BAS LUTIN
Il y a quelques jours on discutait des implants de cheveux et je disais que ce n’est pas si récent que ça ; que j’avais le souvenir, par exemple, de Jacques Balutin. Que ça se voyait chez lui, du moins autrefois, car non seulement il perdait des cheveux rapidement, mais pouvait en gagner aussi rapidement, et qu’il avait des cheveux curieusement espacés sur son crâne, et surtout qu’il pouvait aller de moins de cheveux à plus de cheveux.
J’ai le souvenir de lui dans des pièces de boulevard qui passaient à la téloche dans les années soixante / soixante-dix. Il faut avouer qu’après je l’ai perdu de vue ne sachant trop ce qu’il faisait, ayant très largement abandonné le petit écran.
On me répliqua : mais il serait très vieux maintenant, il ne doit plus être de ce monde.
Je me suis dit : sur l’encyclopédie pipole, je veux parler de wikimachin, « ils » vont bien m’« expliquer » ce qu’il en est. J’avais déjà regardé une fois l’article le concernant, mais j’avais tout oublié de ce qui y était dit.
Si bien que j’ai vu qu’il allait avoir 90 ans le 29 juin prochain. Et que Jacques Balutin était un « faux nom » un nom d’artiste. Que son nom de naissance était : William Albert Buenos. Ça ne s’invente pas. Né à Paris dans une famille dit-on aisée, d’un père voyageur de commerce né en Égypte et d’une mère française, couturière.
Moi j’ai toujours cru que cet acteur, qui faisait avant tout dans le comique gentil, était vraiment du cru, avec un patronyme qui fleurait bon la France et muni d’une gouaille toute parigote.
Certes il était né à Paris d’une mère française, mais j’avais quand même un peu tout faux. Et je me suis dit : pourquoi Jacques ? Sans doute parce qu’il aimait faire le Jacques. Et pourquoi Balutin ? Parce qu’il avait sans doute pensé à Baladin comme nom. Au choix : danseur, comédien ambulant, bouffon, mauvais plaisant, sot ; galopin, voire de mœurs légères (sens ancien et surtout en parlant de femmes). Bal ne veut-il pas signifier en ancien-français, tout aussi bien bal que danse ou réjouissance ?!
À moins qu’il ne fut déjà assez bon pour envoyer promener, envoyer balader les uns et les autres, mais gentiment et avec le sourire. Rappelons que « dans le temps », les jongleurs, les mendiants et autres gueux se baladaient par les rues en chantant des ballades, des chansons à danser, à baller, sur les places.
Et puis Balutin, cela lui permettait de mieux rimer – rime interne – avec le « tim » de « saltimbanque » tout en jetant son balu…chon comique naissant de l’autre côté de la balu…strade théâtrale. Mais qu’il convenait peut-être de masquer un peu le baladin, en un bas-lutin. Sans doute pas très loin d’un turlupin ou de quelque bouffon de pièces attribuées à … William Shakespeare.
Lutin, ne serait d’ailleurs que Neptunus, le dieu des eaux douce et marine, devenu démon païen sous le christianisme, Netun, puis par rapprochement avec « nuit » Nuiton, d’autant qu’il s’agit d’un génie nocturne. Puis encore par rapprochement avec luitier (lutter) et un mot comme l’utin (la vigne grimpante sur un arbre, attestée encore en 1567), luitin. Lutin au final.
Utin, par ailleurs est probablement dérivé du latin ūti, se servir de, employer, qui a donné : util, ustil, hustil, oustil, et une ribambelle d’autres variantes dialectales, pour arriver à : outil. Quand sa forme féminine otille, ostille, houtile, estille, etc. qui signifiait : outil, ustensile, métier à tisser… a fini par disparaître.
Mais sans doute que devant tout ça, William Buenos ne resterait pas en balance, mais s’en balancerait comme du bal, je parle ici du fléau d’une balance. Balance qui elle-même n’est jamais qu’un bis-lanx (deux fois le plateau … de balance), mot du latin vulgaire attesté dès le IVe siècle en nos contrées, remplaçant le latin classique libra.
Merci au Dictionnaire Godefroy, au Trésor de la Langue Française et au Gaffiot.
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