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« À LA NAO D’UN PAS D’ JAO » ET AUTRES DIGRESSIONS LEXICALES. ENSEMBLE DE NOTES LEXICOGRAPHIQUES.

2 février 2019

Donc le solstice d’hiver vient de passer ces temps derniers et trépasser avec Noël et Jour de l’An. « Au gui, l’An Neu‘ » du temps des druides

Dans les campagnes (celles qui ont vu surgir les Pal’tots Jaones, 1 par exemple) du moins dans les contrées de l’Ouest, ou plus précisément hautes-bretonnes, la manière convenue de dire que « les jours rallongent » en fin d’année, avec l’entrée de l’hiver au calendrier, du moins parmi ceux qui entendent faire vivre encore notre vieux « patois » roman, est de dire que « les jours ës longent un p’tit, à la Nao d’un pas d’jao ». Que la durée diurne s’allonge un peu, à « la Noëlle » d’un pas de coq. « D’un pas d’jhao » dit-on en Poitou avec un « jh », un « j » aspiré.

CHAPITRE I

NATALIS DIES

Nao avec une diphtongue (aw) prononcée : àò, âô, àou …, ou parfois même sous la forme d’une diérèse (en deux syllabes) : ahou… De même pour jao.

Nao est une forme dialectale donc populaire plus proche de l’étymologie que la forme française également populaire commune Noël. En effet ce mot vient, nous dit le Trésor de la langue française, « du latin natalis adjectif, «de naissance, relatif à la naissance», natalis dies et par substantivation natalis «jour de naissance» utilisé en latin ecclésiastique pour désigner la Nativité du Christ. »

Mais vu qu’en gallo (le roman de Haute-Bretagne) et quelques autres dialectes, le nom de Noël est féminin, on peut se dire que natalis dies ou dies natalis, jour de naissance, a pu être pris dans son acception féminine avec dies féminin comme on le rencontre parfois au singulier en latin (quand dies n’était pas tout simplement sous-entendu et natalis pris comme substantif). Et ceci d’autant plus facilement que la déclinaison de l’adjectif natalis, natal, de naissance, anniversaire, est la même au masculin qu’au féminin (natale au neutre).

Selon Édouard et Jean Bourciez (in Phonétique française, éditions Klincksieck, Paris 1982 ; § 88 V), s’appuyant sur l’attestation Nodelus datant du début du IXe siècle, une forme ancienne Natālem aurait pu se transformer en *Notāle (mot non attesté, simplement supposé), sous l’influence d’autres mots en « not-« . Par exemple, ceux dérivés de notus, connu, remarqué ; nota, signe, marque, etc. qui ont donné : note, notable, notaire, notoire… en français.

Selon le Trésor de la langue française « l’o de noël (en face de l’ancien français nael, l’italien natale, l’ancien provençal nadal) est dû à une dissimilation des 2 a de natalis. Autrement dit : pour éviter de prononcer « naal » ou « nèèl » on a prononcé « noèl ». Mais ceci n’explique nullement les formes dialectales telles que la forme gallaise Nao ou les formes berrichonnes Nau (nao?) ou (cf. article Noël du Littré).

LES DÉRIVÉS DE NATALE

La forme Nao laisse entendre que le « a » de Natalem/ Natale s’est maintenu en certaines régions romanes. En comparant cette forme avec les mots d’autres contrées latines, on peut reconstruire l’évolution phonétique qui a du suivre l’évolution suivante (ou le second « a » est un « a » long accentué) : Natāle (cf. l’italien Natale) > Natāl (cf. le portugais Natal, l’ancien provençal Nadal, le provençal Nadal ou Nadau, le frioulan Nadâl, le romanche Nadal, puis le ladin Nadé) > Naāl > Nāl > Nāo.

Nao, en gallo est sur le même modèle que chwa (cheval) / chwao (chevaux). De nombreux « l » finaux sont passés au son « o » en français tant commun que dialectal. Le stade « -ao » dérivé de « -al », avec un « l » rétroflexe ou palatal, se rencontre également en portugais.

On trouve également la forme hybride Nael en ancien-français. Quant au mot Natal, il est tout simplement la forme savante de Noël. Autrefois (à l’époque de Littré encore) il était convenu que « natal », féminin « natale », n’avait pas de masculin pluriel. Puis sont apparus, ou réapparus deux pluriels (rares) et concurrents « natals » et « nataux » (cf. Trésor o.c.). Idem pour ses composés prénatal et postnatal.

C’est le Trésor de la langue française qui nous dit encore que l’adjectif natalis substantivé signifiant en langue classique : «jour de la naissance, jour anniversaire», a pris le sens en langue ecclésiastique de « Nativité du Christ«  (Natalis Christi) mais aussi de « fête d’un martyr, d’un saint, jour anniversaire de sa mort, c’est-à-dire de sa naissance à la vie éternelle […] de là, la désignation des fêtes religieuses : latin médiéval natale «fête annuelle» VIIe siècle […] pluriel natales «les quatre principales fêtes liturgiques» XIIe siècle, […] d’où l’emprunt ancien français natal, substantif masculin, pluriel nataus [attesté en] 1241 dans Godefroy [Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle]« .

GÉNÉRATION

Natalis Christi :la Nativité du Christ. Rapprochons cette expression du mot roumain désignant « Noël«  qui est Crăciun (prononcé : creutchoun) ; mot qui semble dériver du verbe latin creātio, -tōnis, action d’engendrer, procréation ; création, élection, nomination ; ou peut-être du supin creatum, sur le point d’être créé, qui a pour but d’être créé. Crăciun comprise en tant que naissance au monde, création d’un fils de Dieu. « Création » se dit creaţie (créatsié) en roumain. Peut-on dire que Crăciun par rapport à creaţie est comme « Noël » par rapport à « natal ». La forme populaire par rapport à la forme savante ? 2

Quant au nom espagnol de Noël, Navidad, il vient plus directement de nātivitās, -tātis, naissance, génération. On rencontre aussi la forme Navidades, un pluriel, sur le modèle de Lunes, Martes, Miércoles, etc. pour lundi, mardi, mercredi, ou encore Buenos Días pour Bonjour.

JAO

Quelques remarques sur le jao. Le coq. Ce mot est l’évolution phonétique populaire normale en français du latin gallus : gallu > gall > gaʎ > gyaʎ > dyaʎ > djaʎ > djaw > jaw > jao (le « l«  géminé semble avoir été très tôt réduit à un seul dans la romanité et avoir été un « l«  rétroflexe ou palatal, écrit ici : ʎ ).

***

Ce qui rend complexe toutes ces « histoires  » étymologiques est que bien souvent, il existe une telle profusion d’attestations dialectographiques emmêlés (du moins là les « patois » ne veulent pas mourir ou renaissent même parfois au gt du jour) que faire la part des origines n’est pas toujours aisé.

Sans vouloir plus développer, on peut noter que les formes « Noël » en « a » sont propres au Sud, plus proches de l’étymologie latine : espagnol Navidad/Navidades (latin : nativitas, nativitatis) ; italien, Natale ; portugais, Natal ; provençal, Nadal, Nadau (latin : natalis dies) ; ou encore en certaines portions du pays d’oïl : cf. Nau ou en Berry, cf. le gallo o.c. (le gallo, du moins en partie, celui du sud, est d’ailleurs un dialecte qui a divers traits phonétiques qui le rapprochent des langues occitanes, comme l’importance du son « ou » sur le son « eu », par exemple).

À comparer avec Noël en wallon : Noié ; dans le Hainault : Noé ; en picard : Noué ; en bourguignon : Noei. À l’inverse, en arpitan (franco-provençal) bressan : Noyé. Les formes Noié/Noyé/Noei sont des manières de résoudre l’hiatus du « t » de « natale », amoindri, assourdi, puis amuï, au cours du temps.

CHAPITRE II

NAUDA

La Nao n’est pas à confondre avec le mot que l’on dit dérivé du gaulois *snauda ou *nauda, terme déduit du bas-latin puis latin médiéval (attestation au IXe siècle) nauda, qui est devenu en français commun (la) noue et dans l’ancien-français et les français régionaux, ou encore les dialectes wallons : la nouhe, la noe, la nohe, la noë (noé ou nô), la nô ; la nowe, la neuwe ; les nodes (hydronyme rare, mais très parlant sur l’étymologie) ; les noues, les noes, les noës ; les noëlles ...

