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NOTULES ÉTYMOLOGIQUES AUX EFFETS CACOCHYMES

8 janvier 2026

« CACOCHYME [ka-ko-chi-m’] adjectif. 1° D’une constitution détériorée et débile. […] 2° Figuré. Mal disposé, mal né, d’humeur inégale. […] 3° Substantivement. C’est un pauvre cacochyme. [Dictionnaire Littré]

Cacochyme : A. Vieux ou parfois plaisant. 1. (Personne) qui est d’une santé fragile. […] ♦ Par métaphore. Suranné et sans force. […] − [ou] Par analogie. […] 2. Emploi substantif. Vieillard. […] B. Au figuré, vieux « … se dit quelquefois figurément, pour exprimer la bizarrerie de l’esprit, ou l’inégalité de l’humeur » (Académie. 1798-1878). [Trésor de la Langue Française]

De ces différents sens, nous retiendrons ici : bizarrerie surannée de l’esprit.

Le 9 juillet 2025, j’ai livré sur ce blogue, un premier texte (A – STEINHEILIEN) en complément à un article d’Olivier Mathieu : « Le destin steinheilien d’un feu président de la République » (du 17 mars dernier).

J’avais gardé sous le coude un deuxième texte en complément d’un autre article du même, titré : Mister Elon Couille [sic] (du 18 mars) ; cf. : https://leblogdunbonarien.wordpress.com/2025/03/26/elon-musk-elon-couille/. Le voici donc en hui.

Remarque liminaire.

Cet article m’a réclamé beaucoup de temps. Et de recherches. Dans des domaines qui ne m’étaient pas particulièrement familiers. J’espère que le rendu tient la route. Et ne comporte pas trop de fautes d’orthographe, de syntaxe, d’erreurs ou d’approximations lexicales. À un moment, il faut s’arrêter avant de divaguer. Ou de relire trop distraitement, donc inutilement.

B – DE MUSK EN CAILLE.

Un peu d’onomastique. Nous nous intéresserons au dernier en date des pseudonymes de Musk, ou l’un de ses derniers. Ainsi qu’à son nom de famille propre.

Harry Bōlz

Toupie de la marque de jouets allemande Bolz, dont le premier modèle fut créé en 1913.

Passons donc à Musk aux propos parfois … musqués ; ce qui est somme toute normal puisque « musk » signifie « musc ». Et propos musqués comme avec son nom de compte apparu sur X en août 2023 : Harry Bolz ou plus exactement Harry Bōlz. Mais le musc n’est-il pas la rançon d’une certaine liberté d’expression (qui inclut le mauvais goût) dont le proprio de X semble adepte ? Moins censeur que le gauchisme mondialiste courant, comme on l’a vu à plein, depuis les épisodes covidiste, ukrainien, palestinien, sous Biden et sous l’UE totalitaire.

En anglais « musk strawberry » désigne le fraisier musqué, un type de fraisier donnant une grosse fraise, ce qui semble plus ou moins correspondre au personnage qui fait rarement dans le détail.

Les hommes ont des balloches et les femmes des pêches…

Derrière « Harry Bōlz » il faut comprendre l’insulte en anglais : Hairy Balls. Soit « Boules Poilues », « Boules Chevelues » en français. Tout en sachant que « Harry Bōlz » est aussi le nom d’une cryptomonnaie. Cryptomonnaie qui, depuis que Musk a pris ce pseudonyme, aurait, dit-on, gagné de la valeur ! (cf. lindependant.fr du 11/2/2025)

Pseudo qui connaît un certain succès sur X comme on peut le voir ici :

Et Harry Bōlz, est aussi une sorte de jeu de mots, où non seulement Harry se substitue à Hairy mais Bōlz se substitue à Musk. Et où, au final, Harry Bōlz semble être les prénom et nom inversés d’un certain Musk Hairy, et donc si je puis dire d’un muscari.

Muscaris.

Muscari : du latin muscarium qui en bas-latin désignait 1 – l’émouchoir, le chasse-mouche, la queue de cheval, 2 – la fleur en ombrelle ou ombelle, 3 – le coffre où l’on conserve en particulier des écrits pour les protéger des dégâts posés par les mouches. Et qui, en latin savant des temps modernes a désigné diverses variétés de muscaris. Plus ancienne occurrence connue pour désigner cette plante en 1542, chez le naturaliste suisse Conrad Gesner, ou Gessner ou Gesnner, dans son Catalogus plantarum… (cf. le TLF). Par un croisement de sens entre musca (mouche) et muscus (mousse, musc, parfum) qui vient lui-même du grec muschos, musqué, la plante a été ainsi nommée en raison du parfum musqué de sa fleur, du moins de certaine sortes de muscaris.

Musc

Le musc est à l’origine, produit par le chevrotin (ou chevrotain, ou chevreautin) porte-musc mâle, propre à certaines contrées d’Asie (Sud de la Sibérie, Mongolie, Chine, Himalaya…). Ce chevrotin est une sorte de chevreuil de petite dimension qui a la particularité de posséder des membres postérieurs puissants et une queue minuscule. Et pour les mâles de ne pas avoir de bois comme les cerfs, mais deux longues canines supérieures en forme de longs crocs effilés pouvant atteindre jusqu’à dix centimètres chez les vieux mâles, ainsi qu’une glande abdominale à musc. Musc réputé en certaines contrées comme aphrodisiaque — responsable du déclin de cet animal, car chassé illégalement pour cette raison. Dans ce commerce interdit, le prix du kilo de musc atteindrait 270.000 dollars !

Les femelles comme les mâles possèdent une glande sub-caudale secrétant un liquide visqueux jaune, à forte odeur nauséabonde. Et les mâles possèdent, en plus, une glande prépuciale qui, elle, produit ce musc. Chez l’individu non adulte ce musc aurait une odeur désagréable. Mais après accumulation dans une poche située entre l’ombilic et le pénis, cette sécrétion deviendrait une substance rouge-brun puissamment parfumée. Cause de tous les malheurs de cette espèce animale.

Chevrotin porte-musc.

Si l’on veut être complet on pourrait également se demander si ce muscus, ce musc, du moins le mot, a un rapport par le son et donc peut-être aussi par le sens, avec celui de « mouscaille ».

*

Je ne sais pas s’il faut voir dans cette mouscaille une mousse qui caillerait, comme du lait, voire un mousse qui caillerait à cause du froid. Sorte de mot-valise. Mais ce qui semble assuré c’est que, parti pour désigner un personnage d’escriene, seree, siete [* NOTE 1] ou, pour le dire en un mot plus moderne, de veillées – lorsque les femmes causent longuement, racontent en demi-sommeil, content tout en filant le soir venu – ce Mouscaille (nom propre, nom d’un personnage imaginaire) a fini par désigner ce qui relève de la misère ou de l’ennui et mieux encore cette mouscaille qui est un autre nom des fèces (« mouscailler » dans le sens d’« aller à la selle » est par ailleurs attesté dès 1628).

Car, à l’origine Mouscaille, nous disent les étymologistes, aurait été le nom d’un personnage fictif qui aurait été proprement dans la gêne, le dénuement, l’indigence, le pétrin, la débine, la mouise… présenté comme le père d’une certaine Joly-Treu dans Les Évangiles des Quenouilles, une œuvre collective publiée pour la première fois à Bruges chez Colard Mansion, vers 1479 / 1484 (cf. arlima.net, Archives de littérature du moyen-âge).

Joly-Treu : Joli-Tribut ; du latin tributum, tribut. Treü, trëu, treu, mot (masculin), qui au Moyen-Âge avait le sens de tribut, mais aussi de redevance, impôt, imposition, taxe, corvée ; et plus généralement de droit seigneurial, de toute espèce.

Mous

Or, généralement, ces étymologistes font venir la racine de ce nom propre Mouscaille du breton mous qui a (ou qui semble-t-il a eu autrefois) les sens de : miasme, vesse, fiente, crasse… Bern mous (ou bernou mous au pluriel) est, ou fut le nom donné, en breton, au tas d’ordures, au tas de crasses, à la saleté, à ce qui est puant. De même, mosac en irlandais signifierait : qui a mauvaise odeur ; tandis que mws (mous) en gallois désignerait la puanteur, des effluves (soit dit en passant, mot qui en français est souvent mis au féminin par erreur).

On trouve dans une glose du Xe – XIe siècle la forme verbale suivante admosoi que Joseph Loth rend par « aura souillé » tout en affirmant qu’il s’agit d’un subjonctif troisième personne du singulier. Contradiction apparente, puisque « aura souillé » est en français la 3eme personne singulier du futur antérieur. Ce que l’on devrait donc lire c’est, comme temps composé « ait souillé » (subjonctif passé) ou bien « eût souillé » (subjonctif plus-que-parfait).

