Aller au contenu principal

Monsieur Zola par Remy de Gourmont.

11 décembre 2012

Monsieur Zola

(Remy de Gourmont)

 *

A-t-il l’âme aussi stercoraire* que ses écrits ? En vérité, il y a bien de la bassesse, bien de la haine et bien de l’envie en ses derniers articles du Figaro.** Il y a de la bassesse à conseiller à la populace bourgeoise le mépris pour des êtres qui, comme Villiers et Verlaine, furent trois fois sacrés par le génie, la pauvreté et la souffrance ; il y a de la haine dans ces invectives contre une jeunesse qui professe de l’ignorer encore plus qu’elle ne l’ignore vraiment ; et c’est la haine la plus sotte, la haine contre une collectivité, et quelle ! vague, instable, flottante ; et cette haine est aveugle, puisque malgré ses dires il n’a lu ni Paul Adam, ni Eekhoud, ni quelques autres qui sont, comme lui, des violents, et plus aigus ; et cette haine est injuste, car de ce que l’on n’aime pas le genre de talent d’un écrivain, il n’est pas permis d’inférer que ce talent n’existe pas. M. Zola croit nous rendre coup pour coup ; il se croit nié ; pas en dehors des heures de nécessité polémique et pas de ceux qui assument, certains jours, des opinions critiques. Nier ? Nie-t-on Rochefort ou Drumont ? Ils ont leur public auquel ils sont nécessaires. M. Zola a son public ; il a même, lui aussi, ses badauds. Une œuvre énorme ; oui, arithmétiquement, mais peut-on compter dans une œuvre des saloperies tristes comme La Terre,ou des platitudes exaspérées comme La Bête humaine ? M. Zola demande-t-il un tri ? Ses lecteurs les mieux enchaînés le font déjà. Etonnés par la niaiserie de Lourdes,ilsn’ont qu’un espoir petit de se reprendre au cours des fastidieuses pages appelées Rome.

Appeler un livre Rome !Il y a en ce moment une femme (maison Malot ; sa veuve continue le commerce), qui intitule un roman : La Beauté. Tout simplement. Et M. Zola, avec une vanité parente de la naïveté de la bonne dame, se figure que Rome, c’est un mélange confus d’archéologie et de piété superstitieuse ; ajoutez quelques rengaines sentimentales et les séries d’un séminariste romantique, et voilà la Rome dite par le colosse d’ignorance et de vanité qu’est M. Zola. Il est peu probable que cela fasse oublier Madame Gervaise. Et j’écris ces deux mots, d’abord parce qu’ils sont le titre d’un chef-d’œuvre, et ensuite parce que : il y a aujourd’hui un écrivain qui ne professa aucun des évangiles chers aux nouveaux venus, et qui pourtant, malgré toutes sortes de différences d’intellectualité et de sentiment, malgré son naturalisme avéré, proclamé, prôné, est unanimement tenu pour un grand écrivain et pour un maître par cette menue jeunesse à qui M. Zola répugne ; c’est Edmond de Goncourt. S’il faut vraiment entre les vivants élire un Empereur des Lettres, que l’on couronne Goncourt. Celui-là gagna noblement sa gloire.

Et si l’on comparait les deux œuvres et les deux gloires ! Il est arrivé pour M. Zola ce qui arriva pour Alexandre Dumas : sa réputation a été faite et surfaite par les journaux. Pressés de juger, désireux de se ménager des patrons, heureux de hautes références et de Larousses vivants qui s’ouvrent et disent n’importe quoi sur n’importe quoi, les journalistes les vrais, les agités acceptent volontiers les réputations de la pile et de la recette, ceux qui font le maximum ; et un écrivain ou un dramaturge doué d’évidents mérites, fécond, laborieux, orgueilleux, un homme destiné à une large et honorable célébrité, ils le transforment, par quelques interviews, en un grand homme. Cependant ils attendent muets, la nécrologie au croc, la mort de Verlaine. Dumas était assez discret ; la réaction n’est venue qu’après sa mort, quelques jours ont épuisé les lamentations productives et voici le grand silence. M. Zola est trop bruyant ; il crie trop haut ses vieilles haines qui sont devenues des envies ; il prend trop de place ! On s’en apercevra, et il verra la fin de sa gloire avant la fin de son œuvre. Comme d’autres entrèrent vivants dans l’immortalité, il entrera vivant dans le grand silence.