Et je ne pense pas qu’il faille reprendre l’hypothèse évoquée par Émile Littré celui d’un temps où étymologie, lexicologie, dialectologie et phonologie se cherchaient encore en tant que sciences du langage – disant :  » Ce mot paraît être le même que l’ancien français noue, qui signifiait nage, et qui vient de natare, par l’intermédiaire d’une forme latine notare, qui se trouve dans l’italien [nuotare] ». Bien qu’il soit question dans les deux cas (nauda et notare) d’étymons hydronymiques.

Mais on ne nage très généralement pas dans les noes, terrains bas plus souvent gorgés d’eau que mares à canards profondes. Cela dit, il existe une autre noue (également nos et noves au pluriel) dont Littré dit qu’elle est, ici aussi « sans doute l’ancien français noue, nage« . Il s’agit d’un « terme de pêche désignant diverses parties molles de la morue […] entrailles […] foie […] langue […] vessie à air […] » que personnellement je rapprocherais plutôt du latin nux, noix (voir les termes de boucherie formés avec noix de ceci ou de cela) ou du latin populaire nucalis, noyau.

NOUE

Un rappel général sur le sens de ce ou ces mots noue et de leurs variantes phonétiques. La meilleure façon de procéder est sans aucun doute de partir de ce que l’on trouve sur le Dictionnaire d’Ancien français de Godefroy, oeuvre imposante. Et de compléter avec le Littré et le Trésor de la Langue française.

La liste est longue finalement des sens plus ou moins convergents ou très particuliers de ce ou ces mots « multiphonétisés » en français, essentiellement utilisés de nos jours en tant que mots régionaux, hydronymes ou termes techniques (particulièrement représenté dès l’Ancien-français dans l’Ouest et le Centre de la France, mais on le rencontre encore ailleurs, jusqu’en Wallonie par exemple) :

-I –

Termes liés à l’eau :

terrain bas et humide, mare, trou fréquemment recouvert par les eaux ; prairie marécageuse ; pâture humide ;

bras de rivière naturel ou artificiel (ouvert vers l’aval disent certains) où l’eau revient fréquemment, en particulier lors d’inondations ; 3

– intervalle entre deux sillons (ou billons, ou ados : bandes de terre élevées par la charrue au-dessus du niveau du sol environnant) où les eaux de pluie stagnent ;

terre grasse et humide ;

Dans le sens de trou, ou de terre grasse et humide, nous pouvons suivre Littré quant il y voit un dérivé du bas-latin noa (en tant que réduction de nauda) mais pas quand il voit un dérivé du bas-latin novium. Mot que je ne trouve dans aucun dictionnaire latin, si ce n’est comme déclinaison du nom propre Novius.

– II –

Termes de charpentier (non retenus ici), mais aussi de plombier-zingueur :

– rigole à l’intersection des deux pans d’une toiture (ou faîtage), formée par l’assemblage de tuiles creuses ou de plaques de zinc, de cuivre ou de plomb et servant à l’écoulement des eaux de pluie ;

– toute tuile creuse en demi-canal ou plaque qui forme une rigole d’écoulement ; variante : nouette : tuile bordée d’une arête ; noue réalisée sur des tuiles très plates à l’aide de tuiles très bombées ;

Et de paveur :

– partie de pavé de forme triangulaire au droit d’un angle rentrant, composée de deux revers au milieu desquels l’eau peut s’écouler.

Littré voit dans tous les sens de cette noue de niveau II, des dérivés d‘un « bas-latin noccus, d’une origine germanique : ancien haut allemand nôch, conduit » quand le Trésor de la langue française y voit « un bas latin *nauca, forme contractée de *navica «petit bateau», diminutif du latin navis «bateau» (nef). »

Sans préjuger de ces étymologies possibles, nous précisons que certaines de ces noues, au moins dans le sens de : rigole d’écoulement, ont en commun avec les noues de niveau I, l’idée d’eau et d’humidité.

***

Quelques mots pour finir sur les mots Noëlles et Noëllet (cité plus bas). On peut envisager pour ces toponymes un dérivé de nauda de bas-latin ou de latin médiéval du genre : naudula.

Les diminutifs en -ule (-ulus, -ula) peuvent remonter jusqu’au latin classique, ou être de création plus ou moins récente. En règle générale, se sont des mots de création et/ou d’usage savant. Quelques exemples féminins :

Pilule est « attesté dans le Dictionnaire de l’Académie depuis 1694. Emprunt au latin médiéval pilula «petit corps rond, boulette», «pilule», «pelote»« . De pila, balle, boue, globe ;

Ovule vient d' »ovula, dérivé savant du latin ovum« , ovum ou ovu dès l’époque de Quintilien (Ier siècle) ;

Valvule du latin valvulæ, cosse, gousse ; diminutif de valvæ (singulier valva) battants de porte ; introduit dit-on en français par Jean-Jacques Rousseau en tant que terme de botanique.

(Cf. Le Trésor de la langue française).

CHAPITRE III

GAULE ET GAULOIS

Pendant des siècles, dans les têtes et dans les écrits, il y a eu des confusions terminologiques, des confusions sur le sens de mots tels que : franc, françois (français), francien ; Francia, Francie, France ; Franconie. C’était le cas vers 1300, nous disent les historiens. Et encore dans les grandes chroniques mythiques du XIIIe siècle qui évoquent les origines troyennes (sic) des rois de France. Confusions liées à l’enchevêtrement de réalités dynastiques, territoriales, ethniques et linguistiques. De présupposés et autres préjugés religieux liés à une totale ruine de civilisation. Tout était à reconstruire. L’Histoire en premier.

L’idée d’État ou plus exactement l’affirmation concrète d’un État (percevant impôts, etc.) n’est pas si éloignée que ça dans le temps et prend tout son essor avec la Renaissance en France. Et plus précisément d’un État de France. La Franciade de Ronsard, oeuvre inachevée mais néanmoins publiée en 1572, en est l’illustration poétique même.

Il en fut de même pendant un millénaire – on peut dire de la fin de l’empire romain et de la littérature proprement latino-romaine jusqu’au milieu de la Renaissance italienne au sens large (disons 1450, époque de Villon et de Gutenberg, de redécouverte des textes anciens, de traductions en langues vulgaires), avec Gallia (la Gaule) et Galli (les Gaulois) qui demeuraient alors des mots confinés dans quelques parchemins et qui étaient apparemment sortis, en grande partie, de l’usage des populations de langues et dialectes romans sur le domaine de l’actuelle France.

Autrement dit, l’usage des mots « Gaule » et « Gaulois » est finalement toute moderne en français. On peut même dire qu’ils sont essentiellement le fruit de la Révolution bourgeoise française et des historiens du XIXe siècle, mythifiant le passé d’un territoire et de ses peuples, dans une véritable hagiographie de la France éternelle et intangible totalement illusoire, au nom d’une revanche des gueux du Tiers-État gallo-romain, voire même uniquement gaulois et païen, sur la noblesse franque des envahisseurs germains des « origines » convertie au christianisme.

Comme le dit Suzanne Citron : « Sous les Mérovingiens et les Carolingiens […] l’usage du mot Gaule était surtout ecclésiastique. » (Le Mythe national ; E.O. et E.D.I., Paris, 1989 ; deuxième édition, p. 141). Ce sont les Romains qui ont d’ailleurs, non pas créé, mais repris du grec, en le développant dans leurs écrits, l’entité Gallia, Gaule, ou plus exactement Gallæ, les Gaules (voir plus bas note 6).

Réalités floues dès l’époque romaine, étant entendu que les Gaules ne contenaient pas que des populations celtes, ni que tous les Celtes vivaient dans les Gaules ; ni encore que tous les Celtes parlaient une seule et unique langue celtique ; pour la première raison que l’Europe de l’Ouest a connu plusieurs invasions celtiques. D’ailleurs les gaulois de la Gaule centrale, disons des contrées gallo-romaines, ne se désignaient pas comme Gaulois entre eux mais tout simplement comme des Celtes (Celtae en latin, Kelted en breton). 4

Gallia est omnis divisa in partes tres, quarum unam incolunt Belgae, aliam Aquitani, tertiam, qui ipsorum lingua Celtae, nostra Galli appellantur.

