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RÉFLEXION DU JOUR :

19 novembre 2014

"L’artista, alla fine, non è sempre un eterno bambino ?"

"L’artiste, in fine, n’est-il pas toujours un éternel enfant ?"

Sentence d’un nouvel auteur en langue italienne, ou du moins d’un écrivain qui a pris la décision de ne plus écrire que dans la langue de Dante ou encore de Gozzi. C’est de lui que quelqu’une, une méridionale, me parlait un jour quand elle me dit : " Est… (puis, se reprenant) c’est un enfant !"

Elle se demandait bien pour quelle raison les français se compliquaient la vie à dire "c’est" alors qu’il est si simple de dire "è" tout simplement, comme en italien. "Mais pourquoi "c’est" ?" Et bien, c’est comme ça, c’est "un truc" qui ne s’explique pas, enfin si, mais par l’histoire de la langue.

Un "trrruc" ! avec un joli "r" roulé… Ce mot dans sa bouche me rappela illico les "r" de ma grand-mère maternelle qui n’était pas italienne mais mayennaise et d’une autre époque… Un truc, un machin, un bidule ; encore un mot étrange et passe-partout qui l’étonnait.

*

Hé oui, l’artiste "è un bambino…"

Mais, bambin, ou sale gosse parfois ?

C’est pourquoi j’ai des doutes, sur l’engagement formel de cet auteur précédemment évoqué, à ne plus écrire que dans ce qui fut également la langue de Machiavel. Ou dans ce qui est, à ses heures de bureau et dans ses appartements, l’idiome de François Ier (pas le nôtre d’autrefois, celui présentement de la papauté).

Mais également la langue d’une bonne partie de l’art lyrique, du bel canto, que ce soit la chanson dite traditionnelle (souvent en dialecte) ou bien évidemment l’opéra qui est quand même une création italienne.

Tout récemment, je parcourais à nouveau le roman d’un inconnu : Voyage dans l’Impasse d’André Viatour. Un livre sorti en 1950, je n’étais pas encore né, aux éditions L’Écran du Monde. Viatour ? Un belge, fieu ! rien qu’à son nom ; un auteur totalement inconnu et au mieux oublié là-bas au nord de chez nous. Des pages y rappellent mon présent propos. Par exemple ce paragraphe (page 129) :

"À deux pas de l’Opéra [de Paris], où d’immenses affiches jaune-canari annonçaient pour le soir un récital Benjamin Gigli, il était entré dans un bar très chic, avec des dorures, des tapis, des fauteuils où l’on disparaissait presque entièrement et un pick-up à changement de disques automatique. Une femme était venue s’asseoir à ses cotés, une petite boulotte avec une poitrine du tonnerre de Dieu qui lui donnait envie de mordre là-dedans comme dans une grappe de raisin."

C’est le rapprochement que j’aime bien ; entre l’opulente grappe de fruits binaires et le chant, la voix également opulente de Gigli. "Pick-up" (sorte de doublon phonique de "pin-up", autre mot oublié), "du tonnerre de Dieu", voilà des expressions qui fleurent bon ma prime jeunesse, celle de la Reconstruction aux débuts des Trente Glorieuses (comme quoi une bonne guerre, ça remet tout en ordre !… non je blague), celle du noir et blanc et du cinéma réellement populaire, celle qui avait encore des parfums d’avant-guerre.

"Pick-up" (je ne parle pas du "pick-up" actuel qui m’indiffère ou plus exactement me débecte, mais de la platine tourne-disque) je vois ce mot écrit sur une vieille radio, un vieux poste à lampes qui achève sa mort lente, là près de moi. "Du tonnerre" un double de "bath", mais en plus fort encore, "bath" autre mot perdu, cela me fait penser immanquablement à cet autre écrivain oublié, et pourtant (ou plutôt, "parce que") de talent, Albert Paraz dont deux romans évoquent Une Fille du Tonnerre (premier tome éponyme édité en 1952, et second tome titré Pétrouchka édité l’année suivante).

