UNE SOURCE DU SONNET DES COULEURS DE RIMBAUD : ERNEST CABANER.
Cet article, je le dédicace à Olivier Mathieu ;
si personne ne comprend pourquoi, lui ne le comprendra que trop.
*
Connaissez-vous le sonnet de Cabaner dédié à Rimbaud ?
Mais d’abord, qui était Cabaner, en quelques mots ?
De son véritable nom il s’agit de Jean de Cabanes, un méridional, né à Perpignan en 1833 et mort à Paris en 1881, ville où il débarqua en 1850. Ce fut un pianiste, compositeur metteur en musique de poètes, et également poète. « Cabanes » et « Cabanès » sont des toponymes, certains de communes ou d’anciennes communes, du Midi de la France.
J’ignore pourquoi Cabanes transforma son nom en Cabaner – qui se prononce probablement « cabanèr » ; mais il n’est sans doute pas faux de penser que cet admirateur de Wagner ait voulu se germaniser un peu et rendre ainsi hommage à un maître.
Ernest Cabaner fut l’hôte, celui qui accueillit, hébergea quelques mois Rimbaud à L’Hôtel des Étrangers, à l’arrivée de l’ardennais à Paris, ceci à la demande de Paul Verlaine car sa femme ne voulait déjà pas entendre parler d’Arthur.
Ce portrait de Cabaner peint par Manet date de 1880, donc de l’année précédant sa mort de phtisie, mais aussi sans doute d’alcoolisme. Verlaine qui s’y connaissait en ce domaine, et qui ne semblait pas pour l’occasion user de parabole, disait que Cabaner ressemblait à « Jésus-Christ après trois ans d’absinthe. » Mais, qui n’était pas, plus ou moins, absinthé dans ces cercles et cénacles dont les membres passaient de l’un à l’autre, à satiété d’amitiés ou d’inimitiés artistiques, « bistrotières » ou « salonnières » ? Autour de ces artistes, semi-artistes ou simples bohèmes parasites et sans œuvre ; mêlant joyeusement Parnasse et Décadents (du temps ou ce mot avait encore un sens artistique positif), naturalistes divers ; impressionnistes, symbolistes (peintres ou plus tard poètes)…
Ces Fumistes. Ces Zutistes ou Zutiques et Vilains Bonshommes que fréquentaient Verlaine et Rimbaud ; ces Hydropathes et ces Incohérents (salon totalement en dehors des normes académiques et dans le genre loufoque) que fréquentait par exemple Alphonse Allais. Et d’autres encore connus, inconnus ou plus ou moins éphémères, fluctuants, sans nom, ou dont l’histoire littéraire n’a pas retenu les noms.
Les Hydropathes, par exemple, furent fondés par un cousin de Léon Bloy, Émile Goudeau qui en fut le principal président. Voir à ce sujet l’édition originale (1888) ou la réédition commentée et documentée (2000, Champ Vallon) de Dix ans de Bohème du même Émile Goudeau. Voir également divers ouvrages sur des thèmes similaires qui furent produits en ces temps-là et dont je reparlerai peut-être un jour prochain, sans oublier évidemment La Bohème de Mürger, auteur qui était déjà mort depuis des années. J’ai dit plus haut : Wag-ner… Caba-ner ; je pourrais ajouter : Mürg-er, Caban-er.
Mais on ne peut pas toujours parler de fondation pour certains cénacles de cooptation étroite et amicale et sans « carte de membre », ce qui ne veut pas toujours dire : absence de traces publiques ou semi publiques, réunions de bistroquets et de restaurants, activités sinon « officielles » du moins effectives – avec prospectus, cartons d’invitation, banquets. Ou – bien avant la grande vogue des cabarets et autres Chat Noir qui lui fut fondé en 1881 – soirées poétiques ou musicales (avec Cabaner par exemple qui en fut un adepte). Ou encore affiches comme chez les Incohérents, album de « groupe » comme chez les Zutistes.
Les Incohérents (de joyeux drilles désargentés et non de pédants décadents se prenant au sérieux et friqués comme de nos jours) proposaient en autant de provocations illustrées (dessins, tableaux) à un public alors horrifié – et déjà horrifié par les « simples » salons impressionnistes – des caricatures de toutes sortes, des dessins sans queue ni tête ou les premiers tableaux entièrement blanc, noir, bleu, etc. dont tout l’agrément tenait dans le titre, et où Allais justement, y allait allégrement de ses incohérences. Mais… une fois prochaine.
Comme quoi les apparents « théoriciens » des provocations dadaïstes, surréalistes et d’autres « écoles » ou contrées, menant leurs barques argentières et leurs petits ou gros fonds de commerce de la provocation embourgeoisée et vidée de tout sens artistique – de la « provoc » bourgeoise, du bourgeois qui s’émoustille comme du temps où ses derniers allaient se faire insulter de bon cœur du côté d’Aristide Bruant, sorte de bouffon des « fortifs » – ne sont que de petits épigones sans danger, sans avenir, et surtout sans art. Des fumistes décadents, sans majuscule à « fumistes » ni à « décadents ». Des agents cultureux, sous-cultureux du déclin des arts, forme particulière du déclin irrémédiable de notre civilisation sans qualité, laide, mensongère, avilissante, néantesque, déprimante ; dégénérée.
