M. ÉMILE ZOLA – II. PAR REMY DE GOURMONT.
M. Émile Zola – II.
(Remy de Gourmont)
Un écrivain célèbre vient de mourir, dont la fortuite disparition a troublé certaines âmes politiques ; la sensibilité littéraire s’y intéresse moins. M. Zola, depuis longtemps, depuis plus de dix ans, « n’écrivait plus » ; il gâchait du mortier humanitaire. Après avoir affirmé une puissance au moins de travail et de constance, il se survivait afin, peut-être, de démontrer qu’en art le travail et la constance ne sont rien, que l’œuvre est tout. Un roman par an : n’est-ce que cela ? On a vu mieux et plus. On a vu moins, aussi : il y a d’heureuses stérilités. Le travail n’est beau que lorsqu’il est une cause de beauté ; il n’est estimable que lorsqu’il est nécessaire. Mais croire que l’assiduité à l’écritoire supplée au génie ! On écrit toujours trop, même quand on a beaucoup de choses à dire ; M. Zola avait le travail long et les idées courtes. Ses premiers romans offrent quelque variété ; il étudie avec soin des cas de psychologie, il s’élance comme un cheval fou dans les plaines lyriques, il ironise, un peu salement, mais avec une belle sûreté de main, les grossières mœurs du menu peuple de Paris, il essaie enfin de peindre en fresque l’épopée des ouvriers et il en reste quelques fragments qui sont beaux. On a reconnu Thérèse Raquin, la Faute de l’abbé Mouret, l’Assommoir, Germinal, et deux ou trois autres œuvres, moins curieuses ; il les répéta, affaiblies et brouillées, travaux on dirait d’atelier, analogues à ces « répliques » avec variantes où s’enrichissent les artistes en vogue. Il gagna beaucoup d’or, et même la paix que ses provocations ne troublaient même plus, car quelle peut bien être, se disait-on, la valeur de l’opinion littéraire du riche fabricant qui vient de livrer Lourdes ? Vers 1893, M. Zola croit entendre que des jeunes gens, pas tous sans talent, se tournaient, en dégoût de lui-même vers la rêverie mystique. « Ils veulent du mysticisme, dit-il, je vais leur en faire Moi ! » Et on vit naître cette pauvre chose qui a nom le Rêve. L’œuvre blanchâtre fut nécessairement un de ses plus grands succès d’argent ; les familles pieuses burent avec joie cette douce jatte de lait que venaient de leur traire les grosses mains scatologiques de Nana et de Pot-Bouille.
Si les derniers romans de M. Zola donnaient infatigablement la sensation de déjà vu et surtout du déjà lu, cela ne doit pas faire méconnaître ce que les premiers contenaient d’original dans la méthode, très rarement dans le style. Ils sont généralement construits selon une assez bonne logique ; l’auteur a le sens du feuilleton, de la gradation d’intérêt ; il organise à merveille les mises en scène ; il donne à ses personnages, procédé de Walter Scott, de Dickens et de Daudet, des manies et des tics d’où ils tirent une vie apparente. L’Assommoir est très curieux et même amusant, et presque toujours écrit, même dans les parties basses, avec goût. C’est dû à l’ironie, à la manière de voir qui, là, plonge de haut ; l’auteur, outre qu’un livre quasi technique l’a bien documenté, connaît son milieu ; il l’a vécu et c’est pourquoi on le sent vivre le long de ses pages. Mari de la fille d’un restaurateur de faubourg et qui servait elle-même Coupeau et Gueule-d’or, il a frôlé, au moins sur la table grasse, la manche de chemise des compagnons. Sans les aimer, il ne les déteste pas ; sans les estimer, il ne les méprise pas ; sa sympathie est moyenne, inclinée vers le dédain : de là l’ironie, qui fait de ce livre le seul livre relativement supérieur de M. Emile Zola. Sous presque toutes ses autres œuvres, il demeure comme écrasé, soit qu’il n’ait rien compris au sujet : Nana ; soit que la masse à soulever ait vraiment été trop lourde : Rome ; mais là encore, la cause du ratage est surtout dans l’ignorance et dans l’aveuglement. Prendre le train, aller passer trois mois à Rome et croire qu’on a vu Rome, senti Rome ! Il y a des ignorances heureuses ; il y en a de lamentables. Qu’un touriste ingénu se vante de connaître Rome pour y avoir, durant quelques semaines, obéi à Baedecker*, cela est inoffensif ; mais non si ce touriste est un écrivain de réputation qui, s’étant infatué lui-même, va infatuer tout un public docile. Connaître Rome ! Stendhal ne s’en vantait pas.
