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TENIR SON RANG

29 juillet 2026

E&R – Publié le : samedi 18 juillet 2026

S’il existe encore des valeurs de droite, celle-là en est bien une : d’abord savoir se tenir, et tenir son rang. Cela implique bien sûr de savoir qui l’on est et les responsabilités qui nous reviennent. Le simple fait de concevoir cette idée provoque une répulsion intense à gauche, laquelle a longtemps fondé la supériorité de sa critique et de ses sarcasmes sur la dénonciation d’une certaine rigidité grotesque de la droite. Aujourd’hui, la critique de gauche est aussi grotesque que la posture de droite. Tout est grotesque quand l’esprit a disparu.

Dans Le Salon de musique, sorti en 1958, le réalisateur indien Satyajit Ray met en image le chant du cygne de Huzur Biswambhar Roy, un membre de la caste des Zamindar, une aristocratie foncière détenant un pouvoir fiscal. Au bord de la ruine, Biswambhar Roy jette ses dernières richesses, dont les bijoux de sa femme (morte noyée avec son fils dans le naufrage de leur embarcation), afin d’organiser un somptueux concert de musique hindoustanie accompagné d’une prestation de danse kathak. L’aristocrate est d’ailleurs soutenu et même porté par son serviteur Ananta qui ne supporte pas de voir l’apathie et le renoncement de son maître au rang qui lui est dû. Avec cette dernière folie, le zamindar remet à sa place l’usurier Mahim Ganguli, issu de la bourgeoisie montante, que Biswambhar Roy méprise superbement pour son manque de noblesse et de savoir-vivre. Le film illustre ainsi le remplacement d’un ordre social par un autre. L’aristocrate est ruiné et perd la position sociale qu’il avait hérité de ses ancêtres, mais, jusqu’à la fin, il n’a pas perdu son rang. Le film s’achève de manière magistrale.

Dans La République de Platon, les régimes politiques se succèdent selon un processus de dégénérescence. La meilleure des formes de gouvernement est l’aristocratie, dirigée par les philosophes-rois, guidés par la Sagesse. Vient ensuite la timocratie dans laquelle la recherche de l’honneur et de la gloire militaire anime ses dirigeants. Peu à peu, ce régime laisse place à l’oligarchie, c’est-à-dire au pouvoir de l’argent. Si l’on veut résumer le passage entre la timocratie et l’oligarchie, on peut dire que dans la première forme de gouvernement, la ruine est préférable au déshonneur, tandis que dans la seconde, le déshonneur importe peu s’il permet d’éviter la ruine. C’est cette transition que Le Salon de musique illustre parfaitement.

Avant-dernier des régimes politiques selon Platon, la démocratie est une réaction aux inégalités sociales qui dominaient sous l’oligarchie. La liberté que permet la démocratie fait en même temps s’effondrer l’ordre indispensable à toute société, puisque tout est mis sur un pied d’égalité, sans ordre hiérarchique. Enfin, ce désordre provoque une réaction et un désir d’autorité qui aboutit à la tyrannie.

Ce qui est important dans la description de cette dégénérescence des régimes politiques que Platon présente comme inéluctable dans la mesure où elle relève d’une loi naturelle (avec le temps, tout corps se corrompt), ce n’est pas tant l’ordre dans lequel se succèdent les régimes politiques mais plutôt le fait que chaque régime contient en germe ce qui le fera tomber et remplacer par un autre.

Le régime politique dans lequel nous vivons est sur la fin. L’arrivée au pouvoir de Macron n’est pas une erreur de parcours. Elle s’inscrit dans la continuité d’un pouvoir financier qui a infiltré des institutions démocratiques déjà vacillantes afin de les corrompre et de les utiliser à son profit exclusif. Dans l’histoire très récente de notre pays, cela s’est écrit en trois actes. D’abord, l’allégeance de Sarkozy aux États-Unis et, de facto, à Israël, et la participation aux guerres illégales. Ensuite, l’humiliation avec Hollande, dont la présidence, en bon ennemi de la finance qui se respecte, ne fut conçue que pour servir de marchepied à un Mozart de pacotille. Le gauche François fut vite dépassé sur son flanc droit, par cet adversaire qui n’avait « pas de nom, pas de visage, pas de parti » et dont il nous avait fait tout un flan.

Le message que nous envoyait alors la finance était clair : d’abord, celui qui prétend s’opposer à nous est en réalité entièrement entre nos mains, mais de surcroît c’est un clown. En avril 2011, David de Rothschild avait publiquement émis des doutes sur les capacités de Dominique Strauss Kahn à diriger le pays à cause de sa « réticence à se jeter dans le combat pour le pouvoir qui le gêne » [1]. L’affaire DSK éclate en mai 2011. Peut-être que l’ami de David de Rothschild, Serge Weinberg, qui contribua à l’ascension de Macron, lui avait soufflé quelques informations sur l’affaire du Sofitel, propriété du groupe Accor que Weinberg avait présidé jusqu’en 2009. On trouve d’ailleurs un passage croustillant dans la correspondance entre Jeffrey Epstein et le journaliste Edouard Jay Epstein (sans lien de sang avec le milliardaire pédocriminel). Ce dernier avait rencontré à plusieurs reprises DSK après l’affaire du Sofitel dans le cadre d’une enquête journalistique qu’il menait. Il rendait compte à Jeffrey Epstein de ses discussions avec l’ancien directeur du FMI. Jeffrey Epstein transmettait à DSK, via Edouard Epstein, des conseils pour sa défense. Ed Epstein évoque une orgie dont les participants n’auraient pas respecté les règles [2].