*

Ah, bien sûr ! Paraz a eu le tort donquichottesque de défendre Bardamu. Avec une plume courant vite et bien. Sans peur et sans censure. Mais lisez ces trois titres : Le Gala des Vaches, Valsez Saucisses et Le Menuet du Haricot. On ne fait pas mieux. C’est l’un des rares auteurs de notre temps (enfin, presque ! du mien du moins) qui m’a fait rire (tout en mêlant aux rires sa défense attentive et illustration risquée du paria). Et la dixième fois tout autant que la première. Un peu comme Bérurier, du moins celui du Standinge. Mais avec du réel et du palpable, non du roman. De l’Agité du Bocal à répétition. Ou de la grande ironie désabusée, un peu style Marcel Aymé.

Ô ! Paraz a écrit bien d’autres choses encore, comme des romans autobiographiques tels Bitru ou Le Lac des Songes. Le second livre relate entre autres, son "expérience" de rare gazé de la Seconde Guerre Mondiale, lors d’essais militaires secrets et holocaustiques au cœur du Sahara. Ou plus exactement caustiques et cosmétiques, si je puis dire. C’est tout ce qu’il a gagné a avoir été diplômé de chimie en sa jeunesse. Paraz a été partiellement réédité ces dernières décennies, mais on le trouve aussi chez les bouquinistes. Les ouvrages de sa trilogie débridée, on peut dire son journal, ont d’ailleurs été réédités en un seul volume par l’Âge d’Homme, maison d’éditions originales… et aussi originelles.

De fait, Paraz est demeuré toute sa vie "un collégien de la rive gauche" comme le surnomme Robert Poulet dans Le Caléidoscope. Facétieux, provocateur et hilarant. Ou "mon petit JJ", "mon JJJ", " mon bébé", "mon cher gamin" et encore "perlimpinpin" comme le dénommait, entre autres termes affectueux, Ferdinand dans ses épîtres à icelui. JJ ou J2, JJJ ou J3, etc. étant des allusions aux cartes d’alimentation de la guerre. JJ désignant les jeunes et JJJ les tout jeunes. Il peut s’agit aussi d’une allusion aux "ajistes", c’est-à-dire les membres des auberges de jeunesse qui fleurirent entre les deux-guerres, en particulier après l’instauration des quinze jours de congés payés de Trente-Six. Celles que fréquenta par exemple Cioran, assidûment et à bicyclette à ses débuts en terre française.

Il est d’ailleurs amusant de constater que le terme "J2 Jeunes" est réapparu en 1963 pour remplacer le titre de l’hebdomadaire catholique pour la jeunesse masculine "Cœurs Vaillants". Mais à "Cœurs Vaillants", rien d’impossible ! On nous dit que J2 serait une allusion à "jeune"* et à "jeudi", les beaux jeudis d’autrefois, mais comme "Jeunes" se retrouve également dans le titre, je doute. Enfin, la revue paraissait le jeudi, elle était achetée après le "caté", le catéchisme.

"Le Tonnerre de Dieu" c’est encore un film de De La Patellière (Denys Dubois de la Patellière, de son nom complet, de vieille noblesse nantaise), du temps où je fréquentais Le Caméo de mon quartier, bon vieux cinéma de papa tout emprunt de bons sentiments dans lequel un quasi noblaillon (l’irremplaçable Gabin) rachète une prostituée (la pulpeuse Michèle Mercier) qui s’éprend de Roger un voisin dont elle aura un enfant pour la plus grande joie du quasi noblaillon et de son épouse ; le rôle de l’épouse de ce dernier étant joué par Lilli Palmer, celui du barbeau par Robert Hossein et celui du curé de village par Daniel Ceccaldi ; il s’agit d’une adaptation d’un roman de l’auteur dit régionaliste Bernard Clavel. (Qui M’emporte).

*

Enfin, pour clore ce chapitre, je reprends une autre phrase du même roman d’André Viatour (page 224, il n’a publié que trois romans auxquels on peut ajouter un fragment post mortem, le reste de sa vie ne fut qu’une catastrophe de tourmenté, une longue déchéance d’écorché et de paumé) :

"Les autres calculaient déjà, mais je n’en savais rien".

Phrase que je ferai mienne. Totalement. Et que tout enfant, grand ou petit ferait sienne.

* ou "jeûne", qui sait !

From → divers

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