La Gaule en son ensemble est divisée en trois parties, dont une est habitée par les Belges, l’autre par les Aquitains [les Basques ?], la troisième, par les Celtes en leur propre langue, les Gaulois dans la nôtre.

écrivit César dans sa Guerre des Gaules. D’une manière générique, sans préjuger d’une présence plus centrale ou plus orientale, les Celtes occupaient alors la plus grande partie des extrémités occidentales de l’Europe : Îles Britanniques, Gaules, Celtibérie, Italie du Nord, Helvétie…

Et c’est donc avec la mort du Moyen-Âge que renaît la réalité historique des Galliæ, et plus précisément d’une Gallia et de ses Galli et Gallæ « à la sauce de l’époque ».

Citons encore Suzanne Citron qui écrit (o.c., pp. 140-41) :

Dès la fin du XVème siècle, dans les milieux un peu érudits, on s’interroge sur l’origine : franque, troyenne ou gauloise […] Jusque-là, la connaissance de la Gaule provenait surtout de compilations en langue vulgaire, et les textes latins de Justin, Tite-Live, César, qui parlaient des Gaulois, n’étaient pas traduits. Jusqu’au milieu du XIVème siècle les ouvrages traitant de la « matière de France » ne soufflaient mot des Gaulois, qui n’existaient pratiquement pas pour un lettré ou un officier royal. (cf. Colette Beaune, Naissance de la nation France ; Gallimard, Paris, 1985). (idem) […]

Les humanistes actualisent les notions de Gaule et de Germanie en leur prêtant celles, qui leurs sont contemporaines, de « France » et d' »Allemagne » (cf Jean Favier, Le Temps des principautés et André Joris, Histoire de la France).

***

Il est même amusant de trouver, déjà, dans les vieux parchemins et premiers dictionnaires de « langue françoise », dès au moins la fin du Treizième siècle, une concordance étroite entre Gallia et France, gallicus et français. Pour preuve ce que j’ai pu relever dans le Recueil Général des Lexiques français du Moyen Age (XIIe – XVe siècle) — I – Lexiques Alphabétiques – Tome premier – publié par Mario Roques (Librairie ancienne Honoré Champion, Paris, 1936) — fascicule 264 de la Bibliothèque de l’École des Hautes Études (Il s’agit bien sûr de lexiques latins-français) :

– Manuscrit de Douai (bibliothèque de la ville), fin XIIIe – début XIVe, dialecte du Nord : Gallia : Franche, gallicus : franchois ; natio : lignee ;

– Manuscrit de la Bibliothèque vaticane, première moitié XIVe : gallus : coc, Gallia : France, gallicus : françoys ; nativitas : nativité ;

– Manuscrits ressemblants du monastère de Conches, 1304 et 1308 & de la Bibliothèque nationale, milieu XIVe, dialecte du Nord : gallus : coc ; Gallia : France ; gallicus. a. um. : franceis ; natiuitas : nativité ; natalis : jour de naissance ; natalicium : idem.

On peut voir que j’ai joint quelques exemples d’autres mots comme natio qui n’avait alors pas encore donné le mot savant : nation, mais qui n’avait encore seulement que celui de « lignée ». Nativitas a déjà donné le nom d’emprunt Nativité (sans majuscule dans les manuscrits) ; Natalis est encore jour de naissance et semble ignorer les formes dialectales populaires qui allaient donner Noël en français commun.

De même, Gallus est déjà le coq et semble ignorer toutes les formes dialectales de ce mot. Dans les deux derniers manuscrits, « gallus : coc«  est glosé : uel franceis uel nomen cuiusdam poete ; ou français ou nom de quelque (quidam) poète. Si je comprends bien le sens, le scripteur nous montre que le rapprochement entre le coq (gallus) et le gaulois (Gallus) que faisaient les Romains autrefois, par un glissement de langue, est devenu tout naturellement le rapprochement actuel entre le coq et le français. La seconde glose est plus obscure ou veut-elle dire tout simplement que Gallus fut porté autrefois comme surnom par diverses familles romaines ; ou désigne-t-elle Gaius Cornelius Gallus, premier préfet d’Égypte, poète et ami de Virgile, introducteur de l’élégie à Rome mais dont il ne reste pratiquement rien de l’œuvre. 5

Littré nous dit fort justement de « Gaule » (Gallia en latin) et plus encore de « Gaulois » (Gallus en latin) que  » cette forme est insolite, attendu que le latin n’a pas gallensis, qui seul aurait pu donner gaulois ; quant à au, il paraît résulter de la résolution de la première [sic] l en u. » En fait, tant « Gaule » que « Gaulois » semblent être des réfections modernes plus ou moins savantes. Avec « -aul » français pour « -all »latin. La terminaison en « -ois » semble arbitraire et relever, par analogie, d’ethnonymes tels que : françois/français, anglois/anglais, portugois/portugais. Il fait même partie des mots qui comme « gallois » ou « bourgeois » est resté « gaulois » sans devenir « gaulais ».

CHAPITRE IV

DE LA JAILLE

Si, comme nous venons de l’écrire, l’usage et la définition des mots « Gaule » et « Gaulois » sont plutôt récents en français, cela ne veut pas dire qu’il n’existe ou n’exista pas les formes populaires de ces mots.

Pour le dire plus précisément : les mots « Gaule » (latin Gallia) et « Gaulois » (Gallus, m.s., Galli, m.p. ; Galla, f.s., Gallæ, f.p.) sont des emprunts savants au latin. De nos jours il n’existe plus vraiment de forme populaire de ces deux mots en français courant. Tout juste peut-on en déceler quelques témoignages dans l’onomastique empreinte d’Ancien-français, régionalismes ou dialectismes. 6

J’en veux pour preuve les trois toponymes suivants :

— Saint-Mars-la-Jaille, commune située à la limite Est de la Loire-Atlantique, à toucher le Haut-Anjou ;

— La Jaille-Yvon, commune située à la limite du centre-Nord de ce même Haut-Anjou à toucher la Mayenne, tant le département que la rivière qui est la limite Est de la commune ;

— et La Jaille-en-Noellet, anciens fief et paroisse de l’actuel village de Noëllet, aujourd’hui simple section de la commune d’Ombrée d’Anjou, située également dans la partie Ouest du Haut-Anjou, à mi-chemin environ des deux communes précitées.

Toutes trois situées aux marches historiques de l’Anjou (comprenant alors au Nord la Mayenne angevine) et de la Bretagne.

Il appert que « la Jaille » de ces trois toponymes remontent à une ancienne famille « de la Jaille ». Ici, deux thèses s’opposent.

Première. Autour de l’an Mille, un certain Yvon (Yvonis) fils puîné d’Yves de Bellême dans le Perche (premier comte d’Alençon) fonde la forteresse de La Jaille sur la Mayenne (ce qui deviendra la Jaille-Yvon) et juste au Nord de ce fief, la maison de Château-Gontier dans l’actuel département de la Mayenne.

Seconde. Le troisième fils d’Yves du Creil, noble à la Cour du roi de France Charles le Simple (879-929), un certain Yvon du Creil aurait fondé ce château-fort à la demande de Foulques III dit Foulques Nerra (Le Noir) qui fut comte d’Anjou entre 987 et 1040.

Enfin, toujours est-il que le nom du seigneur possédant la forteresse de La Jaille-Yvon, probablement une simple motte à l’époque, est attestée en 1052 / 1068 sous la forme de Yvo de Gallia ou de Gallica : Yves (ou Yvon) de Gaule. À cette époque il s’agit déjà d’Yvon III de la Jaille.

Le nom « Yvon de la Jaille », ou plus précisément sur les plus anciens documents « Yvo de Gallia » ou « de Gallica » (selon les sources), va se répéter de génération en génération. Le fief et la paroisse d’Yvo de Gallia prendront le nom de La Jaille-Yvon pour ne plus en changer jusqu’à nos jours.

DE GALLIA À JAILLE

Il semble donc que, derrière le nom latin savant « de Gallia », se cachait déjà le nom vulgaire « de la Jaille ». Sur les documents on trouve : de Gallia (de Gaule, originaire de la Gaule ; avec Gallia à l’ablatif) ou de Gallica (de Gaule ; avec le seul adjectif « Gallica » expression tronquée pour « Gallica humus », terre gauloise, pays gaulois ; comme on a « Aremorica » pour « Aremorica humus »).

