2003, le New York Times a publié un sondage qui indique que 25 à 30% des Palestiniens soutiennent l’idée d’un Etat unique. Mon impression personnelle est qu’une majorité de Palestiniens ayant la citoyenneté israélienne envisagent la proposition pour un seul Etat comme la plus favorable, ceci sans la moindre aide sérieuse d’un plaidoyer politique ou des médias.
Aujourd’hui, cette solution semble de plus en plus populaire vu la réalité sur le terrain, créée par Israël et ne laissant aucune chance à la création d’un Etat palestinien viable et souverain, avec des ressources réelles, sur ce qui reste des frontières d’avant 1967. Les élections palestiniennes ont aussi dénoncé le mythe américain selon lequel deux Etats démocratiques ne se combattaient jamais.
Le combat palestinien pour la libération et la justice ne peut se réaliser que dans un Etat unique. C’est la seule solution viable, souhaitable et soutenable qui rendra aux Palestiniens dignité et moralité, et leur garantira la liberté.
Laissez-moi ajouter quelque chose qui m’est personnel. Je suis une jeune psychiatre palestinienne et je travaille avec une consœur israélienne expérimentée. Nous faisons le point ensemble tous les quinze jours et discutons de nos malades et des autres questions. J’apprécie mon mentor et je ne souhaite pour elle ou les siens, rien de moins de ce que je souhaite pour moi-même. A mon avis, quand je défends un Etat unique, je défends mes droits autant que les siens et notre droit à rester ensemble. Si ceci est perdu pour des raisons politiques, ce sera seulement une douleur fantomatique dans un autre membre amputé.
* Josué (ch.9,V 21, 22, 23)
*
III – Mémoires de douleurs et blessures nouvelles (26 juin 2007)
La nation est dans la peine ; nos mémoires sont pleines de douleurs et voici encore de nouvelles blessures.
Alors que les Palestiniens commémoraient leurs pertes avec l’occupant israélien durant la Nakba et la Naksa, notre sang coulait à flot dans Gaza ; mais cette fois, nous étions les victimes et aussi les assassins.
Le Hamas a gagné une élection libre et juste, en dépit d’un report et de manœuvres visant à réduire ses résultats ; il a survécu à 17 mois de boycott alors que des syndicats contrôlés par le Fatah ont forcé des gens à se mettre en grève contre le gouvernement ; il a accepté l’initiative des prisonniers et fait des compromis pour rendre possible un gouvernement d’union, et malgré tout, il n’a pas été accepté par l’OLP. Israël a volé ses ressources fiscales, arrêté le tiers de ses élus au parlement pour le mettre en minorité ; pendant longtemps, il a été patient aussi avec les tourments et les assassinats perpétrés à son encontre par la contra palestinienne ; quand finalement il a compris qu’il existait un plan visant à le faire liquider par des forces équipées et entraînées avec l’argent américain dans deux pays arabes voisins, il a pris la douloureuse décision d’éliminer les dirigeants qui travaillaient activement à sa perte.
Ce n’était pas une guerre civile. Ce terme est employé pour dégager tous les étrangers de leur responsabilité et montrer au monde que les Palestiniens ne méritent pas d’avoir un Etat. Si cela avait été une guerre civile, pourquoi les tueries se sont-elles arrêtées dans Gaza maintenant que les forces de sécurité ont été battues ? Pourquoi des milliers de membres de la sécurité préventive ont-ils déposé leurs armes aussi vite ? Leur combat n’était pas cela. C’était une bataille contre la contra palestinienne, contre les seigneurs de la corruption dont le travail était d’acheter la conscience des combattants avec quelques centaines de dollars pendant que le reste de la nation ne recevait aucun salaire afin de terroriser et de soudoyer notre peuple. Des choses horribles se sont déroulées durant ces combats et nous ne savons pas réellement qui les a commises, même si les médias dominants aiment les attribuer au Hamas pour le diaboliser davantage ; mais chaque jour, une nouvelle vidéo arrive de Gaza nous montrant autre chose.
