Aller au contenu principal

NOTE À PROPOS DE QUELQUES EMPRUNTS LAMARTINIENS À SES DEVANCIERS

7 juillet 2021

Je reviens sur l’étude que Jules Lemaitre a consacrée à Lamartine et dont j’ai donné quelques extraits précédemment.

Aujourd’hui, taquinons un peu Jules — façon de parler car là où il est depuis un peu plus d’un siècle, je pense qu’il s’en moque — dans le but, sinon de pondérer son engouement pour Lamartine, mais du moins de réduire sa volonté de voir en lui Le Poète quasi parfait de son siècle et plus encore ; alors que comme tant d’autres et des plus célèbres et distingués (et c’est loin d’être le pire en ce domaine, on peut citer en son temps Musset qui a fait bien plus et très clairement ou Nerval qui a beaucoup pratiqué la traduction d’auteurs allemands pour nous livrer des textes en prose ou en vers faussement originaux, certes toute bonne traduction est création quand même), oublient de poser des guillemets citateurs sur certains vers, généralement les plus beaux, marquants, réussis ; vers empruntés à des auteurs du passé, oubliés, méconnus, ou encore en simple traduction servile ; ou qui omettent de rappeler ce qu’ils doivent à d’autres dans un scénario de roman, de pièce en vers, de théâtre, de fable qu’ils ont plus ou moins démarqué.

On pourrait évoquer le théâtre des siècles passés, tel celui des frères Corneille, sauf qu’ils ne se sont jamais cachés d’adapter au goût français les auteurs dramatiques espagnols et n‘ont d’ailleurs pas cherché à simplement traduire leurs pièces ; ce qui fut le cas aussi chez tant et plus de dramaturges du XVIe au XVIIIe siècles, ou d’un romancier picaresque comme Lesage, pour ne pas remonter plus près de nous, qui ont pris chez les grecs et les latins, chez les espagnols et les italiens, ou encore dans la Bible ; ou « piqué » chez leurs compatriotes et confrères. Et La Fontaine en fabuliste n’a jamais prétendu à l’originalité première, puisant sur le fond et la forme, chez ses devanciers, de l’antiquité à son temps, les sujets et souvent la trame même de ses « fables mises en vers ». Mais malgré tout ça, ses vers sont parfaitement originaux, comme son style alambiqué et souvent moqueur qui est reconnaissable entre tous.

***

Ici, ce dont je veux parler est différent. Il s’agit de recopiage de vers, d’hémistiches ou d’expressions (nous pourrions dire de maximes) mot pour mot ou très légèrement modifiés. Qui plus est, pas n’importe lesquels, mais ceux qui sont devenus les plus connus ou célèbres, et qui marquent tout un poème, voire tout un auteur.

Juste quelques exemples en vers à propos de Lamartine (qui est aussi le fabricant de quelques emprunts ou démarquages en ces romans, mais nous n’en dirons rien ici, pas plus que d’un Chateaubriand, par exemple, dont les souvenirs et mémoires sont farcis d’inexactitudes, d’adaptations (pour ne pas dire recopiages) ou de mensonges purs et simples, mais tellement bien dit!).

Qui ne connaît pas ces vers du Lac de Lamartine :

Ô temps, suspends ton vol, et vous, heures propices,…

Et :

Ne pourrons-nous jamais, sur l’Océan des âges,…

Eh bien, ces deux vers doivent beaucoup à Antoine Léonard Thomas (1732 – 1785) poète et critique littéraire spécialisé dans les éloges, essais, mémoires et prix d’éloquence de l’Académie française, dont il fut membre d’ailleurs à compter de 1766.

Ô temps, suspend ton vol ! Respecte ma jeunesse !

Et :

Dieu ! Telle est ton essence! Oui, l’Océan des âges …

se trouvent dans son Ode sur le temps de 1762.

Qui ne connaît ce vers de Lamartine  (tiré de L’Isolement) :

Un seul être me manque, et tout est dépeuplé…

C’est une reprise d’un vers de Nicolas Germain Léonard (Guadeloupe 1744 – Nantes 1793), poète créole d’idylles, romancier, nouvelliste, dramaturge… qui écrivit :

Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé…

Notons aussi qu’avant d’atteindre Lamartine, « l’Océan des âges » de Thomas avait eu également l’agrément de Léonard.

Écoutons encore Lamartine :

La gloire ne peut être où la vertu n’est pas.

Cet alexandrin, écrit un certain P. D. dans L’Intermédiaire des chercheurs et curieux (58e année, 1922, Paris, premier semestre, volume LXXXV, pages 412/13) « est le 282e vers de la «Deuxième Méditation» de Lamartine, dans ses Premières Méditations poétiques (1820) dédiée à lord Byron ; la pièce est intitulée : L’Homme. »

L’auteur ajoute : « On pourra remarquer que déjà, en 1734, et longtemps avant Lamartine, Le Franc de Pompignan avait dit la chose dans ce vers de sa tragédie de Didon (IV, 3, 80) : « La gloire n’est jamais où la vertu n’est pas.

