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PAS DE PROFIT, PAS DE CRÉDIT ET PAS DE PITIÉ POUR LUCETTE !

23 décembre 2022

N.B. À propos de gentile nomen, prænomen et cognomen. Dans ce qui suit, il se peut que l’on rencontre les deux graphies « Louis Ferdinand » et « Louis-Ferdinand » ; Tout dépend de qui l’on parle exactement : l’homme, son double l’écrivain, ou son triple le « héros » de roman. Et qui plus est, tout le monde ne sait pas accordé sur la manière d’écrire ce double-prénom, moi le premier. On peut rencontrer, en ce jeu des miroirs et des caches ou des doutes, ce « double- prénom » ou ces deux prénoms, aussi bien devant Destouches, que devant Céline (prénom de sa grand-mère maternelle : Céline Guillou) ou que devant Bardamu ; ou encore rencontrer le seul prénom Ferdinand (chez Céline lui-même).

Je n’ai pas fait de recherche auprès de l’État-Civil. Mais il semble bien que Louis soit son premier prénom, et Ferdinand son second, sans trait d’union. En tant que nom de plume, Denoël, puis Gallimard, ainsi que la BNF s’accordent pour l’écrire sous la forme de « Louis-Ferdinand », avec un tiret, suivant en cela je suppose l’auteur lui-même. Et la BNF rappelle qu’il se nomme (car il vit encore auprès de ses lecteurs et aficionados) « autrement », officiellement, « pour de vrai » et « pas pour de rire », ni « pour du beurre », tout simplement : Louis Destouches. Tout simplement.

PS Je réclame l’indulgence de mes lecteurs ; ce texte est long, il peut y traîner des coquilles ou des erreurs orthographiques. Et je n’ai personne pour me relire.

Le Salut (1915) — peinture de Pierre Albert-Birot, lui-même né Pierre [espace] Albert [espace] Birot.

« Trésor je l’affirme ! De ces romans, tonnerre de dieu, que la littérature française en est appauvrie pour toujours ! (Céline, Maudits soupirs pour une autre fois). *

Ce matin (18 novembre), pourquoi ce matin ? il m’est revenu à l’esprit que j’avais complètement oublié d’évoquer un fait littéraire de la première importance survenu en plein été 2019 : la réapparition miraculeuse de manuscrits du docteur Louis Ferdinand Destouches plus connu sous le nom de Ferdinand Céline : les manuscrits volés dans son appartement qu’il avait abandonné à la sortie de la guerre.

Notre génial écrivain qui dut se contenter, pour toute consécration officielle, de ses décorations (Croix de Guerre 1914-1918 et Médaille militaire) et du Prix Renaudot 1932, prix de consolation, quand son chef-d’œuvre Voyage au bout de la nuit fut dégommé par Les Loups d’un certain Guy Mazeline grâce aux manœuvres de Gallimard contre Denoël. «C’est une affaire d’éditeurs» en conclut succinctement Céline.

Première ironie de l’Histoire littéraire : le Prix Théophraste Renaudot fut créé « sur le pavé » en 1926, par un groupe de journalistes et de critiques littéraires alors qu’ils poireautaient, attendant l’issue des délibérations du Goncourt qui, cette année-là devaient particulièrement tarder.

Et seconde ironie : Théophraste Renaudot, en plus de ses talents de publiciste et de journaliste (il créa en 1629 le Bureau d’adresses — bureaud’offres et de demandes d’emplois — avec La Feuille du bureau d’adresses puis La Gazette en 1631) était médecin du Roi et œuvra pour les pauvres en créant un dispensaire. Médecine et dispensaire, Céline connut lui aussi.

Donc, ce matin m’est revenu que j’avais commencé à écrire un article sur le sujet. Et en particulier sur le contenu des manuscrits réapparus au jour. Renonçant, du moins pour l’instant, à retrouver ce texte présentement égaré sur le disque dur de mon ordinateur, je renouvelle ma tâche.

Pris par d’autres priorités, j’avais délaissé ce texte, la guerre covidiste battant son plein. Dans le flot des événements et des manifestations hebdomadaires, j’avais laissé passer, pour finalement remiser la réalisation de cet article dans un coin sombre de mon cerveau.

À ce propos, je me demande ce qu’en aurait pensé Céline, lui qui respectait les méthodes parfois archaïques de se soigner parmi certains de ses patients. De la tubercule par exemple, comme il en parle dans l’une de ses lettres. Comment l’auteur d’une thèse de médecine dont le sujet est La Vie et l’Œuvre de Philippe Ignace Semmelweis, soutenue en 1924, comment l’hygiéniste Bardamu aurait réagi ?

Soit dit en passant, pourquoi Bardamu ? Je l’ignore ou je l’ai oublié. Ce surnom semble être un mot-valise contenant tout le barda (militaire et social) d’un homme marqué par la musique et plus particulièrement par la muse de la Danse. **

Son pote et contemporain écrivain proche surtout en ses dernières années, Albert Paraz lui-même devint Bitru dans deux au moins de ses romans des années trente (je ne dirai rien sur les étymologies possibles qui, je ne sais pourquoi, enfin si je sais pourquoi, me font penser à Rutebeuf qui était moins un nom qu’un surnom). Mais on le connaît plus de nos jours pour ses pamphlets truculents et succulents : Le Gala des vaches, Valsez saucisses et Le Menuet du haricot.

Paraz, comme Céline sut pratiquer le roman autobiographique, ou l’autobiographie romancée, ou l’auto-fiction comme on dit de nos jours qui, pour faire du neuf, faire « moderne » et « progressiste » donnent de nouveaux mots (ou périphrases pompeuses) à d’anciennes réalités courantes ou crues.

*

J’avais trouvé des éléments d’information dans la Presse, mais finalement cette fois-ci, je vais plutôt voir directement auprès du blog de celui qui a tout ramené au jour, dont j’ignorais jusqu’à maintenant l’existence (je parle du blog, pas de « l’inventeur » des manuscrits).

Cette personne est un certain jean-pierre thibaudat, journaliste, écrivain, conseiller artistique, abonné de Mediapart. « Journaliste à Libération de 1978 à 2006 (successivement responsable de la rubrique théâtre, journaliste culture, correspondant à Moscou, grand reporter), d’avril 2006 à avril 2016 conseiller artistique du festival Passages (Nancy puis Metz), création du blog « Théâtre et balagan » en 2007 sur Rue89 jusqu’en février 2015 et depuis cette date tenue du blog « Balagan » sur Mediapart ».

Je passe sur les détails de la manière dont les manuscrits de Céline lui sont parvenus (cela pourrait faire l’objet d’un autre article), ce que je voudrais surtout retenir ici c’est le contenu des manuscrits.

Auparavant je voudrais rappeler que ce journaliste « libérateur » (je veux dire de Libération et révélateur des manuscrits) a détenu illégalement ceux-ci pendant une quinzaine d’années avant de les confier à qui de droit, autrement dit aux ayants-droits de Céline.

Ces ayants-droits, qui sont-ils ? Sa fille unique Colette Marguerite Louise (née le 15 juin 1920 à Rennes, morte le 9 mai 2011 à Neuilly-sur-Seine, enterrée à Lannilis (29)) *** ayant renoncé à tout héritage à la mort de Ferdinand, c’est Lucette Destouches, l’épouse de Céline qui en eut le bénéfice.

Mais elle avait reporté ses droits, semble-t-il depuis très longtemps, sur deux vieux amis : Véronique Robert-Chovin, 70 ans, qui fut l’élève de danse de Lucette et une amie de longue date. Et l’avocat François Gibault (né en 1932), co-fondateur de la Société d’études céliniennes en 1976 dont il assure la présidence depuis 1987, éditeur notamment des Lettres de prison de Céline et auteur d’un ouvrage en trois volumes sur notre auteur : Céline (Paris, Mercure de France, 1977-1985) ; un homosexuel, ce qui est amusant lorsque l’on connaît tout ce que pouvait écrire, moqueur, Céline sur le sujet.

*

J’étais prêt à dire, et j’avais même commencé à écrire que le comportement de cet ancien journaliste de Libération, typique d’un homme « de gauche » qui sent l’émanation du soufre rien qu’à l’évocation du seul nom de Bardamu, n’était pas très morale. C’est d’ailleurs ce qu’énonce un commentateur, patrice merville :

« Monsieur Thibaudat, je salue votre désintéressement car vous auriez pu vous enrichir considérablement en vendant au coup par coup ces trésors littéraires. Il n’en demeure pas moins que vous avez conservé par devers vous, pendant des longues années, des documents qui ne vous appartenaient pas et dont vous connaissiez l’origine frauduleuse. Cela s’appelle très précisément du recel. Quelques heures de garde à vue pour un délit caractérisé ce n’est pas très cher payé. Vos arguments (secret des sources, obligation d’attendre la mort de Lucette) ne tiennent pas la route une seconde, ni juridiquement, ni moralement, ni littérairement. »

Car ici il faut préciser ce point. Les personnes, ou plutôt la personne qui a remis les manuscrits sous le sceau du secret à Thibaudat, suite à des amitiés communes au sein des milieux de la Résistance, avait également exigé que la veuve de Céline ne puisse en tirer aucun profit ; et qu’il fallait donc attendre que cette dernière soit morte pour les restituer. Ce qui est assez répugnant.

Du moins, c’est ainsi que Thibaudat décrit les faits dans un « billet » de son blog du 6 août 2021:

« Rendez-vous est pris. La personne ne vient pas les mains vides mais avec un tombereau [sic] de documents. À l’évidence, la personne semble vouloir s’en débarrasser. Sa veuve Lucette ? Il ne veut pas entendre parler de la famille de Céline, pour des raisons sans doute politiques ou ayant trait à l’antisémitisme de l’écrivain [sic]. La rencontre ne dure pas. Il n’est pas question d’argent. Je ne reverrai jamais cette personne mais je tiendrai parole : je ne remettrai pas le contenu du tombereau – dont j’ignore alors tout – à Lucette Destouches. »

Cela dit, il faut quand même noter que Lucie Georgette, dite Lucette Almansor, née le 20 juillet 1912 à Paris (Ve) est morte le 8 novembre 2019 à Meudon (92). Et qu’il faut attendre juin 2020 pour qu’une rencontre ait lieu entre celui qui avaient les manuscrits en sa possession et les deux ayants-droits de Céline. Et que ces ayants-droits ont été finalement obligés de porter plainte en janvier ou février 2021 (les sources divergent sur ce point) pour faire avancer les choses.

