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ÉLECTION (27 MARS 2025) À L’ACADÉMIE FRANÇAISE, SUITE À LA VACANCE DU TROISIÈME FAUTEUIL, APRÈS LE DÉCÈS DE M. JEAN-DENIS BREDIN.

21 février 2025

LA PROLIFÉRATION DES JOSEPH PASQUIER.

L’Académie française, dans sa séance du jeudi 23 janvier 2025, a déclaré vacant le fauteuil de M. Jean-Denis Bredin, grand admirateur d’Émile Zola. Le 23 janvier, est-ce un hasard? Probablement. En tout cas, à dix jours près de l’anniversaire du 13 janvier 1898, date de parution du célèbre “J’accuse” de Zola, dans “l’Aurore”.

“Joseph Pasquier est en train de soigner sa candidature à l’Institut”, écrivait Duhamel dans “La Passion de Joseph Pasquier”. C’est désormais celle d’une foule d’individus. Et si la Bible narre le miracle de la multiplication des pains, actuellement les candidatures prolifèrent en vue de l’élection prévue le 27 mars 2025, au troisième fauteuil de l’Académie. Ce sera la 747e élection académique depuis 1635. Et la dix-neuvième au troisième fauteuil.

Ma propre candidature a été enregistrée le 30 janvier 2025. Tout comme celle de M. Haïm Korsia, grand-rabbin de France qui porte d’ores et déjà l’habit vert de l’Institut (l’Institut étant, pour qui l’ignorerait, la réunion de l’Académie française, de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, de l’Académie des Sciences, de l’Académie des Beaux-Arts, de l’Académie des Sciences morales et politiques; c’est dans cette dernière que siège le grand-rabbin ami du Tout-Paris).

Le grand-rabbin sera-t-il… coupolé? “Coupolé”, pour reprendre un terme amusant et probablement inventé par Léon Daudet quand il écrivait, au sujet de l’institution académique: “Elle est nocive, comme visant à créer artificiellement des écrivains de seconde zone, les non-coupolés, auxquels les coupolés imposeraient, s’ils avaient le courage, des règles absurdes et une mauvaise syntaxe” (Léon Daudet, “Stupide XIXe siècle”, 1922).

Les hommes d’Église n’ont pas manqué à l’Académie. L’institution a réussi la gageure d’interdire aux académiciens de parler de religion lors des séances du jeudi (“Il n’y sera mis en délibération aucune matière concernant la religion”, article XXII des statuts de 1635, toujours en vigueur), tout en élisant environ 150 prêtres au cours de son histoire.

La liste des hommes d’Église académiciens est interminable, de Joseph Gratry à Eugène Tisserant, de Georges Grente à Louis Duchesne, de Massillon à Lacordaire, de Bossuet à Félix Dupanloup à Alain Daniélou (l’académicien spécialiste de l’épectase chez saint Grégoire de Nysse). S’il y a eu hier, ou s’il y a aujourd’hui plusieurs académiciens juifs ou d’origine juive, d’André Frossard à Jean-Marie Lustiger, d’Alain Finkielkraut à Jean-Denis Bredin, de Joseph Kessel à Maurice Druon, il n’y a encore eu jusqu’à ce jour, à ma connaissance, aucun académicien grand-rabbin.

Je ne sais pas non plus, tiens, s’il y a eu des académiciens excommuniés. Sinon, j’aurai été le premier candidat excommunié.

LES ACADÉMICIENS ET CANDIDATS MORAUX.

Vous souvenez-vous d’Edmond Rostand et de “Boudu, Boissat, et Cureau de la Chambre ; Porchères, Colomby, Bourzeys, Bourdon, Arbaud”?

Au milieu de la prolifération biblique (cf. Matthieu, XIV, 15-21 et XV, 32-38) des candidatures pour cette élection du 27 mars 2025, on trouve de complets inconnus mais aussi des candidatures, disons, “morales”. Aujourd’hui, en effet, un grand nombre d’académiciens et de candidats peuvent faire songer à ceux que Stendhal appelait, par dérision, des “académiciens moraux”. “Académicien moral”, le terme s’adressait surtout aux membres de l’Académie des sciences morales et se trouve employé dans le roman “Lucien Leuwen”, qui date de 1836.