« Pour ma part, je l’estime affreusement poncif et «ponsardoïde»* ce beau vers. C’est l’alexandrin sentencieux dans toute sa banalité ; le XVIIIe siècle qui avait lu Corneille a fabriqué de ces apophtegmes ** en grande série, si bien que Lamartine n’a eu qu’à puiser celui-là dans la Didon de Le Franc de Pompignan. Ce barde malheureux eût été d’ailleurs malvenu à réclamer « son vers », l’abbé Boyer avait auparavant terminé ainsi un de ses sonnets : « Mais il n’est pas de gloire où la vertu n’est pas. « C’est bien de la parentèle. La baguette divinatoire est inutile pour découvrir ces sources : elles sont indiquées par Edouard Fournier dans L’Esprit des autres. »

Jean-Jacques Le Franc de Pompignan (1709 – 1784) poète et dramaturge, auteur de mémoires et de traductions, académicien à compter de 1759.

Abbé Claude Boyer (1618 – 1698), dramaturge et poète et membre de l’Académie française à partir de 1666. Auteur totalement oublié de nos jours.

Source principale : Roland de Chaudenay Dictionnaire des plagiaires Perrin 1990 … qui cite par ailleurs divers ouvrages de référence et les trois derniers vers du sonnet de Boyer — sonnet que je n’ai pas réussi à retrouver sur Gallica :

Trompés par de faux jours qui conduisent nos pas, / Nous pensons rencontrer la véritable gloire ; / Mais il n’est pas de gloire où la vertu n’est pas.

Notes :

* Ponsardoïde : l’auteur fait probablement allusion à François Ponsard (1814 – 1867) poète et auteur dramatique, faiseur de pièces historiques ou de critique sociale.

Voici ce qu’en dit pour l’essentiel Jules Barbey d’Aurevilly dans ses Quarante médaillons de l’Académie parus en 1864 :

Oh ! Lui, lui, il est à sa place à l’Académie ! Il est de la race des Viennet. Comme M. Viennet, il peut s’appeler la Fosse, Saurin, du Belloy, la Touche, c’est-à-dire du nom de tous les gens de lettres qui ont bâti des tragédies !

La première de ces choses qui l’a posé, comme on dit, et sur le souvenir de laquelle il vit toujours, fut Lucrèce, imitation grossière et faible, dans le détail et dans le style, de Corneille et d’André Chénier. Il est des mains qui ne respectent rien. Les mains lourdes et gourdes de M. Ponsard traînant sur la pourpre romaine du vieux Corneille et sur les diaphanes albâtres grecs d’André Chénier ! C’était à faire crier « à bas ! » à tous ceux qui ont le respect des belles choses. Eh ! Bien ! Cela n’indigna personne dans les maisons où, pendant dix-huit mois, Vadius triomphant et pudibond, M. Ponsard alla lire sa tragédie tous les soirs ! Le comité de l’Odéon, composé de têtes si fortes, fut séduit par ce succès de société, qui était aussi un succès de réaction ! …

On était las des excès du romantisme, et la vieille rengaine classique parut neuve. M. Ponsard fut proclamé le poète du bonsens, parce qu’il était le poète de la vulgarité, ces deux choses qu’en France nous confondons toujours… […]

Sa pièce de L’Honneur et l’Argent n’a dû ses nombreuses représentations qu’à la politique, ce qui selon moi, est une honte pour une œuvre littéraire. Les bourgeois orléanistes y voyaient des allusions contre l’Empire et y battaient des mains avec l’esprit qu’on leur connaît. […]

Jean Pons Guillaume Viennet (1777 – 1868) militaire de l’épopée napoléonienne, poète, librettiste, écrivain, dramaturge, homme politique, franc-maçon, pair de France sous Louis-Philippe, membre de l’Académie française à compter de 1830, président de la Société des gens de lettres entre 1844 et 1847.

Antoine de La Fosse d’Aubigny (1653 – 1708) poète tragique, dramaturge, traducteur.

Bernard Joseph Saurin (1706 – 1781) avocat, poète, chansonnier des goguettes, auteur dramatique. Elle est entré à l’Académie française en 1761.

Pierre Laurent Buirette (1727 – 1775) dit : de Belloy, Dormon(t) de Belloy, Dormont du Belloy … comédien, poète, auteur de tragédies, mémorialiste. De l’Académie française en 1771.

Claude Guimond de la Touche (1723 – 1760) poète, auteur de deux tragédies dont une inachevée.

** Apophtegmes : dits notables de quelque personnage illustre.

*** L’Esprit des autres (1855). Livre d’Édouard Fournier (1819 – 1880) prolifique dramaturge, historien (des lettres en particulier) et bibliographe, bibliothécaire. Membre de l’Académie à compter de 1855.

From → divers

Commentaires fermés