L’anarchie dans Gaza était prévisible : les combattants pour la liberté ne sont pas des saints. Gaza est une prison en plein air avec des ingérences sans limite des Israéliens. Les possibilités et les ressources ici sont très restreintes ; si vous mettez dans la même prison deux frères pourtant bien élevés avec des moyens de vivre réduits, ils se battront pour survivre. Dans Gaza, il y a des jeunes hommes qui n’ont rien fait d’autre que de se battre dans leur vie. Ici, les gens ont plus de fusils que de pain. Avec des armes, certaines personnes marginalisées de la société ont acquis un statut et elles ne les abandonneront pas pour ne pas le perdre, même si c’est pour les utiliser à mauvais escient. Dans Gaza, vous vous sentez coupés du reste du monde. L’isolement peut lui aussi être un facteur pathogène générant une hostilité qui va se développer contre ceux qui se moquent à l’extérieur de la prison. Mais quand cette force extérieure est inaccessible pour pouvoir s’y affronter, colère et hostilité se retournent contre l’intérieur. L’état de chaos a fait des factions un refuge pour ceux qui ressentent le besoin de faire partie de quelque chose et d’être en sécurité. La polarisation a été très forte ; l’absence de nos deux pères – Yasser Arafat et Sheikh Ahmad Yassin – a créé un vide et a permis au chauvinisme factionnel et aux tendances doctrinaires de se mettre au premier plan.
Cela ne veut pas dire que la situation des Palestiniens est unique. Peu de pays ont échappé à la violence interne au sein de leur communauté alors qu’ils devaient s’affronter à une puissance extérieure. En matière sociopolitique, diviser et régner s’associent dans une stratégie politique, militaire et économique appliquée par une puissance qui veut s’imposer pour longtemps, cette stratégie fait éclater les concentrations importantes de pouvoir en morceaux qui, individuellement, sont plus faibles que la puissance optant pour cette stratégie.
De nombreux régimes coloniaux ont procédé ainsi en aidant et favorisant ceux qui étaient disposés à coopérer avec eux, souvent en leur donnant pouvoir et richesse mais en rendant leurs avantages personnels tributaires du régime colonial.
Actuellement, l’armée et les médias américains créent une opposition entre musulmans chiites et sunnites.
Quand les Britanniques régnaient sur le Soudan, ils ont limité le passage entre le nord et le sud. Ils ont aussi négligé de développer le sud du Soudan et de faire rentrer des Soudanais du sud dans le gouvernement. Les disparités entre le nord et le sud ont favorisé la première et la seconde guerre civile soudanaise.
Quand la Belgique a pris le pouvoir en 1916, elle a défini comme « Tutsi » toute personne ayant plus de dix vaches ou un long nez, alors qu’être « Hutu » voulait dire qu’on avait moins de dix vaches ou un nez camus. La séparation socioéconomique entre Tutsis et Hutus s’est poursuivie après l’indépendance et a été un facteur majeur dans le génocide rwandais.
En Afrique du Sud, le parti nationaliste régnant a élaboré une politique secrète pour impulser et fomenter la violence entre les groupes noirs afin de détourner leurs attaques contre les Blancs et d’empêcher un front uni des Noirs contre les Blancs. Il y a eu la vilaine méthode du « supplice du collier » où l’on met le feu à des pneus, comme type de punition infligée dans les townships aux Noirs suspectés d’avoir collaboré avec l’ancien gouvernement blanc d’apartheid.
Bref, la guerre, partout, est un jeu très sale ; elle peut salir même les mains de ceux qui n’ont pas choisi d’y participer.
Le gouvernement démocratiquement élu est maintenant dissous. Le monde qui a boycotté les Palestiniens tous ces 17 mois verse maintenant des larmes de crocodiles sur « Gaza aux mains du Hamas » et a vite approuvé le gouvernement « modéré » nouvellement désigné, alors qu’il n’a aucun soutien populaire. Dans un proche avenir, ce gouvernement négociera en notre nom l’institutionnalisation de l’occupation au lieu de la faire cesser, et Gaza sera transformée en une colonie pénitentiaire, comme l’Ile du Diable pour les « rejetionnistes » qui s’opposent aux plans israélo-américains pour notre avenir.
