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ACTUALITÉ ET MÉMOIRE MÊLÉES (page déchirée de mes souvenirs)

21 juin 2017

J’ai déjà évoqué ici, sur ce blog, la veulerie idolâtre d’une certaine « gauche » municipale qui, là où j’ai passé toute ma jeunesse, leur fit ériger il y a quelques années, un monument à la gloire des « courageux » « bombardeurs » anglo-américains (nos « alliés » de la Seconde guerre mondiale !) dont les avions furent abattus par la DCA allemande.

Je précise qu’il n’y a par contre, autant que je le sache, aucun monument en l’honneur de tous les morts civils de cette ville martyre, et en particulier des dizaines d’apprentis morts lors d’un bombardement « allié » des chantiers navals ; ville martyre comme combien d’autres d’ailleurs de la façade atlantique, détruite certains disent à 85% d’autres à 95%.

Donc autour de neuf bâtiments sur dix furent brisés puis rasés. Ainsi, tel fut le sort réservé à la première maison de mes parents, abattue quinze jours avant le Débarquement. Et, bien évidemment, j’ai le souvenir tout enfant après-guerre d’une antenne, d’une délégation locale importante de ce qui s’appelait le MRU, le Ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme. C’était le plein emploi ! Et les heures supplémentaires… Merci la Guerre!

Pour enfoncer encore un peu plus le clou du colonisé, il y a quelques années également, la « gauche » municipale a fait refondre à l’identique une statue représentant un militaire yankee conquérant, épée à la main ! dont l’original trôna entre les deux guerres, sur la plage principale, en haut de sa grande et lapidaire bitte d’amarrage grotesque, avant de finir fondue pour le compte de l’occupant.

*

Aujourd’hui même, je veux dire ce 21 juin, je ne sais où exactement dans la cité maritime, vers le port sans doute, « on » fête le centenaire de l’arrivée des yankees lors de la … Première guerre mondiale. Ce n’est pas dans mon quartier, ses rues sont quasi désertes, la circulation rare, mais la chaleur ne plombe pas tout à fait, un vieil air marin adoucit. C’est dire si je vois ça de très loin.

Cette « commémo » (comme disait Colucci) semble entrer dans le cadre de quelques jours de festivités autour du retour (amical ou pour révision, je ne sais, et je m’en moque) du Queen Mary II, paquebot anglais de prestige que les chantiers navals locaux ont construit à défaut de construire de nouveaux France. Misère !

… Pauvre France, pauvre paquebot France, celui que l’on voit dans plusieurs films des années 60-70, vendu par Giscard en son temps, devenu Norway à l’été 1979, et qui acheva son existence à la casse, dans un chantier de découpe de vieux navires, en Inde…

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Ma mère me rappelait autrefois ce que mes aïeux (arrières-grands-parents, grand-père, grand-mère, grands-oncles et grands-tantes) avaient dû subir de l’arrivée de ses frustres et envahissants militaires nord-américains.

Il se trouva que ces derniers établirent leurs campements en bois sur les champs mêmes que ma famille maternelle cultivait à la fois en bordure de ville et en bordure de mer, en tant que simples fermiers. C’était à ladite ferme de la Noë, ancienne ferme seigneuriale. Noë prononcé « nô ». « La ferme de l’anneau » comme je l’entendais enfant. Sur les terres de laquelle – ceci expliquant cela* – coulait encore, dans les années soixante, un petit ruisseau encastré et sombre, bordé d’arbres et de jardins en contre-bas ; le tout étant aujourd’hui comblé, « immeublisé », « hachélémisé ». C’était le petit « ruisseau de la Noë » comme on le dénommait ; et que j’ai connu sortant d’une mare. La mare à têtards et grenouilles du coin du « champ à Pingo ».

