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Les Pauvres à l’église.

7 janvier 2025

Poème de Rimbaud daté de 1871

Parqués entre des bancs de chêne, aux coins d’église
Qu’attiédit puamment leur souffle, tous leurs yeux
Vers le chœur ruisselant d’orrie et la maîtrise
Aux vingt gueules gueulant les cantiques pieux ;

Comme un parfum de pain humant l’odeur de cire,
Heureux, humiliés comme des chiens battus,
Les Pauvres au bon Dieu, le patron et le sire,
Tendent leurs oremus risibles et têtus.

Aux femmes, c’est bien bon de faire des bancs lisses,
Après les six jours noirs où Dieu les fait souffrir !
Elles bercent, tordus dans d’étranges pelisses,
Des espèces d’enfants qui pleurent à mourir :

Leurs seins crasseux dehors, ces mangeuses de soupe,
Une prière aux yeux et ne priant jamais,
Regardent parader mauvaisement un groupe
De gamines avec leurs chapeaux déformés. *

Dehors, le froid, la faim, l’homme en ribote : **
C’est bon. Encore une heure ; après, les maux sans noms !
— Cependant, alentour, geint, nasille, chuchote
Une collection de vieilles à fanons ;

Ces effarés y sont et ces épileptiques
Dont on se détournait hier aux carrefours ;
Et, fringalant du nez dans des missels antiques
Ces aveugles qu’un chien introduit dans les cours.

Et tous, bavant la foi mendiante et stupide,
Récitent la complainte infinie à Jésus
Qui rêve en haut, jauni par le vitrail livide,
Loin des maigres mauvais et des méchants pansus,

Loin des senteurs de viande et d’étoffes moisies,
Farce prostrée et sombre aux gestes repoussants ;
— Et l’oraison fleurit d’expressions choisies,
Et les mysticités prennent des tons pressants,

Quand, des nefs où périt le soleil, plis de soie
Banals, sourires verts, les Dames des quartiers
Distingués, — ô Jésus ! — les malades du foie
Font baiser leurs longs doigts jaunes aux bénitiers.

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Courte analyse

Au niveau de la versification et de la prosodie.

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Je répète ici ce que j’ai déjà écrit précédemment dans Petite Iconoclastie (2 janvier 2025) à propos du poème Les Effarés, concernant les alternances de rimes.

Tous les quatrains ont des rimes de la forme : Féminine (avec un « -e », « -es » ou « -ent » final muet) / Masculine / Féminine / Masculine. Et toutes ces rimes reçoivent, entre elles, la même marque de nombre : ou singulier ou pluriel ; y compris sous une forme disons « symbolique » ; j’entends par là que le « s » peut être la marque du pluriel ou simplement de l’orthographe établie ; cf. par exemple : Jésus et pansus.

Et concernant la qualité de ses rimes. Il n’y a pas vraiment d’unité quand on voit que les rimes s’étalent de la non-rime ou sous-rime, ou rime pauvre (voir lignes 1 et 2, voire ligne 3, du tableau ci-dessous) à la rime riche (voir lignes 6, 7 et 8) en passant par la rime normale – ou suffisante (voir lignes 4 et 5).

1Non rimejamais /déformés
2VoyelleJésus /pansus
3Semi-voyelle (ou semi-consonne) + voyelleyeux / pieux ; soie / foie
4Voyelle + consonneéglise / maîtrise ; soupe / groupe ; ribote / chuchote ; carrefours / cours ; stupide / livide ;
5Consonne + voyellebattus / têtus ; noms / fanons ; repoussant / pressant
6Consonne + semi-voyelle (ou semi-consonne) + voyellequartiers / bénitiers
7Consonne + voyelle + consonnecire/sire ; lisses / pelisses ; souffrir/mourir ; épileptiques/antiques
8Semi-voyelle (ou semi-consonne) + voyelle + consonne + voyellemoisies/ choisies

Au niveau prosodique, l’auteur ne déroge pas concernant la syllabation traditionnelle : humili-y-és, les Pau-vres -z-au bon Dieu, el-les ber-cent, étran-ges pelisses, espè-ces d’enfants, regar-dent parader, des gami-nes z-avec leurs chapeaux déformés, une collecti-y-on de vieil-les à fanons, etc.

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Au niveau du lexique.

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Notons la présence, comme à son habitude, de quelques mots « originaux ». Rimbaud aimait utiliser des néologismes développés à partir du latin, dérivés du français, ou termes de français plus coutumier ou régional (ardennais), parfois de l’anglais du moins dans sa correspondance (emprunts plus propres à Verlaine, mais en adéquation avec le Baudelaire traducteur de Poe, également).

