QUI A JAMAIS ENTENDU PARLER DE RICHARD MILLET? – IIIE ET DERNIERE PARTIE – LA RESTAURATION.
Résumé des chapitres précédents :
Millet n’est pas si inconnu que ça, où alors on ne sait pas toujours qu’il est bien présent dans le paysage « muséal », urbain ou rural aussi parfois. Parti, disons au volet de gauche du triptyque, ironique, sur la piste d’une Vénus de Millet clamant désespéramment l’objet du premier déboire contemporain (Où est passé l’Esprit Humain ?), nous sommes passés, « ampoulé, confus, répétitif » nous a dit un lecteur, mais « tant pire », au volet central à une allégorie tentant d’expliquer ou du moins d’exprimer notre désarroi (d’où sans doute l’origine de la confusion, etc.) devant l’état de délabrement des œuvres d’art, de plein air en particulier, laissées à l’agrément généralement obtus, imbécile et trivial des foules ; et notre affliction devant la méconnaissance ou le mépris des prétendus défenseurs de l’Europe « éternelle » de droite comme de gauche et des centres réunis, qu’ils soient réacteurs (comme on disait au XIXe siècle), conservateurs ou progresseurs.
Les premiers ne jurant que par un retour en arrière (un peu comme cette utopie folle, messianique et barbare, mêlant les techniques modernistes de destruction des hommes aux chants les plus archaïques et hymnes haineux d’un dieu de la cité terroriste et antique, de la domination tribale à la Tutsi, qui a nom sionisme) ;
Les seconds * désespérés, désemparés, reconnaissant les traditions mais les déclarant achevées ou ne pouvant plus renaître, se revivifier dans l’effort malgré la pression dominante de la décadence ;
Les troisièmes se glorifiant d’être les agents talentueux et autorisés de la destruction de la tradition, de l’Art en soi et du Sacré (révélé ou non), en faisant dégringoler le tout au niveau abyssal d’une abomination triviale tant éthique qu’esthétique propre au XXe et XXIe siècles. Pas même outrancier mais conforme reflet d’une société intégralement médiocre, techniciste, marchandisée, banalisée, démocratisée vers le bas, acculturée et irrespectueuse du Passé, de la Terre et de la Vie en général.
Entre temps j’ai ajouté une grosse note principalement consacrée à toutes ces belles âmes de la flagellation moderne, échines courbées devant le dit progrès capitaliste – vaste décadence de fait – gens généralement de cette gauche productiviste majoritaire (majoritaire à gauche, veuillé-je dire) n’ayant pas une once de poésie. Cette note a pour titre : Petit grain de millet râpeux dans le moulin patenté du conformisme pseudo littéraire.
*
Je voudrais maintenant achever, présentant le volet droit de notre triptyque, en affirmant la dernière réalité de notre temps. Elle tient en peu de mots : quoi qu’on fasse on est mauvais, ou partisan. Y compris dans la restauration (non pas politique mais architecturale ou plus généralement picturale ou sculpturale, etc.) Et chez notre Millet en particulier. Ce n’est donc pas d’hier ; et le XIXe siècle, pourtant si curieux des passés nationaux, n’a pas pu ou su ou voulu échapper à ce mouvement de balancier éternel entre destruction et conservation, innovation ou néo, choix discutables. Sans oublier le toc et le kitch. Pire l’emphase (« conceptuelle » comme disent les crétins de nos jours) dans la déjection abjecte !
Cet édifice-ci par exemple, classé monument historique, est le résultat d’une hybridation déconcertante comme il y a tant et plus au XIXe siècle.
Il s’agit de l’église Notre-Dame des Menus sise à Boulogne-Billancourt « revue et corrigée 1862 ». Notre Millet en charge des travaux, choisit de privilégier l’architecture originelle du XIVe siècle (du moins ce qu’il en restait) tout en lui agrégeant un clocher reconstruit, rehaussé dont la flèche, anachronique et qui jure, est dans le plus pur style XIXe ; il ne se gêna pas non plus pour faire abattre de vénérables bâtiments annexes, détruire le porche Renaissance, ajouter une travée à la nef, des vitraux, un dallage, un maître-autel en marbre blanc ou encore enlever les badigeons qui remirent à jour des bribes de décors médiévaux dont on s’inspira alors pour créer de toute pièce des peintures murales « médiévales » presque… authentiques.