Et ce n’est qu’au mois d’août 2021, après bien des tergiversations, que l’affaire devient publique et seulement en septembre 2021 que s’effectue la restitution. L’affaire étant classée sans suite, alors même que Thibaudat connaît le nom d’au moins un de ceux qui a précédemment détenu illégalement les manuscrits, un descendant d’un semble-t-il Résistant, ou prétendu tel, qui les a volés et/ou détenus illégalement depuis la fin de la guerre. Et ainsi va la Justice de nos jours !

Remarque annexe, certains laisseraient entendre que d’autres personnes auraient pu détenir d’autres fragments de manuscrits volés après juin 1944 et le départ de Céline pour l’exil. Or, sur le sujet, le débat, ou le goût d’investigation, semble clos, aujourd’hui tari.

*

Je trouve contestable l’attitude de Thibaudat, mais à lire certaines niaiseries qui parsèment les commentaires du billet o. c. qu’il a consacré à cet événement sur son blog, je me dis que Céline peut être bienheureux, là où il est, d’avoir eu affaire, du moins indirectement, à Thibaudat plutôt qu’à un illuminé.

Car Jean-Pierre Thibaudat, pris au jeu, et jusque là peu intéressé par Céline, s’est mis à vouloir moins connaître le personnage et s’est mis également à déchiffrer et retranscrire (dactylographier) les textes, ou au moins une partie des textes qu’il découvrait. Ce qui a donc facilité le travail des éditeurs. Du moins je l’espère.

Je donne ici quelques réactions parmi les plus caractéristiques :

Par (peu importe) : douze balles dans la peau ! [à l’adresse de Céline]

Par (un autre peu importe) : … pour le bonheur de ceux qui osent encore lire cette prose …

Par guitou73 : Je tiens la prose de Céline pour un torche-cul et je ne changerai pas d’avis.

Par Charles-Hubert de Girondiac – Le plus grave reproche que l’on peut faire à Céline est que deux pages c’est étonnant, c’est vrai, admettons, ça surprend : dès la troisième cela devient chiant, on a lu la suite. Et comme le « style » Céline écrase toute autre chose, à part pour les amateurs de « sulfureux » qui se croient malins… Perso je préfère San Antonio, tant qu’à faire. Perso j’aurais simplement veillé à la préservation matérielle du m3 [d’archives] puis longtemps réfléchi: le brûler ou le rendre, et à qui ? Perso je pense que je les aurais mis chaque jour dans les poubelles jaunes. J’aurais gardé les pinces à linge. Il est heureux que le m3 soit tombé chez vous.

À la fin du jour la victoire appartenait…

Autre genre de réaction débile, par jeanphilippe condamy : « Il est heureux que votre  « inconnu » vous ai confié ses [sic] documents à vous, on n’ose penser à ce qui serait advenu si d’autres personnes (les ayant droits par  exemple) les avaient eux reçus, merci pour votre honnêteté, votre travail qui a droit à  toute notre reconnaissance ».

En quoi les ayants-droits ne devaient pas les recevoir ? D’ailleurs, ils ont fini par les recevoir. Fort heureusement pour la littérature.

Et quelque chose de plus sensé écrit par un pseudonyme : « L.F. Céline, Destouches, combattant en 14-18, puis à la S.D.N. n’aurait eu que faire de tous ces piaillements de coqs de basse cour, et d’outre-tombe, quant au receleur appointé à Libé ? Priver Mme Destouches ? bel exploit,   Pouah !!! Vite   « Casse Pipe » en édition, surtout en PDF se sera bien ! »

*

Jean-Pierre Thibaudat n’aurait sans doute jamais pu monnayer ces manuscrits — invendables car volés, encore que personne ne connaissait la teneur exacte de ce qui avait été volé en 1944. Mais quand on sait d’autre part que le manuscrit original de Voyage au bout de la nuit, une première version assez différente de la version définitive a été préemptée par la BNF en 2001 pour une somme (frais compris), dépassant les 12 millions de francs (soit 1,82 million d’euros), on peut se dire que ce qui a réapparu ces dernières années, en plein covid, le manuscrit de Guerre, des chapitres inédits de Casse-Pipe ou, plus encore, le fort volume manuscrit de Londres pouvaient prétendre à des sommes rondelettes. (la liste complète en est faite plus loin)

Curieuse aventure pour ce manuscrit Voyage première version, vendu par Céline le 29 mai 1943 au marchand de tableaux Etienne Bignou, contre la somme de « 10 000 francs et un petit tableau de Renoir », puis disparu lui aussi pendant des années, pour être récupéré du côté des îles britanniques. Qui a fini par donner en 2014 une édition de luxe, fac-similé du manuscrit, en coffret de deux volumes et à petit tirage, aux éditions des Saints-Pères. Puis une première édition critique du manuscrit sous forme dactylographiée Voyage au bout de la nuit : « seul manuscrit ». Édition établie, présentée et annotée par Régis Tettamanzi (Texte intégral avec relevé complet des variantes. Introduction, notes, variantes et annexes. 574 pages.

Je ne connais pas assez les détails de l’histoire éditoriale de Céline pour connaître la raison qui fait que Gallimard, pourtant sollicité par Céline, n’a pas jugé bon d’éditer Voyage, et la raison pour laquelle ce fut finalement une toute jeune maison d’édition, fondée en 1930 par de jeunes éditeurs, qui s’en chargea ; celle de Denoël et Steele ; Steele un étatsunien qui très rapidement revendra ses parts à Denoël.

*

Mais voici en attendant l’essentiel de la lettre que Céline envoya à Gaston Gallimard en 1932 pour faire la réclame de son livre :

Monsieur,

Je vous remets mon manuscrit du Voyage au bout de la nuit (5 ans de boulot).

Je vous serais particulièrement obligé de me faire savoir le plus tôt possible si vous êtes désireux de l’éditer et dans quelles conditions. Vous me demandez de vous donner un résumé de ce livre. C’est un bizarre effort en vérité auquel vous me soumettez et jamais je n’y avais encore songé.

C’est le moment me direz-vous. Je ne sais trop pourquoi mais je m’y sens tout à fait inhabile. (Un peu l’impression des plongeurs au cinéma qu’on voit rejaillir de l’eau jusqu’à l’estacade…) Je vais m’y essayer toutefois, mais sans manières. Je ne crois pas que mon résumé vous donnera grand goût pour l’ouvrage.

En fait ce « Voyage au Bout de la nuit » est un récit romancé, dans une forme assez singulière et dont je ne vois pas beaucoup d’exemples dans la littérature en général. Je ne l’ai pas voulu ainsi. C’est ainsi. Il s’agit d’une manière de symphonie littéraire, émotive, plutôt que d’un véritable roman.

L’écueil du genre c’est l’ennui. Je ne crois pas que mon machin soit ennuyeux.

Au point de vue émotif ce récit est assez voisin de ce qu’on obtient ou devrait obtenir avec de la musique.

Cela se tient sans cesse aux confins des émotions et des mots, des représentations précises, sauf aux moments d’accents, eux impitoyablement précis. D’où quantité de diversions qui entrent peu à peu dans le thème et le font chanter finalement comme en composition musicale. Tout cela demeure fort prétentieux et mieux que ridicule si le travail est raté. À vous d’en juger. Pour moi c’est réussi.

C’est ainsi que je sens les gens et les choses. Tant pis pour eux. L’intrigue est à la fois complexe et simplette. Elle appartient aussi au genre Opéra. (Ce n’est pas une référence !) C’est de la grande fresque, du populisme lyrique, du communisme avec une âme, coquin donc, vivant. Le récit commence Place Clichy, au début de la guerre, et finit quinze ans plus tard à la fête de Clichy. 700 pages de voyages à travers le monde, les hommes et la nuit, et l’amour, l’amour surtout que je traque, abîme, et qui ressort de là, pénible, dégonflé, vaincu…

Du crime, du délire, du dostoïevskysme, il y a de tout dans mon machin, pour s’instruire et pour s’amuser. […] Je ne voudrais pour rien au monde que ce sujet me soye soufflé. C’est du pain pour un siècle entier de littérature. C’est le prix Goncourt 1932 dans un fauteuil pour l’Heureux éditeur qui saura retenir cette œuvre sans pareille, ce moment capital de la nature humaine… Avec mes meilleurs sentiments

Louis-Ferdinand Céline

Aussi, j’aurai envie de voir dans l’échec de dernière minute de l’ouvrage de Céline au Goncourt de la même année comme une sorte de retour d’ascenseur du jeune éditeur Denoël pour Gaston (Gallimard) le vieux briscard qui devait trouver que le succès (financier pour Denoël) de Voyage suffisait amplement, alors même qu’il avait peut-être aiguillé Céline vers son jeune confrère, en passant à côté de cet ouvrage pourtant majeur, mais aussi assez neuf dans son style.

Et voici ce qu’en disent, en résumé, les éditions les Saint Pères, l’éditeur de cette version manuscrit (version préliminaire donc), édition de luxe à tirages limités de 2014, dont le manuscrit se trouve maintenant à la Bibliothèque nationale :

 » Un manuscrit très différent de la version finalement publiée.

Ce manuscrit est la première version du roman composée par Louis-Ferdinand Céline. Un premier jet complet, quoique différent de sa version éditée en 1932. Bardamu est dissocié du narrateur, qui se révèle être un personnage plutôt naïf et conformiste dans cette version. Céline travaille la structure et la narration, mais aussi la forme ; des termes changent (le médecin devient « carabin », le confrère devient « camarade », etc.) ; et l’écrivain semble utiliser n’importe quel papier qui échoue entre ses mains : ici le papier avec en-tête du Grand Hôtel de Stockholm, là un formulaire de sanatorium, là encore, au dos de rapports… Fait notable, l’intervention de la dactylographe qui tint le manuscrit entre les mains : les annotations au crayon rouge sont les siennes, et trahissent toute sa perplexité face à des termes qu’elle juge vulgaires, ou à des interjections et abréviations. Un « désarroi » annonciateur de la stupeur du public, du succès populaire du livre et de la révolution stylistique dont Céline fut l’artisan ?

