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DES POSES TRANSCENDANTES, VOIRE TRANSCENDANTALES ?

18 décembre 2024

Voici une analyse très succincte de figurines, de la culture de Hamagia*, culture pastorale et agricole du néolithique moyen, qui a couru pendant sept siècles, de – 5250 / – 5200 environ à – 4550 / – 4500 environ, sur une zone essentiellement côtière autour du liman du Tyras (actuel Dniestr) et de l’embouchure du Danube. Zone que se partagent aujourd’hui l’Ukraine, la Roumanie et la Bulgarie.

– I –

Cette culture a développé une poterie réalisée sans tour, à base d’argile et de sable marin. À part ses poteries utilitaires, courantes, on lui connaît la réalisation de représentations humaines dénudées, de petit format, très généralement assises, aux formes très stylisées.

Bien que stylisées, on peut reconnaître assez facilement les deux sexes. Apparemment se sont tous des personnages pleinement formés, je veux dire des adultes ; il semble ne pas y avoir de représentations d’enfants, ou bien encore d’animaux, de végétaux, ou d’une quelconque réalisation matérielle humaine. Quant à savoir s’il s’agit d’humains ou d’entités divines anthropomorphes ? On n’a évidemment pas de réponse.

Ces statuettes ont un cou généralement très marqué, plus long, pour ne pas dire bien plus long que nature. **

– II –

On rencontre même des statuettes d’un style particulier comme ici (de je ne sais quelles périodes ou localités), figures féminines très stylisées « emmanchées d’un long cou », mais sans tête aucune. Expression de quelque tabou ? Ou long cou destiné à porter un élément de tissu, ou de la nature animale ou végétale, symbolisant la féminité et/ou la maternité ?

La poterie à l’extrême-droite semble même être une simple représentation d’un bassin ou d’un sexe féminin, mais munie, elle aussi, de son cou. Mais est-ce bien un simple cou ? Pourquoi ne pas imaginer un personnage muni d’une très haute cagoule ou objet de cette sorte ; et donc à la tête cachée enfouie sur une espèce de haut masque ?

– III –

On rencontre également des formes quelque peu différences, sur un thème identique de représentation anthropomorphe. Ici, il s’agit d’une « imagerie » qui se trouve sur ledit Menhir de Baia-Hamangia : un grand bloc de pierre plus ou moins plat, gravé des deux côtés. On y distingue une tête et ce qui semble être deux bras dont les mains ont de longs doigts. Plus bas, on devine un autre dessin plus énigmatique  :

Sur le vers on a donc :

Et sur le revers, ceci :

En voici les dessins essentiels :

*

Et celle-ci :

d’une toute autre qualité, mais aussi d’une toute autre dimension (ceci expliquant sans doute en partie cela), est, non sur le sujet mais sur sa réalisation, toute différente et beaucoup plus classique dans le domaine de la représentation féminine.

Tête toute ronde, abstraite, qui donne l’impression d’être vue de dos. Que sont ces deux fois trois trous ? Le corps est sculpté de traits très ordonnés et symétriques. Les bras s’arrêtent aux épaules, les deux tétons des seins sont marqués, ainsi que le nombril ; deux trous le cernent de chaque côté. Les cuisses sont bien développées et les jambes (quand on appelle jambe : cuisse plus jambe proprement dite) s’arrêtent aux genoux. Cet ensemble est très harmonieux, du moins c’est mon avis. Les couleurs elles-mêmes s’entendent bien. Le rond, l’arrondi l’emporte en tout.

Si l’on voulait en dire encore, on ajouterait qu’au niveau de la ceinture on pourrait y voir l’évocation d’une tête dessinée de ses deux yeux ronds ou plutôt ovales, et de ce nez en double-vé, et de cette bouche en demi-lune à plat. Avec de chaque côté, deux sortes de bras marqués par quatre traits courbes.

Le nombril en parallèle des images de trous sphériques du sommet du crâne ou du front que l’on rencontre plus bas, comme on va le voir, sur les figurines féminines ?

Je ne connais pas ce qu’il en est des côtés et de l’arrière de cette figurine. Dommage.

– IV –

Mais reprenons et poursuivons… Les femmes dont voici un prototype :

semblent avoir des têtes posées plus à plat sur le cou (et peut-être dans certains cas plus fines) que les hommes ; elles ont un bassin et des cuisses très marquées et se tiennent assises sur le sol. Elles sont peut-être représentées, pour certaines ou pour toutes, enceintes. Elles ont une jambe, la gauche, apparemment repliée sous la cuisse. Ce qui semble plausible puisque cette jambe ne montre pas son extrémité qui devrait se retrouver beaucoup plus en avant, et en particulier son pied ; mais, ce qui pourrait être plus ou moins le genou gauche. Et une jambe pliée, un pied à plat sur le sol, la droite. Tandis que les deux mains sont posées au niveau du genou de cette jambe droite.

– V –

Les hommes dont voici également un prototype :

semblent avoir des têtes un peu moins dessinées à plat sur le cou ; mais ce n’est peut-être qu’une illusion due au fait que leurs mains cachent le bas de leur visage et le rendent moins arrondi ou moins poupon, à l’inverse de celui de certaines femmes.