Il est notable de constater que la forme « jaille » entre dans le cadre normal de l’évolution d’un mot tel que Gallia, en français populaire. Soit Gallia > galia > gaʎia > gaʎie > gaʎ > dyaʎ > djaʎ > jaʎ > jay (écrit : jaille). ʎ est un « l palatal » dit encore « l mouillé » généralement écrit « ill » en français qui est devenu très généralement « y » (yod) en français vers la fin du XIXe / début du XXe (cf. Bourciez, Phonétique française, § 121 & 190). Gallia donne « jaille », comme gabata donne « jatte » et muralia donne « muraille« .

Quant à Gallica… ce mot ne semble pas avoir donné de descendance en français ; on ne connaît pas de « Jaillique«  comme il y a une Armorique.

***

Selon les endroits, Jao, Nao ainsi que jay (jaille) se prononcent avec des diphtongues fermées ou bien ouvertes, étant entendu que les deux sons ont tendance à s’accommoder, se fermer tous les deux, ou s’ouvrir tous les deux suivant les localités ou même les individus : Nâô, Nàò, et même Nàhou en deux syllabes ; jâô, jàò, jàou ; jây, jày. Personnellement, dit hors de l’environnement phonique (ou plus précisément phonétique) d’une phrase qui peut tout modifier, je dis généralement : Nàò, jàò et jây.

CHAPITRE V

À LA MARCHE

Si la mise en place du toponyme « La Jaille-Yvon » s’est faite rapidement, il n’en a pas été de même de celui de « Saint-Mars-la-Jaille ». Avant le XIe siècle, ce lieu était, dit-on, nommé « Terre de Mars » (je n’ai pas la référence précise, je suppose qu’elle doit être en latin dans l’original). De quel Mars s’agit-il ? Probablement pas du dieu Mars. Mais plutôt de sa position au limes même du territoire breton jouxtant l’Anjou. Autrement dit à sa marche (sa zone frontière), à sa marge, tous mots qui se disent marz en breton (prononcé « mars » en finale nue). Au niveau étymologique, il y a d’ailleurs des analogies entre « marque », « marche » et « marge ».

« Marche » dans le sens de «province frontière d’un État» est attesté vers 1100, nous dit Le Trésor de la langue française. Ce mot aurait été emprunté au germanique *marka «frontière» (ancien haut allemand marcha). Le latin médiéval marcha, marca dans le sens de «limite» ou «frontière» est attesté dès le VIIIe siècle, et dans le sens de «région frontière placée sous le commandement d’un marquis» à la fin du VIIIe siècle.

Au XIIe siècle, la seigneurie de Mars et la paroisse de Saint-Médard apparue vers la fin du XIe siècle, se partageaient ce domaine. Par un processus curieux de symbiose et de confusion, la paroisse pris le nom de Saint Mars. Abandonnant et « Terre » et « Médard ». D’autant plus facilement « Médard » que « Mars » est la contraction de « Médard » (M[éd]ard) ; ajoutons que le « d » final, qui s’est effacé dans la prononciation moderne de Médard devait déjà se prononcer « s », ou « z ».

Quant à la seigneurie, c’est un certain Olivier de Vritz qui en devint le seigneur à la fin du XIIe siècle et associa son prénom à celui de la paroisse qui devint alors « Saint-Mars-l’Olivier ». Puis, vers 1250, la seigneurie de « Saint-Mars-l’Olivier » passa dans la famille des seigneurs de La Jaille-Yvon. D’où finalement le toponyme de Saint-Mars-la-Jaille.

En 1275, Yvon IX de la Jaille possédait alors quatre châtellenies : celles de la Jaille-Yvon, de Saint-Mars-la-Jaille, mais aussi de la Jaille-en-Noellet, ou encore de Pordic sur la côte du Goëlo près de Saint-Brieuc. Les La Jaille bien qu’habitants avant tout le Haut Anjou ou limitrophe, se présentaient alors comme les héritiers d’une branche cadette de la maison ducale de Bretagne.

L’actuel village de Noëllet – qui depuis la fin 2016 fait partie de la commune nouvelle (selon le terme officiel consacré à la folie destructrice des communes, pour reconstruire de nouvelles formes de cantons plus loin du peuple) d’Ombrée d’Anjou qui regroupe dix anciennes communes – avait nom Noelet entre 1036 et 1056. Son nom changea finalement assez peu, différences orthographiques ou de langue mises à part : Noeletum (circa 1056/1060), Noiletum (ca. 1060/1067), Noilet (ca. 1070/1080), Nuiletum ou Noieletum au XIIe siècle… Ce Noëllet est sans doute à rapprocher des Noue, Noë, Noëlles citées plus haut.

EN RÉSUMÉ

1 – Juste en limite de la Bretagne et de l’Anjou historiques, côté breton, se trouve Saint-Mars-la-Jaille. À une vingtaine de kilomètres au Nord et Nord-Est de Saint-Mars-la-Jaille, autrement dit dans le Haut-Anjou, et plus précisément sur la partie Nord-Ouest du département du Maine-et-Loire se trouvent :

2 – Noëllet (ex La Jaille-en-Noëllet) maintenant commune déléguée sur la « commune nouvelle » d’Ombrée d’Anjou, qui s’étend en gros de Pouancé (son chef-lieu) à Combrée ; cette commune nouvelle qui a pris le nom de la forêt d’Ombrée qui se trouve à proximité de Combrée, occupe la pointe Nord-Ouest du Maine-et-Loire également dénommé Pays de Pouancé, ou Pouancéen.

3 – Pour être complet avec le toponyme « La Jaille ». À l’Est d’Ombrée-en-Anjou la « commune nouvelle » de « Segré-en-Anjou Bleu » selon les « politocrates », ou de « Segré-en-Anjou-Bleu » selon l’Institut Géographique National. Également dénommé Segréen, ou pays de Segré, une sous-préfecture. Parmi ses communes déléguées : Louvaines (le pays des louves ?) sur le territoire de laquelle se trouve le prieuré de la Jaillette, établissement religieux fondé en 1194 par le chevalier Geoffroy Lostoir (Lostorius sur les parchemins) à son retour de la Troisième croisade. Cet édifice fut donné aux moines augustins de l’abbaye du Mélinais située près de la Flèche.

4 – Et juste au Nord-Est de Segré-en-Anjou-Bleu, la commune de La Jaille-Yvon, sur le cours de la Mayenne en limite du Maine-et-Loire.

Notons encore que la rivière qui traverse ce territoire, du moins d’en-deça de Pouancé, depuis la Loire-Atlantique, jusqu’à Segré où elle se jette dans l’Oudon, qui se jette lui-même dans la Mayenne, a pour nom La Verzée. Or, selon certains tant « Ombrée » que « Verzée » seraient des allusions (anciennes) au fait que cette partie de l’Anjou seraient à la marche, à la porte de la Bretagne et de la Mayenne voisine. Je ne saurais en dire plus présentement.

DÉTOUR POÉTIQUE

Pour l’anecdote, notons deux noms d’affluents de la Verzée : le ruisseau des Nymphes (ou de la Nymphe) et l’Argos : brillant, luisant, blanc ; rapide, agile, ou léger en grec ancien.

S’agit-il du géant ou de l’argonaute ? D’Argos Panoptès, « celui qui voit tout », le bouvier aux cent yeux, dont cinquante sont endormis pendant que cinquante autres veillent en permanence, rendant impossible de tromper sa vigilance. Ou d’Argos, l’artisan qui construisit l’Argo avec l’aide de la déesse Athéna et fut pilote des argonautes ? Ou bien encore d’Argos, le brave chien fidèle d’Ulysse ?

CHAPITRE VI

LES LA JAILLE À LA JAILLE ?

La fortune de la famille De La Jaille connue des hauts et des bas, ainsi, vers la fin du XIIIe siècle, les seigneurs de la Jaille-Yvon était grevée d’obligations hypothécaires dont les titulaires négociaient leurs titres. C’est Yvon XI, au tout début du XIVe siècle, qui remonta la pente de sa maison, si bien qu’en 1338, Yvon XII, l’aîné de ses fils, se retrouva à quatorze ans, maître à nouveau de quatre châtellenies. Très grand seigneur, il était banneret en Anjou et en Bretagne, c’est-à-dire qu’il avait droit de lever bannière en vue de réunir une compagnie militaire de ses vassaux.