Cette histoire de travée me fait penser à cette église nantaise qui a perdu, comme un saucisson des rondelles, son porche et une travée ou plusieurs pour laisser place un jour à la rue ; et dont le nouveau porche, si on peut dénommer ça un porche, consiste en de simples murs de comblement en tuffeau et autres pierres, assez hideux, qu’on en juge (quel goût ! on voit encore le départ des arches des travées supprimées en avancée de la « façade ») :
Deuxième exemple, il s’agit d’un monument plus connu (ici sa cour intérieure après restauration) : le château de Saint-Germain-en-Laye longtemps résidence des rois de France, dont la restauration fut décidée en 1862 par Napoléon III pour en faire un musée et qui s’acheva au début du XXe siècle, sous les directions de Millet (de 1862 à 1878), de Laffolye (de 1879 à 1889) et enfin de Daumet (de 1889 à 1908).
*
Et voici maintenant l’extérieur, une façade de ce même édifice en cours de restauration où l’on voit que certaines libertés semblent prisent avec la réalité, dans une conception toute théorique et conjecturelle de l’original dont on ne sait rien finalement. Ici, ce sera la Renaissance qui ne sera pas détruite mais au contraire conservée et même sublimée ; à l’exception heureuse d’une chapelle gothique unique.
Comparer la partie gauche en l’état
et la partie droite en cours de « restauration ».
Pour qui, pour quoi ? Arbitraire, volonté de mettre en avant l’apparence que le château avait sous François Ier. Ou avait peut-être : possédions-nous encore les plans de la Renaissance au XIXe siècle ? Je ne sais. Autrement dit, cette restauration (ce qui veut dire destruction de tout ce qui est postérieur) ne fait que reprendre, ou plus sûrement conjecturer selon l’idéologie dominante du moment (artistique, architecturale et politique) – pour ne pas dire d’après les idées voire les lubies ou les songes propres à quelques architectes – de ce que devait être, pouvait être, devrait être le château non pas originel (une forteresse remontant à 1124, sous le règne de Louis VI le Gros) mais sa transformation, pour ne pas dire plus justement sa reconstruction (le sol renferme des restes de cette époque), initiée par Pierre Chambiges en 1539 sur ordre de François Ier. Cette restauration est donc une reconstruction, un remodelage d’une précédente et elle-même reconstruction, remodelage. Copie de l’original ou simplement dans le style interne et externe de l’ancien ? Je ne saurais dire.
*
N’est-ce pas le maître en chef des restaurations du XIXe siècle (lancé par Mérimée d’ailleurs), nôtre Viollet-le-Duc lui-même, qui montra le bon et mauvais exemple à la fois, en cette foi et voie romantiques et cette fièvre retrouvée pour le passé médiéval pour ce dernier, et médiéval ou renaissant pour notre Millet. Sympathique mais non sans défauts, donc, car le premier nommé a souvent été jugé excessif et outrancier, inexact ou extrapolateur dans ses restaurations. Outrées ou caricaturales, avancent certains, œuvres faisant fi parfois d’un vrai travail d’historien de l’architecture, trop imaginative ou trop belle et parfaite. Les murailles de Carcassonne presque trop médiévales et trop neuves à la fois, la cathédrale Notre-Dame de Paris (en compagnie de Lassus), la basilique de Vézelay sont les morceaux les plus connus et les plus prisés des restaurations de Viollet-le-Duc.
Château de Saint-Germain-en-Laye,
chapelle gothique dite de Saint-Louis.
Ainsi, Millet comme le maître à tous Viollet-le-Duc, comme tant d’autres encore, ne cherchaient pas à mal faire, piochaient dans l’étude ; et si leurs choix de conserver ou de détruire étaient souvent discutables, ils étaient encore sensées, d’un certain goût, d’une certaine logique, encore un peu poètes des pierres et des charpentes, artistes. Malheureusement les techniques modernes les ont entachés d’idées parfois en mauvaise rupture avec la tradition… j’allais dire… tradition compagnonnique, elle-même en agonie. C’est Corroyer, cet autre architecte de cette malgré tout généreuse époque, qui écrivait dans l’un de ses nombreux ouvrages « théoriques » que le développement de l’architecture s’effectuait (sic dixit) « sous l’action constante des lois de la filiation et celles de la transformation incessante, poursuivant immuablement à travers les siècles leur marche progressive », et qui, dans un autre ouvrage sérieux (il a beaucoup écrit), accordait contradictoirement sa préférence à l’art roman sur l’art gothique pour le non recours à une « béquille » architecturale, l’arc-boutant. Allez comprendre !