Ceux qui nous mettent en garde contre un Etat islamique et l’extrémisme à Gaza, c’est-à-dire contre les gens qui agissent pour les droits des Palestiniens et essaient réellement d’empêcher le vol ultime de la Palestine à son peuple par Israël, souhaitent pour nous un régime élitiste, autocratique, d’hommes d’affaires et d’entrepreneurs, soutenu par les Américains et bien en phase avec les structures des puissances financières et économiques internationales. Ils sont prêts à monopoliser l’agenda national des Palestiniens et à dévoyer notre démocratie. Maintenant, des actes de vengeances et de vandalisme se déroulent en Cisjordanie et il semble que personne ne cherche à les arrêter. L’appel du Hamas au dialogue et pour une commission d’enquête a reçu un refus présidentiel, alors que dans le même temps, se manifestent une volonté et un désir présidentiels pour engager le dialogue avec l’occupant israélien qui assassine notre peuple chaque jour.
Quel remède à toute cette douleur ? Nous avons besoin d’une direction de Palestiniens, et pour les Palestiniens, qui pourra nous mener à la guérison et à la réconciliation et faire cesser tout acte de vengeance, effacer les traces et l’intolérance ; une direction qui protégera du crime nos combattants pour la liberté.
La Palestine ne peut pas être opprimée pour toujours ; un système où les Palestiniens qui abandonnent leurs droits sont récompensés pendant que ceux qui combattent pour ces droits sont punis ne prospèrera pas indéfiniment ; si cela continue, les Palestiniens s’engageront simplement dans un plus grand militantisme. L’invalidation des résultats électoraux par les milices est source de violence et d’instabilité. C’est ce qui est arrivé en Algérie au début des années 90, et ce fut la cause d’une instabilité et d’une souffrance humaine qui durent encore aujourd’hui.
Les Palestiniens ont un sens très fin et très aigu de la dignité car nous combattons contre un ennemi oppressant. Même la Nakba et la Naksa n’ont pu altérer ce sens de la dignité. La résistance des Palestiniens contre les Israéliens nous a inculqué la notion d’objectif, la notion du respect de soi-même et d’un très grand amour propre. Ce qui s’est passé à Gaza a blessé notre dignité nationale, profondément, et cette blessure ne guérira pas tant que nous ne serons pas réconciliés, que nous n’aurons pas surmonté nos comportements doctrinaires et nos révocations polémiques, que nous ne travaillerons pas ensemble à notre projet de libération nationale.
IV – Ne prenez pas les oiseaux de Palestine en otage (25 juillet 2007)
L’argent de l’Occident aide à créer des élites politiques et civiles, des Palestiniens domestiqués qui infléchissent leur langage face aux demandes de leurs maîtres.
A l’occasion des célébrations de l’année prochaine du 60ème anniversaire d’Israël, un oiseau national va être choisi comme emblème par Israël. Selon des officiels israéliens « ceci fait partie de la culture des pays amoureux de la nature et c’est aussi un support pour générer une identité locale. C’est également un moyen pour cultiver les questions d’environnement et de protection des animaux ».
Le directeur de l’Observatoire des Oiseaux de Jérusalem a suggéré que le public israélien participe au choix de l’oiseau qui représenterait et s’identifierait au pays. Selon le Haaretz, le « bulbul », un joyeux oiseau chantant très commun dans les Wadi El Bazan, Wadi Al Qilt et Ein Qeenia et le sunbird de Palestine, un petit oiseau noir chatoyant qui prévaut dans les régions désertiques, ont également été envisagés mais le nom anglais de ce dernier a fait qu’il n’entre plus dans la compétition.
Alors que les discussions autour des oiseaux avaient lieu au sein des Israéliens, une révolution interne a été provoquée par certains Palestiniens au sujet d’un autre oiseau : celui du titre de « Speak Bird, Speak Again », une anthologie de contes folkloriques palestiniens. Le livre a été retiré des librairies des écoles par un officiel du ministère de l’éducation palestinien, soi-disant à cause d’allusions sexuelles et « d’expressions honteuses » auxquelles, selon le décret ministériel, les étudiants ne devraient pas être exposés.
Malgré le fait que le ministre de l’éducation, Naser-Al Deen Al Shaer, ait clarifié la question en disant que le livre pouvait rester aux mains des professeurs mais pas des écoliers, la controverse a provoqué plusieurs manifestations et protestations dans les rues palestiniennes et a été utilisé à cette occasion pour décrire le gouvernement comme « le gouvernement radical et militant du Hamas », « des gens des ténèbres » et le « Taliban de Palestine ».