C’est le Marquis de Brisay qui écrit dans La Maison de La Jaille (in Revue de Bretagne, Vendée et d’Anjou ; volume 39-40 ; par la Société des bibliophiles bretons et de l’histoire de Bretagne) :

Si l’on constate, avec Rymer (Diplômes et traités des rois d’Angleterre, par Rymer, vol. III, pages 536, 547.), que le château de la Roche d’Iré, voisin de celui de la Jaille-en-Noëllet, fut pris et occupé par les Anglais, de 1359 à 1362, on ne doute plus de la réalité des désastres dont les environs de Segré, et par conséquent les biens des la Jaille, subirent les effets pendant la plus violente et la plus inhumaine des invasions. Il est certain que, de cette période de l’occupation anglaise, date la destruction des anciens manoirs de la Jaille et de Saint Mars, lesquels furent, après l’évacuation du pays consécutive aux clauses du traité de Brétigny, réédifiées sur un plan nouveau.

Ces restaurations seraient dues à Yvon XII, puisque des ruines encore existantes en partie révèlent le style du quatorzième siècle. C’est depuis cette époque que Saint-Mars, antérieurement qualifié l’Olivier en souvenir des Olivier de Vritz, ses possesseurs, a ajouté à son nom primitif celui de la Jaille, désignation particulière de la nouvelle forteresse.

Autrement dit, Yvon XII reconstruisit somptueusement les châteaux-forts de la Jaille-en-Noellet et de Saint-Mars-la-Jaille ; et il habita ce dernier, « une forteresse nouvelle » comme écrit De Brisay. Tandis que la Jaille-Yvon n’était plus qu’une ruine de la première période féodale.

Finalement, cette débauche de travaux de reconstruction finit par amener la liquidation définitive des quatre châtellenies des La Jaille qui intervint dans les années 1430/1450. (Cf. également Le Marquis de Brisay : La Maison de La Jaille (H. Champion, Paris, 1910) et Internet : infobretagne.com/famille-jaille-bretagne.) 7

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Mais il n’est pas évident de savoir ce que le mot « Jaille » (Gallia) recouvrait exactement au Moyen-âge, au haut Moyen-âge en particulier. D’autant qu’il avait un homonyme qui ne semble persister encore dans certains parlers régionaux, tel le français de Haute-Bretagne.

Je crois avoir évoqué plusieurs fois un autre mot « jaille » en français qui désigne : toute chose sans valeur, cassée, dépassée, en ruine, mal construite, de mauvaise qualité, inutilisable, de très bas de gamme ; ou encore toute chose ennuyeuse à résoudre, qui se présente d’une façon tordue, dont personne ne veut ; y compris dans l’art ou dans l’écriture.

« C’est de la jaille » est un constat sans appel qui veut dire en fait : « ça ne vaut rien, qu’est-ce qu’on va s’embêter avec ça » ou encore « quelle corvée inutile à venir ». « De la jaille » peut être tout ou rien de déprécié, en tous domaines. Autrement dit « de la jaille », c’est quelque chose qui est bon à être jeté ; et « la jaille » est donc aussi le nom régional que l’on donne à un dépotoir ou à une déchetterie. Le jailloux étant lui-même un collectionneur de choses bonnes à jeter, ou un amoureux de la récupération d’objets plus ou moins défectueux « pouvant servir un jour », c’est-à-dire jamais. D’objets « faillis » ou de « la fagne » comme on dit encore.

Cette jaille-ci n’a rien à voir avec notre Gallia, mais plus probablement avec galla, -æ, qui en latin désignait la galle, la noix de galle, ou au figuré le vin aigre, qui a donné aussi le mot gale avec un seul « l« . « Gale, forme spécialisée au XVIIe siècle comme terme de pathologie, variante orthographique de galle » (Trésor o.c.). Et c’est cette gale-là qui est sans doute a rapprocher de « jaille », du moins par son sens, car phonétiquement il provient plus logiquement de galla avec deux « l« . Tandis que « galle » et « gale » ne sont d’ailleurs que des emprunts savants au latin puisque les « g » initiaux latins devant « a » sont devenus « j » en français courant et populaire, comme déjà dit plus haut.

Le seul problème est que galla, si l’on respecte la logique courante et normale de l’évolution phonétique en français, devrait donner « jal ». Il faut alors imaginer que galla ait pu évoluer en gallea ou en gallia à un moment donné du bas-latin, par confusion avec Gallia.

On peut noter aussi que plus d’un mot en -aille en français, parfois familier, a un côté dépréciatif, péjoratif (cf. canaille, valetaille, marmaille…). Ce qui cadre bien ici aussi.

CHAPITRE VII

BROC’HALL HA GALLAOUED

Venons-en maintenant à évoquer ce que, en Pays celtique, je veux dire en Basse-Bretagne, en Bretagne bretonnante, les mots Gallia, Gallus (pluriel Galli), Galla (pluriel Gallae) … sont devenus.

Rappelons tout d’abord le contexte du côté de la langue bretonne, tel que l‘énonce Suzanne Citron (o.c. page 228), à la suite de François Falc’hun (voir en particulier : Perspectives nouvelles sur l’histoire de la langue bretonne, livre de référence) :

L’Armorique est devenue Bretagne lorsqu’aux IVème et Vème siècles, fuyant les Scots, les Pictes et les Saxons, les « Bretons » quittèrent la Bretagne d’outre-mer. Ils trouvèrent en Armorique une population celtisée, très peu romanisée, qui avait gardé ses mœurs, son organisation sociale et sa langue. Des mélanges linguistiques naquit le « breton », langue écrite qui servit à des usages savants. Dans la région de Rennes et de Nantes, les évêques organisèrent une résistance aux Bretons, et la langue romane subsista. La Bretagne ne fut jamais intégrée au regnum Francorum.

Nous sommes ici à la fin de l’époque proprement gallo-romaine, époque que l’on fait courir habituellement de la conquête de la Gaule (- 52) à l’abdication du dernier empereur romain d’occident Romulus Augustule en 476, d’un empire en partie christianisé. On peut y ajouter la Bataille de Soissons (486) qui marque la fin de tout pouvoir romain en Gaule (avec Syagrius) et l’avènement des Mérovingiens, tandis que Clovis, roi de toutes les tribus franques, est baptisé autour de l’an 500. C’est alors que la noblesse franque s’impose sur une population essentiellement rurale et paysanne gallo-romaine.

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Comme quoi l’histoire linguistique, l’histoire politique, l’histoire des peuples sont liés :

En breton, les termes d’emprunts (modernes) Frs (France), Frsez (Français, singulier), Frsizion / Frsizien (Français, pluriel) sont peu utilisés et très généralement rejetés des puristes. L’occurrence principale, pour ne pas dire essentielle, tourne autour du prénom François/Françoise (forme ancienne de « Français ») prononcé à la mode de Bretagne.

Soit tout un ensemble de variantes et diminutifs (en -ig/ik) tels que : Frañsez, féminin Frañseza, Frañsezig, Frañsezaig ; parfois Frañsoù (traditionnel), souvent Fañch, Fañchig (masculin), Fañchon (féminin), usuels : Soaig, Saig (masculin), Soazig, Seza, (féminin)… (cf Dictionnaire breton Francis Favereau). 8

En rapport avec la Gaule

En rapport avec la France

peuples

Galia : Gaule

Gall, Bro C’hall ou Bro-C’hall* : Pays Gallo (Haute-Bretagne), France. 9

Galian : Gaulois

Gall (pluriel : Gallaoued, Galleued) : Gallo (Haut-Breton, Breton non-bretonnant), Français.

galian : gaulois (adjectif)

Gallez (pluriel Gallezed) : Gallaise (Haute-bretonne), Française.

langues

galianeg : langue gauloise

galleg : langue française.

gallek : français, de langue française (adjectif).

galleger : francisant.

* Bro = Pays ; derrière « bro », « Gall » mute en « C’hall » (c’h = ch allemand de Bach, ou jota espagnole)

(cf. Dialecte de Vannes Vocabulaire breton-français et français-breton par A. Guillevic et P. Le Goff (Lafolye frères éditeurs, Vannes, 1907) ; Roparz Hemon Nouveau Dictionnaire Breton-Français, 6e édition (Al Liam, Brest, 1978 ) ; et Francis Favereau Dictionnaires bilingues (Édition Skol Vreizh) disponibles sur Internet).