“On est trop souvent irrité par l’agenouillement bête de la princesse devant le titre d’académicien, de membre de l’Institut, devant la consécration officielle, patentée, gouvernementale du talent”, notaient les frères E. et J. de Goncourt, dans leur “Journal”, en octobre 1884.

Les frères Goncourt, dont je me demande aussi ce qu’ils penseraient au spectacle de l’Académie qui porte aujourd’hui leur nom, eussent-ils pu deviner qu’entre 1884 et 2025, on passerait de la “consécration officielle, patentée, gouvernementale du talent” à la consécration officielle, patentée, gouvernementale de l’absence du moindre talent?

La consécration officielle, patentée, gouvernementale de l’absence du moindre talent: voilà une définition hélas fort appropriée pour qualifier maints aspects ou épisodes du monde moderne et contemporain. Stupide XXIe siècle.

Et, pour citer Marcel Proust, beaucoup d’aspirants immortels se plaisent aujourd’hui à “simuler la déférence envers des écrivains médiocres pour arriver à être prochainement académicien” (“À l’ombre des jeunes filles en fleurs”, 1918).

Tout cela pour siéger parmi les Quarante que les frères Goncourt, dans leur “Journal” en novembre 1858, appelaient non point les académiciens, mais les “académiques”.

MA PROPOSITION D’UNE ÉPREUVE DE DICTÉE.

Académiques qui, au fait, ont rarement daigné me répondre quand, en toute sincérité, je leur ai proposé de les soumettre à une épreuve de dictée.

Quoi d’irrévérencieux dans mon idée? On soumet les voitures à des révisions. On révise périodiquement les listes électorales. On parle parfois de réviser telle ou telle Constitution. On révise sa propre position, son opinion, son point de vue sur quelqu’un, ou sur quelque sujet que ce soit, et on les modifie en fonction de l’expérience, ou de l’évolution de la science ou des idées. Les écoliers ou les étudiants révisent quand il s’agit pour eux d’apprendre ou de revoir un programme d’études, de se remettre des leçons en mémoire, afin de mieux en préciser certains détails obscurs. Pourquoi les académiciens ne devraient-ils pas réviser leur Bled?

Dans une société, celle de 2025, où l’illettrisme est total dans toutes les générations et où les journalistes, les politiciens, les scribouillards font à la télé, ou dans leurs œuvres, des fautes lamentables, il n’y aurait rien de scandaleux à ce que des académiciens – dont la fonction est de respecter la langue et de publier un dictionnaire, regardé comme le code du bon langage – acceptent une dictée. Ma proposition, en outre, née de mon originalité jaculatoire bien connue, s’inscrit dans une antique tradition d’ironie, celle des personnages du passé ou de la littérature qui me sont davantage sympathiques, depuis Ménippe jusqu’au brave soldat Chveik.

Montherlant m’aurait-il tancé de m’amuser à feindre de briguer l’habit vert, ou de chercher à vérifier les capacités orthographiques des académiciens de 2025? Peu après l’élection académique (à l’unanimité…) de Philippe Pétain, Montherlant écrivait en 1939, dans les “Lépreuses”: “La bêtise, la nullité de certains généraux célèbres, ou maréchaux de France (hors de leur spécialité), fait la stupéfaction des intellectuels qui ont eu l’occasion de les approcher; et il faut garder cet étouffant secret, sans quoi, pas d’habit vert”.

Il fut une époque où l’orthographe et la morale allaient quasiment de pair. “Pas la moindre faute d’orthographe dans la conduite de la mère ou de la fille”, écrivait, en 1842, Stendhal.

Le drame est, en 2025, qu’aussi bien la morale que l’orthographe soient défectueuses.

2025, année où la robotisation, et la bêtise humaine dont on comprend la soif pour la pseudo-“intelligence artificielle”, et mille mensonges menacent. Toutes les semaines, Bill Gates annonce la prochaine pandémie. La grande presse distrait les masses avec des épouvantails, des projets inutiles et aberrants, ou des risques imaginaires. Des cinglés, des débiles mentaux, des milliardaires drogués à la kétamine, des baudets, des guignols dirigent le monde. Et des milliards d’individus crédules, à la fois espionnés et esclavagisés, dirigés et littéralement programmés par des algorithmes, remercient pour tant de “liberté”. Et moi? Moi, tout cela me fait pisser de rire.