Le caractère littéraire de M. Zola, ce fut décidément l’infatuation. Il était persuadé que nul objet d’étude ne pouvait résister à ses violents acharnements. Il s’y jetait comme à l’eau un homme déterminé à apprendre à nager sur l’heure, et, s’il ne s’est pas noyé, on peut dire qu’il a barboté abondamment. L’infatuation, c’est un des noms péjoratifs de la foi. M. Zola avait foi en lui-même à un degré presque délirant. Ses formules de littérature, de sociologie, de politique étaient également péremptoires. Jamais il ne douta; jamais sa brutale assurance ne connut la moindre crise. C’était bien l’accusateur. Le ton de ses polémiques littéraires différait fort peu de celui dont il colora le manifeste fameux, qui accrut jusqu’à la démence les discussions nées de l’Affaire. On fut, ici ou là, surpris de la violence des litanies « J’accuse » ; il avait accusé avec la même sauvagerie tous les écrivains à peu près du dix-neuvième siècle. De Chateaubriand à Verlaine, aucun, sinon quelques utiles contemporains, n’échappa à ses invectives. Quel grand cœur, et que de haine il pouvait contenir ! Souvenons-nous de son mot favori : Mes Haines !
Grand par la haine, grand par l’orgueil, grand par la constance de l’effort : soit, et c’est tout. Il faut réserver avec une jalouse piété le titre de « grand écrivain ». Il nous appartient, à nous qui écrivons et qui jugeons : ne le laissons décerner qu’à ceux dont nous pouvons être totalement fiers. Les grands écrivains sont les maîtres d’école de l’humanité ; les uns apprennent aux petits enfants à épeler leurs lettres ; les autres apprennent aux hommes à épeler leurs pensées. Ils ne pensent pas pour nous, mais ils pensent devant nous, et c’est à les regarder à l’œuvre que l’on apprend à penser à son tour. Un Gœthe, un Chateaubriand, non je ne puis, dans le sentiment où je prononce ces deux noms, dire : un Zola. Que d’autres trouvent les motifs qui pourraient excuser un tel abus ; pour moi, je les ignore et je ne veux pas les chercher.
Mais, cette réserve essentielle une fois faite, il n’est aucunement question de contester la place que gardera Emile Zola dans l’histoire littéraire de son temps. Encore que son influence ait été à peu près nulle même sur ses disciples, encore que le meilleur et le seul véritable roman naturaliste soit les Soeurs Vatard**, encore que du groupe du Médan*** il ne soit, pour les lettrés, que le second ou peut-être le troisième, M. Zola demeurera longtemps pour la foule des amateurs le représentant d’une phase de notre littérature. Quand on a été célèbre de son vivant, il en reste toujours quelque chose : que la gloire dure ou qu’elle meure, il faut expliquer cela. Si ce n’est plus le travail de la critique esthétique, c’est celui de la critique psychologique : l’œuvre disparue, il n’en est que plus curieux d’étudier les causes de sa popularité momentanée.
Si cette appréciation semble pessimiste, qu’on la confère avec l’enthousiasme lacrymatoire dont les journaux débordèrent. Alors on la trouvera d’une froideur assez raisonnable. Je me souviens qu’Alphonse Daudet fut pareillement favorisé d’une apothéose prématurée. La cime où l’on veut à ce moment poser M. Zola, les thuriféraires d’alors la réservaient à M. Daudet.
« L’œuvre de Daudet, disait un journaliste enivré de deuil et d’admiration, flamboie au sommet de l’Humanité, la guidant, l’enseignant la consolant et la vengeant, torche superbe inextinguible, etc… » — « … Il est dans l’histoire des lettres un des plus admirables créateurs d’humanité que nous ayons eus… » — « Il a vidé la large coupe de l’Humanité, où bouillonnait la liqueur dangereuse, mortelle de la vie… » — Il est « le Penseur » (avec une majuscule) ; oui, « plus qu’un maître de l’humanité », il est le « Penseur surhumain, tel que l’a sculpté Michel-Ange au tombeau de Laurent II, dominant l’aurore et le crépuscule, et au-dessous de sa statue il faudrait graver ces mots: « Ici est la vie de l’humanité. »
C’est toujours le même jeu, tant est bref le champ où évolue l’imagination des sots. Changez le nom, et vous avez un résumé de l’opinion des derniers amis de M. Zola sur l’écrivain qu’ils méprisaient il y a quelques années, alors qu’il n’avait pas accumulé sur son œuvre les lourdes et froides pierres des Trois Villes et des Quatre Evangiles.****
Pour moi, j’écris aujourd’hui sur M. Zola ce que j’en ai toujours pensé. Son intervention politique n’a point troublé mon jugement. Qu’elle ait été justifiée, et je l’admettrais, cela n’augmente pas la valeur esthétique du Ventre de Paris. Il faut juger séparément les œuvres et les hommes, et surtout ne pas incorporer à l’idée d’art les idées parasites de moralité, de vérité, de justice. C’est la méthode chrétienne. Elle mène à des classements singuliers où la vertu de Fénelon est additionnée avec son mérite littéraire. Qu’un parti béatifie M. Zola, celui qui n’est d’aucun parti, observateur sévère de la vie, séparera donc dans ce personnage l’œuvre artistique de l’œuvre sociale et il les connaîtra successivement, comme s’il s’agissait de l’activité de deux hommes différents. C’est une attitude difficile ; on ne la conseille qu’à ceux qui se rient des injures et considèrent avec pitié, quand ils en font le tour, les grimaces de l’une et de l’autre face du vieux Janus.
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Note 231 de novembre 1902 in Épilogues – 3e série, opus cité (Mercure de France, 1905).
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