Sachant que, si autrefois il dut y en avoir un, de nos jours il n’y a pas à proprement parler de mode subjonctif en breton. Et qu’il est rendu de différentes manières par des particules ou des expressions suivies de l’infinitif, l’impératif, le futur de l’indicatif ou le conditionnel. (cf. Andreo ar Merser Grammaire Bretonne, 1961, sur Lexilogos, Xavier Nègre).

Pour ce qui nous occupe, notons surtout que Joseph Loth voit dans admosoi une forme verbale constituée d’un verbe composé ad-mos muni d’une terminaison en -oi. Cf. Vocabulaire vieux-breton, avec commentaire, contenant toutes les gloses en vieux-breton, gallois, cornique, armoricain, connues, précédé d’une introduction sur la phonétique du vieux-breton et sur l’âge et la provenance des gloses (F. Vieweg, libraire-éditeur, Paris, 1884), p. 33. Voir Collections numérisées – Université Rennes 2, surbibnum.univ-rennes2.fr.).

Le verbe serait donc admos, formé de ad- et de mos. Ce mos est présenté comme pouvant être apparenté au grec ancien μύσος, musos, action ou parole abominable, crime, horreur, souillure. Et cet ad- initial est peut-être celui qui existe encore en breton et qui est l’équivalent du re- initial français. Qui duplique et renforce une action comme dans (les exemples sont nombreux) adlared, redire = lared éndro, dire de retour, à nouveau ; adskrivañ, réécrire, recopier = skrivañ éndro, écrire à nouveau ; adgoérat, retraire = goérat éndro, traire une seconde fois. Ou qui en donne un sens particulier, en relation avec quelque chose qui se substitue, arrive après ou en conséquence de telle ou telle réalité : voir adtad, père adoptif ; adpardon, lendemain de fête locale.

De nos jours, il existe plusieurs verbes en breton pour dire « souiller »,mais aucun avec la racine mosou mousou mouz. Par contre mouzy signifie vesse, tandis que mouzenn (également graphié mousen) a le sens de : personne ou femme malpropre, souillon. Ou encore mouzourdenn / moujourdennen breton vannetais (cf. Dictionnaires vannetais d’Émile Ernault avec supplément de Pierre Le Goff (1919) et de Mériadeg Herrieu (1981)). Et une pléthore d’autres synonymes pour « souillon ».Enfin, en breton également, mourzou mourssignifie excréments.

Quant au suffixe -oi de admosoi, il serait à mettre en relation avec les marques finales en –η (ê) et en –ω (ô) du subjonctif du grec antique (cf. Précis de grammaire grecque par Anne-Marie Boxus sur Lexilogos).

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Mouise et mouez

J’ai écrit plus haut que « mouscaille » avait dès le début un rapport avec la gêne, le dénuement, l’indigence, le pétrin, la débine, la mouise…

Justement, « mouise » est un mot « argotique et populaire » nous dit le Trésor de la Langue Française, dont le sens premier, ancien (attesté au début du XIXe) désigne une soupe économique, de basse qualité. Terme qui viendrait d’un mot dialectal de l’Est désignant la confiture, ou plus précisément une confiture sans apport de sucre, la « mousse » ou la « mouesse ». Qui serait un emprunt à l’allemand dialectal du Sud « mues », bouillie. Vers la fin du XIXe le mot serait devenu synonyme d’excréments, puis bientôt de misère et de pauvreté.

J’aurais envie également de rapprocher cette « mouise » du mot breton (d’emprunt ?) « mouezh » (prononcé mou-éz ou mou-éh, mwéz ou mwéh, le h étant l’équivalent de la jota espagnole) qui veut dire : forte odeur, odeur de rance, relent, mauvaise odeur, voire puanteur. Tandis qu’en breton vannetais mouéh mat, ale sens, disons par euphémisme, de : bonne (mat) odeur (mouéh).

Je ne sais pas si l’on peut également par son aspect phonétique rapprocher « mouscaille » de « moustaille » ou « moûtaille », qui fut, au temps passé, le nom donné au vin nouveau. Du latin mustum, moût, qui eut également le dérivé « moustage » qui était le nom donné à une redevance en vin doux ou simplement au moment des vendanges.

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caille arlequin

Caille

Et maintenant ce « caille » final de Mouscaille, il semble entrer d’une manière ou d’une autre dans la série des suffixes en « -aille » qui sont souvent très généralement péjoratifs en français. Du genre canaille (de l’italien canagliacanaʎa – qui a supplanté chienaille en français ; cf. canis, chien en latin), racaille (de l’ancien français, rascailler, rescailler, rasquer, du bas-latin *rasicare, pour rasitare, raser souvent), ou encore pois(se)caille. Ou rouscailler, de la série en « rous- » comme rouspéter. À rapprocher de mots régionaux en « roui- » comme « rouincer » (ou « ouincer », i.e. pigner, pleurnicher, se plaindre, protester), ou « grouiner » (ou « rouincer », ou « ouiner », grogner comme un porc). Ajoutons encore « cailler », avoir (très) froid ; et l’expression « cailler sur le jabot », lorsque quelque chose que l’on a subi (mangé, avalé, entendu, vu…) « passe mal », au sens propre ou figuré.

À moins que ce « caille » final ne soit lui-même le mot breton : kailh – qui se prononce càʎ, avec un « l » palatal, (on dit aussi « l mouillé »), le « ll » espagnol ou le « gli » italien, ou cày, avec un yod –et qui signifie « canaille, canaillou / ganaillou ». Mouscaille serait donc une sorte de canaille-ordure ou d’ordure-canaille.

Sachant qu’en français, « cailler » (ancien-français : cailer, cailler, caillier, quailer, coailler, etc.) signifie : se transformer en caillots (ancien-français : caillotte, caillot, cailliat, caliat…), mais aussi dans un français plus relâché : avoir froid, et enfin en français dialectal ou argot : déféquer, fienter (du latin cacare, qui a donné également en ancien-français puis en argot caguer et caquer, déféquer, ennuyer, gêner ; rater, « merder » ; ou encore, en ancien-français, cacasangue ou caquesangue, dysenterie ; ou encore en français populaire la cagaille ou la cagasse, la diarrhée).

Les cailles désignent les excréments en argot, en particulier semble-t-il ceux des oiseaux ou de petits animaux, les crottes. Donc… celle de la caille (caille, oiseau, homographe et homophone qui serait « issu d’une forme d’origine onomatopéique quaccola attestée dans les gloses de Reichenau » TLF). Ou simple synonyme de merde. « Je vois un flic qui fait sa ronde […] Ah caille! Je bouge pas davantage! », a écrit Céline dans Mort à crédit.

Sachant encore qu’en français argotique « caille » est synonyme de « racaille ». Mais que l’expression « ma petite caille » est tout ce qu’il y a de plus affectueux.

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Certains évoquent l’homonymie entre caille de coagulare et caille de cacare, d’où le croisement de sens, l’attraction sémantique entre la coagulation et la défécation pour expliquer le mot mouscaille ; et même certains voient « caille » comme une simple aphérèse de « mouscaille ».

Pour être plus complet ajoutons que « la caillette » est le nom vulgaire de l’un des estomacs des ruminants (abomasum en langage savant), l’équivalent de l’estomac des animaux monogastriques, comme nous.

Après une rumination initiale de l’herbe par le ruminant, le bol alimentaire ressort de la panse (rumen) pour se rendre dans le réseau ou bonnet (reticulum) d’où il remonte à la bouche du ruminant qui le remâche pour se rendre ensuite dans le feuillet (omasum), du moins pour les ruminants à quatre estomacs (certains n’en ont que trois), voir pour un retour au bonnet et un repassage dans le feuillet quand il n’y a pas assez de fermentation ; enfin le bol alimentaire se rend dans la caillette.

La caillette recèle un acide actif ainsi qu’un coagulant du lait qui est constitué d’enzymes digestives (principalement chymosine et pepsine). Ce coagulant, extrait de la caillette sur des animaux abattus, ce que l’on nomme la présure, est capable de solidifier une partie des composants du lait et sert donc à la fabrication des fromages. L’extraction de la présure se fait par macération lente de la caillette.

J’ignore comment on a pu associer la caillette d’un ruminant à la possibilité de faire cailler le lait. Mais cela doit être très ancien puisque le nom de cet estomac, la caillette est très ancien en français. Elle fut également dénommé autrefois « le caillet ».

Si « coaguler » est le mot de français savant moderne, directement formé par des latinistes à partir du latin coagulare, « cailler » est le mot de français populaire qui a subi les transformations du temps et des dialectes de ce même étymon coagulare.

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Présure

Notons également que « présure » est un vieux mot dans la langue française. Il est attesté depuis les XIIe et XIIIe siècles sous les formes « prisure » et « presure ». Un Petit Vocabulaire latin-français du XIIIe siècle donne ainsi : » coagulum, presure ». Ce mot viendrait du latin populaire *pre(n)sura : ce qui est pris (cf. T.L.F.). Ou pour être plus exact : prensura (pour prehensura), adjectif participe futur féminin singulier, soit : prise, ce qui découle de la préhension.

