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PENSÉES DU JOUR OU DE TOUJOURS, PAR D’AUTRES QUE MOI.

13 février 2021

Pour info avec le retour du beau temps la chasse aux non masqués face à l’océan a commencé à BTZ. [Biarritz ?]

Quand je vois des gens de 30 ans qui changent de trottoirs en me voyant arriver [sans masque] j’ai le cœur rempli de tristesse en passant devant le monument aux Morts, Morts pour cette France-là.

(d’un certain De Roville, sur Internet)

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Quand les rides, ça se met à être intelligent, c’est ce qui fait le monde clos. (Ferré, in album Basta, 1973)

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Extraits, une moitié ou un tiers environ, de la Préface au recueil Poètes … vos papiers ! de Léo Ferré, écrite en 1956 :

La poésie contemporaine ne chante plus. Elle rampe. […]

Le vers est musique; le vers sans musique est littérature. Le poème en prose c’est de la prose poétique. Le vers libre n’est plus le vers puisque le propre du vers est de n’être point libre. La syntaxe du vers est une syntaxe harmonique – toutes licences comprises. Il n’y a point de fautes d’harmonie en art; il n’y a que des fautes de goût. L’harmonie peut s’apprendre à l’école. Le goût est le sourire de l’âme; il y a des âmes qui ont un vilain rictus, c’est ce qui fait le mauvais goût. […]

En France, la poésie est concentrationnaire. […]

On a rogné les ailes à l’albatros en lui laissant juste ce qu’il faut de moignons pour s’ébattre dans la basse-cour littéraire. Le poète est devenu son propre réducteur d’ailes, il s’habille en confection avec du kapok dans le style et de la fibranne dans l’idée, il habite le palier au-dessus du reportage hebdomadaire. Il n’y a plus rien à attendre du poète muselé, accroupi et content dans notre monde, il n’y a plus rien à espérer de l’homme parqué, fiché et souriant à l’aventure du vedettariat. […]

L’embrigadement est un signe des temps, de notre temps. Les hommes qui pensent en rond ont les idées courbes. Les sociétés littéraires sont encore la Société. La pensée mise en commun est une pensée commune. Du jour où l’abstraction, voire l’arbitraire, a remplacé la sensibilité, de ce jour-là date, non pas la décadence qui est encore de l’amour, mais la faillite de l’Art. Les poètes, exsangues, n’ont plus que du papier chiffon, les musiciens que des portées vides ou dodécaphoniques – ce qui revient au même, les peintres du fusain à bille. L’art abstrait est une ordure magique où viennent picorer les amateurs de salons louches qui ne reconnaîtront jamais Van Gogh dans la rue… […]

L’art est anonyme et n’aspire qu’à se dépouiller de ses contacts charnels. L’art n’est pas un bureau d’anthropométrie. […]

Le seul droit qui reste à la poésie est de faire parler les pierres, frémir les drapeaux malades, s’accoupler les pensées secrètes. […]

Nous vivons une époque épique qui a commencé avec la machine à vapeur et qui se termine par la désintégration de l’atome. L’énergie enfermée dans la formule relativiste nous donnera demain la salle de bains portative et une monnaie à piles qui reléguera l’or dans la mémoire des westerns… La poésie devra-t-elle s’alimenter aux accumulateurs nucléaires et mettre l’âme humaine et son désarroi dans un herbier?

Nous vivons une époque épique et nous n’avons plus rien d’épique. A New York le dentifrice chlorophylle fait un pâté de néon dans la forêt des gratte-ciel. On vend la musique comme on vend le savon à barbe. Le progrès, c’est la culture en pilules. Pour que le désespoir même se vende, il ne reste qu’à en trouver la formule. Tout est prêt: les capitaux, la publicité, la clientèle. Qui donc inventera le désespoir?

Dans notre siècle il faut être médiocre, c’est la seule chance qu’on ait de ne point gêner autrui. L’artiste est à descendre, sans délai, comme un oiseau perdu le premier jour de la chasse. Il n’y a plus de chasse gardée, tous les jours sont bons. Aucune complaisance, la société se défend. Il faut s’appeler Claudel ou Jean de Létraz, il faut être incompréhensible ou vulgaire, lyrique ou populaire, il n’y a pas de milieu, il n’y a que des variantes. Dès qu’une idée saine voit le jour, elle est aussitôt happée et mise en compote, et son auteur est traité d’anarchiste.

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Kapok : fibre végétale feutrée et duveteuse qui recouvre les graines du kapokier ou du fromager; généralement utilisée dans le rembourrage des coussins et des matelas.

Fibranne : textile synthétique.

Paul Claudel (1968 – 1955), diplomate, académicien, poète catholique qui abandonna sa sœur Camille, sculptrice de talent, à sa misère morale en son asile pour aliénés.

Jean Félix Delétraz dit Jean De Létraz (1897 – 1954), directeur du théâtre du Palais-Royal, metteur en scène, dialoguiste et scénariste, prolifique vaudevilliste du Tout Paris, auteur de plus de cent pièces ou piécettes entre 1934 et 1954.

From → divers

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