« Un écrivain fait par Dieu pour scandaliser », écrivait Bernanos au sujet de Céline. Le manuscrit, s’il n’est pas l’objet du scandale, est un émerveillement renouvelé. »

Ces « annotations au crayon rouge », celui des corrections scolaires, sont celles de Jeanne Carayon — du rouge et ligneux crayon de Carayon — qui fut la première secrétaire littéraire de Céline. Elle qui également relu en 1932 les épreuves du Voyage au bout de la nuit, Céline ne voulant, ne pouvant pas le faire.

Et voici encore ce qu’en dit, au temps de sa sortie, un anonyme affublé du pseudonyme « nobody »  dans la rubrique « Les Livres » de La Revue Anarchiste, au n° XVIII d’octobre 1933 :

« Louis-Ferdinand CÉLINE : Voyage au bout de la Nuit (Denoël et Steele, éd.).

Un écrivain n’a jamais qu’un livre dans le crâne. Les autres sont des répétitions ou des devoirs d’éditeurs. Il faut vivre. Je ne sais pas pourquoi, d’ailleurs. Et Céline encore moins. S’extirper le livre qu’on porte en soi-même, lorsqu’on est marqué du signe douloureux, n’est pas besogne facile. Un bouquin, c’est comme l’amour. Une étincelle, et puis des nausées. Une gestation en bloc et une gésine en vrac. Surtout pour celui-là, qui est fait de tous les dégoûts remâchés, de toutes les rancœurs ruminées, de toutes les haines du Docteur Destouches (1). C’est un déballage général. Un débridage de toutes les plaies. Et la pensée d’un homme, à l’automne des expériences, n’est qu’une vaste plaie. Écrire, c’est un peu comme entrer à la Légion. C’est baisser la tête et renoncer au suicide. Ferdinand Bardamu en passa maintes fois bien près. Il remit le revolver au tiroir et en sortit un porte-plume. Le Voyage au bout de la Nuit, ne va pas jusqu’au bout. C’est le livre d’un révolté qui manqua d’audace pratique dans sa jeunesse et d’un philosophe qui manque de logique dans son âge mûr.

De quoi nous ne saurions lui faire grief. Ça nous aurait privé d’une œuvre qui tranche sur la banalité des confections en séries. Céline, c’est tout de même autre chose que Paul Reboux ou Victor Margueritte. Ça ne fouette pas le sous-produit. Ça ne mocottea pas les ateliers de confection.

La critique lui a reproché d’être touffu. de manquer d’air. Y en a-t-il beaucoup sous un tunnel ? Les agrégés désagrégés de l’Almab et qui se cramponnent à la critique des Lettres, quand ils manquent de voix et de toc pour le tréteau forain, ne pardonnent jamais à un livre de ne pas ressembler à une copie d’agrégation. Or, Céline ne « compose » pas. Pas de thèse, ni d’antithèse. Pas de transitions. Pas de clairières dans ce bois sombre. On se cogne aux chapitres. On passe de la guerre à la brousse, on débarque d’une galère pour tomber dans une autre, de « l’Infanta Combitta »cà New-York. Du bagne de Ford au bouiqued de Molly. De la pisseuse banlieue parisienne aux sous-sols à fumet d’entrecuisses du « Tarapout ». De la cave à momies de Toulouse, à l’Asile des fous de Vigny-sur-Seine. C’est la vie, la sale vie civilisée. A bord de ce toboggan ivre, au hasard des montées et des chutes, on se heurte et on se cabosse aux copains et copines de ce voyage sans fin. Voyageur solitaire, bousculé par les autres et qui les décortique. Bardamu obéit à son tempérament. Il ne s’accroche pas. Il examine. diagnostique et puis passe à un autre cas. C’est un analyste cultivant son vice dans un métro puant et qui n’aboutit nulle part. Il y a le cas Léon Robinson, un drôle de type. Et le cas Lola, idiote et cruelle poupée, et Molly, la chère petite putain, et l’abbé Protiste, qui rote au vin blanc, et Parapine et Baryton. Tous gens qui se donnent un énorme mal pour « demeurer vingt ans, quarante ans, davantage, raisonnables, pour ne pas être simplement, profondément eux-mêmes, c’est-à-dire immondes, atroces, absurdes».

Ainsi, il n’y a pas de trame à ce roman, pas d’intrigue, pas de conclusion. N’est-ce pas que c’est gênant pour un compte rendu ? Ça l’a été bien plus pour le «Goncourt».

Il y a quand même une unité, puisqu’il en faut une à nos têtes de Latins : la haine de la pourriture sociale. Céline me fait l’effet d’un anarchiste individualiste et qui ne s’ignore pas. Mais qui n’a pas eu le courage de risquer une trouée indépendante entre la veulerie des esclaves et la vacherie des maîtres. Soif de vie ou peur de la mort ? Hantise du sexe ou appréhension du néant ? Qui jettera la pierre à Sancho dont Quichotte se double ? Un pamphlet contre l’Argent, qui tient les fils de toutes les marionnettes, de la putain au général, du curé à la tapette, les leviers de toutes les forces d’oppression, de la caserne à la maison de fous, de l’hôpital à la prison : Voilà le fond du livre. Un pamphlet de plus, dira-t-on. Oui, mais c’est celui de l’époque. Et écrit dans un style cinglant, avec une syntaxe désarticulée, plébéienne. Le mot cru, l’expression farouche, la verve drue. Du jus de peuple. De quoi chatouiller les Dames de France. Même si Céline, comme Mirbeaue, se range des voitures, son bouquin reste, pour ébranler un monde pourri. Le destin et le plus rare bonheur des écrivains sont de susciter des hommes d’action. « Habent sua fata libelli ».f

(1) Nom « légal » de l’auteur »

Paul Reboux, né André Amillet, écrivain, journaliste et peintre (1877 – 1963) est surtout connu pour avoir fait dans le pastiche d’auteurs plus ou moins consacrés de son temps. Et Victor Margueritte (1866 – 1942) fut un auteur prolifique de romans, seul ou avec son frère Paul, d’essais, de pièces de théâtre. Féministe, il est encore connu pour son roman La Garçonne qui fit scandale au sortir de la Guerre Quatorze (1922). Voici d’ailleurs ce que Victor Margueritte écrivit après la publication de Voyage :

« Point de vue du critique : il est nécessaire, au contraire, d’ouvrir les yeux pour essayer de comprendre, d’abord, ce que nous voyons de la vie. C’est au sol des faits, — et non dans la nue d’une histoire fictive que (n’en déplaise à Littré et à Louis-Ferdinand Céline) — tout bon roman prend ses racines. On ne sort ici d’une pourriture que pour entrer dans l’autre. De la démence de la guerre à celle de la paix. Et sur le tout une atmosphère de tinette et de maison de fous… Et qu’est-ce que ce récit soi-disant autobiographique où un médecin s’exprime comme un apache mâtiné de paysan rocambolesque ?

Ou Louis-Ferdinand Céline se moque, ou il abuse du droit qu’à parfois le vrai de n’être pas vraisemblable. Il n’y a pas de monotonie pire que celle de la violence et de l’absurde, à jet continu. Ainsi l’œuvre de Louis-Ferdinand Céline fait-elle plus que dégoûter, elle ennuie. Et avec cela, elle est pleine, ici et là, d’heureuse verve ; elle porte les dons trop masqués, d’un indéniable talent. Une mesure (démesurée) pour rien.« (La Volonté, 6 novembre 1932 ; in 70 critiques de Voyage… Imec Ed. 1993 ; cité in celineenphrases.fr).

Notes de moi en commentaire de la recension de l’anonyme Nobody précédent :

a- Ici j’ai quelques hésitations sur le sens à donner à « mocotte » qui est apparemment un mot d’argot. Faut-il comprendre « mocotter » comme un dérivé de « moco » ? « la Place Maubert – la Maub, la Moco, – où viennent s’engloutir tous les rebuts humains de Paris, tous les « pas de chance » », écrivent Jean Galtier-Boissière et Claude Blanchard  dans Le Parisien de Paris (1946). Galtier-Boissière et Blanchard étaient deux journalistes parisiens, du Crapouillot entre autres. « Mocotter » serait donc à rapprocher de « mégoter » : (au sens propre – façon de parler) ramasser les mégots ; travailler en amateur ; être chiche, économe ; vivre chichement, de peu ; la « mégoterie » étant l’économie ou l’avarice. On pourrait donner à « ça ne mocotte pas les ateliers de confection » le sens de : ça ne traîne pas à bricoler des riens en amateur ; ça ne fréquente pas les grands travaux.

b- « Les agrégés désagrégés de l’Alma » : j’avoue ne pas trop comprendre le sens ou l’allusion. Je vois bien ce que peuvent être des agrégés désagrégés, et ce jeu de mot, mais … de l’Alma, pourquoi ? Le pont de l’Alma – Alma, allusion à la guerre de Crimée de 1854 quand le Royaume Uni a entraîné (déjà) la France de Napoléon-le-petit dans une guerre contre la Russie – pont qui de nos jours n’est plus celui d’origine, mais a conservé néanmoins l’une de ses quatre statues anciennes, celle du fameux Zouave qui sert de Zouave qui sert de « mètre-étalon », de mesure populaire aux crues de la Seine. Mais qui a été redéposé plus bas qu’à l’origine, ce qui fausse totalement les comparaisons… Manière de dire que les agrégés sont des zouaves ?

Enfin, peut-on se risquer à voir dans « alma » l’espagnol ou l’italien alma, ou le portugais  alma (mais qui se prononce awmë en cette langue) âme, du latin anima.

J’avancerais bien une dernière hypothèse, par l’argot encore, mais peut-être est-elle un peu loin de la réalité. En argot, en argot plus ou moins ancien, l’expression « almanach de vingt-cinq mille adresses » désigne la fille légère, la prostituée ou la mère maquerelle. « Les agrégés désagrégés de l’Alma[nach] », seraient alors : les agrégés désagrégés de la prostitution dans le domaine de la critique (voire même dans celui de la littérature )…

c- L’Infanta Combitta, est l’un des bateaux du Voyage, avec l’Amiral-Bragueton, bateau si vieux que sa coque ne tenait plus que par ses nombreuses couches de peinture, écrivit Céline, et le Papaoutah, un petit cargo. Noms fictifs, noms de roman.