« Presure » s’est dit également « pressure » aux temps passés, cette variante ancienne de « presure » n’ayant rien à voir avec « pressure » signifiant  « pression » : ce qui presse, ce qui serre, ce qui accable, oppresse, violente, angoisse, etc. ; mais tout à voir avec « pressoirer/-ssorer/-ssorier », presser des fruits avec le pressoir, devenu « pressurer » en français moderne, et avec beaucoup d’autres sens.

Et l’on rencontre ainsi dans un Jardin de Santé – dont je n’ai pu retrouver la référence exacte, si ce n’est qu’il a été imprimé par La Minerve (sic) (cf. Dictionnaire Godefroy d’ancien-français) : « la pressure ou caillet du cerf ». Et c’est La Venerie de Iaques du Fouilloux qui nous apprend (sic) que « la presure & caillon d’vn ieune Cerf, tué dedans le ventre de la Biche, est fort bonne a la morsure des Serpens » (première édition, Poitiers, 1561).

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Caillement & al.

Donnons ici maintenant les mots d’ancien-français qui ont à voir avec la caillette, l’estomac des ruminants, tels que « caillier » et « caillon », lait caillé, « caillote, caillotin, cailloton » sorte de fromage fait avec du lait caillé, « cailloter », se cailler. « Caillon » est également synonyme de caillette, et au figuré il peut signifier « mignon ».

Tandis que, par exemple, l’expression : « avoir quelqu’un a la caille », signifie « l’avoir sur l’estomac » (cf. Pierre Guiraud Dictionnaire des étymologies obscures, Payot, 1982). Donc qui vous pèse. Et non pas « l’avoir à l’estomac », à l’esbroufe.

Pour ce qui est du « caillement » proprement dit, son attestation la plus ancienne date de 1478 (caillement du laict) dans une traduction en français du traité en latin de Chirurgia Magna, la Grande Chirurgie, composé en 1363 par Guy de Chauliac qui fut médecin des papes à Avignon. (cf.  La Grande Chirurgie de Guy de Chauliac, … composée en l’an 1363, revue et collationnée sur les manuscrits et imprimés latins et français … avec des notes, une introduction sur le moyenâge, sur la vie et les œuvres de Guy de Chauliac, un glossaire et une table alphabétique, par E.[douard] Nicaise … ; Paris, Félix Alcan, éditeur, 1890).

Le « caillement de laict et leur [sic] grosseur contre nature» qui fait partie du chapitre consacré aux « maladies de la poitrine, et des mammelles » (sic), est dit être un « aposteme froid » du domaine « phlegmatique » (inflammatoire) dénommé « excressance » (excroissance).

« Apostème » est le nom qui a été donné pendant des siècles à toute espèce d’enflure ou d’abcès ; également dénommé « apostume ». Par le latin apostema, emprunté au grec ἀπόστημα, apostêma ; mot qui signifie : éloignement, distance, intervalle, écart, séparation ; et, dans un sens figuré : apostème, abcès.

Pour soigner le « caillement du laict », Guy de Chauliac nous dit que « Lanfranc loüe cet emplastre » fait de « mouëlle de pain pur et net » (mie de pain ?), farine d’orge, fenugrec (fenum græcum, foin grec, herbacée à graines très odorantes), semence de lin, racine de « guimaulue » (guimauve), feuille de roquette, les deux derniers « bien cuits et pilez ».

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Fénugrec

Guy de Chauliac (c.1300 – 1368) cite son prédécesseur Lanfranc de Milan (1245 (?) – 1306). Ajoutons que le fenugrec était autrefois, et de nos jours encore, dénommé : senegre (cf. Jean Nicot, Thresor de la langue françoise, 1606), sénégré, sénégrain, sinègre). Et qu’à notre époque il est encore reconnu comme favorisant la lactation dans le monde arabe ; d’où son nom arabe hèlba, qui provient de halib, lait. Il est dit, parmi ses autres vertus qu’il aurait un effet préventif sur l’apparition de certains types de cancers comme celui du sein. Il est dit également qu’il peut connaître certaines contre-indications. Mais c’est un tout autre sujet.

Fénugrec.

feuilles et graines de fénugrec

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-Caille et -aille en suffixes

Quant à ce ou cette « -caille » en tant que dérivé, elle se rencontre encore dans un mot comme « quincaille ». En ancien-français, « clinquaille », « clincaille », « quinquelle, quincalle » ou encore « quinquaille » et autres formes, puis finalement, vers le milieu du XVIIIe siècle, « quincaille » est un mot qui désigne des objets en fer, en cuivre et en zinc. Dans Les Nouvelles récréations et joyeux devis de feu Bonaventure Des Périers [né vers 1510, il est mort à Lyon en 1543 ou 44], valet de chambre de la royne de Navarre (Lyon, Robert Granjon, 1558) on trouve l’expression : pot de quinquaille, ce qui désigne un pot de fer rempli de pièces. (cf. Dictionnaire Godefroy).

Tandis que les textes anciens évoquent le « clin(c)quailleor » ou « kinkailleor » ou « -eur » ou « clincailler », ou « quinquaillier » … et au final le « quincaillier ». Le quincaillier étant un marchand de quincailles, des objets métalliques de peu de valeur ou interchangeables.

Sachant que « quincaille » de nos jours n’est jamais qu’une réduction phonétique de « clinquaille » ; avec amuïssement de son premier « l » et réduction de son second « l » (le « l mouillé » écrit « ille »). Et qu’il dénote quelque chose qui a rapport avec le bruit, le clic, le cliquetis qui se disait « cliquaille » en ancien-français.

Ce mot également écrit  « clicaille, clicalle » (prononcé avec un l palatal?) avait également les sens de 1 – monnaie, pécune, argent, 2 – menu fretin, 3 – parties naturelles, testicules (sic, cf. Godefroy). L’idée de petits objets pouvant faire du bruit se retrouve dans celui de monnaie et dans fretin. Celle d’un fouet (qui peut faire du bruit, qui peut claquer), mais aussi d’une sorte de (petite?) monnaie se trouve aussi dans un autre mot de la même famille : « cli(n)quart, clicart ». Plus drôle est le sens lié à la sexualité masculine. Petits objets pouvant faire beaucoup de bruit ? De bruit dans la société ? Rappelons que « clinquant » ou « cliquant » avait un sens fort en ancien-français, celui de : retentissant, qui fait du bruit.

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Rapprochons maintenant, par le sens et par le son, la finale ou l’apocope « -caille » de mots comme « bigaille » (insecte volant qui agace, menu fretin, chose de peu de valeur, menue monnaie, les basses cartes au jeu de l’aluette) et comme « drigaille » (bric-à-brac sans valeur, objets encombrants).

Il y a quelque chose de plus ou moins dépréciatif ou péjoratif dans ces mots en « -aille » du domaine plutôt populaire, régional. Avec une diphtongue finale rendue par un « ây » (avec un â d’arrière) ou un « ày » (à d’avant) selon les mots, le contexte phonétique (accommodement vocalique…), ou encore les locuteurs. Comme, par exemple, dans « flicaille », « baille » (baquet et étendue d’eau douce ou de mer), « jaille » (dépôt d’ordure, chose sale ou déchet sans valeur), « godaille » (du menu poisson, bon à frire), « taille » (synonyme féminin de taillis) mais aussi « grisaille » et « pagaille ». Ou encore dans des mots populaires ou d’argot tels « gogaille » (amusement, excès de table), « godaille » (amusement, débauche, beuverie), « godailler » (faire la fête, flâner, bouger ça et là, errer sans but ; en rapport avec godiller ?) et « godailler » (ou « goder », faire du rond, un renflement, faire des plis, pour un vêtement).

Ajoutons encore « du ou des picaillon(s) » (variante plus récente : picaille, XXe seulement ?). Mot qui proviendrait de l’ancien-provençal piquar, convoquer à son de cloche, du latin populaire *pikkare, avec un « i » long : « piquer, frapper, qui existe dans toutes les langues romanes dont le catalan, l’espagnol, le portugais (picar), à l’exception du roumain. [Ou l’italien avec pizzicare, pincer, picoter, piquer, gratter. Ou encore l’espagnol pinchar, et le catalan punxar, autre verbe pour dire « piquer »]. Dérivé probablement d’une onomatopée pikk, où la voyelle i exprime ce qui pique, les 2 consonnes explosives sourdes, le début d’un mouvement qui dure un moment, la gutturale dure exprimant le bruit d’un coup sec sur un objet. […] En latin classique l’onomatopée pic se trouve déjà à l’origine du substantif pīcus (v. pic-vert). » (TLF) De fait les picaillons sont des « pièces de monnaies produisant un tintement lorsqu’elles s’entrechoquent ». (idem) Cf. le Littré également.