Couverture de la publication LE CRAPOUILLOT, mensuel satirique, numéro de mars 1939, « L’Académie française », par Henri Bellamy. Au mois de mars 2025, Olivier Mathieu est candidat au troisième fauteuil, laissé vacant par le décès de M. Jean-Denis Bredin.

MES LECTEURS.

La censure, dans la vie publique ou dans la vie privée, est une chose détestable. “La censure, quelle qu’elle soit, me paraît une monstruosité, une chose pire que l’homicide; l’attentat contre la pensée est un crime de lèse-âme”, estimait Gustave Flaubert en 1852.

Je ne m’adresse certes pas au public qui est celui des “youtubeurs” et autres “influenceurs”. Ce qui m’intéresserait chez les gens, et donc chez mes lecteurs, serait de les constater doués de sens critique et de la faculté de ne rien admettre sans contrôle: que ce soit la réalité d’un fait, d’un phénomène, d’une idée. Ou la valeur d’une opinion. Je sais qui je suis, je sais ce que j’ai pensé hier, je sais ce que je pense aujourd’hui, je sais ce qu’il y a eu d’immuable dans ma pensée. Mes lecteurs, s’ils ont de la psychologie et se font une idée de ce que fut mon irrésistible enfance, le savent aussi.

J’entends échapper à la rétroactivité excessive des jugements. Mes dizaines d’ouvrages méritent qu’on les envisage dans le contexte de l’ensemble des circonstances dans lesquelles il se sont insérés.

La société actuelle est celle de la répression du désaccord et de la fabrication du consensus. L’inculture des élites n’a d’égale que celle des complotistes. Il y a et il y aura toujours moins de liberté, de beauté, de vérité. Il demeure peu de temps, quand on songe aux risques énormes que fait courir la technologie à l’espèce humaine (intelligence artificielle, robotisation, surveillance par les gouvernements de toutes les messageries, sans exception, officiellement cryptées “end-to-end”).

S’il reste des gens pour qui des termes comme liberté d’expression, liberté de pensée, sens critique, intelligence, humour – y compris l’humour d’une candidature à l’Académie – puissent encore avoir un sens, rien ne leur interdit de lire mes livres. Excellente façon, pour eux, de cultiver le jardin de la liberté. Ils peuvent aussi me contacter.

Aujourd’hui, combien sont mes lecteurs? Cent? Mille? Je songe avec émotion à ces quelques lecteurs, que je ne connais évidemment pas tous personnellement, à cette poignée de collectionneurs de mes livres, à cette minuscule élite populaire et aristocratique de l’esprit. Ils refusent le manichéisme, ils ne jugent rien dans les termes simplistes de “bien” et de “mal”. Ils apprécient mes recueils de poésie, mes romans ou mes essais. Je suis heureux de leur paucité. Ils aiment mon œuvre parce que celle-ci ne se conforme pas aux dogmes, aux mythes, aux opinions reçues. “Toutes les orthodoxies me sont suspectes”, écrivait André Gide. Moi aussi. A commencer par les dogmes et les orthodoxies des caniches fachos.

Où sont les Villon, les Nizan, les Queneau d’aujourd’hui? Les lecteurs à qui je souhaite m’adresser sont les solitaires, les misanthropes à la Léautaud, les humoristes à la Jaroslav Hasek, les poètes, les vrais sensibles, les esprits libres, les penseurs courageux, les réprouvés, les hérétiques. L’hérétique est celui qui choisit, le conformiste est celui qui se laisse dicter ses opinions.

J’aime songer que me lisent d’authentiques “anarchistes” (et non pas les petits bourges exhibant un T-shirt marqué du A d’anarchie): ceux qui, comme disait Romain Rolland, n’ont pas besoin d’intermédiaires entre le monde et eux. “Je ne suis pas un anarchiste: j’aime l’ordre nécessaire, et je vénère les lois qui gouvernent l’univers. Mais entre elles et moi, je me passe d’intermédiaire. Ma volonté sait commander, et elle sait aussi se soumettre” (“Jean-Christophe”, “Le Buisson ardent”, 1911).

LES MYSTÈRES DU JOURNALISME.