À rapprocher, par ses noms de navire, de l’Arche de Noé titre générique donné en 1947 à une réédition des deux romans de Paraz : Bitru ou Les vertus capitales (de 1936) et Les Repues franches de Bitru et de ses compagnons (de 1937), éditions Denoël. Les deux premiers volumes de la trilogie d’autobiographie romancée avec Le Lac des songes (1945), sur la période de la guerre. Ou le troisième des six volumes autobiographiques ou péri-autobiographiques, si l’on ajoute ses trois pamphlets qui sont en fait rien d’autre que son Journal des débuts des années cinquante.(voir plus loin également)

La Veuve, l’esseulée, étude préparatoire P A-Birot (cf. alienor.org)

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Paraz qui avait un point commun avec Céline, celui d’avoir été une victime de la guerre, lui de la Seconde, rendu invalide, aux poumons dézingués suite à des expérimentations de gaz de combat en Algérie, loin du front. Ce qui lui fit passer le reste de sa vie, bien écourtée, dans des établissements de soins.

Curieuse destinée pour quelqu’un qui s’est retrouvé ingénieur chimiste à une époque, juste après guerre, où on n’en avait déjà trop et qui se tourna rapidement vers le journalisme et, pour notre bonheur, vers l’écriture, entre autres, de romans plus ou moins autobiographiques, comme Céline, mais un peu plus tard que lui. Et pas que : traductions, pamphlets, romans policiers. Lié d’amitié avec Céline – leur amitié commence en 1934 – Paraz vit ses premiers écrits littéraires recommandés par Céline auprès de Robert Denoël qui les publiera.

C’est à compter de 1947 qu’une importante correspondance fut échangée entre Céline et Paraz. Si les lettres de Céline ont été conservées, celles de Paraz ont disparu.

Céline aimait à se moquer de Paraz en qui il ressentait comme une forme d’enthousiasme naïf et adolescent, et d’activité donquichottesque. Le surnommant « mon petit JJ » ou « mon petit J2 », ce qui sont des références directes à l’époque de la guerre (la Seconde ici) quand les tickets de rationnement réservés aux jeunes étaient munies de ces deux JJ. Il a pu l’appeler également « grand benêt ». Et à d’autres correspondants il parlait de lui comme de quelqu’un de « bien gentil » ou de « brave garçon pas bien réveillé assez agaçant par sa manie de discutailler sur des points de bêtises », reconnaissant aussi qu’il était « courageux ».

Et effectivement, il l’était comme peut l’être un grand malade cloué au lit, écrivant au lit. Coupé du monde extérieur. Mais qui n’hésitait pas à s’engager dans des articles pour la réhabilitation de Céline en un temps où la guerre était encore toute chaude dans les esprits de plus d’un.

Courageux Paraz, pour soutenir Céline, courageux pour soutenir Rassinier, l’homme de gauche qui, revenu bien mal en point lui aussi de la guerre, ayant fréquenté un camp de concentration, dénonçait les mythes et autres ragots de guerre ; ce qui en fit bientôt un pestiféré.

D’autant qu’il y eu la bonne idée de préciser que ceux qui s’en sortaient le mieux dans les camps étaient les moins fréquentables ; lui-même ayant eu la chance d’être attaché à l’entretien du logement d’un officier. (Comme disait justement le comique regretté Colucci : « À la guerre, on décore ceux qui reviennent. Ceux qui étaient courageux, c’est ceux qui sont morts » (in L’ancien combattant)).

Paul Rassinier dont le livre le plus percutant fut, ou plus exactement est encore Le Mensonge d’Ulysse, dont la première édition date de 1950.

Courageux Paraz, encore, pour pousser Céline à accepter que des extraits de ses lettres paraissent dans ses journaux (ceux de Paraz) en forme de pamphlets (Le Gala des vaches, etc.). Il a même revu certaines d’entre elles, avec l’accord de Céline, pour les publier et il est ainsi à l’origine du texte percutant que Céline fit à l’encontre de « l’agité du bocal », Sartre. Encore heureux que Paraz fût une « furieuse commère », comme Céline l’écrit dans une de ses lettres. Car c’est par lui qu’il sut que Sartre le dénonçait comme quelqu’un de vénal, de quelqu’un qui en avait palpé pour écrire ce qu’il avait écrit. C’était dans les années où Boris Vian se moquait bien gentiment (lui aussi, le gentil) de Jean-Sol Partre dans L’Écume des Jours, tout en fréquentant par ailleurs, du moins dans les bistrots de Saint-Germain, le célèbre couple d’enseignants pédophiles, Simone et Jean-Paul , qui n’étaient pas encore reconnus (et déjà excusés par certains) comme manifestement pédophiles, et je dirais même plus mon Cher Dupondt, comme pédophiles aggravés : leurs proies étaient les élèves femelles de Madame qui en usait puis les rabattait vers Monsieur.

Je lis dans la dÉsencyclopédie, pour rire ou sourire (sur Internet) que « Jean-Sol Partre est le plus grand philosophe louchant depuis que René Descartes fantasmait sur le strabisme. Son premier louchage de plomb, L’être et le néant, constitue la base du rien du tout de la philosophie de l’après-guerre. » Qu’il a écrit « Le Mur en souvenir d’un mur contre lequel il aimait uriner dans son enfance ». Et surtout cette sentence imparable : « Jean-Paul Sartre louchait, c’est d’ailleurs cela qui lui a empêché de voir la vie en face ».

d- Bouique, mot d’argot probablement dérivé de « bouis » : cloaque, maison de débauche et de prostitution ; dont le dérivé est bouis-bouis. Molly est une prostituée.

e- Je ne sais pas si l’on peut dire que tous deux se sont rangés des voitures, ou alors pas du tout de la même manière ; ou des mêmes voitures : Mirbeau possédait d’ailleurs une voiture ce qui n’était pas courant au début du siècle. Et au final il n’y en qu’un des deux qui a payé de sa personne, payé cher, c’est Bardamu. Certes, cela est arrivé bien après la rédaction de ce texte rédigé par Nobody. Quant à Octave Mirbeau il a fini totalement intégré au système qu’il prétendait contester, en rebelle de luxe. Ce n’est qu’à la fin que l’on peut conclure sur la vie de chacun ; et au temps du Voyage, Céline, certes tard venu au roman par rapport à d’autres, n’était pas encore très âgé ; et avait encore d’autres voies de traverse souvent ardus ou escarpées, à ajouter à son chemin non-pareil.

f-Pro captu lectoris habent sua fata libelli = par l’esprit du lecteur / selon les capacités du lecteur, les livres ont leur destin; ou, pour être précis : les petits livres, les libelles ont leur destin. Phrase-maxime du grammairien latin du IIe siècle Terence (Terentianus Maurus).

Notons qu’indépendamment du manuscrit de Voyage au bout de la nuit ci-dessus évoqué, la Bibliothèque Nationale de France possède d’autres manuscrits de Céline. Je ne saurais dire s’il s’agit de manuscrits définitifs, ou de manuscrits préparatoires, puisque Céline avait la spécialité de reprendre et travailler ses textes, même dactylographiés, inlassablement, mis à part ceux qui n’ont pas abouti à une édition, ou celui que la Mort l’a empêché de reprendre, le dernier celui de Rigodon.

Ce sont ceux de : Les Beaux Draps, Guignol’s Band, Féerie pour une autre fois, D’un Château l’autre. Ainsi que de la correspondance ; Lettres à Albert Paraz (notons qu’il existe tout un fonds Paraz à la BNF, de 95 boîtes, est-il précisé), à Marie Canavaggia (cette traductrice a été pendant 25 ans la secrétaire littéraire très avisée de Ferdinand, de 1936 à la mort de ce dernier ; aînée de trois sœurs dont la deuxième fut artiste peintre et écrivain, et la troisième astrophysicienne), ou encore à Alphonse de Châteaubriant (cf. les fichiers « archives et manuscrits » de la BNF ).

Ah ! qu’elle nous fait… Il est crevé ! C’était son abcès !… Elle était heureuse. C’est Vinos lui-même qui lui a fait sortir le jus. Il avait bien l’habitude. Il avait

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Après toutes ces considérations, évoquons proprement dit l’objet central : le contenu des manuscrits et tapuscrits aussi. Ici je suis (du verbe « suivre ») celui qui le premier en a fait le recensement, autrement dit Jean-Pierre Thibaudat et qui depuis a publié un livre sur le sujet (Louis-Ferdinand Céline, le trésor retrouvé, Paris, Allia, 2022, 128 p. :

La Vieille Dégoûtante, une nouvelle de jeunesse (dactylographiée avec corrections) ;

La Charogne, une ébauche de texte sur une page unique titrée ; avec les titres de ces deux textes le ton est donné ; il y a un côté baudelairien ou bloyien en lui, c’est indéniable.

[La légende du roi René], une légende incomplète où il est question d’un certain roi René (dactylographié, avec corrections) ;

La volonté du roi Krogold, manuscrit incomplet qui est en partie une réécriture de la précédente légende. Légende moyen-âgeuse dont Céline fait référence dans plusieurs textes dont Mort à crédit, et que Denoël avait refusée à Céline quand il lui avait envoyé après la publication de Voyage ; ici, c’est l’autre élément récurrent de Céline, sa prétention à incarner un esprit celte. Dans les limbes de la réalité qui n’est pas encore toute crue, toute nue et pitoyable.

Casse-pipe, un ensemble important de séquences inédites de ce que l’on ne connaissait jusque là que sous la forme du chapitre initial ou probablement initial publié, alors seul rescapé du kidnapping de manuscrits de l’été 44 ; avec ce début de livre — qui a été publié après guerre (d’abord sous le titre : Le Casse-Pipe, dans Les Cahiers de la Pléiade n° 5, en 1948, puis sous son titre actuel, aux éditions Frédéric Chambriand en 1949), et les « nouveaux chapitres », on passerait d’un ouvrage d’une centaine de pages à plus de quatre cents selon Gallimard, qui avait envisagé sa sortie en « collection blanche » en septembre 2022. Ce qui n’a pas été le cas. ****

étude finale pour « La Guerre » de Pierre Albert-Birot

— Guerre, plusieurs chapitres autobiographiques qui partent d’une scène d’explosion d’un obus et de la blessure de Céline qui l’amène à l’hôpital, où il rencontre une infirmière lubrique, puis un souteneur et la femme de ce dernier, souteneur qui mourra fusillé dénoncé par sa femme pour s’être mutilé volontairement ; celle-ci suit un major anglais à Londres, Céline va les rejoindre.

