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Les grandes orgues détruites, le servant d’autel bénévole et la France en marche

20 juillet 2020

Publié le 19 juillet 2020 par defensededavidhamilton

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Nantes est, entre autres, la ville où je publie mes livres depuis vingt ans. Raison de plus pour dire quelques mots du drame qui vient de s’y produire.

Joseph Beuchet, ancien facteur d’orgues (de la fameuse manufacture d’orgues Beuchet-Debierre), s’était occupé jadis de l’instrument détruit  dans l’incendie de la cathédrale de Nantes. La presse le cite : « Je suis extrêmement triste. Au moment de l’incendie [du toit et des combles] du 28 janvier 1972, je me suis rendu sur les lieux. J’ai demandé au lieutenant des pompiers s’il pouvait constituer une équipe pour accéder à la tribune de l’orgue et jeter des bâches pour protéger l’instrument, non pas de la chaleur mais de l’eau déversée pour éteindre la toiture de la cathédrale en feu. Nous y sommes parvenus. Les pompiers ont monté la garde toute la nuit pour vider les poches d’eau qui se formaient. Et le grand orgue a été sauvé. C’était il y a 48 ans. Je chemine aujourd’hui dans ma 91e année. J’étais content qu’on puisse entendre cet orgue, un magnifique instrument, doté d’une belle sonorité. Il est désormais en cendres. Ça me désole. J’habite à présent en Vendée, mais l’été dernier, tous les mercredis, j’allais encore à Nantes écouter des concerts dans la cathédrale. Il devait bien y avoir 1.500 personnes à chaque fois. L’édifice est magnifique, il y fait frais, et c’est gratuit : chacun peut donner l’offrande qu’il veut. Nous venions de recevoir le programme pour cet été : les concerts devaient commencer fin juillet. Là, tout est réduit à néant. Une œuvre d’art, fruit de 400 ans d’activités successives, de gens de métiers différents. Un ouvrage de qualité, réputé. Et plus rien. C’est stupéfiant. Je suis abattu et révolté. Aujourd’hui, je fais un effort pour calmer mon indignation. Les plans de l’instrument restauré en 1971 ont été déposés aux archives départementales de Loire-Atlantique. On pourrait, si on le voulait et si on trouvait les moyens, reconstruire l’instrument à l’identique. Le problème est qu’il faudrait avoir encore la main d’œuvre. Car notre métier est en crise. Pour les œuvres de cette importance, les artisans ne peuvent pas se lancer tous seuls. Il faut avoir les reins assez solides et quelqu’un pour coordonner l’activité de chacun. La facture d’orgues regroupe de nombreux métiers, dans la menuiserie, l’ébénisterie, la mécanique, la forge, l’harmonie et la fabrication des tuyaux. D’ailleurs, on a beaucoup parlé du plomb de la toiture de Notre Dame de Paris. Mais dans ce grand orgue, il y avait près de 6.000 tuyaux. Cela représente plusieurs tonnes d’alliage d’étain et de plomb qui ont fondu et coulé par terre. Ce n’est pas aussi toxique que le plomb pur, mais ça existe. Aujourd’hui, je fais un effort pour calmer mon indignation. Ma révolte est grande. Armons-nous de patience. On finira bien par découvrir ce qui s’est passé ».

Comment ne pas partager l’opinion de Joseph Beuchet, face à la destruction d’une oeuvre d’art quatre fois séculaire?

Mais que s’est-il passé? Pour l’heure, un homme a été interpellé, selon la presse, et placé en garde à vue, samedi 18 juillet, dans le courant de l’après-midi, très peu d’heures après qu’un incendie se fut déclaré dans la cathédrale. Une enquête a été ouverte en flagrance pour incendie volontaire et confiée à la police judiciaire.

Cet homme, ce mystérieux monsieur, dont la presse protège l’anonymat avec une louable dévotion, était selon Le Monde « suivi et hébergé par le diocèse, comme d’autres hommes ». Tels sont les propos qu’a eus M. Pierre Sennès, procureur de la République de Nantes. Moi qui suis sans domicile fixe, j’aurais bien aussi aimé être suivi et hébergé par un diocèse, celui-là ou un autre.

Le mystérieux monsieur [Emmanuel…] dont la presse ne cite pas le nom (mais que Le Monde présente en ces termes: « Agé de 39 ans et de nationalité rwandaise, il est bénévole au diocèse ») était semble-t-il « chargé de fermer la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul vendredi soir »-

Qui sait les raisons profondes pour lesquelles on avait chargé ce bénévole de fermer, vendredi, la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul? Qui sait pour quelles raisons la fermeture d’un joyau historique et culturel est confiée à une et une seule personne?  Ne m’a-t-on point dit qu’il y a des chômeurs en France? Qui sait combien de cathédrales, en France, qui sait combien d’autres monuments sont fermés par des bénévoles?