… Pingo ? C’était « l’espingo », « l’espagnol » celui qui (je suppose) avait repris la ferme après 1945. Quelque réfugié espagnol. Mes grands-parents avaient quitté la Noë à l’aube de la Seconde guerre, ne voulant pas, si j’ai bien retenu ce que l’on m’a dit, subir une deuxième fois la réquisition prévisible des champs qu’ils cultivaient. S’installant, enfin en tant que petits propriétaires, un peu plus dans les terres…

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Née en 1915, ma mère ne se souvenait évidemment pas directement de ces yankees qui étonnaient, lui avait-on dit, la population locale ; les Noirs en particulier, car on est ici en Haute-Bretagne et comme chacun sait « il n’y a pas de Celtes noirs » (je précise que je blague, car cette réflexion a valu, il y a peu de temps, six mois de prison ferme à l’auteur de cette vérité banale, de simple bon sens ; puis deux ans fermes, pour avoir contesté le jugement en des termes qui ont déplu ; véridique).

Ma mère ajoutait que, pendant des années, la terre de la ferme ne donna rien ou pas grand chose tant elle avait été tassée, laminée, tuée par les pas des hommes, des chevaux, les allées et venues de matériels militaires, d’automobiles sans doute… D’où des difficultés domestiques à vivre et à payer les fermages. Mais dans la famille, il en est un qui ignora tout de ça : ce fut le tonton Michel, un grand-oncle à moi, deuxième classe « mort pour la France », disparu corps et âme, à 34 ans du côté du Pas-de-Calais en septembre 1915. Disparition officialisée en 1921…

Dernier détail, si l’on peut dire. Les parents de ma mère lui avaient raconté (à elle) la manière dont était traité les « mauvais éléments » de l’armée des gringos. Mes grands-parents lui dire avoir vu, de loin, de leur seuil, du coin d’un champ, des exécutions capitales expéditives.

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Enfin, pour revenir à la cérémonie de ce jour, il est quand même sympathique de constater que c’est celui qu’ont choisi les animateurs de l’OMJ pour se mettre en grève. L’O.M.J, on voit là tout le tralala « socialo » : l’Office Municipal de la Jeunesse, ce qu’en mon jeune temps on appelait « centre aéré », dont je fus moi-même non pas « animateur » mais « moniteur », autre mot passé de mode, ringardisé. J’en parlerai sans doute un autre jour.

La gestion de l’OMJ ayant été laissée à une association qui bât de l’aile, il y a du chômage dans l’air et personne ne sait comment tout ça va évoluer. Le centre, les centres aérés de la ville sont donc fermés en ce moment, et les « socialos » et assimilés se sont passés d’un pitoyable et propagandiste défilé d’enfants évoquant l’arrivée « bienheureuse », il y a un siècle, de l’Oncle Sam sur nos côtes atlantiques.

C’est toujours ça de gagné au pays des Collabos. Et comme disait Lautréamont, puis Debord le plagiant mot pour mot : « Les idées s’améliorent. Le sens des mots y participe. » (in « Poésies II »).

* Noë, toponyme très courant sous différentes formes graphiques ou phoniques (Noé, Noë, Nohé, Nou, Noue, Nouhé, Noëlles…) dériverait d’un mot gaulois « snauda » ou « nauda », « nauda » en bas-latin, qui aurait désigné à l’origine un terrain fréquemment recouvert par les eaux, une prairie marécageuse, un pré humide avoisinant un cours d’eau. Au cours des siècles, ce mot a reçu des acceptions dérivées diverses, d’un usage régional ou de métier, telles celles de : pré gras et humide, pré bas où s’amoncelle les eaux, pâturage arrosé d’un cours d’eau ; étendue d’eau, mare, canal, bras d’une rivière communiquant avec elle par l’aval ; gouttière, égout ; rigole, creux de sillon inondé ; tuile faîtière, pièce creuse de plomberie, pièce particulière de charpenterie ; cuve, baquet, auge… Dans tout cet assemblage, il semble qu’il y ait eu des confusions et chevauchements de son et de sens, variables selon les dialectes dans le passé. Ainsi « la no », cuve, baquet ou auge est à rapprocher de « le no », auge de moulin, bassin, baquet ou même… cercueil, qui vient probablement d’un autre étymon. Ou encore de « le no », la nage. « Passer la rivière au no des chevaux » ou « … à nou de cheval » voulait dire autrefois : passer la rivière au niveau du passage à la nage des chevaux, ou passer une rivière à dos de cheval ; « mener à no » signifiait « nager » mais dans le sens de « ramer » (sur un banc de nage). Donc rien à voir avec la no, zone humide ou marécageuse, bien qu’il soit ici aussi question d’eau.

From → divers

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