Révolution bolivarienne versus impérialisme humanitaire : les lignes de fracture d’un séisme.
Publié par Venezuela infos
29 juin 2026
Des empires médiatiques, qu’attendre d’autre que l’instantané humanitaire et les ruines apocalyptiques ? Après les campagnes de la dictature, du narco-trafic, de la trahison ou de la soumission aux États-Unis, voici les gros plans émotionnels de l’État failli, du vide de pouvoir, du mécontentement face à l’inaction du gouvernement. Avec, pour objectifs invariables, renforcer la campagne de l’extrême droite contre le gouvernement bolivarien et neutraliser l’opinion internationale en vue d’une intervention extérieure. Mais la réalité est très différente.
Vingt-cinq ans de construction d’une puissante organisation populaire, d’une unité civico-militaire voulue par Chávez et d’un État qui, malgré plus de 1000 sanctions et le blocus inhumains des USA et de l’UE, garde pour priorité les services publics, font la différence. Contrairement aux régimes néolibéraux, sans État, où les ONGs servent de relais à « l’impérialisme humanitaire », le Venezuela offre une réponse rapide et massive sur le terrain. La souveraineté alimentaire, et le grand nombre d’infrastructures publiques, ont permis de répondre aux besoins les plus pressants. Les autorités ont déjà distribué plus de 7 mille tonnes d’aliments à 75.238 familles. 10.834 bénévoles sont venus s’ajouter aux milliers de fonctionnaires des équipes de protection civile et aux plus de 30.000 fonctionnaires des corps de sécurité et de l’armée pour mener les opérations de secours. L’ensemble des personnels des ministères, des forces armées bolivariennes, le réseau national des organisations populaires dont plus de 5000 autogouvernements communards, sans oublier la culture solidaire, anti-individualiste, des vénézuélien.ne.s, ont sauvé de nombreuses vies et rétabli rapidement les services publics vitaux, pour passer à la reconstruction de milliers de logements. Le courageux personnel de la solidarité internationale, venus de l’ONU et de 32 pays, dont la Chine, la Suisse, la France, Cuba, le Salvador, le Vietnam, le Brésil, le Qatar, les Etats-Unis, le Mexique, la Colombie ou l’Inde représente le dixième de la mobilisation nationale.













par Cira Pascual Marquina et Chris Gilbert
Il n’existe pas de catastrophe purement naturelle, surtout dans un pays en état de siège. De même, la réponse à toute catastrophe est toujours conditionnée par des facteurs sociaux, politiques, voire géopolitiques. À la suite du tremblement de terre dévastateur de 1812, survenu pendant la lutte pour l’indépendance, Simón Bolívar déclara : « Si la nature s’oppose à nous, nous la combattrons et la ferons nous obéir. » Aujourd’hui, cette remarque peut paraître choquante — comme une étrange sortie anti-écologique —, mais ce que Bolívar voulait dire, c’est que le projet stratégique d’émancipation doit rester au premier plan et guider nos actions, même face à un défi naturel.
Il convient de garder cela à l’esprit lorsque l’on réfléchit aux séismes qui ont récemment frappé le Venezuela. Le fait naturel est simple : il y a eu un double mouvement de terre, d’abord une secousse de magnitude 7,2 suivie, quelques secondes plus tard, d’une autre de magnitude 7,5. Dans leur sillage, les destructions se sont produites le long de failles naturelles, telles que la faille de San Sebastián qui longe la côte de La Guaira, mais elles se sont également propagées le long de failles créées par l’impérialisme. Au premier rang de celles-ci figuraient les fractures au sein des infrastructures du pays, des capacités de secours d’urgence et du système de santé, causées par plus d’une décennie de sanctions paralysantes.
Ces sanctions, qui sont encore au nombre de plus de 1 000, ne se résument pas à de simples mots et à des intentions hostiles. Les recherches menées par Mark Weisbrot au CEPR à Washington ont estimé qu’elles avaient contribué à quelque 40 000 décès supplémentaires en l’espace d’une seule année. Pour ceux qui ne connaissent pas bien le système financier international, l’impact d’un régime de sanctions de ce type peut être difficile à comprendre. Cependant, le résultat net est que toute transaction internationale devient difficile. Le commerce ordinaire et les lignes de crédit s’effondrent, tandis que les entreprises, les banques et les gouvernements évitent les transactions, même lorsqu’elles sont techniquement légales au regard du régime de sanctions, car elles manquent de certitude et craignent des représailles futures.