Car son œuvre a, dès maintenant, tous les signes de la caducité : elle est vulgaire et sans style ; c’est une Avenue de l’Opéra : au bout du profil des massives piles de bouquins ou de moellons on n’aperçoit qu’un monument d’une médiocrité gigantesque. M. Zola de tous les dons qui font le grand écrivain n’en aura eu que deux et au degré accessoire, les dons de l’imagination et de l’assimilation ; ce sont plutôt des qualités d’architecte, c’est un créateur de palais de rapport. Quant aux idées, son style aux mailles larges et lâches laisse passer toute la flottille des poissons d’argent. Qui se souvient de s’être arrêté, anxieux, sur une de ses pages ? Qui jamais y trouva prétexte à réflexion, à rêve, à retour sur soi, à voyage vers ailleurs ? Ibsen et Tolstoï nous emmènent où ils veulent, ils ont toute puissance sur les âmes ; on n’échappe à leur étreinte que par la fuite ; M. Zola a si peu de force attractive, qu’un cercle de désert s’est tout naturellement et tout logiquement dessiné autour de lui. Il est obligé de crier pour qu’on s’aperçoive de son existence ; si les journaux cessaient de s’occuper de lui, il cesserait d’être, car son rôle est fini. Il n’a même plus d’ennemis : nul ne conteste ce que son œuvre laborieuse a de mérites. Elle est vaste, elle est haute, elle est massive ; c’est un lourd et gros pâté de maisons habité par d’honorables commerçants, de sérieux bourgeois, des filles riches, des coulissiers, des ecclésiastiques, des militaires, des bonnes et M. Alexis, une petite ville ; seulement elle se trouve dans l’axe de prolongement du boulevard de l’Idée Nouvelle, — et l’enquête vient de commencer, les locataires font leurs paquets, l’entrepreneur des démolitions rassemble ses pioches et ses tombereaux ; demain la palissade se fleurira d’affiches.

Notes du 11 mars 1896 in Epilogues – Réflexions sur la vie – 1895-1898 (Mercure de France, 1903).

 *******

* Pas « scorsonère », « stercoraire » !..  Ouvrons notre Littré bien aimé, que lis-je ?

Stercoraire, adj. : du latin stercorarius, de stercus, excrément.

 1°  Qui a rapport aux excréments.

 2° Terme de pathologie. Fistules stercoraires ou stercorales, celles qui sont entretenues par le passage continuel des matières fécales, appelées aussi matières stercorales.

 3°  Terme d’histoire naturelle. Qui croît sur les excréments, ou qui s’en nourrit.

S. m. pl. Genre d’oiseaux palmipèdes. ♦ On y distingue : le stercoraire longicaude, dit vulgairement chasse-merde, le stercoraire, le labbe, le parasite, c’est le lestris parasitique des auteurs qui ont employé lestris pour terme générique ; le stercoraire pomarin, nommé vulgairement le pomarin ; le stercoraire catarrhacte, dit le catarrhacte, décrit par Buffon sous les noms de labbe brun et de goëland brun, ce qui ne doit pas le faire confondre avec le lare frontal, autre palmipède appelé aussi goëland brun par Buffon et que certains navigateurs nomment cordonnier (Legoarant).

 ** après bien des recherches sur Gallica, et dans Le Figaro, je n’ai pas trouvé cette ou ces références ; c’est bien dommage ; il s’agit probablement d’articles du supplément littéraire du dimanche du Figaro, or la période 1896-1905 n’est pas consultable, pas mise en ligne pour l’instant – pour l’instant, je l’espère du moins ; et rien antérieurement.   

From → divers

Commentaires fermés