Texte où l’on rencontre cette phrase essentielle : « j’ai attrapé la guerre dans ma tête » résumant toutes ses prises de positions politiques pacifistes suivantes.

Celles que l’on retrouve en particulier dans Bagatelles pour un massacre, L’École des cadavres et les Beaux Draps, que personne n’a encore eu le courage de rééditer, malgré une tentative récente je crois, et qui sont infiniment plus larges en leurs critiques qu’une simple fixation sur les Juifs. Suffit de les lire, on en trouve régulièrement des exemplaires chez les bouquinistes, en éditions légales et éditions pirates, et même en PDF.

D’ailleurs, je suggère une manière simple de les rééditer et de mettre tout le monde d’accord, sans vraiment censure démesurée finalement : il suffit de mettre des blancs, sans jeu de mot, là où il y a le mot « Juif » ou « Nègre », ou autre de ce genre. Et chacun y mettra ce qu’il veut : « capitaliste », par exemple, ou « bourgeois », ou « exploiteur » ; ou « mondialiste », « sataniste », « transhumaniste » ou simplement « crétin » et « médiocre », si l’on veut actualiser les propos.

Londres, gros manuscrit en trois parties, dont la première a été retravaillée, et les deux autres semblent être des premiers jets. Ferdinand est à Londres ; on est en pleine guerre (vers 1915-1916) alors qu’il fréquente les bas-fonds et les milieux de la prostitution de Soho, et où se succèdent de nombreuses péripéties pas très reluisantes.

À propos de Guerre et de Londres en particulier, reprenons ici ce que Jérôme Dupuis écrivit dans Le Monde du 04 août 2021 :

« [Jean-Pierre Thibaudat nous rappelle que] « dans une lettre à son éditeur Robert Denoël du 16 juillet 1934, Céline disait travailler à un projet divisé en trois parties : “Enfance, Guerre, Londres”. L’enfance, il l’a traitée dans Mort à crédit, la première guerre mondiale au début de Voyage au bout de la nuit et Londres dans Guignol’s band [et Le Pont de Londres, ou Guignol’s Band II]. Mais les manuscrits retrouvés semblent être des projets distincts, qui pourraient être destinés à ce triptyque. » » (cf. l’article titré : Lettres, manuscrits, photos inédites… les archives retrouvées de Céline constituent une découverte extraordinaire).

On peut ajouter qu’entre l’Enfance et la Guerre, s’intercalent les débuts militaires du cuirassier Destouches, avec Casse-Pipe qui finalement forme peut-être un tout avec Guerre. Casse Pipe, expression populaire et très célinienne, pourrait être le titre générique de tout ce qui concerne la guerre, mieux encore que Guerre. Mot banal et qui selon moi n’était pas définitif. Il a su recouvrir son enfance d’un titre autrement plus percutant : Mort à crédit !

Périclès – farce en quatre tableaux et petits divertissements (dactylographié avec corrections), texte publié plus tard sous le titre Progrès. Cette pièce de théâtre écrite en 1927 — la seconde après L’Église écrite en 1926-27 et publiée en 1933 par Denoël & Steele — sera refusée par les éditeurs et ne sera éditée qu’en 1978 aux éditions Mercure de France.

Si L’Église peut être rapproché(e) de certaines parties de Voyage, Progrès peut être rapproché de certains thèmes de Mort à crédit.

Mort à crédit, importante mais incomplète (une autre source nous dit : complète) version antérieure manuscrite, avec des variantes originales ; écrit sensiblement différent du texte imprimé.

Guignol’s band I, une version (antérieure?) incomplète. Je n’ai pas d’autre précision.

– « Mais encore des lettres reçues de ses amies de cœur, des feuilles de comptes de son éditeur Denoël, son livret militaire, un échange de lettres avec Brasillach, des documents à teneur antisémite [sic], des photos, des dessins de Gen Paul, etc. » (Thibaudat, o. c.)

*

Thibaudat avait suggéré aux ayant-droits de Céline que l’ensemble des manuscrits qu’il avait en garde (si l’on peut dire) rejoigne un fonds commun d’archive publique. Je ne sais ce qu’il en est d’eux aujourd’hui ; et si Thibaudat peut en être satisfait. Mais, l’on voit qu’il sont édités peu à peu. Et assez rapidement, au final.

Depuis l’été 2021, deux livres ont déjà été extraits des manuscrits, et publiés chez Gallimard. J’ose espérer parfaitement rendu. Ce sont :

* Guerre, en mai 2022 (192 p., ill.). Édition de Pascal Fouché. Avant-propos de François Gibault. Collection Blanche, Gallimard. En voici la quatrième de couverture :

« Parmi les manuscrits de Louis-Ferdinand Céline récemment retrouvés figurait une liasse de deux cent cinquante feuillets révélant un roman dont l’action se situe dans les Flandres durant la Grande Guerre. Avec la transcription de ce manuscrit de premier jet, écrit quelque deux ans après la parution de Voyage au bout de la nuit (1932), une pièce capitale de l’œuvre de l’écrivain est mise au jour. Car Céline, entre récit autobiographique et œuvre d’imagination, y lève le voile sur l’expérience centrale de son existence : le traumatisme physique et moral du front, dans l’« abattoir international en folie ». On y suit la convalescence du brigadier Ferdinand depuis le moment où, gravement blessé, il reprend conscience sur le champ de bataille jusqu’à son départ pour Londres. À l’hôpital de Peurdu-sur-la-lys, objet de toutes les attentions d’une infirmière entreprenante, Ferdinand, s’étant lié d’amitié au souteneur Bébert, trompe la mort et s’affranchit du destin qui lui était jusqu’alors promis. Ce temps brutal de la désillusion et de la prise de conscience, que l’auteur n’avait jamais abordé sous la forme d’un récit littéraire autonome, apparaît ici dans sa lumière la plus crue. Vingt ans après 14, le passé, « toujours saoul d’oubli », prend des « petites mélodies en route qu’on lui demandait pas ». Mais il reste vivant, à jamais inoubliable, et Guerre en témoigne tout autant que la suite de l’œuvre de Céline. »

Peurdu-sur-la-lys est Hazebrouck, Hazebroek en néerlandais, Marais aux lièvres, cité de la Flandre française située à quelques kilomètres de la frontière belge. La Lys (Legia en latin) est une rivière qui passe un peu au Sud de Hazebrouck. Quand à cette ville, elle possède un cimetière qui contient plusieurs centaines de tombes de poilus principalement anglais ou anglo-saxons.

Après Bardamu et Bitru précédemment évoqués, voici maintenant Peurdu. Peurdu encore un autre mot-valise ? Toponyme inventé qui me fait penser à « perdu », « peur du … lendemain » ou encore à un mot de la famille de l’argotique « locdu/loquedu ». Un loqueteux, un quidam sans importance, quelconque, minable. Un ducon, un duchnok. C’est peut-être, qu’en ce lieu, Ferdinand devait se sentir perdu et homme de peu, ne sachant ce que demain serait fait. Se demandant même s’il arriverait à se retaper, requinquer.

Femme éplorée, douleur. Pierre Albert-Birot, 1914.

* Londres, en octobre 2022 (558 p.). Édité sous la direction de Régis Tettamanzi, Gallimard. En voici sa quatrième de couverture :

« Ferdinand, le héros de Guerre, a quitté la France pour rejoindre Londres, « où viennent fatalement un jour donné se dissimuler toutes les haines et tous les accents drôles ». Il y retrouve son amie prostituée Angèle, désormais en ménage avec le major anglais Purcell. Ferdinand prend domicile dans une mansarde de Leicester Pension, où le dénommé Cantaloup, un maquereau de Montpellier, organise un intense trafic sexuel de filles, avec quelques autres personnages hauts en couleur, dont un policier, Bijou, et un ancien poseur de bombes, Borokrom. Proxénétisme, alcoolisme, trafic de poudre, violences et irrégularités en tout genre rendent chaque jour plus suspecte cette troupe de sursitaires déjantés, hantés par l’idée d’être envoyés ou renvoyés au front. S’il entretient des liens avec Guignol’s band, l’autre roman anglais plus tardif de Céline, Londres, établi depuis le manuscrit récemment retrouvé, s’impose avec puissance comme le grand récit d’une double vocation : celle de la médecine et de l’écriture… Ou comment se tenir au plus près de la vérité des hommes, plongé dans cette farce outrancière et mensongère qu’est la vie. »

Finalement, Céline a eu plus de chance que d’autres dont les manuscrits ont disparu, ou mal fini. Je pense ici à un auteur oublié, pour ne pas dire inconnu, comme Armand Robin — un personnage lui aussi, mort en 1961 également, trois mois avant Céline, mais à l’infirmerie spéciale du dépôt de la Préfecture de police de Paris — dont une partie seulement des manuscrits (« dits » ou inédits) a pu échapper à la benne à ordures. ***** ******

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NOTES :

* Maudits soupirs pour une autre fois est l’une des versions préliminaires de Féerie pour une autre fois (publié par le spécialiste de Céline, Henri Godard, aux éditions Gallimard, 1985). Féerie pour une autre fois (1952), suivi de NormanceFéerie pour une autre fois II (1954) sont les deux premiers livres de Céline publiés par Gallimard qui juste après-guerre (et après l’assassinat de Denoël) avait racheté la maison d’édition Denoël. Féerie pour une autre fois (I et II, et versions préliminaires) ont été rééditées ou éditées dans la série des Romans de Céline, vol. 4, Bibliothèque de la Pléiade n°403, chez Gallimard en 1993.

J’ai évoqué au tout début de cet article deux ironies de l’histoire littéraire : 1- le Prix Renaudot est à l’origine lié au Prix Goncourt que Céline n’obtint pas ; 2 – Renaudot comme Céline était médecin et se préoccupait des pauvres. Ajoutons-y cette troisième ironie : le second éditeur de Céline sera Gallimard, celui-là même qui empêcha Céline d’obtenir le Goncourt.