Les conséquences touchent tous les aspects de la préparation aux catastrophes et des interventions en cas de catastrophe. Au Venezuela, des millions de personnes ont commencé à émigrer peu après la publication du décret présidentiel d’Obama en 2015, notamment des médecins, des secouristes, des ingénieurs civils et d’autres professionnels qualifiés. Il est devenu plus difficile de réparer les équipements de sauvetage lourds, car les pièces de rechange ne peuvent pas être importées. Les hôpitaux ont eu du mal à remplacer les équipements médicaux spécialisés. Les services publics ont reporté les opérations de maintenance en raison de l’assèchement des financements et de la crainte des fournisseurs de se voir infliger des sanctions secondaires. Même lorsque les transactions sont techniquement légales, les banques et les fabricants font souvent preuve d’un zèle excessif, refusant de participer et obligeant les institutions à improviser dans un contexte de pénurie permanente.
Une deuxième série de fractures s’est ouverte à la suite des attaques impérialistes du 3 janvier contre le Venezuela, au cours desquelles le président démocratiquement élu Nicolás Maduro a été enlevé lors d’une opération militaire qui a fait plus d’une centaine de morts et laissé de nombreuses autres personnes blessées et traumatisées. Bien que la Révolution bolivarienne ait réussi à conserver le pouvoir politique — élément essentiel à tout processus révolutionnaire —, elle a perdu le contrôle des ventes de pétrole du Venezuela (mais ni de la souveraineté sur ses gisements, ni du reste de l’économie) et a été contrainte d’introduire des « réformes » dans la législation très avancée du pays régissant ses ressources naturelles face au blocus occidental, en particulier le pétrole.
Tout cela signifie que le séisme qui a frappé le Venezuela, déchirant à tous égards, a été rendu bien plus meurtrier — tant par son impact immédiat que par ses conséquences à long terme — par des facteurs directement imputables à l’offensive continue et multiforme menée par l’impérialisme américain contre le pays et son peuple. Près de 1 500 décès ont désormais été officiellement recensés, et ce bilan tragique continuera d’augmenter dans les jours à venir. Le nombre total de victimes se fera sentir à plusieurs niveaux, et la lutte pour en atténuer les effets grâce à une réponse efficace, souveraine et coordonnée est désormais un champ de bataille, au cœur duquel se trouve la contradiction avec l’impérialisme américain.

Photo : Des collectes de nourriture, de vêtements, de médicaments et d’autres biens de première nécessité se sont multipliées à travers tout le Venezuela. Ici, des membres d’une commune de Trujillo organisent des dons pour les familles déplacées par le séisme.
Des réactions radicalement différentes
Lorsque le double séisme a frappé, il a été perçu comme une combinaison inquiétante de bruits assourdissants, de secousses prolongées et violentes, et d’un ciel aux couleurs étranges. Un témoin l’a décrit comme « un vent sans vent ». Les gens hurlaient et les chiens étaient pris de panique. Des immeubles entiers se sont effondrés en un amas de décombres, tandis que des fissures se sont ouvertes sur la plage où beaucoup s’étaient rendus pour passer le jour férié. Plusieurs jours après, des personnes restent encore prisonnières sous les décombres. La situation est particulièrement grave dans les villes et villages qui bordent la côte de La Guaira. Sur les réseaux sociaux, des centaines de photos et de noms circulent tandis que les familles recherchent désespérément leurs proches disparus.
Dans une telle situation, il est naturel d’apporter son aide sans penser d’abord à ses propres intérêts. C’est précisément ce qu’ont fait les populations de tout le Venezuela et des pays voisins. Le gouvernement de la présidente par intérim Delcy Rodríguez a également réagi avec rapidité et détermination, en mobilisant les moyens à sa disposition dans l’esprit centré sur le peuple qui caractérise la Révolution bolivarienne depuis trois décennies. Parallèlement à cette réponse officielle, des contributions spontanées massives ont vu le jour : des motos chargées à ras bord de fournitures ont afflué vers les zones sinistrées, tandis que des bénévoles se sont joints à l’immense opération de sauvetage menée par l’État, et que des équipes d’aide venues du Mexique, de Cuba et du Brésil sont rapidement arrivées avec une aide concrète.
Si la compassion anime la réaction du gouvernement vénézuélien et des peuples d’Amérique latine, on ne peut en dire autant de l’impérialisme américain, pour lequel le souci de l’humanité a cédé la place à des motivations de profit, d’expropriation et de domination, et qui a si souvent cherché à tirer profit du malheur d’autrui. Le lendemain du séisme, le secrétaire d’État Marco Rubio a froidement annoncé que le ministère de la Guerre, le SOUTHCOM et les marines joueraient un rôle central dans l’effort d’« aide » américain.