Le progressisme, cette idéologie dévastatrice, pierre de touche de tous les excès, de toutes les ruptures, de toutes les destructions, y compris des savoir-faire et des patrimoines des arts en général, se faisait déjà ressentir en ces temps ou cléricaux et anticléricaux (curieux anticléricaux qui pour la plupart étaient inféodés aux loges maçonniques, triste pastiche en général déiste ou pour le moins panthéiste du compagnonnage), ou monarchistes et républicains s’opposaient sur tout ; plus par principe éternel d’opposition entre le bien et le mal, la prétendue lumière en soi, et la non moins prétendue obscurité en soi, mettant à mal tous deux camps, les uns comme les autres, et le passé et l’avenir dans un présent d’exploitation capitaliste et colonialiste d’une ampleur comme jamais on ne l’avait connue en nos contrées.
Cathédrale de Clermont-Ferrand restaurée sous la direction d’Anatole de Baudot, Jean Deschamps, Pierre Deschamps, Eugène Millet et Eugène Viollet-le-Duc.
Reparlons ici de ce Corroyer pour donner un exemple éclairant.
À partir de 1878, l’État accorda à Corroyer rien de moins que la restauration du Mont-Saint-Michel qui était devenu une simple ruine romantique chantée par les poètes, ruine qui était partie pour finir très mal. Corroyer fut révoqué de cette fonction en 1888 par le directeur des Beaux-Arts à la suite d’une cabale locale et à la demande de deux députés qui le jugeaient… clérical… peut-être parce que Corroyer travaillait depuis 1874 parallèlement pour le compte de l’administration des édifices diocésains de Soissons (ce dernier restaura ainsi plusieurs églises, un château et la cathédrale de Soissons). Le scandale agrémenta les débats de la chambre des députés ainsi que les gazettes du temps. Dans une lettre ouverte, il écrit à l’adresse du directeur des Beaux-Arts dont le nom est bien sûr sans aucune importance :
« Je vous avoue que je me croyais le droit d’être mieux défendu. Mon déplaisir n’est pas d’être révoqué mais de n’avoir pas trouvé en vous, directeur des Beaux-Arts de qui je relevais hiérarchiquement, une indépendance de jugement et l’esprit de justice sur lesquels j’avais le droit de compter. Architecte du Mont-Saint-Michel depuis quinze ans, j’avais eu à lutter contre les intérêts les plus divers et les plus opposés pour sauvegarder ceux qui m’étaient confiés et sans songer à mes sympathies les plus chères, j’avais accepté la lutte contre l’évêque, contre les religieux, contre la municipalité, contre les ingénieurs qui ont fait la digue et sans me préoccuper des passions locales qui soulevaient les passions des habitants… Dès que vous acceptiez les racontars de petite ville et les basses attaques intéressées, j’ai compris que je n’avais plus rien à attendre de vous, non plus que de ce vieil esprit de solidarité de la grande administration des Beaux-Arts. »
Mais vous me direz : et Millet ?! Architecte, ou sculpteur, ou peintre… ? Vous m’accorderez à mauvais escient du hors-sujet. Il n’en est rien. Je suis en plein dedans quand j’affirme et réaffirme que l’Art n’est pas neutre mais aussi que les vrais artistes n’ont que faire de l’air du temps ou s’en accommodent tant bien que mal.
*
De nos jours, où les théories sont très jolies et bien au point, parfaitement établies, dans l’abstrait et l’absolu – alors que la réalité n’a jamais été aussi glauque et les hommes devenus autant incapables de bien les réaliser – les écoles contemporaines de restauration (je parle ici de restauration picturale, mais ceci peut être plus ou moins appliqué dans les domaines des autres corps de métier d’art), mettent l’accent, dans leurs interventions, sur les principes de lisibilité, de réversibilité et de respect de la création originale.
La lisibilité implique que la partie restaurée puisse se distinguer de la partie originale, par la variation du rendu ou du matériau. C’est tout à fait possible dans le domaine architectural. La réversibilité impose l’utilisation de techniques ou de matériaux qui puissent être éliminés dans le futur par une autre restauration. Le constat ayant été fréquemment fait des dégâts irréversibles causés à des œuvres par des restaurations antérieures mal conduites. Ici, en ce domaine de l’architecture, c’est peut-être plus difficile. Et pour finir, le respect de la création originale interdit au restaurateur toute recréation d’un élément disparu sur lequel il ne dispose pas d’une documentation historique certaine.
