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COMMENTAIRE À PROPOS DE QUELQUES VERS DE ZOROASTRE

13 septembre 2014

Je vois sur le blog de Robert Pioche (c’est ici : http://leblogderobertpioche.wordpress.com/2014/09/12/autour-de-francois-villon-et-de-friedrich-nietzsche/), dans un article évoquant Villon et Nietzsche, une citation de ce dernier : "Oh! Malheur à votre pauvreté, vous les hommes, malheur à votre avarice d’âme!" Pioche sous-entendant que l’avarice de l’âme marche de pair avec l’avarice du gousset. Du moins, c’est ainsi que je le comprends. Ce à quoi un correspondant distingué et érudit académique lui répond par une autre citation : "Non, répondit Zarathoustra, je ne fais pas l’aumône. Je ne suis pas assez pauvre pour cela." (Le Prologue de Zarathoustra).

Je n’ai pas sous la main les deux traductions (en édition de poche) que je connais d’Ainsi Parlait Zarathoustra, je ne peux donc jurer de rien sur une citation, d’autant moins que n’ayant jamais étudié l’allemand, je suis incapable de juger sur l’édition originale que je ne possède d’ailleurs pas.

J’ai le souvenir qu’en lisant en second le plus échevelé, je m’étais répété : traduttore, traditore. J’avais maintenant là sous les yeux pratiquement deux livres différents. Je ne sais pas et je ne saurai jamais lequel était le plus fidèle aux mots, aux phrases, à l’esprit de leur auteur. « Auteur », je pourrais dire « hauteur » tant est haut – et si loin de toute mesquinerie et esprit de parti – ce dernier dans la hiérarchie des vrais auteurs européens et universels.

L’un de ces livres était, est encore empli, je devrais dire parfumé à minimum de lyrisme romantique. L’autre est tout chargé, pour ne pas dire surchargé, boursouflé, submergé de quasi gloses baroques in texto et de fioritures rococo (mais j’aime bien le rococo calqué sur l’exubérance naturelle de nos contrées ou des jungles exotiques et je ne vois dans ce mot aucun côté péjoratif). Je soupçonne juste le second traducteur d’avoir tiré «légèrement» – presque à la rompre en fait – sur la corde non pas tendue entre l’animal et le surhomme, mais sur celle du « poésisme » pour employer un néologisme. D’un presque trop-plein de poésie et d’ajouts de son cru.

Par contre, tout ce que je sais est qu’il ne faut pas confondre «faire l’aumône» ou « faire aumône » et « demander… » ou «recevoir l’aumône» ou alors on tombe dans le contre-sens. Ne nous méprenons pas. Faisons donc maintenant l’aumône de quelques phrases de développement.

Par exemple, sur les routes de France, aux parvis des églises ou encore en quelque terre étrangère, le chemineau Germain Nouveau qui nous a gratifié de jolis poèmes malheureusement trop ignorés (car de fond religieux catholique plus très mode et plus encore tous pétris de compassion, de modestie, d’humilité (tares contemporaines), aux antipodes du mythe faussement flamboyant construit, dès Verlaine, autour de son ancien ami Rimbaud qui avait mal tourné et dont il a sauvé du néant une partie de la courte œuvre), ce poète donc recevait l’aumône de qui voulait bien, généralement un être du peuple, un anonyme un peu moins gueux ou pouilleux que lui.

Ce sont les pauvres qui sont les plus généreux. Les riches, ça se saurait depuis le temps ; ou alors c’est si rare qu’il a nom Mæcenas. D’ailleurs, comme je l’ai déjà écrit, s’ils étaient réellement généreux, ils ne seraient pas aussi riches. Donc, si la traduction est exacte et si je comprends bien – et comme apparemment, le comprend également Robert Pioche – le riche assure une sorte de mise en pratique de l’adage zoroastrien cité plus haut : «Non… je ne fais pas l’aumône. Je ne suis pas assez pauvre pour cela ». Pauvre de gousset (mais pas de cœur). Pauvre de cette pauvreté matérielle qui est à l’opposé de la pauvreté ou avarice d’âme qui elle, est bien l’apanage des plus riches.

Un petit retour étymologique. L’aumône – du grec ecclésiastique « ελεημοσυνη » devenu « elemosina » en latin, « limosna » en espagnol, « esmola » en portugais, « limosina » en italien, «milostenie » en roumain, « elemosina, almosna, etc. » en occitan – dès l’origine a signifié : acte ou œuvre de charité, don charitable fait aux pauvres. L’aumône, c’est « ce qu’on donne aux pauvres pour les soulager » nous rappelle Saint Émile-Maximilien et quelques autres.

Mais pourquoi les soulager ? Ici, c’est une question d’appréciation ou de culture. D’éthique, même.

Soit l’on considère que tout chacun normalement constitué qui demande aumône se dérobe injustement au turbin, se défie et se défile du boulot, dérobe sa vie du tripalium esclavagiste et partant « dérobe l’aumône aux pauvres » (Les pauvres, les vrais pauvres étant tous ceux qui ne feraient pas exprès d’être indigents et auraient le mérite indicible d’être pauvres). Et là, pas question d’être soulagé de quelque menue ou moins menue monnaie.

Soit l’on établit que ce tout chacun a été « mis à l’aumône », réduit à la mendicité suite à quelque événement marquant ou scandaleux (du point de vue de l’idéologie dominante) ou à la suite de toute une série de contingences sociales contraires. Quand bien même ce dernier – je veux dire : le pauvre – pourrait en donner publiquement telle ou telle mauvaise raison, ou jugée ainsi par le commun des hommes. Dans ce cas, soulager matériellement soulage moralement.

Mais je crains fort qu’à notre époque, les supposés généreux donateurs à oursins aux pognes, ne soient, pour parodier D’Aubigné (et au sens propre, qui est en fait le sens malpropre), que des êtres prêts à « faire des aumônes si secrètes que personne ne s’en apercevra ». Pas même le premier concerné, le pauvre lui-même.

Ainsi, parlé-je !

From → divers

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