Nous avons déjà vu ce scénario se dérouler. À la suite du séisme dévastateur qui a frappé Haïti en 2010, le cheval de Troie à peine déguisé de l’« aide humanitaire » américaine est arrivé sous la forme d’un porte-avions et de quelque 20 000 soldats au sol. Dans le cas d’Haïti, cette occupation de facto a notamment entraîné une perte évidente de souveraineté, des cas avérés d’agressions et d’exploitation sexuelles, ainsi qu’une épidémie de choléra propagée par les forces d’occupation.
Face aux visées impérialistes, la voix du peuple révolutionnaire vénézuélien s’unit autour de trois revendications : les États-Unis doivent lever complètement les sanctions, débloquer tous les avoirs vénézuéliens et permettre au président Maduro et à Cilia Flores de rentrer au Venezuela. Si ces mesures ne sont pas prises, la présence américaine s’apparente fort à une simple occupation militaire — partie intégrante des ambitions de recolonisation exprimées par l’impérialisme « MAGA » de Donald Trump, avec sa résurgence grotesque de la doctrine Monroe.
La bataille pour le contrôle du discours
La lutte pour défendre de manière globale le peuple vénézuélien, son avenir et ses projets se déroule également sur le terrain des médias et des réseaux sociaux. Des allégations fausses et malveillantes circulent, prétendant que le gouvernement ne réagit pas ou qu’il bloque l’aide humanitaire. Parallèlement, des vidéos provenant de catastrophes sans rapport avec le Venezuela, notamment des tremblements de terre en Turquie, ont été présentées comme des images tournées au Venezuela, accompagnées d’un flot de contenus générés par l’IA. Une grande partie de ces informations provient de l’opposition mécontente de Maria Corina Machado, qui se sent exclue des négociations engagées après le 3 janvier.
Ce qui est vrai, c’est que le grand nombre de conducteurs bien intentionnés tentant de rejoindre La Guaira a provoqué un engorgement de l’autoroute principale reliant Caracas à La Guaira, empêchant temporairement l’arrivée des engins de chantier et des ambulances. De même, tant de personnes, de voitures et de motos se sont rassemblées autour des sites de secours que les voix des personnes coincées sous les décombres étaient difficiles à entendre, ce qui a entravé les opérations de sauvetage. Les équipes de secours nationales et internationales ont demandé qu’on leur laisse de l’espace pour travailler. Le gouvernement a réagi en mettant en place un centre de coordination dans le complexe sportif appelé Poliedro de Caracas, où l’aide civile est collectée puis acheminée par camions là où elle est nécessaire. Au sein de ce centre, les bénévoles sont évalués afin de déterminer où ils peuvent être le plus utiles.
Si la pandémie de COVID nous a appris quelque chose, c’est que seule une réponse dirigée par l’État peut être efficace (1). Les acteurs non gouvernementaux et les particuliers sont les bienvenus, mais ils doivent s’inscrire dans un effort coordonné que seul un État souverain peut mener. Le « grand mensonge » le plus répandu actuellement par les médias étrangers est essentiellement le même que celui qui a toujours été utilisé contre la Révolution bolivarienne : selon ce mensonge, un niveau d’autorité étatique comparable à celui exercé par les gouvernements du Nord – et probablement plus faible – est qualifié d’« autoritaire » dès lors qu’il est exercé dans un pays du Sud. Parallèlement, certains affirment qu’il n’y a pas de réponse gouvernementale, ouvrant ainsi la voie à une intervention extérieure musclée.
Préparation révolutionnaire
Ce double séisme a frappé un pays affaibli par les sanctions, mais renforcé par la Révolution bolivarienne, vieille de 27 ans, qui a profondément façonné tous les aspects de la société vénézuélienne. Si les sanctions ont systématiquement affaibli les infrastructures matérielles du Venezuela, la Révolution bolivarienne a passé plus de deux décennies à cultiver un nouveau métabolisme social. Bien qu’encore en cours de formation, celui-ci est déjà devenu la plus grande source de résilience du pays. Les conseils communautaires, les communes, l’union civilo-militaire et les programmes de logement social ont tous contribué à la capacité du pays à répondre collectivement à la crise.