J’ajouterai même, en cet endroit, que c’est rendre grâce aux siècles de rénovations intermédiaires que de conserver des éléments divers et des états composites des aménagements successifs d’un bâtiment, ne serait-ce qu’en témoins plus ou moins discrets ou manifestes, séquentiels ou partiels de réfections anciennes. Comme il est bien délicat de devoir choisir entre une peinture ou une fresque originale ou des repeintes successives. En art, en art véritable du moins, tout se vaut toutes époques confondues. C’est du moins mon opinion : il n’y a pas de progrès en art, seulement des régressions. Tout supposé « progrès » n’est qu’une simple remise à niveau. Chaque époque, chaque culture, chaque milieu social à ses chefs d’œuvre (du moins du temps ou en des lieux où il a encore des cultures populaires rurales et urbaines, régionales, ethniques…)
Collégiale Notre-Dame de Melun, fortement restaurée,
dont la nef et le transept du XIe,
sous la direction d’Eugène Millet (1853-1859).
*
Mais l’originalité vraiment nouvelle, « moderne », « progressiste » et « démocratique » de notre époque est d’être en totale décadence éthique et esthétique, avec des « artistes » ou pseudo-artistes qui affirment que l’Art est mort tout en en tirant profit, éphémère gloire et faux talent, je-m’en-foutistes escrocs qui laissent miroiter aux masses médusées et élites pitoyables de la décadence, que leur Néant est le nec plus ultra de la modernité et pire encore le sommet des arts alors qu’il en est la poubelle, l’ersatz en plastique, en simili, en série. Or, qui n’a pas encore compris que la société technologiste est l’ennemi de l’art… du vrai sacré et de la poésie. Pauvre Poiêsis, mère de la Culture, des civilisations antiques. Et farceurs affligeants des temps présents. Ennemis de l’élévation des hommes. Agents de la propagande capitaliste. Petits-bourgeois, microbes et virus de la civilisation mondiale et plus précisément européenne. Pantins du mal et du malheur « progressistes ».
L’Éveil (bronze, salon de 1886)
Nous sommes tombés à un degré plus bas encore dans le déclin capitaliste qui, de financier (ce n’est plus à démontrer), technologique (partiellement destructeur tout autant que de progrès) et marchand (économie (sic) de profit et esclavage salarié),
– a envahi la sphère du et de la politique (où l’affaire est réglée pour je le crains quelques siècles, sauf à décliner plus rapidement et radicalement, alors même qu’une majorité d’hommes n’est plus dupe du tout de cette faillie démocratie représentative bourgeoise en faillite, mais pour une partie vote encore malgré tout !)
– a de nouveaux relents, des retours de fumée de, des religions dans des domaines où la laïcité et des mœurs policés semblaient avoir réglé certaines prégnances, pour ne pas parler de coutumes barbares d’un autre âge qui nous furent toujours étrangères, ou d’arrière-pensées d’intolérance (largement mises en œuvres ailleurs que chez nous, les exemples sont innombrables dans tous les domaines de la société) sans oublier bien évidemment, certaines antiennes récurrentes de la propagande de la repentance et plus encore certains dogmes d’essence religieuse imposés comme vérités d’État incontestables au risque en transgresseur, de subir les lois répressives de la Justice,
– remise l’Art, l’esthétique et l’éthique au rang de simples éléments d’agit-prop (totalement agitation politique mais pas pour deux ronds agitation prolétarienne, pas de gros mot, mon cher…). Agit-prop du déclin, voire de l’avant-garde de la lutte, pardon de la chute finale. Et autres fadaises. Car, il va de soi que de nos jours, qui n’est pas moderniste et progressiste ne saurait être un artiste conséquent, ni même à proprement parler exister en tant qu’artiste…
Eugène Millet, La pause de midi (1873)
Comme le dit fort justement un certain James Bloedé, membre de l’Association pour le Respect de l’Intégrité du Patrimoine Artistique (qui s’est constituée en 1992), de moi l’un et l’autre totalement inconnus, dans un article dont il faudrait tout recopier, article consacré à la restauration des tableaux anciens – forme archaïque d’art diront les imbéciles, non pas dans une saine volonté de tout rendre art mais dans une grotesque volonté de tout faire dégénérer en non art :
« Contrairement à ce que l’on a voulu faire croire, la controverse née en France durant la restauration des Noces de Cana ne réside pas dans une opposition entre une faction de romantiques attachés à un goût douteux pour les patines et les vernis sombres et une institution toujours soucieuse de préserver l’intégrité des œuvres.