Il écrit aussi à Jeffrey Epstein que les « services de renseignement » avaient pour habitude de placer des caméras dans les hôtels pour compromettre les diplomates [3].

C’est ce même personnage, Ed Epstein, qui tentera d’organiser une rencontre en juin 2013 entre Serge Weinberg, la bonne fée de Macron, et Jeffrey Epstein [4].

Le troisième acte, c’est la destruction, illustrée par la tapisserie Le Triomphe de Mardochée.

Le pacte de corruption qui a mené le candidat de la finance à être finalement « élu » est le fruit d’une somme de lâchetés, de renoncements et de trahisons de la part de l’élite économique, financière et politique de notre pays. Tous ces gens qui n’ont pas été à la hauteur de leur rang, par peur, par lâcheté, par intérêt, ceux-là sont les traîtres qui ont vendu la France à vil prix. Leurs noms sont bien connus, et cela bien avant que Macron soit « réélu ».

L’une des missions de Macron était de punir la France, pour l’affront de 2003 lors du non à la guerre en Irak, pour la proximité des entreprises françaises avec Téhéran, pour l’écume de souveraineté et d’indépendance qu’elle conservait. Depuis 2014, plus de 1 500 entreprises françaises sont passées sous pavillon états-unien. Parmi elles, des fleurons stratégiques, comme la branche énergie d’Alstom bien sûr, Latécoère, Exxelia, LMB Aerospace, Souriau, etc. Pour 2027, le débat politique s’articule déjà largement autour de la situation au Proche-Orient et de la relation avec Israël et ce qu’il représente, un peu à la manière du clivage dreyfusards/antidreyfusards à la fin du XIXe siècle.

Pendant ce temps, le pays se paupérise à grands pas. L’Insee annonce 9,8 millions de pauvres en 2024, tout en noyant ce chiffre sous un déluge d’euphémismes et de langue de bois.


(Taux de pauvreté et seuil de pauvreté de 2016 à 2024 – source)

Macron est l’homme sans visage, sans identité, sans passé. Il est le faux nez de la finance. Combien de lâchetés, grandes et petites, ont été nécessaires pour que cette évidence ne finisse pas par écraser le débat public ?

Le nom de Macron est celui d’un serviteur d’une caste indigne du pouvoir. Bien d’autres Macron sont déjà prêts à remplir ce rôle. Un rôle de sape, d’humiliation, de rabaissement du supérieur au profit de l’inférieur. La minorité, sous toutes ses formes, est placée devant la majorité. L’exception supplante la norme. Le futile devance l’essentiel, ce qui périt est privilégié face à ce qui perdure, le stérile est préféré au fertile. Ce n’est donc pas un excès d’égalité, mais bien un système hiérarchique inversé.

Toutefois, l’inversion n’est jamais possible jusqu’au bout. Le pouvoir financier qui contrôle l’appareil d’État en France ne peut pas se présenter entièrement et définitivement tel qu’il est, d’où la nécessité de maintenir l’illusion démocratique comme garantie. Qui de mieux placé qu’un comédien pour jouer ce rôle. L’ascension de Macron – comme celle de Zelensky, et même celle d’Epstein – repose sur la construction d’un personnage parti de rien et qui s’est hissé au sommet par ses capacités hors du commun, par son génie.

Inutile de rappeler le rôle d’épouvantail d’Emmanuel Macron à 15 ans [dans son atelier théâtre sous la direction de Jean-Brichel] ou le numéro de pianiste de Zelensky [maître aqueux de piano à plusieurs queues]… Le point commun, c’est le pipeau.

Du pipeau qui fournit une image en somme très démocratique et républicaine dans laquelle l’homme s’élève grâce à son mérite. Chacun de ses personnages dispose ensuite d’une caution morale : remparts de la démocratie (contre les « extrêmes » pour Macron, contre l’ogre russe pour Zelensky), ou philanthrope bienveillant, avant que la réalité ne finisse par rattraper Epstein.

Car la réalité finit toujours par s’imposer. En effet, on ne peut être indéfiniment une chose et son contraire. Pour le dire de façon imagée et triviale, on ne peut porter, sans conséquence, le titre pompeux et anachronique de Chanoine de Latran, marqueur d’un long héritage historique issu de la monarchie française et de son lien avec l’Église catholique romaine, et être connu internationalement comme le « chanoine de la trans ».

Les germes à la fois de l’effondrement de notre système dit démocratique et de son remplacement résident dans cette incapacité à dire le vrai. Cette hiérarchie inversée s’achemine, comme par une loi naturelle, vers son dévoilement tout en le redoutant. Avant que cela n’advienne, elle produira avec d’autant plus de frénésie qu’elle sent sa fin proche, des personnages ambigus, des illusionnistes, des usurpateurs.

Il faut faire le constat désagréable qu’il n’y a plus d’élite en France, ni en Europe, capable de tenir son rang et de maintenir un ordre social acceptable. Le gouvernement actuel du pays étant celui du déshonneur, c’est peut-être dans la ruine, qui est déjà bien engagée, qu’une nouvelle élite pourra émerger. D’ici là, notre devoir est de tenir.


Hyacinthe Maringot

From → divers

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