LES RUINES DE CONSTANTIN CHASSEBOEUF DE VOLNEY.
En voici d’un homme bien oublié de nos jours : Constantin, François Chasseboeuf (1757-1820). Un presque « pays » à moi (né à Craon en Mayenne, il étudia à Ancenis, puis à Angers) qui prit un jour – c’est cocasse – le pseudonyme de Volney par admiration pour Voltaire le maître de Ferney, alors que tout en lui – à le lire – en fait un écrivain rousseauiste, attaché au temps qui passe et qui détruit, à la misanthropie et au romantisme non encore nommé. Homme politique mais surtout et avant tout historien, linguiste, ethnologue, anthropologue avant l’heure ; et plus encore penseur désabusé de la « nature humaine ». Il fut ami de Bonaparte mais prit ses distances d’avec Napoléon qui l’acheta vainement avec un titre de comte et la légion d’honneur. N’ayant pas appelé de prêtre à sa fin dernière, il fut pourtant enterré catholiquement, probablement par convention familiale ; mais sa tombe s’orne d’une simple sculpture, une païenne et antique pyramide. Voilà l’homme en quelques mots.
De cet auteur, je vous donne ici le début de son ouvrage Les Ruines ou méditation sur les révolutions des empires, fruit en grande partie de ses voyages au Proche-Orient et qui parut pour la première fois aux débuts mêmes de la Révolution.
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(édition 1820)
INVOCATION.
Je vous salue, ruines solitaires, tombeaux saints, murs silencieux! c’est vous que j’invoque; c’est à vous que j’adresse ma prière. Oui! tandis que votre aspect repousse d’un secret effroi les regards du vulgaire, mon cœur trouve à vous contempler le charme des sentiments profonds et des hautes pensées. Combien d’utiles leçons, de réflexions touchantes ou fortes n’offrez-vous pas à l’esprit qui sait vous consulter! C’est vous qui, lorsque la terre entière asservie se taisait devant les tyrans, proclamiez déjà les vérités qu’ils détestent, et qui, confondant la dépouille des rois avec celle du dernier esclave, attestiez le saint dogme de l’égalité. C’est dans votre enceinte, qu’amant solitaire de la liberté, j’ai vu m’apparaître son génie, non tel que se le peint un vulgaire insensé, armé de torches et de poignards, mais sous l’aspect auguste de la justice, tenant en ses mains les balances sacrées où se pèsent les actions des mortels aux portes de l’éternité.
Ô tombeaux! que vous possédez de vertus! vous épouvantez les tyrans: vous empoisonnez d’une terreur secrète leurs jouissances impies; ils fuient votre incorruptible aspect, et les lâches portent loin de vous l’orgueil de leurs palais. Vous punissez l’oppresseur puissant; vous ravissez l’or au concussionnaire avare, et vous vengez le faible qu’il a dépouillé; vous compensez les privations du pauvre, en flétrissant de soucis le faste du riche; vous consolez le malheureux, en lui offrant un dernier asile; enfin vous donnez à l’âme ce juste équilibre de force et de sensibilité qui constitue la sagesse, la science de la vie. En considérant qu’il faut tout vous restituer, l’homme réfléchi néglige de se charger de vaines grandeurs, d’inutiles richesses: il retient son cœur dans les bornes de l’équité; et cependant, puisqu’il faut qu’il fournisse sa carrière, il emploie les instants de son existence, et use des biens qui lui sont accordés. Ainsi vous jetez un frein salutaire sur l’élan impétueux de la cupidité; vous calmez l’ardeur fiévreuse des jouissances qui troublent les sens; vous reposez l’âme de la lutte fatigante des passions; vous l’élevez au-dessus des vils intérêts qui tourmentent la foule; et de vos sommets, embrassant la scène des peuples et des temps, l’esprit ne se déploie qu’à de grandes affections, et ne conçoit que des idées solides de vertu et de gloire. Ah! quand le songe de la vie sera terminé, à quoi auront servi ses agitations, si elles ne laissent la trace de l’utilité?
Ô ruines! je retournerai vers vous prendre vos leçons! je me replacerai dans la paix de vos solitudes; et là, éloigné du spectacle affligeant des passions, j’aimerai les hommes sur des souvenirs; je m’occuperai de leur bonheur, et le mien se composera de l’idée de l’avoir hâté.
CHAPITRE PREMIER.
Le voyage.
