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EST-CE AINSI QUE LES HOMMES VIVENT ?

1 septembre 2019

 

poème de Louis Aragon / musique de Léo Ferré

*

Tout est affaire de décor
Changer de lit changer de corps,
À quoi bon puisque c’est encore
Moi qui moi-même me trahis !
Moi qui me traîne et m’éparpille !
Et mon ombre se déshabille
Dans les bras semblables des filles
Où j’ai cru trouver un pays.

*
Cœur léger, cœur changeant, cœur lourd
Le temps de rêver est bien court !
Que faut-il faire de mes jours ?
Que faut-il faire de mes nuits ?
Je n’avais amour ni demeure
Nulle part où je vive ou meure ;
Je passais comme la rumeur
Je m’endormais comme le bruit.

*

Est-ce ainsi que les hommes vivent ?
Et leurs baisers au loin les suivent…

*
C’était un temps déraisonnable
On avait mis les morts à table
On faisait des châteaux de sable
On prenait les loups pour des chiens.
Tout changeait de pôle et d’épaule
La pièce était-elle ou non drôle ;
Moi si j’y tenais mal mon rôle
C’était de n’y comprendre rien.

*
Dans le quartier Hohenzollern
Entre La Sarre et les casernes,
Comme les fleurs de la luzerne
Fleurissaient les seins de Lola.
Elle avait un cœur d’hirondelle
Sur le canapé du bordel ;
On venait s’allonger près d’elle
Dans les hoquets du pianola. *

*

Est-ce ainsi que les hommes vivent ?
Et leurs baisers au loin les suivent…

*
Le ciel était gris de nuages,
Il y volait des oies sauvages
Qui criaient la mort au passage
Au-dessus des maisons des quais.
Je les voyais par ma fenêtre,
Leur chant triste entrait dans mon être
Et je croyais y reconnaître
Du Rainer Maria Rilke.

*

Elle était brune, et pourtant blanche,
Ses cheveux tombaient sur ses hanches ;
Et la semaine et le dimanche
Elle ouvrait à tous ses bras nus.
Elle avait des yeux de faïence,
Et travaillait avec vaillance
Pour un artilleur de Mayence
Qui n’en est jamais revenu.

*

Est-ce ainsi que les hommes vivent ?
Et leurs baisers au loin les suivent…

*
Il est d’autres soldats en ville,
Et la nuit montent les civils ;
Remets du rimmel à tes cils
Lola qui t’en iras bientôt ;
Encore un verre de liqueur
Ce fut en avril à cinq heures
Au petit jour que dans ton cœur
Un dragon plongea son couteau.

*
Est-ce ainsi que les hommes vivent ?
Et leurs baisers au loin les suivent…

***

* et pourquoi pas « du piano las », comme je l’ai toujours compris avant de lire le texte?

From → divers

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