Petite digression sur le Beau,

en compagnie de Roger de Piles.

Roger de Piles (1635 – 1709) fut diplomate mais avant tout peintre et graveur, et théorisa sur l’Art à une époque où ce n’était pas si courant. Ainsi, LeCours de Peinture par Principes, Composé par Mr de Piles (A Paris, chez Jacques Estienne … M.DCC.VIII) tend à définir toute une théorie esthétique picturale. Ouvrage qui porte en exergue, en compagnie d’une estampe, Artis et Naturæ fœdus – Alliance de l’Art et de la Nature. Avec cette idée première que «  la Peinture et la Poésie tendent à la même fin, qui est l’imitation. » (p. 428) Mais qui, dans les faits, est bien plus nuancée comme on va le constater à suivre.

D’ailleurs, si l’on peut comprendre ce que veut dire imitation en peinture (imitation, par des images, des visions du monde réel, de la nature, des réalisations humaines) on voit déjà plus mal ce que de Piles entend par imitation en Poésie, si ce n’est une simple imitation des auteurs anciens, classiques, antiques. De la paraphrase… Ce qui semble être bien peu et renfermé sur soi.

Estampe à la dame quadri-mammaire (ou tetra-mastaire) dont l’épigraphe nous dit : Artis et Naturæ Fœdus. Où il ne faut pas confondre fœdus, traité, pacte, alliance, avec fœdus, laid, honteux, funeste.

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Je ne développerai pas sur tous les sujets ou plus exactement angles d’approche des tableaux qui sont, nous dit l’auteur, au nombre de quatre : la composition, le dessin, les coloris, l’expression. Sauf à préciser que « … la Composition comprend & l’Invention, & la Disposition ; autre chose est d’inventer les objets, autre chose de les bien placer » (p. 51), que « la jonction de deux Stiles [sic] en fait un troisième » (p. 205) , ou encore qu’« … une des plus grandes preuves de la simpathie [sic] & de l’antipathie qui est entre les couleurs placées l’une auprès de l’autre, se tire de la troisiéme [sic] qui resulte [sic] du mêlange [sic] des deux qui l’ont composée… » (p.336)  Et qu’il convient de conserver un certain réalisme (forme générale et contours, et donc dessin, couleur…) à la Nature « en tout tems » (sic) et en toutes saisons dans sa variété et ses nuances, sans oublier la vraisemblance des réalisations humaines.

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Mais puisque le sujet premier était le site, voici quelques courts extraits du chapitre qu’il a consacré au site, justement :

« … les sites extraordinaires plaisent & […] ils réjouissent l’imagination par la nouveauté & par la beauté de leurs formes, quand même la couleur locale & l’execution [sic] en seroient [sic] médiocres ; parce qu’au pis aller, on regarde ces sortes de Tableaux comme des Ouvrages qui ne sont point achevés, & qui peuvent recevoir leur perfection de la main d’un Peintre intelligent dans le coloris.

Mais les sites & les objets communs demandent pour plaire des couleurs & une execution [sic] parfaite. [..] Mais de quelque que maniere [sic] que soit un site, l’un des plus puissans [sic] moyens de le faire valoir, & même de le multiplier & de le varier, sans changer la forme, c’est la supposition sage et ingenieuse [sic] des accidens [sic].  […] L’exemple s’en voit journellement sur la Nature… » (pages 207 et 208).

Puis, il nous rappelle que le spectacle figé d’un tableau, mais peut-être pas tant que ça finalement, marche par tant et plus de paires d’oppositions et de superpositions, plus ou moins nuancées, d’ombre et de lumière, de clair et d’obscur, de ciel et de nuages, de lointains et de montagnes, de gazon et de roches, de « terreins » unis et plats et de hauteurs étagées en terrasses, d’eaux calmes ou agitées (de mare, étang, lac, rivière ou mer ; et de vent déchaîné, en rafales, ou de calme olympien), de plantes et de figures, et d’arbres bien sûr… qui sont ce qu’il y a de plus difficile à réaliser alors qu’ils se présentent sous les formes les plus apparemment libres dans la nature.

Il faut savoir leur accorder bonne couleur de bon feuillage en rapport avec la saison et ne pas faire de « contre-sens » sur la fuite, l’étalement des branches qui cherche l’air et la lumière, ceci en rapport avec l’état général de sa croissance, ni également se tromper sur la couleur de son écorce qui toujours est en harmonie avec le sol où l’arbre est enraciné : sol sec, sol marécageux.

Et ainsi dans l’apparente liberté de développement des arbres, bien accorder leurs formes et aspects généraux à leur âge. Alertes et élancés lorsqu’ils sont jeunes et plus biscornus en état de vieillesse.

De Piles arrive à dire que ce qui au premier abord, dans la Nature, semble le plus libre d’expression, de formes non établies et toujours originales, l’arbre, l’arbuste, est également le plus délicat à bien réaliser en dessin et en peinture. Il évoque d’ailleurs peu ou pas le jardin dit à la française. Mais rappelle que le jeu de la Nature sur les formes, leurs variétés, n’est pas si aléatoire et nécessite une bonne observation des formes et des couleurs.

Ajoutons encore, plus que les humbles chaumines paysannes, les fabriques comme il les nomment ; c’est-à-dire les bâtiments réguliers et nobles, amples qui donnent selon de Piles de l’héroïsme. Il aurait pu ajouter le mystère ou le désert de la Nature la plus abrupte. On a déjà là le baroque et bientôt ce qui sera le romantisme comme l’évoquait déjà, plus loin dans le siècle, Jean-Jacques en ses escapades qui pouvaient parfois briser le charme lorsqu’un lieu apparemment à l’écart jouxtait finalement une fabrique, mais là je parle d’un autre genre de fabrique, une usine du temps.

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« Le premier effet du Tableau est, écrit de Piles, d’appeler son spectateur » (p. 4), i.e. de le surprendre. Par ailleurs, « comme le devant du Tableau est l’introducteur des yeux » (p. 225) il convient que le « païsagiste » (sic) le bichonne d’une façon ou d’une autre.

« Je sai [sic] qu’il y a de très-beaux Païsages [peints] dont les devans [sic] qui paroissent [sic] bien choisis, & qui donnent une grande idée, sont pourtant d’un travail très-leger [sic]. J’avoue même qu’on doit pardonner cette legereté [sic] quand elle est spirituelle, qu’elle répond à la qualité du terrein [sic], & qu’elle méne [sic] l’imagination à un caractere [sic] de verité [sic] ». (p. 226 / 7)

Spirituelle ? « Dans la gravure, touche spirituelle, touche qui est donnée avec vivacité, et qui, d’un seul trait, prête à l’objet le caractère, l’effet qui lui est propre » (le Littré).

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Enfin, à propos de Vérité – de ressemblance ou dissemblance, ou du moins de vraisemblable et de copie de la Nature – de Piles énonce qu’il existe trois sortes de Vrai, ou de Vray, dans la Peinture (p. 30). Le Vrai simple imitation de la Nature. Le Vrai idéal, fait d’un choix de plusieurs modèles, ordinairement dans l’Antique. Et le Beau plus vrai que la Vérité. Qui tient finalement dans une forme d’invention – c’est son mot – qui transcende le réel et la Nature. D’interprétation. Si de Piles n’évoque pas vraiment ou directement le rêve ou l’allégorie, l’imagination ou l’invention, il ne se prive pas d’utiliser les termes à la fois d’harmonie et d’exagération. Par exemple, l’exagération des couleurs. Des couleurs aériennes lumineuses : blanc, jaune, bleu, laque (rouge), verd (sic). Ou des couleurs terriennes ternes, qu’il ne cite pas, mais que l’on peut deviner être  : noir, gris, marron, brun ou roux foncé, ou couleurs mêlées, cassées et sombres.

Ce qui ne l’empêche pas d’énoncer que « … le Vrai dans la Peinture est la baze [sic] de toutes les autres parties, qui relevent [sic] l’excellence de cet Art, comme les sciences & les vertus relevent [sic] l’excellence de l’homme qui en est le fondement. » (p. 8) Mais son Vrai semble plutôt définir le vraisemblable et le cohérent. Le plausible sans trop d’extravagances. Le discernable.

En fait, il nous parle de vérité comme, plus ou moins un choc visuel, sensitif. « Le Vrai doit prévenir le Spectateur, l’appeller [sic] » nous dit ainsi de Piles, ou bien : « … le Vrai dans la Peinture doit par son effet appeller [sic] les Spectateurs. C’est inutilement que l’on conserveroit [sic] dans un Palais magnifique les choses du monde les plus rares, si l’on avoit [sic] obmis [sic] d’y faire des portes, ou si l’entrée n’en étoit [sic] proportionnée à la beauté de l’édifice, pour faire naître aux personnes l’envie d’y entrer & d’y satisfaire leur curiosité. Tous les objets visibles n’entrent dans l’esprit que par les organes des yeux, comme les sons dans la musique n’entrent dans l’esprit que par les oreilles. » (pp. 8 et 9)

Le Tout ensemble.