La onzième année du règne d’Abd-ul-Hamid, fils d’Ahmed, empereur des Turks, au temps où les Russes victorieux s’emparèrent de la Krimée et plantèrent leurs étendards sur le rivage qui mène à Constantinople, je voyageais dans l’empire des Ottomans, et je parcourais les provinces qui jadis furent les royaumes d’Égypte et de Syrie.
Portant toute mon attention sur ce qui concerne le bonheur des hommes dans l’état social, j’entrais dans les villes et j’étudiais les mœurs de leurs habitants; je pénétrais dans les palais, et j’observais la conduite de ceux qui gouvernent; je m’écartais dans les campagnes, et j’examinais la condition des hommes qui cultivent; et partout ne voyant que brigandage et dévastation, que tyrannie et que misère, mon cœur était oppressé de tristesse et d’indignation.
Chaque jour je trouvais sur ma route des champs abandonnés, des villages désertés, des villes en ruines: souvent je rencontrais d’antiques monuments, des débris de temples, de palais et de forteresses; des colonnes, des aqueducs, des tombeaux: et ce spectacle tourna mon esprit vers la méditation des temps passés, et suscita dans mon cœur des pensées graves et profondes.
Et j’arrivai à la ville de Hems, sur les bords de l’Oronte; et là, me trouvant rapproché de celle de Palmyre, située dans le désert, je résolus de connaître par moi-même ses monuments si vantés; et, après trois jours de marche dans des solitudes arides, ayant traversé une vallée remplie de grottes et de sépulcres, tout à coup, au sortir de cette vallée, j’aperçus dans la plaine la scène de ruines la plus étonnante: c’était une multitude innombrable de superbes colonnes debout, qui, telles que les avenues de nos parcs, s’étendaient à perte de vue en files symétriques. Parmi ces colonnes étaient de grands édifices, les uns entiers, les autres demi-écroulés. De toutes parts la terre était jonchée de semblables débris, de corniches, de chapiteaux, de fûts, d’entablements, de pilastres, tous de marbre blanc, d’un travail exquis. Après trois quarts d’heure de marche le long de ces ruines, j’entrai dans l’enceinte d’un vaste édifice, qui fut jadis un temple dédié au soleil, et je pris l’hospitalité chez de pauvres paysans arabes, qui ont établi leurs chaumières sur le parvis même du temple; et je résolus de demeurer pendant quelques jours pour considérer en détail la beauté de tant d’ouvrages.
Après trois quarts d’heure de marche le long de ces ruines, j’entrai dans l’enceinte d’un vaste édifice, qui fut jadis un temple dédié au soleil, et je pris l’hospitalité chez de pauvres paysans arabes, qui ont établi leurs chaumières sur le parvis même du temple; et je résolus de demeurer pendant quelques jours pour considérer en détail la beauté de tant d’ouvrages.
Chaque jour je sortais pour visiter quelqu’un des monuments qui couvrent la plaine; et un soir que, l’esprit occupé de réflexions, je m’étais avancé jusqu’à la vallée des sépulcres, je montai sur les hauteurs qui la bordent, et d’où l’œil domine à la fois l’ensemble des ruines et l’immensité du désert.—Le soleil venait de se coucher; un bandeau rougeâtre marquait encore sa trace à l’horizon lointain des monts de la Syrie: la pleine lune à l’orient s’élevait sur un fond bleuâtre, aux planes rives de l’Euphrate: le ciel était pur, l’air calme et serein; l’éclat mourant du jour tempérait l’horreur des ténèbres; la fraîcheur naissante de la nuit calmait les feux de la terre embrasée; les pâtres avaient retiré leurs chameaux; l’œil n’apercevait plus aucun mouvement sur la terre monotone et grisâtre; un vaste silence régnait sur le désert; seulement à de longs intervalles on entendait les lugubres cris de quelques oiseaux de nuit et de quelques chacals… L’ombre croissait, et déjà dans le crépuscule mes regards ne distinguaient plus que les fantômes blanchâtres des colonnes et des murs…. Ces lieux solitaires, cette soirée paisible, cette scène majestueuse, imprimèrent à mon esprit un recueillement religieux. L’aspect d’une grande cité déserte, la mémoire des temps passés, la comparaison de l’état présent, tout éleva mon cœur à de hautes pensées. Je m’assis sur le tronc d’une colonne; et là, le coude appuyé sur le genou, la tête soutenue sur la main, tantôt portant mes regards sur le désert, tantôt les fixant sur les ruines, je m’abandonnai à une rêverie profonde.