Ces appels ont bien sûr été relayés en force par les principaux media occidentaux. Malgré le fait que cette presse ne rapporte que très peu ou pas du tout les atrocités quotidiennes des Israéliens envers les Palestiniens, tout à coup elle s’est inquiété « des intellectuels palestiniens, en colère, opprimés et inquiets que le Hamas soit en train d’utiliser sa victoire aux élections de l’année dernière pour remodeler les territoires palestiniens selon son interprétation intransigeante de l’Islam. »
Les media occidentaux ont toutefois évité de mentionner que « Speak Bird, Speak Again » n’était pas le premier livre a être interdit en Palestine. Les livres du défunt Edward Said ont été banni dans toute la Palestine par ces mêmes Palestiniens qui en font aujourd’hui une telle histoire et que cette classe « d’intellectuels » était restée silencieuse. Et est-ce seulement en Palestine que le ministère de l’éducation censure ce qui est permis ou pas à ses élèves : des controverses similaires ont surgi en France et aux Etats Unis.
Au milieu de cette propagande immonde, ni les media internationaux, ni les « intellectuels » palestiniens ni le gouvernement sur la défensive n’ont fait attention au pauvre bulbul et à l’oiseau sunbird palestinien qui sont en train d’être détournés par Israël à ses fins propres.
La Palestine est, entre autre choses, en train d’être confrontée à une crise entre d’un côté, une classe de Palestiniens d’élites soutenus par l’occident, qui a ses propres associations et institutions et qui s’identifie elle-même comme étant la face culturelle de la Palestine et de l’autre côté, les Palestiniens ordinaires dont beaucoup d’employés gouvernementaux, qui sont de plus en plus las de lutter pour joindre les deux bouts. Leurs voix ne sont entendues ni localement ni internationalement. Bien que beaucoup ne le réalisent pas, la distance entre les deux classes s’accroît et la fragmentation de la société palestinienne qui en résulte s’étend comme un fléau au sein de notre peuple.
Selon l’étude du Bureau Central de Statistiques Palestinien sur le statut démographique et socio-économique du peuple palestinien fin 2006, la classe élite palestinienne est devenue plus riche malgré l’embargo et la pauvreté largement répandue que cela a provoquée. La distribution des revenus en 2006 a été remodelée en faveur des ménages riches aux dépens de la classe moyenne. En fait, la part de revenus gagnée par 10% des ménages palestiniens les plus riches a augmenté de 24% pendant 2006 (de 25.1% en 2005 à 30.6% à la fin du deuxième trimestre de 2006). De l’autre côté, les revenus de la classe moyenne a décliné de 12% alors que la part de revenus gagnée par 20% des ménages les plus pauvres, n’a pas changé.
Les rares favorisés de Washington.
Tout comme Washington, à travers son embargo punitif, prend d’une main, il donne également de l’autre main à ceux qui ont sa faveur. Le département d’Etat des Etats-Unis a mis de côté un budget énorme pour « protéger et promouvoir des alternatives modérées et démocratiques au Hamas » et il apporte de l’argent aux ONG et autres groupes ayant des liens avec des partis politiques palestiniens « non marqués comme groupes terroristes ». L’argent est utilisé pour former des politiciens et des partis laïcs opposés au Hamas « afin de créer une alternative démocratique aux choix politiques autoritaires ou venant d’islamistes radicaux ». Cet argent est aussi donné aux journalistes qui tirent sur le gouvernement et qui manipulent l’opinion publique.
Selon les rapports, les écoles privées palestiniennes recevront 5 millions de dollars afin d’offrir une alternative au système de l’éducation publique financé par le gouvernement ; ce qui signifie que le lavage de cerveau commencera dès l’enfance.
L’argent de l’occident aide à créer des élites politiques et civiles, des Palestiniens domestiqués qui infléchissent leur langage face aux demandes de leurs maîtres. En agissant à l’encontre de nos valeurs et de notre réalité, ils nous aliènent mais ont néanmoins le droit de parler en notre nom. Tant qu’ils sont prêts à liquider et à détourner le programme national palestinien, la communauté internationale est prête à leur donner tous les droits ainsi que le droit de tout faire.
Mais ils épousent le même dogme que les gens qu’ils regardent de haut : la même mentalité partielle, tribale et régionale, et dirigent le même one-man-show, avec une personne centrale en position de pouvoir sans prendre en considération l’éducation ou le niveau de professionnalisme des autres. Ceux qu’ils embauchent viennent de la même sphère politique et idéologique.