Comme il nous rappelle que se parler tous ensemble, en même temps, sans s’écouter les uns les autres, n’est pas la bonne solution pour s’entendre et se comprendre, il précise qu’il ne s’agit pas simplement d’accumuler des objets et des sujets même rares, recherchés ou inattendus, sur un même espace pictural, pour créer un tableau conséquent et harmonieux. Ces objets, ces sujets ne doivent pas être disparates. Et il évoque donc l’idée d’unité par l’expression : « le Tout ensemble »

«  Tous les objets qui entrent dans le Tableau, toutes les lignes & toutes les couleurs, toutes les lumieres [sic] & toutes les ombres ne sont grandes ou petites, fortes ou foibles [sic] que par comparaison. […] pour définir le Tout ensemble, on peut dire que c’est une subordination générale des objets les uns aux autres, qui les fait concourir tous ensemble à n’en faire qu’un. 

Or cette subordination qui fait concourir les objets à n’en faire qu’un, est fondée sur deux choses, sur la satisfaction des yeux, & sur l’effet que produit la vision. » (pp. 105 / 106)

« Pour éviter donc la dissipation des yeux, il faut les fixer agreablement [sic] par des liaisons de lumieres [sic] & d’ombre, par des unions de couleurs, & par des oppositions d’une étendue suffisante, pour soutenir les Grouppes [sic], & leur servir de repos.

Mais si le Tableau contient plusieurs Grouppes [sic], il faut qu’il y en ait un qui domine sur les autres en force & en couleur : & que d’ailleurs les objets séparés s’unissent à leur fond pour ne faire qu’une masse, laquelle serve de repos aux principaux objets. La satisfaction des yeux est donc l’un des fondemens [sic] de l’unité d’objet dans les Tableaux. » (pp. 106 /107)

Or, tous les objets qui ne sont pas au centre de la vision « s’effacent et diminuent de force & de couleur à mesure qu’ils s’écartent de la ligne directe, qui est le centre de la vision. 

D’où il s’ensuit que la vision est une preuve de l’unité d’objet dans la Nature.

Or si la Nature qui est sage et qui en pourvoyant à nos besoins les accompagne de plaisirs, réduit ainsi sous une même coup d’œil plusieurs objets pour n’en faire qu’un, elle donne en cela un avis au Peintre afin qu’il en profite selon que son Art et la qualité de son sujet le pourront permettre. » (pp.108 / 109)

Le miroir convexe

Non seulement le centre de la vision est un élément majeur, voire essentiel, mais renforcer ce cœur du tableau, plus ou moins artificiellement, est selon de Piles important :

« Je rapporterai encore ici l’expérience du Miroir convexe, lequel encherit [sic] sur la Nature pour l’unité d’objet dans la vision. Tous les objets qui s’y voient font un coup d’œil & un Tout Ensemble plus agreable [sic] que ne feroient [sic] les mêmes objets dans un miroir ordinaire, & j’ose dire dans la Nature même. […] Le peintre judicieux doit faire en sorte qu’après le premier coup d’œil, de quelque étendue que soit son Ouvrage, les yeux puissent en joüir [sic] successivement. (pp. 109 / 110)

L’harmonie

« Il reste encore à parler d’un effet merveilleux du Tout ensemble, c’est de mettre tous les objets en harmonie. […] Mais ce n’est point assez que ces parties ayent [sic] leur arrangement & leur justesse en particulier, il faut encore que dans un Tableau elles s’accordent toutes ensemble, & quelles ne fassent qu’un Tout harmonieux ; de même qu’il ne suffit pas pour un concert de Musique que chaque partie se fasse entendre avec justesse, & demeure dans l’arragement [sic] particulier de ses notes, il faut encore qu’elles conviennent d’une harmonie qui les rassemble, & qui de plusieurs Tous particuliers n’en fasse qu’un Tous général. C’est ce que fait la Peinture par la subordination des objets, des Grouppes [sic], des couleurs et des lumieres [sic] dans le général du Tableau. (pp. 111 / 112)

« Il y a dans la Peinture différens [sic] genres d’harmonies. Il y en a de douce et de moderée [sic] […] Il y en a de forte et d’élevée […] & il en peut avoir en differens [sic] degrés, selon la supposition des lieux, des tems [sic], de la lumiere [sic] et des heures du jour. La lumiere [sic] haute dans un lieu enfermé produit des ombres fortes, & celle qui est en pleine campagne demande des couleurs vagues & des ombres douces. Enfin l’excellent Peintre fait l’usage qu’il doit faire non seulement des saisons, mais des tems [sic], des accidens [sic] qui se rencontrent dans le ciel & sur la terre, pour en faire comme nous avons dit, un Tout harmonieux. » (pp. 112 / 113)

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Fabrique.

Voici l’évolution sémantique de ce mot d’après le T.L.F., en un résumé d’extraits ordonnés de son article « fabrique » :

Emprunt au latin classique fabrica, métier d’artisan ; action de travailler ; œuvre d’art ; atelier. Spécialement en latin médiéval, la construction et l’entretien des bâtiments d’une église.

1 – Attestation de 1364, fabrique : « le travail du forgeron » (Guillaume de Machaut, Voir Dit, édition Paulin Paris, vers 5381). [* NOTE 2]

J’ai été y voir plus précisément du vers 5380 à 5385 :

Tubal trouva l’art de musique,
Tubtaÿn trouva la fabrique ;
Mais Tubal au son des martiaus
Fist tons & sons & chans nouviaus,
Et notes, & les ordenances
De musique & les concordances. [* NOTE 3]

2 – Attestation de 1386-87 « conseil chargé d’administrer les fonds et les revenus affectés à la construction, à l’entretien d’une église » (cf. Godefroy, fabrique, fabrisse).

3 Attestation du début du XVIesiècle, fabrice « manière dont une chose est fabriquée, fabrication » (Jehan d’Auton, Chroniques de Louis XII).

4 – 1666 fabrique « établissement où l’on fabrique » (Claude de Bouterouë d’Aubigny Bouterouë, Recherches curieuses des monnoyes de France depuis le commencement de la monarchie, Paris, 1666).

D’où de nos jours :

« Vieux. Construction d’un édifice, spécialement d’une église. Et par métonymie, ensemble des biens matériels d’une église paroissiale, revenus affectés à son entretien, gestion matérielle de ses biens et revenus. Fabrique paroissiale ».

« Vieilli. Construction qui orne, décore un jardin, un parc. Fabrique élégante, pittoresque ».

« Peinture (notamment dans la peinture académique). Ensemble des édifices, des ruines qui entrent dans la composition d’un tableau, d’un paysage. La documentation atteste un emploi métonymique où fabrique désigne le tableau lui-même ».

« Vieilli (pour la grande industrie). Établissement industriel qui transforme les produits semi-traités ou les matières premières en objets manufacturés destinés à être livrés au commerce. Fabrique de boutons ; contremaître, ouvrier de fabrique. Par métonymie. Le personnel, les employés d’une fabrique. Remarque. La fabrique est née de la première révolution industrielle et repose sur le machinisme; elle succède à la manufacture qui primitivement [comme son nom l’indique : cf. manus et factura en latin] était un établissement utilisant surtout le travail à la main ; l’usine est un établissement spécifique de la grande industrie. Expressions. Marque de fabrique. Prix de fabrique.

Par métonymie ou au figuré. Fabrique de cancans, de fausses nouvelles. Remarque. Dans ces 2 dernières expressions « il est difficile de décider si fabrique représente l’acte de fabrication ou l’établissement où l’on fabrique » (Dupré, 1972).

*

De fait, il semble y avoir eu quelques mêlismes, quelques croisements de sens et de sons entre ce qui relevait de situé/fixé, assis, suite. Sans même préjuger de leur possibles origines communes ou proches. Et dans cette « assiette » il ne faut donc sans doute aucunement voir quelque diminutif féminin en -ette » de la série des mots en « -et/-ette », ou variante « -ot/-otte », ou dérivée en « -ounet/-ounette ».

« La siète » est sans doute devenue par « mauvaise découpe » syntaxique « l’assiete », qui n’est pas le féminin d’« un assiet » mot inconnu y compris en ancien-français, mais un mot féminin, sans masculin. Pas comme on a « un patin », « une « patine » et « une patinette », mais comme on a certes « un trottin » (ancien mot pour désigner un petit laquais, puis un petit commis) mais pas de « trottinet » et une « trottinette ». [* NOTE 4] Ou comme on a « une liquette », « une épaulette » ou « une tinette » sans liquet, épaulet, tinet ; ni liquin, épaulin ou tinin.

