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Monsieur De la Palice (en pire), docte savant

21 septembre 2012

Je lis à l’instant dans Le Monde (la gazette) que des scientifiques-hique-hic se sont penchés-hé-hé sur l’expression mathématique-à-tics des classements sportifs.

J’y apprends, par exemple, que « l’idée de classement est omniprésente dans notre société humaine ». Surtout dans notre société contemporaine ajouterai-je. Autrefois, sous l’Ancien-Régime, on classait en trois états, en corporations etc. et dans la noblesse individuellement en divers titres par exemple.  Mais pas dans le sport puisqu’il est question de sport, car le sport n’existait que marginalement et d’une manière essentiellement distractive ou de défouloir collectif (dans la soule par exemple) ; les durs travaux des champs suffisaient amplement à la masse. Le mot anglais « sport » ne vient-il pas de l’ancien-français « desport, déport » signifiant « amusement » ; on dit « deporte » en espagnol.   

Et justement, de nos jours, le sport est de moins en moins un amusement, mais pour un bon nombre de sportifs un moyen de gagner sa vie* et un élément de promotion sociale pour « les milieux défavorisés » comme on dit. Et les classements peuvent être forts trompeurs, aussi partiaux ou relatifs qu’autrefois. Ainsi, les médiocres ou meilleurs… tricheurs peuvent être en tête des classements (sportifs ou non sportifs en fait) ; classements d’ailleurs très fuyants, aléatoires, toujours extrêmement transitoires, remis en cause chaque jour et des plus éphémères.

L’énoncé d’évidence sur l’idée de classement présenté ci-dessus, est rien de moins que celui du docteur Wei Li, de l’Institut Max-Planck pour les mathématiques dans les sciences (Leipzig, Allemagne) !  Mais de fausse évidence, ou d’évidence qui demande à être peaufinée pour le moins. En fait, cet énoncé relève un peu du sens commun.  Je viens de parler de tromperie.  Je dois encore préciser qu’on semble quand même oublier l’essentiel dans les classements. Je veux parler des facteurs externes, extra-sportifs tel le rôle de l’argent (les écuries sportives ne sont pas égales à ce niveau-là).  Tels les arrangements (les maffias sportives sont patentes, les matches truqués existent…) Tels le subjectif lié aux modes et l’intégrité toute relative qui sont présents dans les sports à notations.  Je me souviens des déboires « notationnels » d’une certaine Surya Bonaly, patineuse très forte techniquement mais… trapue, costaude comme on dit, et plus encore… métis qui ne pouvait gagner dans un milieu essentiellement de blancs aux canons de beauté et d’élégance liés à une certaine minceur.  Telles des fraudes chimiques et autres du même acabit (des milliers de livres existent sur le sujet et les scandales sont journaliers, plus tout ce qui passe en maille). 

Autant de faits (et j’en oublie, comme la raison d’État où la victoire attendue, ainsi de cette victoire obligée de l’Afrique du Sud dans la coupe du monde de rugby à la fin de l’apartheid) qui polluent un peu, et plus qu’un peu la valeur intrinsèque et proprement sportive, ou plus exactement compétitive mais montre également l’idéologie capitaliste à l’œuvre dans le monde du sport lui aussi, où seul le résultat compte pour le sportif ou l’écurie sportive, et non la manière (sauf en partie, en partie seulement je le répète, dans les sports à notes comme la gymnastique, certaines disciplines de la natation ou de l’équitation, etc.)

Le Dr Li n’est pas la moitié d’un con, il nous dit par exemple : « La chance d’être milliardaire est faible mais non nulle, puisqu’il y en a des milliers dans le monde. Dans le même temps, la chance d’être pauvre est très élevée. C’est ce que nous appelons une distribution de la loi de puissance. Les classements sportifs que nous avons analysés suivent tous des lois de puissance similaires. »

Moi, c’est ce que j’appellerais une tautologie, une galéjade, et même une contre-vérité. « La chance » d’être milliardaire chez un milliardaire, ou de sombrer volontairement dans la débine,  avoisine les cent pour-cent tandis que « la chance » d’être milliardaire chez les pauvres avoisine le zéro pour-cent. Voilà la vraie loi de la puissance, la puissance de l’argent ici ; celle qui amène la richesse au riche et l’ôte constamment au pauvre. « L’argent va toujours à l’argent » comme dit la sagesse populaire.

« Les chercheurs, ajoute la gazette, ont également constaté que les classements sportifs respectaient le « principe de Pareto », aussi appelé « principe des 80/20 », selon lequel 80 % des effets sont produits par 20% des causes. Dans tous les sports étudiés, ont constaté les chercheurs, environ 20% des joueurs réalisaient 80% des scores totaux. »

Je ne sais ce que veut dire exactement : « environ 20% des joueurs réalisent 80% des scores totaux », je n’ai pas été voir cette loi de Pareto (un économiste et sociologue que j’ai vaguement lu autrefois au temps de mes études) mais je constate que dans les sports de compétition il y a toujours un premier et un dernier, et des joueurs plus efficaces, plus talentueux, ou plus ceci ou plus cela, ou au rôle décisif, spécifique ou réservé au sein d’un équipe.  On voit rarement un gardien de but marquer un but par exemple. Et on ne voit exclusivement et de facto, que des joueurs spécialisés dans la conversion des essais « passer » des transformations.