Ils considèrent leur mission comme étant de civiliser les habitants de la jungle appelés Palestiniens et nous apprendre tout sur les idéaux qui se vendent si bien à l’étranger : la paix et l’éducation à la démocratie (seulement en théorie), les questions de sexes et des droits de la femme (comme si tous les autres Palestiniens jouissent de leurs droits humains) et le dialogue et le partenariat (un sujet de rigueur ces temps-ci).
Il est peu probable que les donateurs occidentaux financent une ONG palestinienne basée à Jérusalem ou une autre travaillant pour les droits des prisonniers et des réfugiés.
Quand j’ai participé à des ateliers et conférences sur la santé mentale en Palestine, j’ai entendu parler d’inceste (ce qui est extrêmement rare en Palestine, et quand cela arrive, c’est le résultat d’une situation psychologiquement pathologique) plus souvent que de problèmes de retard mental qui prévaut si tragiquement et pour lequel nous n’avons pas d’institutions décentes. Mais diaboliser nos hommes et condamner le patriarcat palestinien est une bonne cause pour ceux qui cherchent des fonds et les donateurs qui veulent renforcer nos stéréotypes.
Oui, il y a bien du patriarcat en Palestine : un patriarcat qui protège les femmes et assure une solution aux disputes en absence total de l’état. Si ma voiture a un pneu à plat, 10 hommes que je ne connais pas viendront m’aider à le réparer. D’un autre côté, à Paris, une femme a été violée dans le métro et personne n’est intervenu.
Soyons justes envers notre communauté et concentrons-nous sur la norme plutôt que sur l’exception et apprenons comment identifier nos priorités au lieu de toujours concourir pour des fonds étrangers. Entre les donateurs occidentaux et les organisations bénéficiaires favorites, beaucoup d’oiseaux locaux ne trouvent pas de nids en Palestine.
V – Le combat pour façonner notre identité tout en vivant sous occupation (30 décembre 2007)
Alors que les Israéliens juifs célébraient les Grandes Fêtes en septembre dernier, les autorités renforçaient les check-points autour de ma ville natale, Jérusalem. Cela veut dire pour moi, comme pour des milliers d’autres Palestiniens, qu’il a fallu souvent attendre des heures pour passer un check-point, ce qui m’a empêchée plus d’une fois de partager le dîner du Ramadan avec ma famille.
Quand les check-points sont renforcés, les automobilistes palestiniens se bousculent pour se placer en début des files d’attente. Les soldats israéliens s’en mêlent parfois… pour récompenser les conducteurs qui coupent la file ! Tout en regardant les heures passer, et alors que j’attends de pouvoir avancer ma voiture de quelques mètres vers le check-point, j’ai l’impression que c’est mon sang qui est en train de bouillir, pas l’essence de ma voiture.
Une fois, après avoir attendu plus de deux heures à un check-point sans avoir pu bouger, des automobilistes ont donné des coups de klaxon en signe de protestation. Les soldats israéliens ont alors fermé le check-point complètement et s’en sont pris aux premières voitures, jusqu’à ce que leurs conducteurs fassent arrêter tout le monde de klaxonner. Voilà comment nous sommes conditionnés. Nous « avons appris » à attendre au check-point, immobiles et silencieux, et à ne plus jamais oser protester. Le résultat de notre indignation refoulée, c’est, bien sûr, une profonde dépression.
C’est dans ce contexte, d’oppression et de discrimination prolongées, que les Palestiniens se battent pour façonner leur personnalité comme leur identité nationale. Parmi les options possibles, il y a le refus de perdre notre identité, et l’affrontement. Le choix peut varier selon les individus aussi bien que selon les générations, en fonction du climat politique comme de la situation sociale.
Mettre la pression et semer la discorde sont des tactiques qui visent à démoraliser les Palestiniens, à les amener à intérioriser un sentiment d’infériorité, à saper leur confiance en eux-mêmes et leur capacité à s’unir pour poursuivre un objectif commun.