“Tous les esprits distingués de la France contemporaine se sont trouvés tôt ou tard mis en dehors du recrutement gouvernemental, ou, s’ils ont triomphé de l’ostracisme auquel les condamnait leur divorce avec les passions communes, ç’a été en se reniant eux-mêmes”, constatait Paul Bourget, dans ses “Essais psychologiques”, en 1883.

On pourrait en dire autant du recrutement littéraire et académique. En ce qui me concerne, j’ai divorcé depuis longtemps de toutes les passions communes. Et je ne me suis jamais renié.

Étonnant.

Je détiens (moi, et pas Émile Zola) le nombre du record de candidatures déposées à l’Académie.

J’ai obtenu une voix contre Giscard, chose mentionnée non seulement par le site Internet de l’Académie, non seulement par l’encyclopédie du “Quid”, mais jusque sur l’article Wikipédia de feu l’ex-président. Que j’aie obtenu une voix contre Giscard avait attiré sur moi l’ire et le courroux de Philippe Bouvard dans “Le Figaro Magazine”.

J’ai irrévérencieusement proposé aux académiciens de les soumettre à une épreuve de dictée.

J’ai fait accepter par l’Académie, en 2019, la candidature de “Jean-Philippe Frère de Vieil Mouathier”, mon propre frère jumeau mort en 1960.

Je me suis présenté à l’Académie sous trois identités différentes, par exemple celle de Robert Spitzhacke lors de l’élection (2014) d’Alain Finkielkraut. France-Culture avait signalé la chose, qui avait aussi scandalisé Le Figaro.

Mes canulars ont profondément vexé les jaloux et les envieux. En général, ceux-ci commencent par m’insulter. Quitte, des années après, à m’imiter platement. L’humorisme réel, le mien, tout le contraire donc de l’humorisme servile et vulgaire des humoristes tristes à pleurer de la téloche, ne peut évidemment pas plaire aux troupeaux des gogos contemporains. Et je n’ai pas pour ambition de faire rire ceux qui rient, sourient ou ricanent en écoutant Bedos ou Dieudonné.

J’ai eu une certaine familiarité avec l’Académie. Dans l’un des grands journaux dans lesquels je travaillais en 1987, j’avais pour collègue la sœur d’un ancien secrétaire perpétuel de l’Académie. J’ai collaboré fréquemment, bien avant Houellebecq, à la prestigieuse “Nouvelle Revue de Paris” (éditions du Rocher) qui était placée sous le patronage de Jean Mistler, de l’Académie. J’ai fréquenté et interviewé les familiers de maints anciens académiciens, par exemple en 1986 la sœur de Pierre Benoit. Abel Bonnard avait fait remettre ses archives à Paul Morand, et beaucoup desdites archives m’ont ensuite été confiées. Ma relation avec l’Académie n’a certes rien à voir avec les candidatures de plus ou moins parfaits inconnus qui se limitent, à chaque élection, à envoyer leur lettre de candidature, qui ne s’appuie sur rien, ou si peu.

Curieusement, il ne se trouve (quasiment) pas un journaliste pour parler de mes exploits à l’Académie. À croire qu’existe ici une loi du silence. La loi du silence s’observe en particulier dans les associations de malfaiteurs, ou dans des sociétés secrètes. Chez les truands, règne l’interdiction de donner, à la police, des renseignements confidentiels. Ou encore, la loi du silence est imposée, en maçonnerie, aux apprentis.

Au sujet de mes candidatures à l’Académie, une “loi du silence” serait-elle conseillée ou recommandée aux journalistes?

On devrait comprendre tout ce qu’il fallut de courage et d’intuition à Maurice Druon pour voter en ma faveur lors d’une élection, celle de Giscard, que le site de l’Académie présente comme l’une des grandes dates de son histoire. Notons qu’après chaque séance de vote, les bulletins – rédigés à la main – sont malheureusement détruits et cela, qui plus est, sous le contrôle du bureau académique. Je renvoie à l’hommage appuyé à l’écrivain qu’est mon Éloge de Maurice Druon, dont je ne peux de nouveau que conseiller la lecture.

“Il arrive le plus souvent que l’orgueil du prétendant à la gloire s’adapte et s’amenuise, et la société le paie de sa soumission et de ses accommodements: cela fait la plupart des réputations mondaines et académiques”, écrivait Guéhenno en 1948. Personne ne pourra m’accuser de m’être soumis…

Olivier MATHIEU

From → divers

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