Ainsi – pour en revenir à Ernest Cabaner – cet artiste oublié faisait la joie ou la risée, c’est selon, des cercles culturels parisiens de son temps. Barman mais aussi pianiste, il mit en musique des poèmes de Charles Cros, dont le fameux Hareng Saur. Il écrivit également des poèmes qu’il mit en musique. Ce fut le type même du bohème et de l’excentrique. Il fréquentait poètes, peintres – vrais ou faux –, les peintres impressionnistes et littérateurs naturalistes au Café Guerbois, les poètes peu ou prou parnassiens au Cercle des Zutistes ou au salon de Nina de Villard (encore un autre personnage !) S’il faut en croire une note du manuscrit évoqué ci-après, malheureusement sans renvoi mais dont on peut penser justement qu’elle fut destinée à évoquer Cabaner, ce dernier aurait été : « organisateur des concerts du café du Bas-Rhin, boulevard Saint-Michel ».
Partition d’Ernest Cabaner sur le poème de Charles Cros L’Archet. On remarquera la dédicace à Wagner ; pas si courant à l’époque. « La Parodie » titre qui est inscrit tout en haut de cette page est le nom porté par une revue qui fut fondée par le grand caricaturiste André Gill et qui ne vécut qu’entre 1868 et 1869. Il s’agit ici du numéro du 1er septembre 1869. Voici le texte du manuscrit originel et original de Charles Cros :
L’ARCHET
Elle avait de beaux cheveux, blonds
Comme une moisson d’août, si longs
Qu’ils lui tombaient jusqu’aux talons.
Elle avait une voix étrange,
Musicale, de fée ou d’ange,
Des yeux verts sous leur noire frange.
Lui, ne craignait pas de rival,
Quand il traversait mont ou val,
En l’emportant sur son cheval.
Car, pour tous ceux de la contrée,
Altière elle s’était montrée,
Jusqu’au jour qu’il l’eut rencontrée.
L’amour la prit si fort au cœur,
Que pour un sourire moqueur,
Il lui vint un mal de langueur.
Et dans ses dernières caresses :
« Fais un archet avec mes tresses,
Pour charmer tes autres maîtresses. »
Puis, dans un long baiser nerveux,
Elle mourut. Suivant ses vœux,
Il fit l’archet de ses cheveux.
Comme un aveugle qui marmonne,
Sur un violon de Crémone
Il jouait, demandant l’aumône.*
Tous avaient d’étranges frissons**
En l’écoutant, car dans ces sons
Vivaient la morte et ses chansons.
Le roi, charmé, fit sa fortune.
Lui, sut plaire à la reine brune
Et l’enlever au clair de lune.
Mais, chaque fois qu’il y touchait,
Pour plaire à la reine, l’archet
Tristement le lui reprochait.
Au son du funèbre langage,
Ils moururent de male rage.***
Et la morte reprit son gage.
Elle reprit ses cheveux, blonds
Comme une moisson d’août, si longs
Qu’ils lui tombaient jusqu’aux talons.
* Preuve d’un manque de rime ou… de l’origine méridionale de Charles Cros qui ne connaissait que des « o » ouverts ? Né dans l’«ode » comme on dit par là-bas, et non pas dans l’ « Aude », il fait rimer « marmonne » et « Crémone » (« o » ouvert ») avec « aumône » (« o » fermé).
** L’édition originale (Lemerre – Gay, 1873) du Coffret de Santal où se trouve rangé ce poème, ainsi que ses éditions courantes actuelles donnent « enivrants » pour « étranges ».
*** Idem : l’édition de 1873 donne « à mi-voyage » pour « de male rage ».
Charles Cros était lui aussi de ces soirées poétiques, musicales et arrosées ; et fut probablement l’initiateur du cercle des zutiques (soit-dit en passant, Jarry lui y alla plus franchement qu’un « zut », avec son « merdre » tonitruant). C’étaient des presque pays du catalan Cabaner, les Cros du midi languedocien: Charles et ses deux frères, Antoine futur troisième roi d’Araucanie et de Patagonie et Henry le peintre, sculpteur et verrier. Ce n’est pas le lieu de deviser sur l’histoire de cette originale famille des Cros, mais je précise quand même que Charles Cros n’avait pas la part belle dans le milieu de certains distingués parnassiens qui de nos jours sont passés de mode tels Banville, Coppée ou France qui acceptèrent sa présence dans Le Parnasse de 1869 mais la refusèrent dans Le Parnasse de 1875. Abstention de Banville ; Coppée : « non ; tous les ridicules du genre ; rien de personnel » ; France : « non ; je serais contraint de retirer mon envoi si le sien était admis ». Et oui, pas partageux ceux-là (cf. Œuvres complètes de Charles Cros, le Club français du livre, 1954). De nos jours, celui des poètes qui demeure encore est justement le recalé, celui qui avait, malgré ce qu’en disait l’archevêque de Paris de la poésie du temps Coppée, le plus d’originalité. Le moins de ronron et le plus de délicatesse.