CHAPITRE II.
La méditation.
Ici, me dis-je, ici fleurit jadis une ville opulente: ici fut le siège d’un empire puissant. Oui! ces lieux maintenant si déserts, jadis une multitude vivante animait leur enceinte; une foule active circulait dans ces routes aujourd’hui solitaires. En ces murs où règne un morne silence, retentissaient sans cesse le bruit des arts et les cris d’allégresse et de fête: ces marbres amoncelés formaient des palais réguliers; ces colonnes abattues ornaient la majesté des temples; ces galeries écroulées dessinaient les places publiques. Là, pour les devoirs respectables de son culte, pour les soins touchants de sa subsistance, affluait un peuple nombreux: là, une industrie créatrice de jouissances appelait les richesses de tous les climats, et l’on voyait s’échanger la pourpre de Tyr pour le fil précieux de la Sérique, les tissus moelleux de Kachemire pour les tapis fastueux de la Lydie, l’ambre de la Baltique pour les perles et les parfums arabes, l’or d’Ophir pour l’étain de Thulé.
Là, pour les devoirs respectables de son culte, pour les soins touchants de sa subsistance, affluait un peuple nombreux: là, une industrie créatrice de jouissances appelait les richesses de tous les climats, et l’on voyait s’échanger la pourpre de Tyr pour le fil précieux de la Sérique, les tissus moelleux de Kachemire pour les tapis fastueux de la Lydie, l’ambre de la Baltique pour les perles et les parfums arabes, l’or d’Ophir pour l’étain de Thulé.
Et maintenant voilà ce qui subsiste de cette ville puissante, un lugubre squelette! Voilà ce qui reste d’une vaste domination, un souvenir obscur et vain! Au concours bruyant qui se pressait sous ces portiques a succédé une solitude de mort. Le silence des tombeaux s’est substitué au murmure des places publiques. L’opulence d’une cité de commerce s’est changée en une pauvreté hideuse. Les palais des rois sont devenus le repaire des fauves; les troupeaux parquent au seuil des temples, et les reptiles immondes habitent les sanctuaires des dieux!… Ah! comment s’est éclipsée tant de gloire! Comment se sont anéantis tant de travaux!… Ainsi donc périssent les ouvrages des hommes! ainsi s’évanouissent les empires et les nations!
Et l’histoire des temps passés se retraça vivement à ma pensée; je me rappelai ces siècles anciens où vingt peuples fameux existaient en ces contrées; je me peignis l’Assyrien sur les rives du Tigre, le Kaldéen sur celles de l’Euphrate, le Perse régnant de l’Indus à la Méditerranée. Je dénombrai les royaumes de Damas et de l’Idumée, de Jérusalem et de Samarie, et les états belliqueux des Philistins, et les républiques commerçantes de la Phénicie. Cette Syrie, me disais-je, aujourd’hui presque dépeuplée, comptait alors cent villes puissantes. Ses campagnes étaient couvertes de villages, de bourgs et de hameaux. De toutes parts l’on ne voyait que champs cultivés, que chemins fréquentés, qu’habitations pressées…. Ah! que sont devenus ces âges d’abondance et de vie? Que sont devenues tant de brillantes créations de la main de l’homme? Où sont-ils ces remparts de Ninive, ces murs de Babylone, ces palais de Persépolis, ces temples de Balbeck et de Jérusalem? Où sont ces flottes de Tyr, ces chantiers d’Arad, ces ateliers de Sidon, et cette multitude de matelots, de pilotes, de marchands, de soldats? et ces laboureurs, et ces moissons, et ces troupeaux, et toute cette création d’êtres vivants dont s’enorgueillissait la face de la terre? Hélas! je l’ai parcourue, cette terre ravagée! J’ai visité les lieux qui furent le théâtre de tant de splendeur, et je n’ai vu qu’abandon et que solitude…. J’ai cherché les anciens peuples et leurs ouvrages, et je n’en ai vu que la trace, semblable à celle que le pied du passant laisse sur la poussière. Les temples se sont écroulés, les palais sont renversés, les ports sont comblés, les villes sont détruites, et la terre, nue d’habitants, n’est plus qu’un lieu désolé de sépulcres…. Grand Dieu! d’où viennent de si funestes révolutions? Par quels motifs la fortune de ces contrées a-t-elle si fort changé? Pourquoi tant de villes se sont-elles détruites? Pourquoi cette ancienne population ne s’est-elle point reproduite et perpétuée?