Le vénérable Dictionnaire Celto-breton de Le Gonidc (1821 et 1847-50) glose ainsi le mot Gall : « Gaulois, habitant de la Gaule, et aujourd’hui Français, qui est né en France, qui habite la France. […] pluriel gallaoued (en trois syllabes) […] anciennement Galled et Galliz. […] Gall est un nom de famille fort commun en Bretagne ». Et le mot Gall ou Brô-C’hall : « La Gaule, le pays des Gaulois, et aujourd’hui la France, le pays des Français ; é Gall, ou é brô-C’hall : en France ».

Personne n’a encore tranché sur le sens exact, sur ce que désignait autrefois en breton « ar Gall ». Savoir à quelle époque est apparu ce patronyme (au moins par écrit) serait source d’information sur son ou ses sens d’origine. Est-ce que cela fait référence aux populations armoricaines que les bretons d’outre-Manche ont trouvées sur place (parlant qui un gaulois tardif, qui un roman primitif, qui un mélange de tout ça) ? À un haut-breton romanisé, non-bretonnant ? Un français ? Un étranger, un breton non bretonnant, ou mal bretonnant, un bretonnant vannetais ? Les solutions sont ouvertes, notons encore que « gall » au figuré peut signifier « bègue » en breton. Et que « mont e Gall » signifie : « aller en pays Gallo » ou « en France ».

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Ce qui est remarquable est que Legall – comme je le redis plus bas – batte tous les records de fréquence dans le Finistère et les Côtes d’Armor, donc là où l’on parle le breton K-L-T (pour le dire très schématiquement, là où l’on parle un breton accentué sur la syllabe pénultième et non finale, comme généralement en breton vannetais ; ou pour le dire autrement, là où le breton parlé est sans doute le plus proche du cornique – qui, fort heureusement pour lui, est en train de renaître de ses cendres en Cornouailles britannique, où les cornouaillais ont d’ailleurs le statut de minorité nationale).

Je dis également plus bas que Legal se rencontre surtout en Loire-Atlantique, particulièrement en Presqu’île guérandaise, sa partie nord-ouest et maritime qui jouxte le Morbihan ; puis dans le Morbihan. Il faut savoir que la Presqu’île guérandaise, qui voit renaître de nos jours des écoles en langue bretonne Diwan, a parlé encore marginalement breton courant du 20e siècle dans les ports en particulier (il s’agissait d’un breton KLT d’immigration) mais aussi avant tout un dialecte haut-vannetais tout à fait particulier, dénommé « dialecte de Batz-sur-Mer » dont on a que quelques traces écrites.

Est-ce que ces Legal-ci sont les mêmes que les Legal-là ? Je veux dire, est-ce qu’ils désignent exactement le même genre de personnes, ont le même sens ? Il faut savoir aussi que les conventions d’écriture locales ou régionales ont pu très souvent diverger et que les états-civils anciens étaient tenus très généralement par des prêtres dont certains étaient bretonnants de naissance, ou d’apprentissage, ou mal bretonnants (la messe en latin arrangeait tout).

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Il est notable que sur cette racine gall le breton se rapproche non pas tant des deux autres langues brittoniques (gallois et cornique) que du gaélique. En gaélique irlandais, gall est un nom ou un adjectif qui a les sens suivants : gaulois, britannique, anglais, étranger, immigré, inconnu, voire extra-terrestre (pour le dire autrement : qui n’est pas irlandais, mais qui est ou a été plus ou moins en contact avec les irlandais) ; « gallo-romain » s’y dit : gall-rómhánach ; les Îles Hébrides : Inse Ghall ; Gaulois : Gallach ; Gallois : Galés ; Galicien : Galego. Quant à gallán il désigne tout autre chose, le menhir. En gaélique écossais, gall a également les sens de : anglais, étranger, inconnu, extra-terrestre, mais aussi d’écossais des Lowlands (ne parlant pas gaélique, à la différence de ceux des Highlands ou des Hébrides) ou encore … cygne (sic).

En gallois, le mot gal (singulatif gelyn) a le sens d' »ennemi », et « anglais/anglaise » (substantif) se dit : Saeson (saxon), Sais (Saxons), Saesnes (Saxonne), Saesnesau (Saxonnes). En français, on a des Langlais (qui ne sont pas nécessairement des descendants d’anglais, mais de personnes dont un ancêtre habitait à un angle de rue ou de tout ce que l’on veut) et en breton, on a des Lesaux (et autres graphies) qui n’ont rien à voir avec le fait d’être sot, mais d’être saxon, d’être un Saoz, un Anglais en breton. Comme le nom noble d’origine bretonne De Kersauzon signifie : de la ville des saxons. « Ville » entendu comme : village, hameau, maison. On a dit plus haut que gall pouvait, éventuellement, signifier « bègue », en breton ; il en va de même avec saoz.

Précisons aussi que les Cornouailles anglaises connaissent le patronyme Argall et dérivés : Argoll, Argill, Orgall (avec deux ou un seul « l »). Le cornique est une langue très proche du breton par le fait même que ce sont essentiellement des locuteurs de cornique qui ont immigré en (petite) Bretagne. (Cf. sur Internet le site : The Argall Family Name.)

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Certains ajoutent encore aux hypothèses courantes, une hypothèse hagiographique, voulant faire des Legall des personnes anciennement désignées par le nom de Saint Gall, fondateur de l’abbaye éponyme, tout à l’Est de la Suisse. Ce denier séjourna en Bretagne et aurait marqué les esprits locaux jusqu’à pousser certains à en prendre le prénom comme nom. Ou par Saint Gallus, évêque de Clermont au VIe siècle.

En fait le sens à donner à Gall entre finalement dans un beaucoup plus vaste domaine ; celui de l’histoire des premiers royaumes armoricains et/ou bretons d’Armorique ; la toponymie, la dialectographie tant bretonne que romane, ont clairement établi divers reculs du breton au cours des siècles ; Falc’hun a brillamment mis en avant l’aspect sans doute très ancien de la (pour simplifier) dichotomie phonétique et lexicale entre le breton KLT et le breton vannetais. Laissant entendre une situation linguistique complexe aux temps anciens, de fin d’antiquité, sur le futur territoire de la Bretagne historique (à cinq départements). Mêlant réalités celtes à réalités romanes.

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Je pourrais ajouter encore plusieurs mots dérivés de Gall, qui montrent l’importance première de ce mot en breton par rapport à la très secondaire racine d’emprunt moderne Frañs, tels que : gallegaj (mauvais français, en parlant de la langue), gallegacher (locuteur de mauvais français), gallegann (baragouiner en français, déraisonner, bégayer…), gallgar (francophile). Ou encore Inizi Gall qui est le nom breton des îles Hébrides (Écosse) apparemment emprunté au gaëlique écossais : Na h-Innse Gall, ou Na h-Inns nam Gall : La Gall de l’Île, L’Île de la Gall.

Ce qui nous renvoie à un tout autre sujet : la recherche du sens premier et de l’origine linguistique de la racine ethnonymique Gall et autres dérivés antiques ou anciens, que l’on retrouve dès latin et grec, et qui se rencontre tel quel ou phonétiquement modifié – ou comme racine d’un mot plus long, en diverses contrées ou peuples de l’Europe et même jusqu’en Anatolie. Y compris dans le nom de plusieurs langues ou dialectes : gaulois, galate ; gaélique, gallois ; galicien, gallo, wallon, valaque (terme générique ancien pour désigner des locuteurs daco-roumains, aroumains, mégléno-roumains ou istro-roumains). Rien n’est simple à démêler en un domaine, l’ononomastique, où le plus souvent on est nommé par son voisin.

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Je voudrais revenir une dernière fois sur Legall et ses variantes en précisant que Gall, très généralement précédé de l’article défini français le est un nom de famille particulièrement présent en Bretagne, tant Haute que Basse (en France plus généralement et en bien d’autres contrées) :

Legall (et ses nombreuses variantes : (avec l’article défini français) Legal ; Le Gal, Le Gall, Le Galle, Le Guall ; (avec un diminutif, -ic = -et ou -ot français) 10 Le Galic, Le Gallic, Le Gallyc ; (avec un pluriel, ou comme mot signifiant « gallo », habitant de Haute-Bretagne) Legallo, Le Gallo, Le Gallou ; (avec l’article défini breton) Ar Gall, Argall, An Gall, En Gall ; (sans article mais avec un diminutif) Galic, Gallic ; (sous forme d’un nom de lieu : « chez le Gall », « de la ville des Le Gall », « ville » étant entendu dans le sens de « hameau » en toponymie) Kerangall, Keragall, Kergall…) serait le 1er ou l’un des premiers noms de famille en Bretagne historique (à cinq départements). Sa présence la plus forte est dans le Finistère, puis le Morbihan et les Côtes d’Armor. Les trois départements, en totalité ou en partie, historiquement bretonnants.