On dit de l’occupation illégale d’Israël qu’elle est « civilisée », alors que notre résistance est qualifiée de « sauvage ». Les Israéliens profitent d’une bonne économie, d’un enseignement moderne et d’une médecine de pointe, avec des spécialistes dans chacun de ces domaines. Ils fabriquent des puces électroniques pendant que les Palestiniens, eux, sont jugés comme ne produisant rien, sauf des bombes humaines ou des combats de rue dans Gaza. Nous n’aurions donc qu’à accepter – voire à nous en réjouir – notre occupation et notre exploitation, à abandonner, de nous-mêmes, volontairement, toute notion subjective de notre identité et de notre existence, au profit des mensonges de l’occupant qui est le plus puissant.
Cette détérioration de la morale palestinienne s’est accentuée avec les combats internes et le soutien international à une faction contre l’autre faction. Comme prévu, elle a eu un impact négatif majeur sur la cohésion sociale, surtout avec la marginalisation en cours des dirigeants nationalistes non affiliés et la promotion de certains qui souffrent d’une ambivalence dans l’identité nationale et d’une psychologie basée sur l’occupation. Parallèlement, des comportements anti-intellectuels sont dirigés contre les penseurs, les savants et les artistes qui refusent de renoncer à leurs revendications nationales et de rejeter leur propre culture dite inférieure à celle de l’occupant.
Parce que le pouvoir sous l’occupation passe de l’occupé à l’occupant et à ses partisans, les postulats et propositions de ces derniers sont réputés mieux fondés. Chez l’occupé, le pouvoir est laissé à une élite qui soutient l’occupation et qui évolue finalement au sein de la classe dirigeante.
Les hommes d’affaires palestiniens, par exemple, ont une grande confiance en leurs homologues israéliens. Des personnalités nationales palestiniennes importantes cherchent à se faire soigner dans les hôpitaux israéliens, et des ONG palestiniennes assurent de meilleurs salaires et des opportunités d’emploi aux diplômés des universités israéliennes.
Comme Franz Fanon, psychiatre né aux Antilles, le soulignait il y a 40 ans, ces actes découlent du fait que l’opprimé s’identifie à son agresseur, un mécanisme de défense consistant à accélérer l’assimilation de la culture de l’occupant et à rejeter simultanément sa propre culture. Se voyant eux-mêmes avec les yeux de l’occupant, les Palestiniens qui souffrent de ce syndrome croient ce qu’on leur dit, qu’ils sont des primitifs et des terroristes. En réalité, leur complexe d’infériorité vient de ce qu’une force économique et militaire permet à l’occupant d’avoir une vie plus profitable et plus précieuse que la nôtre. Certains d’entre nous commencent à imiter les occupants dans leur puissance, associant pouvoir et réussite à la culture, à l’idéologie et au mode de vie de l’occupant, considérés comme intrinsèquement supérieurs.
Parce que les mensonges auxquels sont soumis les Palestiniens se transmettent de génération en génération, ils peuvent finir par s’ancrer dans le subconscient d’individus sensibles et par s’étendre à tous les aspects de leur vie.
Pour autant, de nombreux Palestiniens ordinaires restent convaincus de notre droit à une nation et à l’autodétermination, et croient que les valeurs traditionnelles, telles que dignité et honneur, doivent être défendues à tout prix, même au prix de sa propre vie. Ils reconnaissent en l’occupation une génératrice de honte et la nécessité de la rejeter de façon impitoyable.
Des dirigeants palestiniens arguent que la puissance occupante est trop forte pour qu’on puisse lui résister efficacement et que, par conséquent, nous n’avons d’autres recours que d’accepter son joug comme une réalité incontournable de la vie ; ces dirigeants ne font que renforcer et institutionnaliser la psychologie de l’occupation. Cet état d’esprit menace notre peuple, notre sens de l’objectif commun et notre confiance en l’avenir. Il est essentiel que notre appréciation sur l’occupation prenne en compte cette occupation intérieure de notre esprit. Après tout, c’est précisément une telle acceptation et une telle capitulation intériorisées qui constituent l’objectif ultime de l’occupation.
Aujourd’hui, il est plus important que jamais de nous donner une conscience nationale et une exigence de libération. Nous devons remplacer la conjecture coloniale de l’occupant par un appel hardi à la vérité et par l’affirmation inébranlable de la vertu de notre culture nationale.
Il est aussi essentiel de développer l’économie palestinienne face à une corruption massive et aux problèmes d’infrastructures, d’encourager la mobilisation politique d’une classe moyenne cultivée afin de contrecarrer la domination de ceux qui souffrent de la psychologie de l’occupation, et afin de maintenir la morale palestinienne.