Nous résumerons donc cette « histoire » d’assiette, pour ne parler que de la vaisselle, comme étant celle-ci : « La siète » (devenue un jour « l’assiette ») est cet objet que l’on fixe ou du moins que l’on pose sur une table, que l’on utilise assis, qui réunit des aliments, qui accompagne des repas qui peuvent rassembler toute une suite de personnes (voir plus haut les différents sens anciens ou pas des mots « assiette », « assise » et « suite »). Je laisse ici les explication intéressantes mais fort contournées de Littré et du TLF sur les origines de ces mots.

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Mais dans ces soirées – sic – on était assis, ainsi ces mots peuvent avoir également un rapport plus ou moins proche, par croisement de sens, avec le siège. Le fait d’être assis, de siéger, de séjourner… toutes acceptions du verbe latin sedere, ou sidere : être assis, rester assis, siéger (tribunal, autorité diverse), se tenir, demeurer, être cantonné (militaire) ; s’asseoir, aller s’asseoir ; se percher, se poser (oiseau) ; se fixer, s’arrêter, s’échouer ; s’affaisser, couler, tomber, toucher le fond… Qui a donné l’identique sedere et sedersi (verbe pronominal réfléchi) en italien ; et sentar, sentarse en espagnol – à ne pas confondre avec sentir, sentir, humer, synonyme : oler, olfatear…

Sans oublier encore les verbes latins assidere (= ad+sidere, relativement au fait d’être assis) : s’asseoir, prendre place ; et, sedare, causatif de sedere : faire asseoir, rasseoir ; calmer, apaiser, faire (re)tomber…

Les formes dialectales française concurrentes nées depuis sedere, ou sidere,  sedare, assidere, ont perduré en partie en français avec (s’)asseoir, surseoir, seoir. Et des formes telles que : « il sied » (de seoir), « il s’assied » en concurrence avec « il s’assoit », « assieds-toi » avec « assois-toi » (de s’asseoir).

Il est d’ailleurs énoncé chez les romanistes que le verbe ser en espagnol et en portugais, essere en italien, esser / easser en romanche (être quelqu’un) serait né d’un croisement entre le latin esse, être, exister, rester, se trouver, vivre… devenu *essere en latin vulgaire, et de sedere, être assis, se trouver dans, être… (devenuseer puis ser, en espagnol).

Ce qui n’est pas sans rapport non plus avec le latin stare, être, se tenir debout, se dresser, se trouver, … qui a donné estre ou estra, iestre, aistre en ancien-français, puis être en français moderne …, estar en espagnol et en portugais (opposé à ser) et stare en italien (opposé à essere). Ser alto y estar en la puerta. Essere alti e stare alla porta. Être grand et être à la porte.

Voir également le roumain a sta : être (se trouver en tel ou tel lieu), se tenir debout, se dresser ; s’arrêter, rester, séjourner, demeurer ; se garer ; cesser de travailler, de fonctionner ; se maintenir dans un métier, une fonction ; passer du temps, s’attarder, prolonger ; seoir … Et le roumain a fi : être (exister), se trouver, vivre, se réaliser, se produire ; valoir ; avoir une qualité ; avec également une fonction copulative (de liaison) : il est joyeux, tard, grand…

Nb. L’infinitif (a) fi (être) roumain, l’impératif fii (sois), fiţi (soyez) et le participe passé fost (été) font penser au passé simple français fus / fut et à l’imparfait du subjonctif fusse / fût.

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On peut ajouter cet autre dérivé de sedere, attesté en France sous la forme de seder fin du Xe siècle en latin médiéval, qui a donné également sieder, sether, seier, seer, ser, en ancien-français, et au final seoir : s’asseoir, siéger, être assis ; plaire, convenir. Et son dérivé surseoir (à), suspendre, du latin supersedere, être assis sur, être posé sur ; présider ; se dispenser de, s’abstenir de, ne pas accorder son concours.

Et les nombreux dérivés de stare, tels que statio (station, fixité, séjour, immobilité, arrêt…), statim (sur place, de pied ferme…), status (posture, attitude…), statua (statue), statuere (établir, poser, placer…), staticulum, statuette, ou encore – mot rare – statica ou statice du grec statikos, etc. Ou encore stabilis : stable ; qui a une station droite ; qui est ferme, solide, inébranlable, durable… ; qui est bien arrêté, assuré, établi…

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Enfin, à défaut d’être… sidéré ou de subir l’influence funeste des astres ! Sidéré : du latin sideratus, sideratitius, participe de siderari (être sidéré), être atteint par un malaise ou par une paralysie. Lui-même de sidus, étoile (synonyme : stella) ou astre (synonyme : astrum).

Siderare (sidero, forme active) et siderari (sideror, forme passive) ont également comme dérivés :sidereus, étoilé, solaire, divin, brillant… et sideralis, qui a rapport aux astres, sidéral. Ou encore siderans, participe présent de siderari, subir l’action funeste des astres, subir une insolation. Sidérant : qui cause la sidération. Sidération de sideratio / onis, position, aspect des astres et des constellations ; mais aussi influence maligne des astres sur les animaux et les végétaux ; dont sécheresse végétale ou animale par mauvaise influence ; stupéfaction ; constellation, étoile ; signe de naissance, horoscope … D’où le sens premier de sidération : influence subite attribuée à un astre, sur la vie ou la santé d’une personne.

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Quant au latin stella – évoqué précédemment en tant que synonyme de sidus – en passant par le latin populaire stēla, du moins en pays gallo-romain, il a donné étoile en français commun, estela, stela en provençal ; et ételle en normand, avec un double « l » étymologique uniquement graphique ; ou encore siteul en wallon, étayle ou étèle en gallo. Par contre en italien, le « l » géminé du latin s’est maintenu : stella. Tandis qu’en espagnol le double « ll » de estrella s’est réduit a ʎ (l palatal), ou y ou j selon les régions et les pays hispanophones.  En latin, il ne faut pas confondre stella avec stela, la stèle, mot qui vient du grec στηλη, stêlê.

Dérivé de stella, on a stellaris, stellaire : qui a rapport aux étoiles.

NOTES :

– * NOTE 1 concernant : escriene, seree, siete, du chapitre Musc ; & autres digressions.

L’escriene, ou l’escraigne, et diverses autres formes similaires, désignaient autrefois toutes sortes de locaux, mais en particulier ceux où les femmes du peuple se réunissaient et faisaient la veillée tout en filant.

Mot qui viendrait du latin scrinium, coffret, cassette (pour ranger des papiers en particulier), puis finalement bibliothèque, archive ; de scribere, tracer, écrire.

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La soirée.

La seree, sairie, serée, serie, etc., formes de l’ancien-français, du moyen-français ou des différents dialectes d’oïl désigne : la soirée, le soir ; mais aussi l’assemblée du soir, la veillée. Hivernale en particulier, à la chaleur d’une cheminée.

Première occurrence en français de ser, fin Xe siècle, avec le sens de : dernières heures de la journée, voir également ca. 1160 : al seir, au soir. D’séré, ad’say (atsày) en gallo. Mot qui vient du latin sero, tard, dérivé de serus, tardif. L’assemblée du soir pouvait être nommée également : serel.

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Ce soir et cette soirée on remplacé le mot latin vespera / vesper, qui a donné « vêpres » en français, qui lui-même a fini par désigner l’après-midi, ou le tantôt comme on dit par chez moi. L’après-midi qui est l’heure des vêpres, se dit par exemple : à vêprée (vèpréy, vèpré, vèpe) en gallo. Tandis qu’ allë à vêpe, signifie : aller aux vêpres.

Ce sens donné au descendant de vespera (féminin) ou vesper (masculin), qui est remonté du soir à l’après-midi, est très ancien en français. On le rencontre avec ce sens dans la Chanson de Roland dès la fin du XIe siècle.

Par exemple au vers 157 : Bels fut li vespres e li soleilz fut cler. Bèl fu li vêpr’ / é li solèy fu clèr. L’après-midi fut beau et le soleil fut clair. La césure des décasyllabes, vers nobles à l’époque, autorisait alors l’amuïssement d’un « e » final, comme il en fut de même dans les débuts de l’alexandrin.

Ou au vers 1807 : Esclargiz est li vespres e li jurz. Éclarji ê / li vêpré é li jour. Éclairci est l’après-midi et le jour. Ou encore aux vers 2446 / 47 : Quant veit li reis le vespres decliner, // Sur l’erbe verte descent li reis en un pred. Kã vêy li rêy / le vêprê décliné // Sur l’èrbe vert’ / désã (ou : désế) li rey ãn’n (ou : ến’n) pré.

Citons plus près de nous Ronsard :

Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avoit desclose
Sa robe de pourpre au Soleil,
A point perdu ceste vesprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vostre pareil.

Remarquons en passant l’absence de la négation « ne » devant « a point perdu »), comme c’était souvent le cas aux siècles passés, en poésie en particulier.


