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Gabriel Matzneff: veut-on ramener la littérature à l’ordre moral?

4 janvier 2020
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Le 21 décembre 2019, juste avant que la presse ne commence à publier de premiers extraits du livre « Le consentement » de Vanessa Springora, Gabriel Matzneff avait fait publier sur You Tube un entretien vidéo de plus d’une heure, comme pour esquisser une défense.

Que les très importants et très éminents journalistes du Royaume de France ne m’en veuillent point, mais tout un chacun peut constater sur Internet que le premier article consacré à cette « affaire Springora », le premier par ordre chronologique, le premier dans l’absolu, a été publié par mes soins sur le blog « En défense de David Hamilton » dès le 30 octobre 2019.

Je répète, je mets au défi qui que ce soit de trouver, sur Internet, au sujet de l’affaire Springora-Matzneff, un article antérieur à celui-ci:

https://defensededavidhamiltonblog.wordpress.com/2019/10/30/apres-laffaire-david-hamilton-le-lynchage-mediatique-de-lecrivain-g-est-il-imminent/

Pourtant, était-il vraiment très difficile de savoir – ou de deviner – qu’un jour ou l’autre, un livre d’une ex de Gabriel Matzneff serait publié? Vanessa Springora n’affirme-t-elle pas avoir écrit, depuis des années, des « dizaines de versions » de ses accusations?

De même, Roland Jaccard écrivait hier (c’est nous qui soulignons, en caractères gras):

« En ouvrant au hasard mon livre : Journal d’un homme perdu (paru en 1995 aux éditions Zulma et aujourd’hui épuisé), je tombe sur ce passage datant du 13 octobre 1985 où j’évoque un déjeuner avec Gabriel Matzneff. (…) Autre sujet de conversation : quand nos « ex » vont-elles nous prendre pour cibles dans leurs livres ? Nous avons aujourd’hui la réponse : Linda Lê ne m’a pas raté dans Solo (elle était la plus redoutable et la plus douée selon Gabriel) et Vanessa Springora n’a pas démérité non plus ». ( https://leblogderolandjaccard.com/2020/01/03/matzneff-le-droit-au-deshonneur/ )

Résumons, encore une fois. Une dame, Vanessa Springora, née semble-t-il en 1972 et donc aujourd’hui âgée de 47 ans,  dénonce dans Le consentement  « l’emprise » qu’aurait eue sur elle l’écrivain Gabriel Matzneff quand elle avait de quatorze à seize ans.

Mais en vérité, l’affaire est plus compliquée que cela. Vous pensez qu’il y a dans cette histoire deux personnages, Vanessa et Gabriel? Vous vous trompez, à mon avis. En vérité, ce sont deux oeuvres littéraires qui s’opposent, deux conceptions – très éloignées l’une de l’autre – de la littérature. Car Gabriel Matzneff non plus  n’a pas manqué de s’inspirer de Vanessa dans plusieurs de ses livres.

On a donc deux récits. Parole contre parole. Et comme toujours en amour, les années ayant passé, elle et lui ne semblent pas du tout avoir vécu la même histoire. Gabriel continue à parler de grand amour, Vanessa l’accuse de tous les maux de la terre.

On a ici, en vérité, non pas deux mais quatre personnes: 1 Vanessa Springora adolescente, 2 Vanessa Springora femme, 3 Gabriel Matzneff jeune (il atteignait, au moment des faits, au terme de sa quarantaine), 4 Gabriel Matzneff aujourd’hui âgé de 83 ans. Qui croire, des quatre?…

La loi est claire et, pour la loi, Gabriel Matzneff était coupable. Cela dit, il y a prescription de l’action publique. La prescription, pour qui l’ignorerait (ou ferait semblant), est le mode d’extinction de l’action publique par l’écoulement, à partir du jour de la commission d’une infraction, d’un délai fixé par la loi.

S’il y a prescription, alors la justice ne peut plus juger Gabriel Matzneff. S’il est exact que le Parquet de Paris ait ouvert une enquête préliminaire, de quoi s’agit-il ici, si la chose n’aboutit à rien d’autre qu’à aider les ventes du bouquin de Vanessa Springora?

L’unique question reste, alors, de se demander si l’on veut ainsi, à travers Matzneff, interdire demain à tout écrivain d’écrire une nouvelle Lolita.  Veut-on ramener la littérature sur les rails d’une normalisation morale? A ce compte-là, c’est toute la littérature – comme je l’ai déjà dit, dans d’autres articles de ce blog – qu’il faudrait jeter aux bûchers.

Interdire les livres de Matzneff, est-ce là une solution? Interdire des livres peut-il jamais être une solution? Ceux qui réclament une telle interdiction, à supposer qu’ils aient jamais lu une ligne de cet auteur, savent-ils les difficultés quasi insolubles qu’il y avait, depuis très longtemps, à mettre la main sur ses romans et ses essais?

Et puis, quand un ministère de la Culture semble tant et tant préoccupé par la façon de jeter sur le trottoir un écrivain paraît-il désargenté de 83 ans, ne peut-on pas ressentir un malaise? J’ignore si Gabriel Matzneff est réellement fauché, ou – c’est ce que je lui souhaite – s’il a assuré ses arrières sous des cieux plus cléments. Mais il est indéniablement âgé. Voire en mauvaise santé.

Matzneff a écrit des choses que je ne partage en aucun cas, notamment au sujet du tourisme sexuel et des petits garçons. Cependant, est-ce que la liberté d’écrire, la liberté de romancer, la liberté d’inventer et de se vanter doit être interdite? Faut-il normer la littérature? Faut-il uniformiser et les êtres, et les romans?

Voilà la question. Tout ceci dans un pays où, s’il est encore permis de le dire, le président de la République a rencontré fort jeune sa future épouse. J’ignore s’il était sous « emprise », pour reprendre le terme springorien, springorique ou (comment faut-il dire?) springoreux?

From → divers

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