L’occupation est écrasante et implacable, nous ne pouvons faire comme si elle n’existait pas. Mais elle ne peut être vaincue par une passivité muette. En revanche, la vaincre requiert une opposition farouche et rugissante, réponse normale de la part d’êtres humains face à l’oppression. En tant que peuple, nous devons nous engager dans un effort conscient, soutenu, pour recouvrer notre dignité individuelle et l’estime de nous-mêmes, afin de vaincre cette psychologie et ce manque de fierté ethnique que l’occupation cherche à nous imposer. De plus, chacun, chacune d’entre nous, ne doit pas seulement y travailler pour sa propre identité, mais interagir avec sa famille, ses amis et son entourage, de telle sorte que l’expérience commune partagée et leur force unie puissent contrer et transcender cette tentative de destruction de notre identité culturelle et individuelle.
La dernière chose que nous voudrions pour notre peuple est bien sa résignation. Parce que nous sommes obligés de vivre nos vies, malgré nous, sous une occupation militaire, il nous faut combattre notre oppresseur, lutter jour après jour pour libérer nos esprits, nos corps et notre terre. Car c’est précisément notre rage et notre détermination à combattre l’oppression – même en klaxonnant à un check-point – qui prouvent, à nous-mêmes et au monde, que nous sommes vivants.
*
VI – Inégaux dans la vie et dans la mort.
Ce matin, je me suis réveillée au bruit des hélicoptères, des voitures de police et des ambulances, alors qu’un affrontement éclatait dans notre quartier de Shuafat, jusqu’ici paisible, à Jérusalem-Est. Les forces de sécurité israéliennes tiraient sur des jeunes Palestiniens qui manifestaient contre le meurtre de Muhammed Abu Khdeir, 16 ans, enlevé dans notre quartier alors qu’il se rendait à la prière de l’aube. Des témoins ont vu Muhammed forcé de monter dans un véhicule et en avaient informé la police.
Quelques heures plus tard, la police israélienne retrouvait son corps dans la forêt de Jérusalem, dans le village de Deir Yassin – presque comme un retour en arrière sur la scène de ce massacre traumatique infligé à ce village, il y a plus de six décennies ! Muhammed a été poignardé, son corps carbonisé et défiguré. Juste la nuit précédente, des Israéliens avaient tenté d’enlever Mousa Zalloum, 10 ans, qui fut sauvé grâce à la résistance courageuse de sa maman, Deema. Tous les deux ont vécu pour raconter leur histoire.
Incitation et vengeance
Immédiatement après l’enlèvement le 12 juin de trois colons israéliens en Cisjordanie occupée – dans un secteur où Israël détient le contrôle total, militaire et civil -, le Premier ministre israélien, Benjamin Nethanyahu, annonçait que “le Hamas était responsable et que le Hamas allait payer”. L’armée israélienne a lancé des raids violents et imposé des couvre-feux dans toute la Cisjordanie, tuant une dizaine de jeunes, ré-arrêtant des membres du Parlement et des prisonniers précédemment libérés, et démolissant les maisons des suspects, avant même qu’une preuve n’ait été produite devant l’opinion ou un tribunal. Ce ne serait pas une surprise pour moi si les Palestiniens qu’Israël accuse étaient assassinés, car ainsi il ne subsisterait que la version israélienne. Cependant, l’escalade militaire israélienne depuis le 12 juin ne consistait pas seulement à rechercher les trois colons disparus. Le régime de Netanyahu profitait de la situation pour tenter d’inspirer une sympathie internationale après les critiques venant du monde entier contre le rôle d’Israël dans le gel des négociations de paix. Israël a infligé une punition collective au peuple palestinien, restreignant ses déplacements dans toute la Cisjordanie et interdisant aux Hébronites non juifs de quitter le pays, effectuant des incursions brutales et des fouilles dans les maisons, villes et camps de réfugiés palestiniens, arrêtant beaucoup de Palestiniens, et tuant quiconque était perçu comme une menace.