En cette histoire, où il semble que le vieux mastodonte Gaston Gallimard ait cherché à escoffier, ou cocufier le petit nouveau Denoël, Gallimard a dû se rendre compte, mais un peu tard, qu’il était passé à côté de la bonne occasion financière. Un dit « grand éditeur » n’est après tout, et même avant tout, qu’un argentier. Et qu’il avait trop sacrifié sa renommée bien établie en fourguant le bébé d’un « auteur d’un premier ouvrage » qui allait faire jaser dans le petit monde de l’édition et de la littérature. Car ce livre ne pouvait laisser indifférent les uns et les autres, les pro et les anti, les pour et les contre, les conquis et les opposants. C’est beaucoup plus tard, dans un article d’Europe Magazine, du 24 mars 1955, qu’Albert Paraz explicitera bien le sens de l’enjeu (exprimé déjà en partie sous une autre forme par Nobody (sic) quand il évoquait les « agrégés désagrégés » ; désintégrés ou peu intègres) :

« Il faut d’abord préciser qu’il est le plus grand écrivain de notre temps. Cela ne peut faire de doute pour personne. Nous ne parlons pas seulement des écrivains français, mais de ceux de tous les pays. Et de même que Céline était trop loin au-dessus du prix Goncourt, de même il n’aura pas le prix Nobel, bien qu’un Mauriac [prix Nobel de littérature 1952], un Faulkner [1949] et un Hemingway [1954] ne lui arrivent pas, en montant l’un sur l’autre, à la hauteur de la semelle.

Pour n’en pas convenir, ses ennemis en sont réduits à se réfugier dans le silence. Ils croient qu’ils le font exprès. En réalité, ils sont incapables d’en parler, le sujet les dépasse. Féerie est un tel chef -d’œuvre que ceux qui l’ont commenté ont été obligés de sortir de leur médiocrité et de s’élever jusqu’à leur modèle. »

Pour appuyer un peu plus le propos de Paraz : on peut être effrayé ou affligé du bas niveau (de caniveau — non, c’est une blague, j’ai juste pour la rime, riche, très riche) des personnages (dans leurs interventions publiques) qui obtiennent de nos jours les prix Goncourt, Congourd ou autres, y compris Nobel de littérature (Loben financière, si l’on peut dire), je n’ai même pas envie de les lire. Je sais déjà que leur œuvre sera à l’avenant.

Et je me dis que Céline a eu de la chance finalement d’y échapper. Qui se ressemblent, s’assemblent et les jurés des prix sont au niveau des jugés, préjugés et mal jugés. Sans goût ni discernement. On n’est plus au temps ou les jurés, du moins une certaine partie d’entre eux étaient au niveau de récipiendaires qui pouvaient être peut-être pas souventefois, mais de temps à autre, de qualité.

Il est loin le temps des membres de l’Académie Goncourt de la trempe d’un Alphonse Daudet, d’un Joris-Karl Huysmans (tiens, deux auteurs moqués par Léon Bloy) ou d’un Lucien Descaves (l’auteur oublié de Sous-Offs, publié à la même époque que Biribi, également oublié, de Darien).

De nos jours on est plus proche du vide ; au mieux, car on peut tomber dans l’habit sale et trop grand, des mauvais jours présents, d’histrions de la littérature jugeant des récipients d’air, qui n’en manquent pas.

Sartre l’avait sans doute pressenti, que la meilleure manière d’échapper à la mort littéraire, c’était de ne pas être consacré de son vivant. Ainsi refusa-t-il le Nobel. Ce qui ne l’a pas empêché pourtant d’être devenu quasiment illisible.

Comme pour la société Goncourt, il en va de même pour la vieille poule académique qui fait encore la retape Quai Conti, du vieux Pont Neuf à l’Institut, pour les larbins actuels de l’esprit cardinal (dans les sens du terme que l’on voudra). Les vieilles poules académiques, devrais-je dire ; Française, des Inscriptions et Belles-lettres, des Sciences, des Beaux-arts et des Sciences [sic] morales et politiques ,

On a vu récemment ce qu’il en était également dans le domaine de la Santé publique et du sanitaire avec tous ces pantins de l’Académie nationale de médecine. Et autres vieilles baudruches.

Dans Mort à crédit, Ferdinand écrit d’un de ses personnages : «… emporté par sa folie, il bondissait sur la baudruche, il l’arrachait au gardien ». Je ne vois pas de nos jours, en ce temps dégénéré, quelque être humain que ait arraché la baudruche de quelque gardien du temple que ce soit.

Enfin, on ne pas tout avoir : le talent et le Goncourt. Voir Annexe : À propos du meurtre de Robert Denoël (article à venir)

** Mais je ne sais trop si dès cette époque il vénérait déjà les danseuses. Enfin pour le début du mot l’étymologie semble assurée avec tout le barda militaire (de l’arabe barda’a, bât). Barda qui désigne le fourniment, le paquetage plus ou moins complet du militaire, et par extension les affaires, l’ensemble de choses transportées, y compris les plus hétéroclites, encombrantes ou lourdes.

Du moins avec l’étymologie courante y compris celle du Trésor de la Langue Française. Car, à tout prendre, « barda » vient peut-être tout simplement du verber « barder » dont le sens originel est : charger sur un bard (mot ancien qui désigne une sorte de brancard ou grande civière à plusieurs bras). Mais qui a pris divers sens comme : charger (en général) ; être plein ; et finalement, être lourd (à force d’être plein) ; faire un travail dur, pénible, trimer. Dans un emploi pronominal et argotique « se barder de quelque chose, c’est : se charger de quelque choses, porter, se coltiner quelque chose. Voir encore les expression « ça barde », « ça va barder », qui évoquent une situation conflictuelle, pénible, voire très pénible. Ajoutons encore les autres sens de « barder » qui signifient aussi : aller vite (d’une voiture), courir vite (d’un cheval) ; aller d’un côté et de l’autre, bringuebaler, « berdanser » ; glisser de côté, faire une embardée (en bardée) ; (se) drosser, (s’)affaler.

« Mu » qui suit « barda » est interprété par certains comme voulant dire : qui se meut avec son barda, son fardeau. « Le nom même du personnage exprime cette idée : Bardamu, littéralement mû par son barda, c’est-à-dire en errance perpétuelle et involontaire… » (anonyme)

Un Barda muant, bien remuant donc, vu les aventures de Ferdinand. C’est le sens donné à Bardamu dans le calendrier pataphysique élaboré bien après la mort de Jarry où l’on rencontre au 5 Absolu (12 septembre du calendrier « vulgaire ») : Saint Bardamu, voyageur. À moins qu’il ne s’agisse d’un Barda Mutant, emprunt de diverses mues. Ce qui conviendrait assez bien à un « rêvasseur bardique ». De mue en mue ; d’enfant, d’adolescent, puis jeune adulte. Et perdant ses illusions s’il en eut jamais. Un barde à mues multiples.

Marcabru, Bardamu, Bitru, en voilà de trois surnoms en « u » … de trois sortes de lyriques à leur manière. Le premier est le plus oublié ou ignoré. Il s’agit d’un troubadour du XIIe siècle, Marcabru ou Marcabrun, dont on ignore le « vrai » nom s’il en eu jamais un. Le « mâle caprin », autrement dit le bouc, en occitan. Pas vraiment l’amour courtois, il combattit d’ailleurs dans ces vers le « fin amor ». Connu aussi sous le surnom de Pan Perdut (Pain Perdu).

Marcabru/cabrun à rapprocher du (sur)nom de cet autre poète, celui-ci trouvère du XIIIe siècle : Rutebeuf, Rustebuef en ancien-français. Un rustre ou un rude bœuf, i.e. un bœuf rustique, rustaud, grossier, tapageur, bruyant, violent ou fripon. Qui, lui non plus, ne fut pas un poète courtois. Avec un « bœuf » très ironique et tout en antiphrase.

Mais — j’allais oublier de l’ajouter — Bardamu c’est aussi indéniablement le « barde… amuseur » … ou le « barde … amusé » par la folie humaine. Qui lui a fait écrire un jour à Léon Daudet : « Je ne me réjouis que dans le grotesque aux confins de la mort ».

« Réjouir » est le terme le plus inattendu, « réagis », « m’émotionne » serait plus juste sans doute ; il ne s’agit pas vraiment de jouissance. Ou alors d’une jouissance sadique et perverse. Et d’une curieuse conception de la jouissance. Mais le mot probablement le plus important de cette phrase est « grotesque ».Un anonyme sur Internet écrit :

« Il la dépeint [la guerre] sous l’apparence d’un « abattoir international en folie », afin de mieux décrire son absurdité. Le récit présente également la seule manière que l’écrivain estime possible d’échapper à cette guerre : la lâcheté. Il rejette donc toute idée d’héroïsme et préfère représenter la guerre par la mise en évidence de la pourriture humaine, qu’il compare à un gant qui serait retourné et donc dévoilé de l’intérieur au grand jour. »

C’est sans doute la meilleure manière de présenter ces choses. Céline a devancé l’appel, à faire la guerre en tant que cuirassier (reste de l’époque moyen-âgeuse! aujourd’hui anachronique, sauf à se terrer dans des chars à chenilles), a eu son moment d’héroïsme, puis sa blessure qui a fait qu’il a été réformé avant la fin de la Guerre et déclaré handicapé à 70 % (il se disait lui-même « mutilo 75 % »). Mais pour finir, c’est la guerre qui l’a fait en très grande partie, comme tous les jeunes et même les moins jeunes qui l’ont subie et en sont revenus. Tous marqués à vie et à mort. Dans leur chair bien souvent et dans leur âme, c’est certain.

C’est elle la guerre, la guère jouissive, qui a transformé son vieux fond de désespoir en lucidité sur l’Humanité ; et scellé son dégoût des guerres et des hommes. Chez celui qui n’a jamais été déclaré « poète », pourtant le rythme de sa prose est éminemment musicale (« la petite musique »), donc poétique, même si ses mots peuvent être argotiques, canailles ou vulgaires – richesse lexicale – et ses tournures du domaine de l’oralité, dans un vrai kaléidoscopique baroque, ou en grotesques burlesques.