« Le D.H.L.F [Dictionnaire Historique de la Langue Française], nous rappelle le Dictionnaire Chubri de gallo, note le sens d’après-midi à vêprée /vêpré en 1600 et « encore régionalement au 19e siècle, par exemple chez G. Sand ». »

*

Le serein.

Un autre dérivé de ser est, en ancien-français et dans les dialectes, le serein, serain, sierain, serin… devenu serein en français commun (prononcé sérin, sërin ou s’rin) qui désigne la tombée du jour, le soir, ainsi que l’espèce d’« humidité fine, pénétrante, généralement peu abondante, qui tombe après le coucher du soleil, ordinairement pendant la saison chaude et sans qu’il y ait de nuages au ciel. » (Littré) Substantif, mais aussi adjectif : le ciel, le temps, l’air est serein ; la mer, bleue, unie, est sereine ; la nuit est sereine ; autrement dit : sans nuage, sans brouillard, sans vent, calme.

La sérénité c’est la quiétude de la nature et des éléments naturels ; et au figuré, la tranquillité d’esprit, l’absence de trouble, de tracasserie, d’agitation. Plus ou moins synonyme de « serein », dans le sens « tombée du jour, début de la nuit » on a « brun » et « brune ». Cf. « il commence à faire brun », i.e. la nuit vient ; « à la brune / sur la brune », id est au déclin du jour.

Voir un sens ancien cité par Littré : « Berry, serein, promenades et repas nocturnes que l’on fait faire aux brebis à partir de la mi-juillet jusqu’à la fin d’août : mener les oueilles au serein » ; oueilles = ouailles = brebis.

Littré avance l’idée d’une dérivation de serum, heure tardive vers serenus, pur, sans nuage et au figuré calme, paisible « ou plutôt une confusion de la très ancienne langue » qui mêla – le « serein / serain / sierain / serin », tombée du jour, soir – au « serein / serain », sérénité, calme, substantif devenu également adjectif (serein, sereine). Si bien que « serein » a fini par signifier aussi bien la sérénité du ciel ou des hommes (être serein) que le serein : l’humidité qui tombe après le coucher du soleil aux beaux jours estivaux.

Voir de serenus, l’italien sereno / serena, l’espagnol sereno / serena, le portugais sereno (serenou)/ serena (serenë), l’italien sereno / serena, l’occitan : seren / serena (serena, -nò, -në, -nœ), le catalan : serè/serena. le romanche : serain, serein, saragn, le ladin : seren, le roumain : senin / senină (-në).

Des langues latines, seul le portugais semble avoir un équivalent de l’ancien-français « serain / serein » dans le sens de « soirée », avec serão. synonyme noitada, qui se dit plutôt tarde ou atardecer en espagnol, et sera, serata en italien. [* NOTE A ]

*

Que será, será.

Remarque en passant (et en clin d’œil) sur l’importance de l’accent tonique…

En italien che sera ! (kè sérà), avec l’accent sur le « é » de sera, veut dire : quel soir ! quand en espagnol que será ! (ké sérà) veut dire « que sera », avec l’accent sur la voyelle finale, comme en français. Ce qui nécessite de bien accentuer dans cette chanson ancienne connue :

« Que sera sera », qu’il conviendrait d’orthographier : que será será. Une chanson où l’on ne mange pas les syllabes, par une interprète qui était reconnue par le milieu de la chanson pour son phrasé remarquable.

Jacqueline François (1922 – 2009)

Il s’agit d’une adaptation de la chanson Whatever Will Be, Will Be, ce qui sera sera, advienne que pourra ; que Yay Livingston et Ray Evans avaient composée pour le film d’Alfred Hitchcock sorti en 1956 : L’Homme qui en savait trop.

Dans le berceau d’un vieux château
Une promesse vient d’arriver
Une princesse toute étonnée
À qui l’on vient chanter
Que será será
Demain n’est jamais bien loin
Laissons l’avenir, venir
Que será será
Qui vivra, verra.

On vit grandir et puis rêver
La jeune fille qui demandait :
« Dis-moi ma mie si j’aimerai »
Et sa maman disait :
Que será será
Demain n’est jamais bien loin
Laissons l’avenir, venir
Que será será
Qui vivra, verra.

Quand vint l’amant de ses amours
La demoiselle lui demanda :
« M’es-tu fidèle jusqu’à toujours ? »
Et le garçon chanta :
Que será será
Demain n’est jamais bien loin
Laissons l’avenir, venir
Que será será
Qui vivra, verra
Que será será.

*

L’assise, l’assiette, la suite, la sieste…

Évoquons encore dans le même domaine, l’assise et l’assiette. L’assise que, généralement, l’on veut bonne et l’assiette que, généralement également, l’on veut bien remplie. « Assise » et « assiette » ont probablement même étymon d’origine. Mais, on ne sait trop lequel exactement. Le problème mais pas dans le sens de ces deux mots, mais dans sa matérialité phonique plus que sémantique. Car des expressions elles-mêmes montrent leur proximité, pour ne pas dire leur synonymie telles : « avoir une bonne assise » en parlant d’un bâtiment aux bonnes fondations, « avoir une bonne assiette » en parlant d’un objet fixé ou simplement bien posé au sol ; et ne dit-on pas en parlant de quelqu’un qu’« il est ou n’est pas dans son assiette ».

Assise : « rang de pierres de taille posées horizontalement, et sur lequel on assoit une muraille », d’où par analogie : gradins réguliers d’une montagne qui s’élève par étages ; masse de roche disposée en banc ; et (au pluriel) : session d’une cour criminelle ; ou encore tout élément que l’on pose à la base d’un objet, d’une machine. Il s’agit donc de choses ou de personnes qui sont assises ; dérivé de « assis/e », participe passé de « asseoir ». Avec le sens connexe de « fixe ». Voir à ce sujet, par exemple, le mot wallon « asize » qui a le sens de « verger », soit d’une culture bien assise, bien établie, bien fixée. (cf. Littré)

Assiette : « manière de se poser, d’être posé … position topographique d’une maison, d’une ville, etc. [synonyme d’assise] … l’assiette d’un impôt, sa répartition … figuré, état, disposition de l’esprit [ex : ne pas être dans son assiette] … vaisselle large et plate sur laquelle on mange [et autres sens plus ou moins particuliers] » (Littré)

Maintenant, passons par l’occitan. En occitan actuel l’assiette, l’élément de vaisselle, se dit escudèla (probablement de la même origine que le mot « écuelle ») ou sièta. La sièta : on a là sans doute la preuve, ou du moins une bonne attestation que « l’assiette » en français d’oïl est probablement née d’une mauvaise découpe morpho-orthographique, apparemment très ancienne car on a aucune attestation écrite de « la siete » avec le sens de vaisselle, mais par contre des « l’assiete » bien attestés, avec de nombreuses variantes phoniques et/ou orthographiques. [* NOTE B]

En fait, tout est bien mêlé en ancien-français en ce qui concerne « la siete » et « la suite ». Ainsi, Godefroy dans son Dictionnaire de l’ancien-français nous donne : la sieute, ou seute, sute, siete, site, syete, suyte, sute etc., qui sont également des formes du moyen-français ou des différents dialectes d’oïl, autrement dit : la suite. Ce mot avait autrefois de nombreuses acceptions, comme de nos jours, mais pas nécessairement les mêmes. C’est donc un mot qui a, et qui avait dès le départ, de la suite dans les idées, si l’on peut dire. Jugeons en :

Il signifiait l’action de suivre, de poursuivre, la poursuite (cf. avoir sieute : être poursuivi) et ceci dans différents domaines, ou encore l’absence d’interruption ; mais aussi le regroupement de personnes (comme la suite du prince), la secte, ou la corporation ; ou l’ensemble des délibérations ou la majorité d’une assemblée (la plus grant sieute : la majorité des voix) ; ou bien un objet qui accompagne un autre objet ; et c’est également un terme de l’ancien droit seigneurial…

La siete, ou sieute, etc. ne doit pas être confondue avec la sieste, mot qui est un vieil emprunt (ca. 1220/50) à l’espagnol siesta, qui vient de l’expression latine hora sexta, i.e. la sixième heure du jour. Autrement dit le midi, le moment où le soleil est au plus haut et au plus chaud, surtout l’été, donc heure de la sieste. Le jour étant découpé, depuis bien des siècles avant les Romains, en quatre fois six heures.

« Du temps de Mme de Sévigné, nous dit Littré, le mot n’était pas encore naturalisé, et elle disait siesta ». Rappelant par ailleurs qu’« il y a dans l’ancien français un mot « siet », qui signifie « fixé » :  celui jor c’on i a siet, Tailliar, Recueil, p. 213. Siet vient du latin situs, situé ». Document daté de 1255.