Je ne prétends pas ici faire une étude sur le patronyme Le Gall et dérivés. Mais je note que Legal (ou plus rarement Legall) se rencontre surtout en Loire-Atlantique, particulièrement en Presqu’île guérandaise qui jouxte le Morbihan ; puis dans le Morbihan en compagnie des Le Gal en deux mots, plus rares ; Le Gallo se trouve principalement dans le Morbihan ; Le Gallou, et beaucoup plus rare Legallou, sont en premier lieu en Côtes d’Armor. Mais celui qui bât tous les records en quantité est Legall (beaucoup plus rarement Le Gall) dans le Finistère et les Côtes-Armor avec en tête Brest et Plougastel-Daoulas ! 11

Des formes plus rares telles que Kerangall et Kergall se retrouvent en Côtes d’Armor, ou Le Galle dans le Morbihan.

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Avant de clore, rappelons juste qu’il existe plus d’un dicton évoquant Noël. Par exemple (en gallo) : Queu Tousint, queu Nao ; queu Nao, queu Pacao ! Telle Toussaint, tel Noël ; tel Noël, telles Pâques ! Ou l’archi-connu : Noël aux balcons, Pâques aux tisons. Ou encore, et à l’inverse : Noël gelé promet Pâques fleuries.

En attendant, après un hiver de pluies, pouvons-nous espérer un printemps à venir pas trop gorgé d’eau ?

* * *

NOTES

1 Les Pal’tots Jaones = les Gilets Jaunes.

2 – L’hypothèse crăciun (création) semble la seule vraisemblable par rapport à l’hypothèse crăciun (crèche), pour la simple raison que « crèche » est un emprunt du français à l’ancien bas francique *krippia (d’un plus ancien germanique *kribjon), correspondant à l’allemand Krippe « crèche ». Et que le roumain ne connaît le mot creşă (prononcé : crèchë) qu’en tant qu’établissement accueillant de jeunes enfants.

D’autant que le mot latin pour désigner la mangeoire (qui est le sens premier de crèche) est alveus (-i, masculin) et que le mot de latin ecclésiastique pour désigner la crèche est præsepe (-is, neutre) ; qui en latin courant a les sens de : parc à bestiaux ; étable, écurie ; mangeoire ; lieu où l’on mange ; table ; habitation, logis ; ruche ; mauvais lieu, taverne…

Évolution intéressante du mot « crèche » en français qui est passé de 1- «mangeoire pour les bestiaux» (début XIIe siècle) à 2- «mangeoire où le Christ fut déposé au moment de sa naissance» (1223) puis plus récemment à 3- «asile de nouveau-nés» (1782-88, in Louis Mercier, Tableau de Paris) à 4- «couche garnie d’une paillasse» (1793, les geôles de la Révolution passant par là) ; à 5- «représentation de l’étable de la Nativité» (1803, in Chateaubriand, Génie du Christianisme) ; et enfin, à 6- «gîte misérable» (1905). (cf. Le Trésor o.c.)

3Boire (formes dialectales : boére, boère, bwàr):

Littré :  » Boire (substantif féminin). Nom donné, dans les départements de Maine-et-Loire et de la Loire-Inférieure, aux anses ou petits golfes de la Loire. […] 2° Terme de pêche. Communications que les mares, fossés ou chantepleures [rigoles ouverte dans la berge d’une rivière] ont avec les rivières, ou bien fosses pratiquées sur les bords des rivières. […] Étymologie. Bas-latin borra, creux plein d’eau ; italien borro, fosse creusée par les torrents de montagnes. Sauf ces rapprochements, on ne sait rien sur l’origine de ce mot. »

Trésor de la langue française :  » Boire (substantif féminin). A.− Dans le cours inférieur de la Loire petit golfe formé par le fleuve […] B.− Rigole à ciel ouvert faisant communiquer une masse d’eau stagnante avec une rivière ; fossé pratiqué sur le bord d’une rivière […]. Prononciation : [bwa:ʀ]. Étymologie et Histoire 1343 « fosse faisant communiquer une chantepleure avec une rivière, surtout sur la Loire » […] Terme de la Basse-Loire […] d’origine inconnue [..] ; rapproché ultérieurement du verbe boire : cf. Trévoux, 1704, s.v. boire ; attesté dans la même aire géographique en latin médiéval sous la forme bera en 1110-1130 […] et beria en 1337 […] ; ces formes excluent un rapprochement avec le provençal moderne bouiro « bief d’un moulin » qui représente une forme *boria ; un rapprochement avec l’ancien français buire « écluse » (1321 […]), d’aire géographique picarde et wallonne, réputé d’étymologie inconnue […] est peu probable du point de vue phonétique et vu l’éloignement des deux aires géographiques. […] »

Patrice Brasseur Le Parler nantais de Julien et Valentine (Université de Nantes, 1993) : « Boire. Substantif féminin.  » Étang, mare«  ( communication personnelle de Henri Bouyer). Georges Vivant [N’en v’la t-i des rapiamus!, Reflets du Passé, Nantes, 1980] : bouére. Paul Eudel [Les locutions nantaises, Nantes, 1884] : petite anse navigable dans la Loire.

4 En breton Kelt désigne le Celte, et Keltia désigne la Celtie, l’ensemble des peuples de culture, de langues (toutes en situation de bilinguisme, d’ailleurs, de nos jours) ou simplement de musiques celtiques (la Galice, les Asturies, par exemple, ou certaines contrées de l’Italie du Nord, ou d’Europe centrale ou de l’Est).

5À propos encore de « Gallus » et de « gallus ». Rouvrant, ces jours derniers, à la page 120, le Bulletin de la société archéologique et historique de Nantes et de la Loire-Inférieure de l’année 1936, tome soixante-seizième (Nantes, 1937), je suis tombé sur un article de Marcel Giraud-Mangin intitulé : La bibliothèque de l’archidiacre Le Gallo au XVIe siècle. L’auteur nous livre ce qu’il a trouvé sur un livre ayant appartenu à ce Le Gallo :

un distique en latin qui forme un amusant jeu de mot sur le double sens de gallus, signifiant à la fois Le Gallo et Coq :

Sum Galli, qui me manibus subduxerit uncis

Huic ne quo gallus defuat opto loco.

Ce qui se traduit : « Je suis à Le Gallo ; à celui qui m’aura dérobé de ses mains crochues, je souhaite qu’un coq ne lui manque pas quelque part.

6 En grec ancien, on utilisait finalement plusieurs noms pour désigner les Gaulois et la Gaule ; et les Romains avaient tendance à les suivre en ce domaine. Ce qui a entraîné certains confusions jusqu’à nos jours.

Il y a avait par exemple : Keltikhê qui désignait La Celtique, le monde celte, et en particulier la Gaule ; Keltos (-ôn, pluriel kéltai), dont le Bailly donne comme définition (au pluriel) : peuple de l’ancienne Gaule ; Gallos (latin : Gallus), gaulois, et Gallia (idem en latin) signifiant La Gaule ou Les Gaules. Mais il semble que le nom usuel pour désigner la Gaule était Galatía, mot ambigu car il recouvre aussi d’autres régions telle la région des Galates ; et de même, le nom usuel pour désigner les Gaulois était Galátês, terme recouvrant aussi bien les Gaulois de l’Ouest que de l’Est ou d’Orient (d’Anatolie par exemple). Ajoutons encore Keltoligues (-ôn), Celtes de Ligurie et Keltibêres, Celte-ibères.

7 – À propos de la prononciation de « Saint-Mars-la-Jaille » en français régional : le « s » final de « Mars » ne se fait pas entendre, comme il en est de même avec Saint-Mars-du Désert et Petit-Mars et pour le « c » de Saint-Marc-sur-mer, tous villages de Loire-Atlantique. Le « â » de « jaille » est un « â » d’arrière. En gallo, « Saint-Mars-la-Jaille » se dit : sâ-mòr-lâ-jòy.