Soit ici : puamment (vers 2) ; orrie (vers 3), avec deux « r », pourquoi ? objets en or – aurum en latin – ou dorures (j’ai cru un moment qu’il s’agissait d’un mot dérivé du latin orare, parler, dire oralement, et prier, faire une oraison – en latin d’église – à rapprocher d’oremus), voir l’ancien-français orien ou orrien : doré ; humant (vers 5) avec le sens de : dégageant comme odeur ? ; oremus vers 8, prions, en latin ; ribote (vers 17), terme populaire, excès de table et/ou de boisson ; fanons (vers 20), ici avec le sens de : peaux pendantes sous la gorge, terme généralement employé pour décrire des animaux, mammifères, oiseaux… ; fringalant (vers 23), « fringaler du nez dans des missels antiques » : rechercher avidement, en ayant la fringale religieuse, des versets par l’odeur ? Puisqu’il est question d’aveugles (mais de vrais ou de faux aveugles?), à rapprocher de « fringant », vif, dansant ? 1

Rimbaud nous dit que les pauvres sont parqués aux coins de l’église ; que leur souffle (nauséabond) attiédit puamment ces endroits, que la maîtrise, ça c’est dirigé contre la religion en général (pour les riches comme pour les pauvres), possède vingt gueules gueulant les cantiques (cantiques pieux, quasi redondance ? pour la rime)2 ; que les pauvres finalement heureux, et pourtant humiliés comme des chiens battus, récitent leurs oremus risibles et têtus. « Comme un parfum de pain humant l’odeur de cire » je suppose qu’il veut dire : l’odeur du pain dont ils manquent, ne fait que sentir ou dégager l’odeur rancie de la cire passée sur les bois de l’église.

Les seins de ces mangeuses de soupe sont crasseux et à l’air. Ou encore ces femmes donnent l’illusion de prier, mais ne prient jamais réellement. Et plus encore regardent parader mauvaisement des fillettes non pauvres. Alors que tous ces pauvres bavent une foi mendiante et stupide. Sous-entendu, ces pauvres sont aussi, indubitablement des pauvres d’esprit. Y compris pour traîner à l’église. (Comme lui-même d’ailleurs finalement en ce temps-là ?)

Notons que « puamment » n’a rien de bien poétique, pas plus que des chanteurs les « gueules gueulant les cantiques ». Ni ces pauvres femmes « leurs seins crasseux dehors ». Dehors répété d’ailleurs un peu plus bas : « Dehors, le froid, la faim, l’homme en ribote ». On a également droit à deux « loin » : « Loin des maigres mauvais et des méchants pansus » et « Loin des senteurs de viande et d’étoffes moisies ».

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Au niveau sémantique.

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Je me contenterai ici de donner un résumé au plus près du texte :

« Parqués aux coins d[e l]’église que leur souffle attiédit puamment, aux vingt gueules de la maîtrise gueulant les cantiques, heureux, humiliés, les Pauvres tendent leurs oremus [prions, en latin d’église] risibles et têtus. Les femmes [pauvres] bercent, tordus dans d’étranges pelisses, des espèces d’enfants qui pleurent à mourir. Leurs seins crasseux dehors, ces mangeuses de soupe, une prière aux yeux et ne priant jamais, regardent parader mauvaisement un groupe de gamines. Dehors [mais le dedans est-il beaucoup plus chaud ou meilleur ?] le froid, la faim, l’homme en ribote. Et après la messe, les maux sans noms ! Et alentour, geint, nasille, chuchote une [triste] collection de vieilles [pauvres?] à fanons (c’est-à-dire : à peaux qui pendent du cou). [Ajoutons-y les] effarés, [les] épileptiques et [les] aveugles.

Et tous [ces pauvres], bavant la foi mendiante et stupide, maigres mauvais [à l’écart] des méchants pansus, [parmi] des senteurs de viande et d’étoffes moisies. Farce prostrée et sombre aux gestes repoussants [mais à] l’oraison fleurit d’expressions choisies, [tandis que] les [belles] Dames des quartiers distingués, les malades du foie, font baiser leurs longs doigts jaunes aux bénitiers. »

Est-il utile de longuement préciser que ce texte est quasiment dans sa totalité insensible au sort des pauvres. Et l’on peut se demander pourquoi il écrit « Pauvres » avec une majuscule, qui à elle seule ne saurait aucunement compenser sa dérision. Et son absence apparente de compassion. Qui plus est, il y a même un degré d’écart dans, disons le mépris pour ne pas dire plus (du genre : abjection), concernant les uns (les riches et parvenus) et les autres (les pauvres ères, être sales et faux, pour ne pas dire fourbes (et lâches?) ; et ne l’oublions pas : crétins ; et au final en partie ou totalement satisfaits de leur sort).