Selon le père Hubert Champenois, recteur de la cathédrale, le mystérieux bénévole rwandais de 39 ans est « servant d’autel ». « Je le connais depuis quatre ou cinq ans », a-t-il en outre tenu à préciser, avant de mettre les points sur les i : « J’ai confiance en lui comme en tous les collaborateurs. »

Samedi, le procureur  avait assuré  que pas la moindre trace d’effraction n’avait été relevée. Quant au recteur de la cathédrale, il avait utilement précisé que « chaque soir, avant de fermer la cathédrale, une inspection très précise » était effectuée. Remarquez, c’est le contraire qui serait étonnant. Il serait en effet surprenant d’apprendre que, où que ce soit en France, il puisse exister des cathédrales fermées sans inspection.

La garde à vue du bénévole rwandais a été prolongée. « Toute interprétation qui amènerait à impliquer cet homme dans la commission des faits serait prématurée », a martelé Pierre Sennès. Naturellement.

Ledit bénévole a vite trouvé un avocat.

« Aucun élément ne permet à ce stade de relier mon client à l’incendie, à la lecture des éléments de procédure dont j’ai eu connaissance », a dit Me Quentin Chabert en invoquant tout de suite la miséricorde, chose assez logique s’agissant de faits survenus dans une cathédrale, et d’un servant (clerc ou laïque?) d’autel.

Le procureur de la République a parlé de « trois départs de feu espacés les uns des autres » et l’avocat en déduit : « Si la piste accidentelle devait être écartée, quel que soit l’auteur de cet incendie, la communauté catholique est la mieux placée pour, d’ores et déjà, faire preuve de miséricorde vis-à-vis du ou des auteurs, malgré le choc de perdre des biens multiséculaires. Et ce d’autant plus, si le ou les auteurs font partie de leur communauté».

« L’épreuve réelle de perdre des éléments matériels importants et l’intervention symbolique du politique ne doivent pas nous empêcher de relativiser et de constater que nulle vie humaine n’a été atteinte ni même touchée physiquement. L’enquête doit donc se poursuivre dans le respect des droits de chacun et notamment ceux de mon client. »

Voilà un avocat comme David Hamilton n’a pas eu la chance de trouver. Non seulement David Hamilton, en 2016, n’avait toujours pas trouvé d’avocat au bout de plusieurs semaines pendant lesquelles il était diffamé, insulté, victime d’une campagne de presse massive et haineuse, non seulement aucun avocat de David Hamilton ne s’était manifesté, mais personne n’a rappelé que, à supposer qu’une enquête ait été ouverte contre le photographe britannique, elle aurait dû avoir lieu dans le respect de ses droits.

Il n’y a pas eu mort d’homme, dans l’incendie de la cathédrale de Nantes. On ne peut que s’en réjouir. Mais selon les informations disponibles,  l’orgue et le buffet d’orgue du XVIIe siècle, ou encore un tableau d’Hippolyte Flandrin, et des vitraux du XVIe siècle ont été détruits ou endommagés.

Le nouveau premier ministre, Jean Castex, s’est évidemment et comme l’on pouvait l’imaginer rendu sur place: « L’Etat prendra toute sa part », a-t-il dit, dans la reconstruction« la plus rapide possible ».

Le problème est que la France, apparemment, est un pays largement sillonné par les soldats des plans Vigipirates mais où, en revanche, les cathédrales gothiques se mettent à flamber avec une regrettable fréquence. Ou bien les installations électriques desdites cathédrales sont en mauvais état (qu’attend-on pour les inspecter, les réparer, les remplacer?), ou bien il y a un grand manque de personnel si l’on doit laisser les vestiges du passé de la France sans surveillance, ou sous la surveillance tantôt d’amateurs, tantôt d’individus comme ce servant d’autel. Pourquoi un servant d’autel fait-il également office de fermeur de portes? Le bénévole rwandais, honorablement connu par le recteur en personne de la cathédrale, a dû lire l’Evangile. Peut-on devenir servant d’autel sans lire l’Evangile? Je l’ignore. « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu».

Pourquoi donc, dans la « France en marche » de Macron, y a-t-il de charmants videurs et agents de sécurité dans tous les Macdos et dans tous les supermarchés, pourquoi les banques sont-elles soigneusement protégées, mais pas les cathédrales?…

Pourquoi, dans la « France en marche » de Macron, des policiers zélés font-ils pleuvoir des amendes sur les pauvres pécheurs qui siffleraient une fille, ou sur des mécréants qui ne porteraient pas le masque obligatoire voulu par les dogmes anti-coronaviriens de la  « doctrine Castex », mais des orgues irremplaçables sont-elles détruites en toute impunité?

Les voies du seigneur sont insondables…

From → divers

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