Mais les expressions qui conviendraient le mieux sont sans doute « barde à muser » ou « barde à musée ».

Muser (plus dans le sens de « lambiner » ou de « flâner » que dans celui de la vénerie), rêvasser, musarder, s’amuser c’est ce qu’il fait tout au loin de son voyage où il se remue, s’évertue à agir finalement pour rien, dans la bouillie des jours et la mélasse des hommes ; pour ne pas avancer d’un brin jusqu’au final. Et pour finalement se musser dans un coin.

« Barde … à … musée » conviendrait également bien à ce barde rêvasseur, ou plus exactement à ce « rêvasseur bardique » selon sa propre définition. Mais je ne sais plus de quand est sa propre expression, j’ai oublié l’origine : une lettre ? un livre ? un entretien ?… Du barda d’un militaire héroïque, croix de Guerre et tout le tralala, au barde pacifique revenu de tout, mais qui n’arrête quand même pas de barder et d’invectiver, il y a comme un retournement. Une évolution certaine.Mais je ne sais plus de quand est sa propre expression, j’en ai oublié l’origine : une lettre ? un livre ? un entretien ? Du barda d’un militaire héroïque, croix de Guerre et tout le tralala, au barde pacifique revenu de tout, mais qui n’arrête quand même pas de barder et d’invectiver, il y a comme un retournement. Une évolution certaine.

N’a-t-il pas passé une bonne partie de sa vie à la réécrire, avec ses mots, ses expressions, ses distorsions ? Fouillant dans son musée à féeries et à tristesse, à dégoûts. Souvenirs avec même peut-être une certaine dose de nostalgie, malgré tout, comme on regrette moins le temps passé que le temps de sa jeunesse et de ses espoirs et envolées, désirs rarement aboutis ou définitivement perdus.

*

Pour la guerre, son attitude est simple : chez lui, elle est une abomination, une absurdité suprême. À l’inverse d’un autre Poilu comme Apollinaire qui y voyait un spectacle majestueux, et s’émerveillait en ses « vers », des beautés d’artifices de celle-ci. Feux d’artifices « modernistes » hautement meurtriers pour des tueries artificielles si l’on peut, et plus encore insensées. Et tant individuellement que socialement, artificieuses. La guerre qui émoustille le bon-sens et qui désarme ou désamorce de toute mesure un poète même.

Le 9 mars 1916, Apollinaire est naturalisé français, le 17 mars 1916, rattrapée par le réel apoétique, il est blessé à la tempe par un éclat d’obus, dans sa tranchée, alors qu’il lit… le Mercure de France, titre ancestral de toutes les revues françaises. Trépané le 10 mai 1916, il est rattaché le 19 juin 1917 au ministère de la Guerre qui l’affecte à la Censure (!) ; rien ne lui fut finalement épargné, pas même une « mort officielle » artificielle et dérisoire, puisqu’il fut reconnu « mort pour la France » … de la « grippe espagnole », le 9 novembre 1918.

Oui, boucherie ! Des poètes sont morts à la guerre. Des écrivains, des savants aussi. Il est sorti autrefois, dans les années qui ont suivi la Grande Guerre et la Seconde Guerre qui fut aussi grande et encore plus dévastatrice – civils et militaires confondus – et sur-mécanisée que la précédente, des anthologies d’écrivains morts à la guerre, tel que l’Anthologie des écrivains morts à la guerre — 1914-1918, publiée par l’Association des écrivains combattants (Amiens – Paris, Société française d’éditions littéraires et techniques E. Malfère, 1924-1925, 5 volumes). Il faut savoir qu’il est mort officiellement (donc sans parler des pas reconnus comme tels), 560 écrivains à la Guerre de Quatorze et 197 à la Seconde Guerre.

Donnons un nom, celui de Jean-Pierre Calloc’h « mort à l’ennemi » le 10 avril 1917. Une bonne partie de ses poèmes qui nous restent ont été écrits dans les tranchées, en breton de l’île de Groix. « Me zo gãneit e kreiz er mor » est sans doute le vers le plus connu de lui. « Je suis né au milieu de la mer », que je traduirai ici, pour conserver le bon nombre de pieds et pour la rime à venir que je ne livre pas ici, par : « Moi, je suis né au cœur des flots ».

D’autres encore, ni écrivains ni poètes, mais artistes en divers domaines, comme le compositeur Albéric Magnard tué dès les débuts de la guerre, alors qu’il défendait, en franc-tireur et fusil à la main, sa maison face à l’incursion de soldats allemands qui le tuèrent et en prime mirent le feu, ce qui a vu la destruction d’une partie de son œuvre originale ou en chantier, non encore éditée. Un autre qui était poète, Saint-Paul-Roux est mort en 1940 de désespoir après que sa maison fût brûlée de même, et une partie de son œuvre également détruite par… d’autres Allemands.

*

Bardamu, Ferdinand Bardamu, le héros, ou plutôt l’anti-héros que l’on rencontre dans ses ouvrages suivants (pour reprendre plus ou moins la chronologie réelle de sa vie pérégrinante et non de l’écriture de sa vie) : 1 ) Mort à crédit ; 2 ) Guerre, Londres, L’Église, pour en arriver à 3 ) Voyage au bout de la nuit, une sorte de somme ou plutôt de sélection et de réécriture, ou de morceaux choisis des trois textes précédents ; et bien plus tard, une « reprise » de Londres avec Guignol’s Band et Le Pont de Londres.

Illustration d’Édith Follet pour :

Édith Follet (1899 – 1990) épousa Céline en 1919, divorça en 1926. Elle était la fille d’Athanase Follet, directeur de l’école de médecine de Rennes et de Marie Morvan, fille d’Augustin Morvan, médecin, maire de Lannilis et député de la gauche républicaine, auteur d’articles axés sur l’hygiène opérative. (Suivez mon regard pour ce qu’il en fut des études de Céline, qui bénéficia d’un statut d’ancien combattant, d’un beau-père dans la place et d’un grand-père par alliance préoccupé par l’hygiène, qui pourrait bien être à l’origine du sujet de sa thèse sur La Vie et l’œuvre de Philippe Ignace Semmelweis, soutenue en 1924, thèse plus littéraire ou historique, voire socio-historique, si l’on peut dire, que thèse de médecine proprement dite.)

Elle se remaria avec un militaire dont elle eut un fils. Elle fut illustratrice. Pour la Semaine de Suzette en particulier, là où l’on rencontrait le personnage de Bécassine, et pour la Bibliothèque de Suzette. Elle illustra divers ouvrages pour adultes et pour enfants. Et produisit également des aquarelles.

L’Histoire du petit Mouck, un conte pour enfant, serait la reprise arrangée et modifiée d’un conte de Wilhelm Hauff (1802 – 1827) auteur allemand de contes et d’un roman. Il s’agit d’un texte écrit (mais non achevé) par Céline en 1923, pour sa fille de trois ans, alors qu’il achevait la rédaction de sa thèse de médecine ; et illustré par son épouse d’alors. Il sera prépublié dans Paris-Match en 1994, puis aux Éditions du Rocher en 1997.

*** Il est dit qu’elle avait renoncé à l’héritage de son père à la mort de ce dernier, qu’elle n’avait d’ailleurs que peu de contact avec lui. Et que seul l’aîné de ces quatre enfants, Jean-Marie Turpin, a entretenu quelques échanges avec Céline. Les fichiers de la Bibliothèque nationale nous disent de ce dernier qui est né en 1942, qu’il est poète, romancier, dramaturge, peintre et calligraphe. Il est auteur de plusieurs ouvrages (romans, poésie…) dont un essai : Le chevalier Céline ou La première marche de l’Atlantide (l’Âge d’Homme, 1990) que je n’ai pas lu, mais où d’après un anonyme, « il décrit les dérives de son grand-père sans concessions » et un titre qui pourrait être un commentaire à Céline : Les méditations du Verbe (l’Âge d’homme, 1996).

Illustration : même origine que la précédente.

**** Rappelons l’existence du Carnet du cuirassier Destouches (du moins tel est le titre qui a été donné à ces quelques notes en forme, ou en guise de journal) qui est fourni habituellement « en prime » à l’édition du chapitre unique de Casse-Pipe. Il a connu une histoire particulière puisque ce petit carnet fut confié par Céline ainsi que ses effets personnels à un camarade de régiment lorsqu’il se retrouva grièvement blessé en octobre 1914 près de Poelcappelle en Flandre-occidentale. Cette personne, un certain Maurice Langlet, conservera ce carnet une quarantaine d’année, puis …

Mais remontons en arrière pour rappeler que le 28 septembre 1912, Louis Ferdinand Destouches s’engage pour trois ans au 12e cuirassiers en garnison à Rambouillet. Et que de novembre à décembre 1913, il tiendra une sorte de petit journal dans un carnet.

Voici ce qu’en écrit Charles-Louis Roseau (in Le Carnet du cuirassier Destouches : une exception dans la bibliographie célinienne ; lepetitcelinien.com, dimanche 28 novembre 2010) :

« Si l’on en croit ses notes, la vie de Louis-Ferdinand Destouches au régiment ne fut qu’une succession de peines et de frustrations. Jamais il n’y est question d’autres sentiments que ceux de la peine et du tourment. L’accablement est certes dû aux misères quotidiennes, mais le jeune cuirassier est également gagné par une désolation beaucoup plus intime : son chagrin provoque en effet une perte de confiance honteuse doublée d’un scepticisme catégorique.[… Où il donne l’impression de condamner ses « fanfaronnades » et son arrogance juvénile d’antan. Et alors même, contradictoirement,] que le jeune engagé fut aussi heureux et fier d’appartenir à la cavalerie. À ce sujet, François Gibault écrit : « Il a cependant fait silence, dans son Carnet, sur quelques événements, comme s’il ne voulait déjà se souvenir que des épisodes mélancoliques et malheureux. » (François Gibault, Céline, 1894-1932 : Le temps des espérances, p. 130). Et l’avocat spécialiste de Céline de citer les cérémonies auxquelles le soldat prit part, l’uniforme rutilant arboré sur les photographies, le goût de l’indépendance naissante, la satisfaction du cuirassier nommé brigadier le 5 août 1913, puis maréchal des logis… »

Puis, ce petit carnet est réapparu dans les années cinquante. Poursuivons avec Charles-Louis Roseau  qui conclut ainsi :

« Ce n’est qu’en 1957, avec la publication de D’un château l’autre, et la notoriété renaissante de Céline, que Maurice Langlet put enfin faire le lien entre le romancier et le cuirassier de Rambouillet. Il confia alors l’objet au directeur du journal Le Havre qui se mit aussitôt en rapport avec un éditeur. » Pour l’occasion l’éditeur fut finalement Gallimard lui-même, le « nouvel » éditeur de Céline.

