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Petite Iconoclastie.

2 janvier 2025

Ce qui m’amuse lorsque certains évoquent Rimbaud en tant que poète est qu’on en fait un moderniste à tous crins. Or dans certains domaines, il n’a pas, ou peu dérogé. Par exemple, dans celui des oppositions, des alternances entre rimes masculines et rimes féminines, ce qui est sans doute ce que l’on remarque le moins. (Ce qui est présent dans le poème que l’on évoque à suivre)

Tandis que, dans le domaine de ce que l’on remarque le plus, on pourrait évoquer ses rimes souvent communes ou discutables, pour ne pas dire pauvres ou absentes. Ou de chevilles, avec ses nombreux enjambements, rejets, contre-rejets.

Je parle ici de ses vers présentés comme réguliers, non de ses textes les plus tardifs (si l’on peut parler de tardement (sic, cf. Littré) pour quelqu’un mort à la poésie si précocement) sans trop de rimes, ou en prose. Qui ne relèvent plus de la poésie en vers, mais au mieux de la prose poétique.

Prenons un exemple, du recueil de Douai, 1870 : Les Effarés

Noirs dans la neige et dans la brume,
Au grand soupirail qui s’allume,
Leurs culs en rond

A genoux, cinq petits, -misère!-
Regardent le boulanger faire
Le lourd pain blond…

Ils voient le fort bras blanc qui tourne
La pâte grise, et qui l’enfourne
Dans un trou clair.

Ils écoutent le bon pain cuire.
Le boulanger au gras sourire
Chante un vieil air.

Ils sont blottis, pas un ne bouge
Au souffle du soupirail rouge
Chaud comme un sein.

Et quand, pendant que minuit sonne,
Façonné, pétillant et jaune,
On sort le pain,

Quand, sous les poutres enfumées
Chantent les croûtes parfumées
Et les grillons,

Quand ce trou chaud souffle la vie;
Ils ont leur âme si ravie
Sous leurs haillons,

Ils se ressentent si bien vivre,
Les pauvres petits pleins de givre,
-Qu’ils sont là, tous,

Collant leurs petits museaux roses
Au grillage, chantant des choses,
Entre les trous,

Mais bien bas, -comme une prière…
Repliés vers cette lumière
Du ciel rouvert,

-Si fort, qu’ils crèvent leur culotte
-Et que leur lange blanc tremblotte
Au vent d’hiver…

Je ne développe pas l’analyse de ce poème.

Mais je note seulement que certaines rimes sont insuffisantes : rond/blond, sein/pain ; que « sonne » ne rime pas avec « jaune », ni « tous » (touss) avec « trous ». Ce qui la fiche mal quand, par ailleurs, on rencontre des rimes riches comme : tourne/enfourne, enfumées/parfumées, la vie /ravie, vivre/givre, culotte/tremblotte, voire : prière/lumière.

Ou encore que l’on trouve trois fois le mot « quand ». Et trois fois le mot « trou », mot banal s’il en est, pour ne pas dire trivial ; surtout sous les formes de : trou clair, trou chaud, les trous. Ajoutons-y : culs, culotte et lange. Mais l’on retrouve ici, si je puis dire, ce goût (infantile ?) d’une certaine vulgarité propre à Arthur.

Iconoclaste, voici ce que j’en ai fait de son poème, parmi diverses variantes possibles :

Dans la brume et neige en volume,
Au soupirail bas qui s’allume
Sans nul flonflon,

À genoux cinq petits – misère !
Épient qui a pétri – mystère !
Le lourd pain blond.

Ils voient le fort bras blanc qui tourne
La pâte grise, et puis l’enfourne
Donnant, donnant.

Ils écoutent le bon pain cuire
Et le boulanger le produire
En fredonnant.

Ils sont blottis, pas un ne bouge
Du soupirail au souffle rouge
Chaud comme un sein.

Lors, bien après que minuit sonne,
Et qu’il pétille et se façonne,
Sort le pain sain. *

Dessous les poutres enfumées
Chantent les croûtes parfumées
Loin des graillons,

Cet antre chaud souffle la vie :
Eux ont leur âme si ravie,
Dans leurs haillons,

Que le spectacle les enivre,
Les pauvres petits pleins de givre
Trop engourdis,

Collant leurs petits museaux roses,
Oubliant aux treillis moroses
Les froids ourdis,

Tant murmurant telle prière,
Accrochés à cette lumière
De ciel rouvert,

Si fort, qu’ils crèvent leur culotte
Et que leur lange blanc tremblotte
Au vent d’hiver…

*Ou : pain saint.

From → divers

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