Sans doute que le développement du réseau ferroviaire en France facilita grandement, ne fut pas étranger à cette invasion méridionale d’artistes du sud de la France comme il en eut tant à Paris, à partir de la seconde moitié du siècle en particulier. Les Félibres n’en étant qu’un exemple particulier. Cette propension méridionale à grimper à Paris n’a d’égale que la surreprésentation des normands dans les milieux artistiques et littéraires de la capitale à la même époque. Nous n’avons pas d’explications sociologiques autres sur ce phénomène méridional.
Petit point d’étymologie à propos des « félibres » qui sont les membres « dou Felibrige ». « Felibre » est un mot que Mistral alla pêcher dans un vieux texte provençal (L’Oraison à Saint Anselme, Les sept douleurs de la Vierge Marie)où il était dit que le Petit Jésus devenu grand était au temple « emé li tiroun de la lèi, emé li set felibre de la lèi », c’est-à-dire « avec les scribes de la loi, avec les sept sages de la loi ». Mistral rattachait non sans justesse le mot félibre au bas latin fellibris, felibris « nourrisson » (dérivé du latin fellare, « sucer » qui a donné naissance à filius, fils). Et puis de tout temps, les poètes ont été dénommés « alumni Musarum », « nourrissons des Muses ». « Tiroun » serait lui-même à rapprocher du provençal « tira », téter (cf. le latin « tiro », novice, apprenti, débutant, nouvelle recrue…). Je passe sur les étymologies fantaisistes pour évoquer d’autres hypothèses, plus complémentaires qu’opposées. « Felibre » viendrait du grec « philebraios », « ami de l’hébreu », mot que l’on trouve dit-on, dans la grammaire hébraïque de Chevalier (1561) et qui a le sens de « docteur de la loi hébraïque ». « Felibre » viendrait du grec « philabros », « ami du beau ». Et « felibre » a été rapproché de l’irlandais « filea », « poète, barde ». Enfin… au sens large, les félibres sont les auteurs qui créent en langue d’oc.
Autre ironie du sort, Édouard Manet (1832-1883) fit don du tableau suivant en 1881 pour une vente aux enchères organisée par le peintre Pierre Franc-Lamy au profit de ce même Cabaner, totalement dans la dèche peu de temps avant sa mort, alors qu’il se mourait en sanatorium.
Il s’agit d’un tableau intitulé tout simplement Le Suicidé qui fut peint entre 1877 et 1881, donc de la fin de la vie de Manet également. Par son sujet et son rendu réaliste, il est peu dans le style habituel du peintre.
Voici donc maintenant le sonnet « théorique » de Cabaner qui malmène un peu par moment une métrique régulière et dont j’ignore la date d’écriture :
SONNET DES SEPT NOMBRES.
à Rimbald
*
Nombres des gammes, points rayonnants de l’anneau Hiérarchique, – un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept – Sons, voyelles, couleurs vous répondent car c’est Vous qui les ordonnez pour les fêtes du Beau. La OU cinabre, Si EU orangé, Do O Jaune, Ré A vert, Mi E bleu, Fa I violet, Sol U carmin – Ainsi mystérieux effet De la nature, vous répond un triple écho, Nombres des gammes ! Et la chair, faible, en des drames De rires et de pleurs se délecte. – O L’Enfer, L’Aurore ! La Clarté, La Verdure, L’Ether ! La Résignation du deuil, repos des âmes, Et La Passion, monstre aux étreintes de fer, Qui nous reprend ! – Tout est par vous, Nombres des gammes !*
Notons évidemment les diérèses à « hi-yérarchique », « mystéri-yeux », « résignati-yon », « passi-yon » ; « t » muet à « sept » ; puis évidemment « voye-lles », « ri-res-zet », etc.
Il faut savoir à ce niveau que Cabaner était adepte d’une méthode d’apprentissage du piano basée sur les couleurs. Une touche, une couleur. Il me semble avoir déjà lu que cette méthode était celle d’autres musiciens. Mais je ne saurais en dire plus. Enfin, il paraît que Rimbaud en fut informé ; oui, selon certains, il en fut même formé, du moins aurait-il pris quelques leçons de piano avec Cabaner probablement d’après cette méthode.
Et achevons avec un autre cadeau d’ami peintre. Belle époque quand-même par bien des côtés ! L’un des nombreux tableaux que Cézanne consacra aux baigneurs, et baigneuses plus encore un peu plus tard. Il s’agit du tableau : Les Baigneurs au Repos, peint en 1876–1877 par Paul Cézanne et qu’il offrit à Ernest Cabaner.
Sur Cabaner voir : Jean-Jacques Lefrère et Michael Pakenham , Cabaner, poète au piano (L’Échoppe, Paris, 1994).




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