Ces actions israéliennes ont servi à réduire les pouvoirs du gouvernement d’union de Palestine, et à attiser les flammes de la polarisation. En outre, les dirigeants et propagandistes israéliens ont créé un climat hostile aux Palestiniens, caractérisé par leur déshumanisation extrême, y compris des enfants, dans les médias officiels comme dans les médias sociaux. Après la découverte des corps des trois colons, Netanyahu a déclaré : « Ils ont été enlevés et assassinés de sang-froid, par des animaux humains », et « Ils sanctifient la mort, nous sanctifions la vie ». Il a également évoqué « un large fossé moral (qui) nous sépare de nos ennemis ». Benny Kashriel, maire de la colonie illégale de Ma’ale Adumim, a demandé aux autorités israéliennes de construire de nouvelles unités de logement en Cisjordanie, en réponse au meurtre des trois colons israéliens. Les slogans du genre « Mort aux Arabes » et « Pas d’Arabes, pas d’attentats terroristes », sont devenus de plus en plus stridents dans l’opinion israélienne.
Des dirigeants et diplomates dans le monde, qui ne connaissent pas les noms de ces gamins palestiniens qui se font tuer quasiment tous les jours, ont déploré dans les termes les plus forts le meurtre des trois colons, citant leurs noms. Mais qu’en est-il de Youssef Shawamra, 15 ans, tué en mars pendant qu’il cueillait de la gundelia, cette plante épineuse sauvage qu’on mange en légume (Akkoub) à Deir Al Asal, au sud d’Hébron ? et d’Ahmad Sabarin, 20 ans, qui regardait un match de la Coupe du monde quand les Israéliens sont entrés faire des arrestations dans le camp de réfugiés d’Al Jalazoun, et qu’ils ont abattu Ahmad alors qu’il sortait de chez lui pour voir ce qui se passait ? et de Saker Daraghmeh, 16 ans, tué à Tayaseer, près de la vallée du Jourdain, alors qu’il faisait paître son bétail ? Mahmoud Odeh et Nadeem Nawara, ces deux adolescents tués pendant qu’ils commémoraient la Nakba, n’ont reçu aucune de cette attention internationale qui fut accordée aux trois colons juifs ! Le meurtre d’un Palestinien ne se voit pas de façon aussi atroce que celui d’Israéliens ; notre douleur n’est pas perçue comme aussi vive que la leur. Assimiler injustement la responsabilité palestinienne dans des actes, présumés, de quelques individus, avec la responsabilité officielle d’un gouvernement israélien démocratiquement élu dans les actions de son armée, c’est une autre insulte à la logique et à la raison, une insulte souvent commise par les amis d’Israël. En réalité, jamais un Israélien n’a reçu une peine sérieuse après avoir tué un Palestinien. Aujourd’hui, après le meurtre de Muhammad Abu Khdeir, les troupes israéliennes ont envahi Shuafat – pas le quartier des tueurs ! Ceux-ci resteront probablement anonymes, leurs maisons ne seront pas démolies, il n’y aura aucun bouclage d’imposé sur les quartiers israéliens, et les colons israéliens ne seront pas empêchés d’aller travailler ou de partir à l’étranger. Les rabbins et les dirigeants des colons qui incitent leurs partisans continueront de le faire en toute impunité.
Depuis qu’il occupe notre terre, Israël nous a enlevé notre liberté, nos vies, et nos perspectives. Aussi longtemps que le meurtre d’un gentil sera considéré avec plus de légèreté que celui d’un juif, aussi longtemps qu’il y aura cette énorme divergence dans la valeur de l’être humain et ce manque de validation de l’expérience palestinienne, aussi longtemps qu’Israël restera le seul auteur de ce récit sur la terre, et le seul acteur politique qui compte, la mort et le nihilisme continueront de nous enlever nos perspectives de vie – tant palestiniennes qu’israéliennes.
*

*

*
Note finale.
Comme le réclament les palestiniens, tout un chacun de responsable peut pratiquer dans sa vie de tous les jours, le boycott des produits israéliens, produits d’un État intrinsèquement tribal, colonial et raciste, belliciste et ethnocidaire à l’encontre des populations autochtones arabes, foncièrement immoral et odieux, et finalement, quoi qu’il en dise, sans foi ni loi.
Le sionisme mais pas une option politique civilisée, encore moins l’œuvre d’une « grande démocratie » (dixit l’abruti de l’Élysée), mais relève de la barbarie criminelle supérieurement équipée et de l’abjection des prêtres du Veau d’Or.

From → divers

Commentaires fermés