La chance potentielle d’un joueur de rugby de transformer un essai ou une pénalité en but (donc aussi de marquer, ou de scorer comme on dit maintenant, plus de points) est de zéro pour-cent pour treize joueurs de l’équipe qui ne le font jamais, et de 50% pour « celui qui tire les coups de pied ».  Potentiellement je précise bien. Soit la balle passe là où il faut, soit elle passe à côté. Car dans la réalité, cela dépend de plusieurs facteurs : le talent (le caractère coutumier ou non), l’état physique et psychologique du tireur et même de son équipe, l’attitude du public, la distance, la position sur le terrain, le vent et plus généralement le temps, la baraka, etc.). Elle est potentiellement de 0% en début de match pour son remplaçant. Elle dépend d’autres critères encore ici, non évaluables en début de match : blessure, fatigue ou méforme du titulaire par exemple. Cette potentialité peut-être également totalement aléatoire pour les deux si l’on réserve un tireur pour les tirs de près et un tireur pour les tirs de loin. 

Si la possibilité (toute potentielle et théorique) de gagner dans un match opposant deux équipes est toujours de 50%, celle de finir premier au Tour de France n’est plus que de « une sur deux-cents » environ, le nombre de participants. Ce qui demande à être immédiatement corrigé, car c’est totalement faux dès le départ. Elle est plutôt du même type que pour les « nés milliardaires » et les « nés pauvres ».  Elle est de 0% pour la masse des larbins, porteurs d’eau, meneurs de train, simples équipiers. Il reste une vingtaine de leaders ou un peu plus (un ou deux par équipes) dont certains même, ne courent que pour des classements annexes, voire pour une simple victoire d’étape.

Seuls une dizaine peut-être, partent pour gagner le Tour, et encore. Il en est d’ailleurs de même dans tous les sports d’équipe ou individuels, où beaucoup ne sont que des figurants ou des battus d’avance.  Qui n’a jamais entendu un entraîneur dire : « notre seule ambition cette année est de nous maintenir, et ce sera dur ». Ou une athlète qualifiée huitième et dernière d’un concours d’athlétisme dire : « je suis super heureuse, j’ai battu mon record personnel, je suis dans le huit finaliste ».  Je ne sais s’il ait besoin de mathématiques, de grandes mathématiques pour simplement le constater.  Et je crois que cela n’a rien à voir avec une quelconque « loi » d’économie politique. 

On pourrait dire exactement la même chose du jeu de la soi-disant démocratie représentative bourgeoise où la masse des candidats part perdante, mais où le but pour certains n’est pas d’être élu mais simplement « de participer » (comme n’a jamais dit Coubertin), et ici de participer au débat, affirmer ses opinions, ses valeurs…

Voilà les vraies causes. 

Et d’un. Tous ne poursuivent pas les mêmes buts, n’ont pas les mêmes objectifs. Je ne parle même pas de talent, ni en politique (si ce n’est celui d’être bon ou mauvais démagogue), ni en sport, ni en art, ni en sciences, ni en rien. Les ambitions sont multiples, multiformes. L’un sera un gregario heureux sur une bicyclette et payé pas bien cher, en l’échange de ne pas aller travailler en usine. Forme de bonheur. L’autre ne sera satisfait qu’en gagnant le Tour de France tant de fois et plus, en trichant ignominieusement s’il le faut. Je ne cite pas de noms : la liste est interminable et comporte une bonne partie des vainqueurs.  Question de goût, de caractère, d’opportunité, de hasard, de tempérament sportif, etc.

Et de deux. Au sein d’une équipe sportive, les rôles ne sont pas toujours interchangeables et assez souvent pas du tout interchangeables : au rugby, mettez une première ligne au poste d’arrière, ou l’inverse, et vous verrez une équipe ne plus exister. De même mettez un simple joueur de champ comme gardien de but au football. La division du travail existe aussi dans le sport. Seulement il y a des postes plus valorisants, ceux qui apportent des points à une équipe, ou des postes qui demandent plus de talent (sportif ou autre) pour s’imposer, ceux qui amènent des victoires en cyclisme par exemple.  

Et de trois. Tous ne partent pas avec le même capital (c’est le mot) de talent mais tout autant d’acquis de naissance, d’entregent, de degré de sympathie du « public », de symbiose avec le milieu, de morale, d’adéquation aux valeurs ou non valeurs dominantes  du moment, de « droit de gagner, d’être élu de quoi que ce soit ou d’obtenir une place quelconque dans la société », etc.

Les données sont donc bien évidemment discernables et jugeables, «décortiquables», analysables techniquement (sportivement), psychologiquement ou sociologiquement parlant, comme je viens de le montrer un peu. Mais je ne sais si les mathématiques ont quelque chose à en dire, à en dire sous la forme d’une sorte de loi générale et universelle de la société, surtout calquée sur une analyse économiste du monde.

Trop de ces données sont – soit totalement aléatoires et toujours variables, les données de l’instant où se joue le sport – soit, à l’opposé, établies d’avance selon des critères non pas mathématiques ou logiques mais sociaux (de culture, de classe, de milieu, d’idéologie, de mode, de rapport à l’argent, à la conception du sport, etc. etc.).    

Aussi, je me demande bien à quoi de tangible renvoie ce dogmatique « 80/20 » évoqué plus haut… Et je ne dirai pas comme la gazette : « Les classements sportifs obéissent à une loi mathématique ». Et encore moins à une loi économique, pour ne pas dire économiste à la Pareto, cet ingénieur de formation et champion du libéralisme anti-protectionniste (mais aussi antimilitariste !), tout ça parce qu’en 1906 il fit remarquer, dans l’un de ses écrits, que vingt pour cent de la population possédait quatre-vingts pour cent de la propriété en Italie ; ce qui est devenu un principe qui, pour certains, semble applicable à tous les domaines et d’essence universelle !

Nouvelle tarte à la crème de l’analyse sociale…

***

* curieuse expression ; dans le même genre il y a : perdre sa vie à la gagner.  

From → divers

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