Ceci s’accorde assez bien à « la fille des ouvriers d’à côté, / La petite brutale » des « Poètes de sept ans », et à « mes laiderons » de « Mes petites amoureuses »…

Remarquons cependant les rares passages si l’on peut dire positifs ou sensibles :

– « Après les six jours noirs où Dieu les fait souffrir ! / Elles bercent, … » Mais qui donc, ou quoi donc, finalement ? « Des espèces d’enfants » qui sont « tordus dans d’étranges pelisses », et qui plus est « pleurent à mourir » !

– « C’est bon. Encore une heure ; après, les maux sans noms ! »

– « Et l’oraison fleurit d’expressions choisies », mais qui n’est pas sans ironie.

Ajoutons encore que Rimbaud, comme d’autres fois, a un goût marqué pour une forme d’écartèlement expressif (tant sur le fond du propos que sur la forme lexicale).

Aussi, tandis que le souffle puant des pauvres attiédit les coins de l’église, le chœur de cette même église ruisselle de dorures. Tandis que la maîtrise gueule des cantiques, les pauvres tendent au bon Dieu leurs oremus. Tandis que les mangeuses de soupe exhibent leurs seins crasseux, un groupe de gamines parade avec leurs chapeaux. Tandis que les aveugles fringalent du nez dans des missels antiques, tous les pauvres bavent la foi mendiante et stupide. Complainte infinie à Jésus, qui rêve en haut, loin des maigres mauvais et des méchants pansus, et des senteurs de viande et d’étoffes moisies, et alors que s’exprime l’oraison fleurit d’expressions choisies, et les mysticités. Et lorsque enfin, les Dames des quartiers distingués, — ô Jésus ! — les malades du foie font baiser leurs longs doigts jaunes aux bénitiers.

Mêlant trivialité ou vulgarité à mot rare ou expression plus précieuse ; richesse à pauvreté ; le laid et la misère au (prétendu) beau, ou distingué ; le recherché (ironique ?) avec le brut ou non ravigoté. Rappelons que viendra un peu plus tard avec Verlaine des curiosa qui n’apportent rien à la poésie, à l’Art.

Dans une anthologie, j’ai trouvé ce poème inscrit au (court) chapitre : De la misère. J’aurais préféré qu’il soit inscrit au chapitre (d’ailleurs absent) : Du sarcasme et du mépris des pauvres et démunis en tout.

Dur de faire du Beau avec des pensées basses ou la moquerie pour ne pas dire le mépris qui se veut lettré, qui plus est. Ce même mépris que l’on rencontre quelques années plus tard dans ses lettres à son entourage. Mais ces fois-ci mépris pour les indigènes africains. Celui d’un vulgaire négociant et accessoirement marchand d’armes allogène. Qui fut même, quelques années auparavant, un temps mercenaire, avant de déserter.

Curieux pour un ancien partisan de la Commune de Paris, mais finalement pas tant que ça puisque cet esprit, prétendument « rebelle », « de gauche » et « supérieur » 3, n’en finit pas de perdurer de nos jours encore. Comme on le voit si bien et le subit à travers le Monde.

Notes :

* « […] ces mangeuses de soupe […] / Regardent parader mauvaisement un groupe / De gamines avec leurs chapeaux déformés ». On ne sait trop s’il faut rattacher « avec leurs chapeaux déformés » à « gamines », comme j’aurais tendance à le penser, ou à « mangeuses de soupe » ; dans ce second cas, il aurait sans doute été ajoutée une virgule entre « gamines » et « avec ».

** Rimbaud aurait peut-être pu trouver plus marqué ou moins neutre que « et puis ». Par exemple : « Dehors, le froid, la faim, surtout l’homme en ribote ».  Ou : « de plus »…

1 – Ou encore de « ragalant ». Ragaler / ringaler est un mot de gallo qui signifie : mettre en désordre, remuer en tous sens, ou sans raison.

2 – Comme on a plus bas « des bancs lisses » pour rimer avec « pelisses ».

3 – Il faudrait mieux dire : provocateur, volontiers agressif, voire bagarreur, invivable il fut, jusqu’à ses derniers jours. J’en reparlerai. Accessoirement « libéré », c’est « le dérèglement de tous les sens », moins dans un quelconque aspect poétique que trivial et décadent sans majuscule. Pour épater le bourgeois ou l’homme de la rue. Y compris sexuellement : il ne déparerait sans doute pas de nos jours parmi les LGBT-XYZ, c’est peut-être pour ça uniquement qu’il plaît chez certains. Et qu’il fut aussi apparemment méprisé au sein du milieu des Communards expatriés à Londres, quand il fit la paire avec Verlaine. Verlaine qui finit par le lâcher comme on le sait. En quête de respectabilité, Rimbaud est mort alors qu’il espérait fonder une famille, mais apparemment pas avec une Noire, alors même qu’il était en ménage, semble-t-il, avec une Africaine. Voilà aussi le personnage.

From → divers

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