Tailliar est très probablement Eugène Tailliar (1803-1878) et l’ouvrage le Recueil d’actes des XIIe et XIIIe siècles, en langue romane-wallonne du nord de la France, publié avec une introduction et des notes, par M. Tailliar, conseiller à la Cour d’appel de Douai (Douai, Adam d’Auberts, imprimeur, 1849).

Et c’est le sens général de ce mot (situé, sis, qui sied) du moins tel qu’on le trouve dans ce recueil. Comme en ces testaments où l’on rencontre :

«  … XV lib. aussi, celui ospital ki siet ale porte as wes » (1252). Soit : … 15 livres aussi, pour cet hôpital qui est situé à la porte, à son profit.

« … ale hospital de Saint Esperit ki siet devens le porte des Weis, une maison qui siet sor lattre saint Jakeme… » (1252).

Soit : … à l’hôpital de Saint Esprit qui est situé devant la porte des Weis, une maison sise sur l’aitre saint Jakeme. L’aitre / l’attre est le nom que l’on donnait autrefois au terrain qui entourait l’église et qui servait soit de lieu d’accueil (avec droit d’asile), soit de cimetière, ou au parvis de l’église, ou encore à un porche ou un portique. Ici il semble désigner le cimetière de l’église Saint Jakeme. Jakeme ou Jakemés, vient de Jacomus un dérivé bas-latin de Jacobus.

Le site proprement dit.

Plus haut j’ai rappelé que « site » a pu se retrouver en compagnie d’autres variantes d’ancien-français ayant abouti au final au mot « suite ». Mais pour ce qui est du mot « site » actuel, il est d’un usage plus récent en notre langue.

C’est le Trésor de la Langue Française qui nous dit qu’il a pu apparaître ici ou là dès le tout début du XIVe siècle, mais apparemment avec un sens particulier : celui de rang dans un lignage. Autrement dit de situation, de manière de se situer au sein d’une famille. Et ce ne serait qu’à compter du XVIe siècle que ce mot a pris le sens de « configuration propre d’un lieu ».

C’est ce même TLF qui cite, de Roger de Piles, son Cours de peinture : « Ce mot de Site signifie la vûe, la situation, & l’assiette d’une Contrée. Il vient de l’Italien Sito, & nos Peintres l’ont fait passer en France, ou parce qu’ils s’y étoient accoûtumés en Italie, ou parce qu’ils l’ont trouvé, comme il me semble fort expressif. » (page 205).

Sito en tant que substantif signifie donc : site, emplacement, lieu, endroit, situation, localité ; et en tant que participe passé ou adjectif : situé, placé, localisé… 

De sinere, poser, installer, laisser, permettre, octroyer, accorder, a été fait le participe parfait situs / siti : placé, posé, situé ; enseveli, enterré ; bâti, élevé, dressé. Puis le substantif situs / situs : emplacement, position, place, situation (d’une ville, d’un camp, des membres dans le corps) ; et situation prolongée et désavantageuse (abandon, maladie, usure, destruction…).

* NOTE A. Puisqu’on est dans une homonymie plutôt chargée, ajoutons encore au serein, le serin en faisant un détour (obligé) par la sirène.

Sirēn, Sirēnis. Le Gaffiot présente la sirène (la Sirène majuscule) ainsi : « D’après la tradition de l’Odyssée, les Sirènes sont des divinités de la mer qui, à l’entrée du détroit de Sicile, attiraient à elles par leurs chants d’un attrait irrésistible les navigateurs passant dans leurs parages et les entraînaient à la mort ». Au figuré, on appelait également sirène toute femme qui chantait agréablement. Et sirène était aussi le nom latin du faux-bourdon.

Et le Bailly nous donne la définition suivante des Σειρηνες (singulier : Σειρήν), qui est à l’origine grecque de ce vocable. « Nomsd’êtres symbolisant les âmes des morts, figurés en oiseaux à tête humaine, plus tard en femmes à queue de poisson ; elles habitaient la côte Sud de l’Italie et attiraient par leurs chants les navigateurs pour les faire périr ». Ou comme le dit également le Gaffiot : « On les représente avec un corps d’oiseau et une tête de femme ».

Selon le Bailly, dans un sens figuré, une sirène est une femme habile à séduire, d’où l’idée de grâce et séduction. Par analogie, nous dit encore le Bailly, la sirène était le nom donné à une abeille sauvage, ou encore un animal ailé, vraisemblablement le dragon.

Les dictionnaires nous disent encore qu’en grec comme en latin, la sirène pouvait désigner la guêpe ou encore un petit oiseau chanteur, ou un oiseau des Indes. Notons les formes concurrentes latines Serēn et Sirena (en latin de basse époque). Ce qui a donné serena en occitan, pour « sirène » (l’animal) mais sirèna pour « sirène » (l’appareil sonore). D’autre part, en occitan ancien est attesté le mot cerena (circa 1200) pour désigner un oiseau de chasse, puis serena (XVe siècle) pour désigner un guêpier (l’oiseau), ou encore le provençal sereno, guêpier, pic-vert. « Le guêpier, écrit Émile Littré, mange non-seulement les guêpes qui lui ont donné son nom, mais il mange aussi les bourdons, les cigales, les cousins et autres insectes qu’il attrape en volant ».

Pour être encore un peu plus complet, ajoutons à la sirène, le serin (et la serine au féminin), qui semble être un mot apparu en premier dans le domaine français en langue d’oc, où il aurait désigné à l’origine le serin vert de Provence (également présent en Espagne et en Italie) puis le canari. Autrement dit, le serin jaunâtre des (îles) Canaris, le serinus canaria. Le canari actuel, sous ses divers aspects et couleurs, en étant la forme domestiquée. Voir le nom du serin en occitan : serin / (f.) serino ; seren, seresin ; senilh ; canàri, canarin / (f.) canarina.

Ajoutons encore le verbe « seriner » qui se dit recocar ou (ar)repicar en occitan.

* NOTE B. Remarque en passant concernant, en occitan, l’assiette en tant que terme d’impôt, c’est : assètament (mais Littré, XIXe siècle, donne également le provençal assieta, assiette des taxes) ; et l’assiette physique, architecturale, etc. : estabilitat ; voir les expressions : se trabar plan, èstre dins son èsser, soit : se trouver plan (droit), être (se trouver) dans son être (individualité).

[*NOTE 2] Guillaume de Machaut (1300?-1377). Le livre du voir-dit de Guillaume de Machaut : où sont contées les amours de messire Guillaume de Machaut & de Peronnelle dame d’Armentières, avec les lettres & les réponses, les ballades, lais et rondeaux dudit Guillaume & de ladite Peronnelle – publié sur trois manuscrits du XIVe siècle, par la Société des Bibliophiles François [PaulinParis] – A Paris, pour la Société des Bibliophiles François M DCCC LXXV

Note de l’éditeur : Fabrique. C’est-à-dire, les instruments de fer (fabrica).

[*NOTE 3] Notes de nous : « Tubal » et « Tubtaÿn » sont deux mots apparemment composés avec « tube » (féminin), trompe, trompette en ancien-français, du latin tuba, même sens. Tubal a sans doute aussi un rapport avec le Tubal de la Bible où il est présenté comme petit-fils de Noë. Quant à Tubtaÿn, ce nom propre semble être un mot composé formé également sur l’ancien-français : « tube », trompe, trompette ; et « tuter », souffler, jouer d’un instrument de musique à vent, de la flûte en particulier. Ce qui semble s’accorder au sujet : la musique. Voir encore tutuler, jouer du cor, souffler dans une corne ; tint, tintin, son, bruit, tintement, tintiner et « tinter ».

Martial : peut-être la martingale ou martrugalle, « espèce de danse très animée que l’on dansait aux Martigues » (cf. Godefroy).

[*NOTE 4] Mais aussi un moyenâgeux trote a pié : un valet. Ou plus exactement, comme il était anciennement écrit « vaslet », qui était déjà un mot « estropié », réduction d’un plus ancien « vassalet », autrement dit « petit vassal », dont l’étymon est à rechercher du côté des langues celtiques et du gaulois uas/uasso(s)qui a donné vassus en bas-latin (attesté début du IXe siècle), « celui qui tient des terres d’un supérieur à des conditions d’hommage et d’allégeance, vassal » (dictionnaire Logeion). D’où le double sens de vassal et serviteur, mais aussi intrinsèquement de brave et de vaillant. Le vassal ne pouvant déroger à un certain statut de noblesse. Ce qui a donné l’irlandais uais, noble ; le gallois gwas, jeune, serviteur ; le cornique was, garçon, serviteur ; le breton  gwaz, anciennement vassal, valet, domestique ; homme (en particulier homme fort, homme brave) ; époux.  

Principales sources lexicales : les Dictionnaires Gaffiot, de Miguel, Valbuena, Littré, Godefroy, Hemon, Favereau, le Dicodòc, L’arbre celtique, le Trésor de la Langue Française.

Le petit lexicographe.

From → divers

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