8 À propos des voyelles nasales en breton (qui sont d’ailleurs plus nombreuses qu’en français, mais ceci est un autre sujet). Il faut savoir qu’en breton, particulièrement en breton KLT (Kernev ou Bro-Gernev, Cornouaille ; Leon ou Bro-Leon, Léon ; Treger ou Bro-Dreger, Trégor), moins en breton Gw (ou Gu), le breton vannetais, celui du pays de Vannes (Bro Guéned), toute voyelle située devant les consonnes nasales « n«  et « m«  peuvent se nasaliser, ou fermer la consonne ; on dira : brézon-nék, ou bréhon-nék (mais aussi : bré-zou-nék) pour brezhoneg (breton, en tant que langue).

Cette situation se retrouvait autrefois en Ancien-français, généralement marqué à l’écrit par un doublement de consonnes, et se trouve encore dans ce qui reste des dialectes ; ainsi en gallo, ce qui se dit pòm (pomme) en français se dit pon-me ou poume. Mais pour en revenir au breton, il existe des mots qui en cette langue (généralement en finale de mot) ont une voyelle nasale simple, non suivies du son « n«  ou « m«  ; à l’écrit, ces voyelles sont suivies d’un « n«  muni d’un tilde (añ, uñ, etc.) qui ne se prononce ; c’est le cas de Frs, France (qui révèle ainsi son caractère d’emprunt au français) ou de mots tels que am (ici), brem (maintenant), et de nombreuses formes infinitives du verbe tels que gouelañ / goueliñ (pleurer).

On peut noter encore qu’à la différence du mot Frs, le mot Frank (Franc, le nom de l’ancien envahisseur ; ou, en tant qu’adjectif : libre, affranchi, ou encore sincère, ouvert, etc. comme en français) est bien écrit « an », donc se prononce : fra-nk ou fran-n-k, mais pas fran-k qui tout au plus ne peut-être que le prénom Franc prononcé à la française.

À propos du diminutif en breton. Comme en français (français populaire en particulier) et bien d’autres langues, en breton les prénoms d’usage (surnoms, petits-noms) ou même prénoms d’état-civil subissent bien souvent des apocopes, aphérèses affectueuses ou amicales (elles-mêmes parfois redoublées ou simplifiées phonétiquement). Mais également on a recours (plus encore dans le vannetais que le KLT) du suffixe diminutif passe-partout -ig (ik) qui est plus ou moins l’équivalent des suffixes français : -et, -ette, -ot, otte.

Les manières de dire François ou Françoise en collectionne des exemples : 1/ apocope (réduction de la finale du mot) plus simplification phonétique (chute du r), Frañsez devient Fañch ; 2/ aphérèse (réduction du début du mot), Frañseza devient Seza ; 3/ ajout du suffixe -ig (prononcé ik en finale absolue) a – derrière le prénom complet : Frañsezig (masculin), Frañsezaig (féminin) ; b – à la place d’une apocope : Frañsez > Fañch > Fañchig (masculin), Fañch > Fañchon (féminin, prononcé « fañchoñ » en français) ; c – derrière aphérèse : Soaig, Saig (masculin), Soazig (féminin) ; 4/ autre forme d’apocope remplacée par un diminutif particulier : Frañsoù.

N.B. Le suffixe -ou (parfois -o), féminin -ouze/ oére (parfois -èze), est très présent en gallo où il est l’équivalent du français commun ou populaire -eux/-euse ; mais il a aussi un sens marqué de diminutif affectueux, amical, voire ironique. Ou de quelque chose qui se fait à moitié, qui lambine, qui perdure plus ou moins. Dans ce dernier cas, en particulier, il peut être redoublé.

Ex. en français régional breton « pigner » veut dire « pleurer, se plaindre, crier« . En gallo : pignë. Un pignoux, une pignouse est quelqu’un ou quelqu’une qui pleure, plus couramment encore quelqu’un qui a tendance à se plaindre. C’est bien souvent plus qu’un pleureur ou qu’une pleureuse, c’est un pleurnicheur ou pleurnichard, une pleurnicheuse ou pleurnicharde. Ce qui rapproche ce mot « pigner » du français commun « pignocher » qui semble en être un diminutif : manger négligemment, sans appétit, du bout des dents, par petits morceaux ; peintre à petites touches, petits coups de pinceaux, minutie extrême (Cf Trésor Langue Française et Littré). Ou encore faire des manières.

Je connais le dicton : « qui pignoche, vivoche » qui en mon esprit veut moins dire : « qui rechigne sur ce qu’il mange, vivote » que « qui se plaint toujours, vit à moitié » (mais qui est souvent dans la pensée populaire, une marque de longue vie).

Enfin, « pigner » peut être redoublé, comme on dit « pleurnicher » pour « pleurer », sous les formes de « pignouser », « pignousoux », « pignousouse ».

9 – Je ne sais s’il existe un rapport sémantique entre le Pays Gallo et le Goëlo (Goueloù, Goelo, ou Bro-Oueloù en breton) ancien pagus Gouelou, situé juste à l’Est du Trégor. Comme il y a sans doute un rapport entre l’Île de Batz (au large de Roscoff) et l’île de Batz (aujourd’hui presqu’île) sur la côté guérandaise. Ce sujet sera sans doute approfondi dans un article que je désire consacrer à la racine ethno-toponymique « gall ».

10 Ik (écrit -ik ou -ig selon les orthographes bretonnes) est vraiment un diminutif très prolifique en breton ; il a donné divers prénoms qui sont passés progressivement dans le français courant, comme : Annick, Yannick, Pierrick, Janick, Yvonnick, Soizick, etc. Mais pas Monique qui a une origine latine, ou grecque (de monos, seul, unique ; cf. mónoikos surnom d’Hercule, Monoecus en latin) ou libyenne (Monnica, diminutif de Monna, divinité païenne antique berbère). Certains rapprochant Monica de Monaco. Tandis que certains font de « Monaco«  un dérivé d’une antique racine Men, Mon, Man désignant une hauteur (cf. le breton « menez », mont et « men » pierre, roche) ; et d’autres, de Monaco un antique Herakles monoikos, Héraclès le Solitaire. (cf. Éric Vial, Les Noms de villes et de villages ; Belin, Paris, 1983, pp. 14 et 36). Quand d’autres encore rapprochent « Monaco » du nom du dieu phénicien Melkart ; ou encore dans un autre genre, rapproche « Monaco«  du latin monachus/monacha (du grec monakos, monakès), moine/nonne. Ou bien rapproche le nom local, populaire de Monaco qui est semble-t-il « Mourges« , de formes dialectales occitanes du nom du moine ou de la nonne telles : (masculin) morgue, (féminin) monega, mourgo, etc.

11 Sur le sens de « Le Gall » ou « Le Gallou », diverses hypothèses plus ou moins sérieuses s’affrontent : – en référence au breton : le Gaulois, l’habitant du Pays Gallo, le Français, l’Étranger, celui qui parle mal breton ; en référence au gaélique irlandais : le remarquable (galánta) ; au gaélique écossais : le vaillant (galach) ; – en référence au brittonique gallois ou cornique : l’habile, le puissant (gallois gallu, cornique gallos : pouvoir, capacité…) ; cf. le breton galloud (pouvoir, puissance), galloudus (puissant) ; etc. Certains, même, comme dit par ailleurs, veulent rapprocher ces patronymes de Saint Gall, saint d’origine irlandaise, qui séjourna en Bretagne et aurait fondé l’abbaye de Saint-Gall, en Suisse. On peut noter d’ailleurs l’existence de plusieurs Saint-Gall propres aux Ve, VIe, VIIe siècles : Gal (ou Gall, Gallus) Ier de Clermont (vers 489 – 551) évêque de Clermont en Auvergne ; Gall d’Aoste (évêque d’Aoste en 529 – +546) ; Gall (Gallus) de Suisse, celui que l’on vient de citer (ca. 551 – 646) ; et Gal (ou Gall, Gallus) II de Clermont (? – 656). Dans ces siècles propices à christianisation ou rechristianisation.

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Le petit lexicographe.

Rédigé entre le 22 décembre 2018 et le 2 février 2019.

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