« Non ! Ce que l’on a vu surgir alors n’est rien d’autre qu’une nouvelle querelle des vernis dans laquelle les musées de France – mais aussi d’Italie, le problème est aujourd’hui international – se retrouvent dans la position de l’Angleterre après-guerre, et les artistes et amateurs de l’ARIPA dans celle des défenseurs des restaurations modérées ou, pour reprendre le mot de René Huygue, des restaurations « nuancées ».
« Au reste, ce n’est pas pour rien que notre bulletin s’appelle Nuances. Et si nos propos sont parfois peu « nuancés », dites-vous bien que cela vient de la réelle souffrance que nous éprouvons à voir des œuvres, pour leur part, violentées.
« En tant qu’artistes, dont beaucoup ont appris leur métier au Louvre, en copiant ceux que l’on appelle les maîtres, nous nous sentons redevables des joies et des enseignements qu’ils nous ont apportés. Par conséquent nous nous sentons aussi le droit, que dis-je, le devoir, de les défendre. Et, pour cela, nous avons un œil, oui, une sensibilité. Loin de nous l’idée que nous en aurions le monopole.
« […] Pourquoi restaurer les œuvres d’art au moment de préparer les grandes rétrospectives? C’est une pratique courante et pourtant funeste, car souvent menée à la hâte pour être prêt à temps […] Pour la question qui nous occupe, ces rétrospectives représentent un bon champ d’observation. Souvenons-nous de l’exposition Poussin, ou bien Watteau, ou Chardin, ou encore “Le Siècle de Titien”. Ah ! les Poussin venus de Russie, encore vêtus de leur vernis blond ! Et les Chardin encore conservés dans des collections privées, certains magnifiquement préservés ! D’autres Chardin, de Russie, magnifiques ! Beaucoup de tableaux du Louvre, bien sûr, merveilleux, car il n’est pas question de prétendre qu’au Louvre tout irait mal ; mieux, de toutes façons, que chez les anglo-saxons ; mieux, désormais, et c’est triste à dire, qu’en Italie, patrie de Brandi**, pays où l’on restaure tout, pour quoi ? Pour le Jubilé, pour l’An 2000 ! Est-ce que ça a un sens, le jubilé, pour les œuvres d’art ?
« L’exemple des grandes rétrospectives nous montre à l’évidence que chaque pays a sa façon de restaurer et que, par conséquent, si on peut restaurer de diverses manières, c’est que la restauration est aussi une question de choix. Y compris celui de ne pas restaurer.
« [suivent de multiples raisons historiques, techniques et esthétiques de ne pas dévernir un tableau ancien]
« […] Si la controverse porte sur un changement d’apparence des œuvres, ce n’est pas que ce changement troublerait nos habitudes mais qu’il est, trop souvent, accompagné de désordres irréversibles, d’une perte de qualité irrémédiable […] Mais toute époque a l’art qu’elle mérite et, si je pousse un cri d’alarme, c’est sans beaucoup d’espoir.
« Comment penser que des œuvres puissent être conservées, si tout ce qui va avec n’existe plus ? Comment penser que des œuvres puissent être correctement restaurées quand l’humanisme et le sens du sacré dont elles témoignaient ont perdu toute signification ? Quand on assiste à la réification des œuvres et de l’homme lui-même pour des motifs strictement économiques ou d’ordre mondial. Quand on substitue à la transcendance qu’implique et produit l’œuvre d’art, la lisibilité triviale de l’image.