Ainsi livré à ma rêverie, sans cesse de nouvelles réflexions se présentaient à mon esprit. Tout, continuai-je, égare mon jugement et jette mon cœur dans le trouble et l’incertitude. Quand ces contrées jouissaient de ce qui compose la gloire et le bonheur des hommes, c’étaient des peuples infidèles qui les habitaient: c’était le Phénicien, sacrificateur homicide à Molok, qui rassemblait dans ses murs les richesses de tous les climats; c’était le Kaldéen, prosterné devant un serpent, qui subjuguait d’opulentes cités, et dépouillait les palais des rois et les temples des dieux; c’était le Perse, adorateur du feu, qui recueillait les tributs de cent nations; c’étaient les habitants de cette ville même, adorateurs du soleil et des astres, qui élevaient tant de monuments de prospérité et de luxe…. Troupeaux nombreux, champs fertiles, moissons abondantes, tout ce qui devait être le prix de la piété était aux mains de ces idolâtres: et maintenant que des peuples croyants et saints occupent ces montagnes, ce n’est plus que solitude et stérilité. La terre, sous ces mains bénites, ne produit que des ronces et des absinthes. L’homme sème dans l’angoisse, et ne recueille que des larmes et des soucis; la guerre, la famine, la peste l’assaillent tour à tour… Cependant, ne sont-ce pas là les enfants des prophètes? Ce musulman, ce chrétien, ce juif, ne sont-ils pas les peuples élus du ciel, comblés de grâces et de miracles? Pourquoi donc ces races privilégiées ne jouissent-elles plus des mêmes faveurs? Pourquoi ces terres sanctifiées par le sang des martyrs, sont-elles privées des bienfaits anciens? Pourquoi en sont-ils comme bannis et transférés depuis tant de siècles à d’autres nations, en d’autres pays?…
Et à ces mots, mon esprit suivant le cours des vicissitudes qui ont tour à tour transmis le sceptre du monde à des peuples si différents de cultes et de mœurs, depuis ceux de l’Asie antique jusqu’aux plus récents de l’Europe, ce nom d’une terre natale réveilla en moi le sentiment de la patrie; et tournant vers elle mes regards, j’arrêtai toutes mes pensées sur la situation où je l’avais quittée.
Je me rappelai ses campagnes si richement cultivées ses routes si somptueusement tracées, ses villes habitées par un peuple immense, ses flottes répandues sur toutes les mers, ses ports couverts des tributs de l’une et de l’autre Inde; et comparant à l’activité de son commerce, à l’étendue de sa navigation, à la richesse de ses monuments, aux arts et à l’industrie de ses habitants, tout ce que l’Égypte et la Syrie purent jadis posséder de semblable, je me plaisais à retrouver la splendeur passée de l’Asie dans l’Europe moderne; mais bientôt le charme de ma rêverie fut flétri par un dernier terme de comparaison. Réfléchissant que telle avait été jadis l’activité des lieux que je contemplais: Qui sait, me dis-je, si tel ne sera pas un jour l’abandon de nos propres contrées? Qui sait si sur les rives de la Seine, de la Tamise, ou du Sviderzée, là où maintenant, dans le tourbillon de tant de jouissances, le cœur, et les yeux ne peuvent suffire à la multitude des sensations; qui sait si un voyageur comme moi ne s’assoira pas un jour sur de muettes ruines et ne pleurera pas solitaire sur la cendre des peuples et la mémoire de leur grandeur?
À ces mots mes yeux se remplirent de larmes, et couvrant ma tête du pan de mon manteau, je me livrai à de sombres méditations sur les choses humaines. Ah! malheur à l’homme, dis-je dans ma douleur; une aveugle fatalité se joue de sa destinée! Une nécessité funeste régit au hasard le sort des mortels. Mais non: ce sont les décrets d’une justice céleste qui s’accomplissent! Un Dieu mystérieux exerce ses jugements incompréhensibles! Sans doute il a porté contre cette terre un anathème secret; en vengeance des races passées, il a frappé de malédiction les races présentes. Oh! qui osera sonder les profondeurs de la Divinité?
Et je demeurai immobile, absorbé dans une mélancolie profonde.
(vignette de la même édition)


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