L’ancien copain de régiment, qui d’ailleurs n’avait jamais connu qu’un militaire nommé Destouches, ignorait jusque là tout de Céline. Et de ses livres. Comme quoi, la célébrité littéraire … ?! ou autre d’ailleurs… Tout ceci est bien relatif.

Le 29 août 1957, le jeune « Hussard » d’un peu plus de trente ans Roger Nimier (de la Perrière) alors conseiller littéraire chez Gallimard, qui venait d’œuvrer à l’édition et à la promotion du roman D’un château l’autre —alors que les nouveaux romans d’après-guerre de Céline ne recevaient que peu d’éloge et peu de succès,si ce n’est le mur du silence, y compris d’une bonne partie de la critique (formatée),lui écrit : « J’aimerais que nous parlions du petit carnet, de cuirassier, qu’un monsieur veut vous remettre. » (cf. Lettres à la N.R.F. : 1931-1961)

Mais pour Céline, de l’éditer, ce carnet, il n’en était pas question. Si bien qu’il a fallu attendre 1965, pour qu’il paraisse pour la première fois dans la revue L’Herne, no 5. Sa veuve ne s’y étant donc pas opposée.

Cette remarque de Roseau semble suffisante pour expliquer la raison du refus de Céline :

« Selon lui, la spécificité et le génie qui le distinguaient des écrivains de sa génération tenaient à une certaine conception de la littérature : la victoire du style et des sensations sur le récit réaliste et psychologique. Dès lors, on comprendra que le romancier n’ait jamais tenu de journal intime. »

Ou la seule fois qu’il le fit, il le fit en tant que catharsis passagère par l’écriture si l’on peut dire, de grapho-thérapie, ou plus exactement de rejet par l’écriture des faits réels, ou du moins réellement ressentis. Roseau note encore que de décembre 1913 jusqu’à sa blessure en octobre 1914, il n’eut plus rien à confier à son carnet : pourtant, il y avait tout le début de la guerre à raconter et tout lieu de s’en plaindre.

Le terme « romancier » doit être pris au sens plein chez Céline. Même si tous ses livres partent de sa vie, on peut difficilement en faire, avec lui, de simples autobiographies, des sortes d’autobiographies même particulières. Et encore moins des journaux littéraires.

*

Petit rappel ici des livres de Céline qui se situent après la série de ses ouvrages mis à l’index par le Ministère de la guerre en 1945 (voir par ailleurs l’annexe à venir). Et qui marque un virage certain. Où l’on remarque une chose essentielle : l’importance d’arguments hors du réel ou de prose poétique (dont je donne la définition à suivre). Détaché de la réalité, du moins de la réalité courante. Presque des anti-pamphlets.

– 1944 : préface du livre Bezons à travers les âges d’Abel Sérouille (Denoël),

– 1948 : Foudres et Flèches, ballet mythologique (aux Actes des Apôtres, édition Charles de Jonquières), a été repris en 1959, dans : Ballets sans musique, sans personne, sans rien (Gallimard),

– 1949 : Casse-Pipe (éd. F. Chambriand), chapitre quasi loufoque,

– avril 1950, réédition de Mort à Crédit (éd. F. Chambriand),

– novembre 1950 : Scandale aux Abysses (éd. F. Chambriand),

Les éditions Frédéric Chambriand qui ont existé de 1949 à 1952, ont été fondées par Pierre Monnier (1911 – 2006) journaliste, essayiste et dessinateur de presse sous le pseudonyme de Chambri.

Scandale aux Abysses est un scénario de dessin-animé rédigé dans les années quarante, resté à l’état de projet et dont l’illustrateur était Pierre-Marie Renet, autre pseudonyme de Pierre Monnier.

– 1952 : Féerie pour une autre fois (Gallimard),

– 1954 : Normance, Féerie pour une autre fois II (Gallimard), peut-être les deux livres les plus poétiques de Céline, indépendamment du sujet, poétiques dans le sens délirants et grotesques,

– 1955 : Entretien avec le professeur Y. (Gallimard), entretien « déjanté » diraient les gens « chébrans »,

***** Grâce à deux amis du monde littéraire, Georges Lambrichs écrivain et éditeur, et Claude Roland-Manuel, réalisateur de radio. Il réalisa par exemple, des émissions poétiques dans les années cinquante, avec Robin en particulier. Ou plus près de nous, le Théâtre de l’Étrange : émission du Service public qui proposa, entre 1965 et 1972, des adaptations radiophoniques de contes et nouvelles fantastiques, de romans d’anticipation et de science-fiction…

On leur accorda juste quelques heures pour récupérer ce qu’ils purent, et totalement au hasard, trois valises dit-on de manuscrits. Manuscrits dont une bonne partie depuis a été éditée, non sans problème liés à la chronologie, voire à des renoncements concernant certains textes. Voire enfin à l’état de chaque manuscrit : ébauche, fragment, texte achevé… Mais ceci est une toute autre histoire littéraire. Il faut préciser encore que la famille d’Armand Robin refusa son héritage, ne voulant pas assumer ses dettes. Parmi les personnes qui ont secouru Robin, ou attendent encore post-mortem d’être remboursés de prêts (ou de loin, très loin), figure Georges Brassens. Ils se connurent à la fin des années quarante à la Fédération Anarchiste.

****** À propos d’inédits, on ignore ce qu’est devenu le texte inédit de Céline intitulé On a les maîtres qu’on mérite (voir Le Bulletin Célinien d’octobre 2014), retrouvé dans les archives de la Société des Nations à Genève, et qui date donc vraisemblablement de 1925/26 quand il y a travaillé  ; embauché par la fondation Rockefeller qui subventionnait un poste au sein de l’Institut d’hygiène de la Société des Nations fondé et dirigé par le docteur polonais, d’une famille juive christianisée, Ludwik Rajchman (1881-1965), médecin et bactériologiste (qui juste après la Seconde guerre mondiale serait à l’origine sinon de l’UNICEF, du moins de l’idée de l’UNICEF). Contrat qui ne sera pas renouvelé l’année suivante. Ce qui donnera sans aucun doute du désappointement et l’écriture en 1927 d’une pièce théâtre L’Église où il dénonce la Société des Nations comme une institution menée par des Juifs. On rappellera sur le même thème, sa déception, une dizaine d’années plus tard environ, de ne pas avoir été préféré à un Juif d’immigration toute récente pour le poste de directeur du dispensaire où il travaillait. Comme quoi on peut expliquer tout à fait rationnellement les origines d’une aversion. Peut-être, ou peut-être pas, à généralisation hâtive. Ce n’est pas le sujet ici.

*

LA PINCE À LINGE

paroles de Francis Blanche

La pince à ling’. La pince à ling’.
Lapin lapin, lapin lapin, la pince à ling’.
Lapin lapin, lapin lapin, la pince à ling’.
La pince à ling’, la pince à ling’,
Lapin, lapin…ce à linge !
La pince à linge !
*
La pince à ling’ fût inventée
En dix-huit cent quatre vingt sept
(Quatre et trois), par un nommé
Jérémie Victor Opdebec (cinq et deux),
Fils de son père et de sa mère
Neveu d’son oncle et de sa tante
Et petit-fils de son grand-père
Frèr’ de sa sœur et frèr’ de lait
D’un marchand d’beurre

*
La belle histoire.
Déjà quand il était enfant
il montrait à tous les passants
Son curieux esprit compétent.
Il inventait des appareils
Pour épépiner les groseilles,
Des muselièr’s pour les fourmis
Et bien qu’il fût encor petit,
C’était un mec, Opdebec.

C’était un mec, un drôle de mec,
Un fameux mec.
Et de Lübeck jusqu’à la Mecque
Il n’y avait un si chouett’ mec,
Jérémie Victor Opdebec.

*
Dans les champs, près de chez son père,
Le linge blanc dans la brise légère
Semblait lui dire avec le vent
« Pince à linge » « pince à linge »
Il faut au linge fin et trop léger
Un’ pinc’ pour le pincer, pour le pincer,
Pour le pincer. Le pincer.

*
Et dès lors dans sa tête
L’obsession qui l’inquiète
« Le pincer », « le pincer » …
Puis un jour, il avait trouvé !

*
Prenez deux petits morceaux de bois
Que vous assemblez en croix
Avec un p’tit bout de fil de fer
Fait’s un ressort en travers.

Vous saisissez cet instrument
Entre vot’ pouce et votre index.
Vous le serrez en appuyant
Afin qu’il soit bien circonflexe.
Alors, vous l’approchez
Du ling’, du linge à fair’ sécher et vous lâchez.

*
C’est ainsi que Jérémie
Victor Opdebec, Opdebec,
Dans un éclair de son génie
A su doter
les lavandièr’s, les blanchisseuses
Du monde entier
D’un’ pinc’ à ling’, qui protèg’ra
La liberté d’ l’humanité.
Pinc’ à ling’, pinc’ à linge,
Grâce à toi maint’nant,
Nos ch’misett’s, nos chaussettes
Résistent au vent,
Et nos cal’çons dorénavant
Répondront : présent !
*
Et l’ouragan peut tonner, l’orage se déchaîner
Nous, grâce à la pince à linge on est protégé,
Paré, sauv’gardé,
On aura toujours de quoi espérer.

*
Amis chantons, amis chantons en chœur,
La louange et l’honneur de notre bienfaiteur :
Gloire à Jérémie Victor Opdebec
Jérémie Victor Opdebec,
Jérémie Victor Opdebec
Bec, bec, bec, bec, bec, bec, bec, bec,
Bec, bec, bec, bec, bec bec bec. Bec ! Bec !

Les 18/11, 30/11 et 23/12/2022.

(à suivre)

From → divers

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