« En donnant un tour systématique aux restaurations, serait-ce la société elle-même qui tenterait de se restaurer, de restaurer ses anciennes valeurs ? Et n’aboutirait-elle pas à ce qui ne serait qu’un apparent paradoxe : à ce que, faute de comprendre l’essence des œuvres du passé, elle en viendrait à réduire leur signification devenue insaisissable, voire la détruire, pour les rendre supportables au regard des contemporains. »
(« Un article à venir sur l’éthique – Extraits de l’intervention à l’auditorium du Louvre » paru in « Nuances » n° 31 (2003/1) – pp. 11-13)
Eugène Millet, Jeu de palets (1873)
Car à notre époque (du moins était-ce encore la situation il y a moins de dix ans) on en est arrivé ainsi à ce que des commissions de restauration d’œuvres d’art ne comportent que des conservateurs, gestionnaires anartistes*** pour plus d’un, qui sont tombés là par hasard pour certains. Le pognon, l’éternel pognon, les choix budgétaires et aussi en arrière-fond l’aspect idéologique et/ou politique ; opportuniste et récupérateur. Faussement pédagogique, plus proprement propagandiste, même et plus encore depuis que « pédagogie » est devenu plus ou moins synonyme de « propagande » dans le langage en premier lieu de petits-profs de la « gaucherie ». On va vous dire ce qu’est le beau, le respectable, l’art devenu ! Et quand je dis « beauté » et « respectabilité » ce sont des mots de trop. Le mot « art » lui-même est limite. Le respect, c’est juste le respect que l’on doit à une marchandise de prix (à la côte fort aléatoire, d’ailleurs question de mode, comme à la bourse, parmi le cercle étroit des collectionneurs-placeurs friqués et sans talent) ; et partant, à sa beauté. Le but étant de faire adhérer les foules aux poncifs du mécanique, du technique, de l’audio-visuel ambiants. À l’artistique et jolie réalité des hideurs de la destruction, du clinquant, de l’apparence érigés en trinité doctrinale pour la masse informe des amateurs décrétés artistes du regard potentiels, artistes de la consommation béate du néant.
Ces conservateurs étant tous des fonctionnaires de l’État, on imagine d’ailleurs, leur degré de liberté de manœuvre, d’indépendance d’esprit, d’autonomie, de libre choix, d’originalité en dehors des canons modernistes de l’académisme actuel. D’ailleurs cherchent-ils à faire œuvre distinguable et valeureuse ? La plupart, interchangeables, sont très probablement politiquement marqués comme il convient et traversent les allées fléchées des musées aux bons clous du pompiérisme contemporain. Situation identique à celle du XIXe siècle dont on a vu toute l’indépendance. Et les propres restaurateurs, simples sous-fifres pourtant essentiels, tacherons n’ont pas leur mot à dire ; ni esthétiquement, ni techniquement finalement ; et encore moins les artistes vivants, enfin le carré de ce qu’il en reste.
L’Art est devenu, au tout venant, une marchandise intégrale bien sûr, mais plus encore une archéologie, au même titre que l’essentiel de l’ethnographie, l’opéra, la poésie, la musique classique, la chanson dite à texte. Liste non limitative. Ou du néo. Ainsi, les murs apparents de certains vieux bâtiments, totalement rénovés à l’intérieur, demeurent « d’époque » chez Ripolin. Question de respect, monsieur, de respect de l’écorce de l’arbre, du zeste de l’orange, de la coquille de la noix. J’en connais dont tout l’intérieur est kitch et toc. Curieux respect. Quand on n’abat pas de l’ancien pour le reconstruire plus vrai que nature. J’en connais également.
– Mais Millet dans tout ça ? – On y est à plein. – Richard Millet ? – Eh bien, oui, lui aussi. Car n’est-il pas l’un des pions de l’édition et de la publication contemporaines, et un ancien petit-prof de lettres, autant dire : littérairement, et par définition, un pas grand-chose ce richard aux mille vaches judéo-chrétiennes.
D’ailleurs, je viens de me rendre compte que j’avais confondu la Vénus de Millet avec l’Angélus de Milhaud, le bien connu musicien du Larzac voisin.
Édouard, François Millet de Marcilly :
La Source (1882)
Notes :
* « En faveur de deuxième, on a prétendu qu’il valait mieux que second, pourvu que le nombre des objets dépassât deux, second terminant une énumération après premier, et deuxième indiquant qu’il sera suivi de troisième, etc. Mais cette raison, tout arbitraire, laisse prévaloir l’usage. » (Émile Littré)
** Cesare Brandi (1906-1988) : historien de l’art, critique d’art, écrivain, théoricien de la restauration en art.
*** « anartiste » : il s’agit de l’an-artiste, du « a » grec (an devant voyelle) privatif et de « artiste » ; et non pas d’une contraction d’« anarchiste » et d’« artiste ».
Merci à Jean-François Millet (1814-1875), peintre ; Aimé Millet (1819-1891), sculpteur ; Eugène Millet (1819-1879) architecte ; Édouard, François Millet de Marcilly (1839- ?) sculpteur ; et quelques autres. Ainsi qu’aux auteurs de clichés anonymes.













Commentaires fermés