La révolution n’a cessé de renforcer le parc immobilier du pays. La Gran Misión Vivienda Venezuela, le programme de logement lancé par Hugo Chávez en 2011, a permis de construire des millions de « logements dignes » dans tout le pays. La plupart de ces bâtiments, construits par diverses entreprises chinoises, brésiliennes, biélorusses et vénézuéliennes, ont bien résisté au séisme. Lorsque des bâtiments sont devenus inhabitables – ce qui s’est produit principalement le long de la faille côtière –, ils ont eu tendance à s’incliner plutôt qu’à s’effondrer. Le fait de regrouper les populations dans des immeubles d’habitation plutôt que de les disperser dans des bidonvilles précaires à flanc de colline est également plus sûr, à la fois en raison de normes de construction plus strictes et parce que cela facilite l’action collective et la mise en œuvre de l’aide publique.
Un deuxième facteur est l’alliance civico-militaire promue par Chávez. Ce modèle, désormais intégré par l’ensemble de la population, est devenu le cadre de la réponse combinée du gouvernement, à la fois étatique et bénévole. L’alliance civilo-militaire, que Maduro a judicieusement élargie pour y inclure la police, a toujours été à la fois un dispositif institutionnel — incarné par la milice forte de six millions de membres — et une attitude politique plus généralisée, enracinée dans la conscience de classe tant des civils que des militaires. Son premier terrain d’essai fut la tragédie de Vargas en 1999, précisément là où le séisme actuel a frappé le plus fort. L’alliance civilo-militaire s’est montrée à la hauteur de la situation à l’époque, tout comme elle le fait aujourd’hui.
Enfin, c’est au sein des communes socialistes du pays que se dessine la réponse la plus visionnaire. Des équipes du réseau « Unión Comunera » se sont rendues à La Guaira pour participer aux opérations de secours. Dans la commune d’El Panal, à Caracas, outre l’évaluation de l’état des bâtiments du quartier, les communards ont mis en place plusieurs centres de collecte et sont en train de créer un refuge pour les personnes qui se sont retrouvées sans abri à la suite du séisme.
À l’instar des défis posés par les pénuries alimentaires du milieu des années 2010, les citoyens de tout le pays se tournent vers les communes pour résoudre collectivement les problèmes médicaux et existentiels auxquels ils sont confrontés et pour trouver une voie à suivre. Compte tenu de la force du mouvement communal du pays et de sa solide formation idéologique, il est possible que les communes redeviennent un catalyseur d’une prise de conscience politique renouvelée. En ces temps difficiles, elles pourraient s’avérer décisives pour rallier le peuple vénézuélien autour du projet socialiste, temporairement éclipsé par l’attaque du 3 janvier.
Des années de blocus et d’agression impérialiste ont sans aucun doute affaibli le Venezuela sur le plan matériel. Pourtant, la Révolution bolivarienne a engendré un nouveau métabolisme social qu’il ne sera pas facile de démanteler : un peuple organisé et un ensemble d’institutions capables de répondre aux crises. Si le tremblement de terre a mis à nu les vulnérabilités du pays, il a également révélé où réside sa véritable force : dans le peuple révolutionnaire et dans des transformations sociales et institutionnelles profondément enracinées.
Note : (1) Lire « Covid-19: le modèle vénézuélien, salué par l’OMS mais occulté par les médias« , https://venezuelainfos.wordpress.com/2020/04/20/covid-19-le-modele-venezuelien-occulte-par-les-medias/
Source : https://mronline.org/2026/06/29/imperialism-induced-fault-lines-the-venezuelan-earthquake/
Merci à Thierry Fossaert pour la traduction
Les auteurs :

Cira Pascual Marquina est une éducatrice populaire de la Pluriversidad Patria Grande, l’initiative éducative impulsée par la commune El Panal (Caracas). Elle est également membre du Réseau international de démocratie communale. Avec Chris Gilbert, Pascual Marquina est co-autrice de Venezuela, the Present as Struggle : Voices from the Bolivarian Revolution (Monthly Review Press), de la série de livres Resistencia comunal frente al bloqueo Imperialista (Observatorio Venezolano Antibloqueo), ainsi que de Protagonistas : construcción comunal en tiempos de bloqueo Imperialista (Observatorio et PT).

Chris Gilbert est professeur de sciences politiques à l’Universidad Bolivariana de Venezuela, rédacteur collaborateur à Monthly Review et auteur de Commune or Nothing! Venezuela’s Communal Movement and Its Socialist Project (Monthly Review Press), entre autres ouvrages et articles. Avec Cira Pascual Marquina, il est fondateur et coanimateur de Escuela de Cuadros, un programme audiovisuel de formation en philosophie politique.
URL de cet article : https://venezuelainfos.wordpress.com/2026/06/29/revolution-bolivarienne-versus-imperialisme-humanitaire-les-lignes-de-fracture-dun-seisme/
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