Ils ont un tabouret pour s’asseoir, les deux jambes pliées, les deux pieds à plat, les deux coudes posés près des genoux et les deux mains tenant chaque côté de la tête, vers la base des mâchoires.

– VI –

Notons encore que, tant les femmes que les hommes, ont des épaules plutôt larges ; et que épaules et avant-bras dessinent comme un arc-de-cercle. Et qu’ils possèdent des pectoraux généralement hauts et prononcés. Peut-être dû à la manière dont les potiers ou potières (ou tout venant) construisaient leurs personnages.

On pourrait ajouter aussi que plusieurs de ces figurines présentent des trous sur la tête, comme ceux au niveau des cavités auriculaires. Par exemple ici, qui est la photographie d’une figurine féminine. Ou parfois ailleurs sur le corps.

Que représentent ces trois séries de double-trou ? De simples trous pour maintenir quelque fiche végétale, tige, petit bout de bois ? Amulette ? Pense-bête ? Porte-objet, bâton, paille ? Mais alors dans quel but ? Ou simple marque comme abstraction des oreilles et de la bouche. Évocation par abstraction concrète (sortant, partant du réel), si l’on peut dire. Oreilles pour entendre et bouche pour s’exprimer, parler, se faire comprendre ?

Enfin, cette tête montre-t-elle des yeux ouverts, ou des yeux fermés ?

Aux origines, ces poteries étaient telles des objets bruts, de terre nue, couleur argile ou plus noirs comme il en est aussi, ou parfois au moins des objets peints ? Dont les yeux, ou d’autres éléments du visage ou du corps ?

– VII –

Dans une forme complète, voici bien marqués, les deux oreilles (?), les deux yeux, le nez et ses deux narines, et la bouche d’un homme. Le tout bien ouvert ? À l’écoute, ou pas ?

L’aspect géométrique de cette tête, de toutes ces têtes est assez remarquable. Ici, la tête tient dans un losange aux côtés supérieurs plus courts que les côtés inférieurs ; le nez, absolument droit, est plus ou moins dans le prolongement du front, qui lui-même court jusqu’au haut de la tête. Du moins de ce que l’on en voit.

Je ne sais pas si je pourrais me risquer à rapprocher certains traits de cette tête, rapprochement sans doute saugrenu et anachronique, d’une tête supposée, reconstituée d’après les restes des os, de quelque Néandertalien. Front fuyant, bourrelet sus-orbitaire prononcé et développement important des arcades sourcilières, prognathisme accentué et absence de menton.

Crâne de l’Homme de la Chapelle-aux-Saints (-60.000 ans environ)

Et puisqu’on est dans les correspondances, cela ne se voit pas, ou plus en marge, dans les représentations des hommes, mais plutôt dans celles des femmes qui semblent toutes d’aspect robuste, lourd et trapu : cage thoracique largement évasée. Encore que l’on peut rappeler que si le haut du corps des hommes n’est pas spécialement gros (en largeur ou en épaisseur), il n’en est pas tout à fait de même de ses membres inférieurs, plutôt épais. Ceci est dû aux canons artistiques du temps, aux difficultés techniques de réaliser des formes plus minces, ou à une spécificité physique ?

Rappelons que les derniers hommes de Néandertal ont probablement disparu vers – 30.000. Par contre, suite à certaines hybridations anciennes, des traits néandertaliens ont pu se maintenir jusqu’à nos jours dans la population d’homines sapientes. Ce qui nuance largement la notion d’anachronisme. Ou de formes résiduelles.

On peut donner comme exemples (mais ce n’est peut-être pas non plus totalement étranger au pur homo sapiens), un aspect massif avec une cage thoracique épaisse et évasée, des membres robustes et courts (en particulier avant-bras et jambe – ou bas de la jambe si l’on appelle jambe l’ensemble cuisse + jambe), épaules étroites, voire rachis étroit à moelle épinière comprimée d’origine génétique, etc.

*

Ici, à suivre, en moins marqué, moins accentué (ou tout simplement plus usé?) on a le même genre de traits. Mais la tête est un ovale tronqué, avec, de ce que l’on peut en deviner, un arrière de tête totalement à plat. Et le nez est moins dans l’alignement du front (ou haut de la tête).

La bouche, les oreilles, les yeux même, voilà les trois éléments essentiels à l’expression orale humaine. Et voici l’un des plus grands mystères de l’histoire humaine : celle qui concerne les processus individuels et collectifs qui ont présidé non pas à la transmission des langues, ou à leur renouvellement, mais à la naissance propre de langues vers les origines du langage articulé. Comment se faire comprendre quand on veut se créer une langue commune, qui décide, qui choisit, et surtout qui explique et comment ? Autre remarque en passant : le courage qu’il fallait déjà pour « simplement » vivre, ou plus ou moins survivre en ces temps-là !

– VIII –

On peut noter en ce qui concerne les figurines féminines, qu’elles ne présentent pas nécessairement des marques accusées ni même assurées de leurs seins. Par contre, elles peuvent posséder des lignes creuses de séparation surtout vers le bassin. Et pourrait même faire penser à une représentation séparant le corps en deux entités : tête et bras d’un côté ; buste, bassin et jambes de l’autre.

Un peu, si l’on peut dire, comme l’image d’un hyménoptère, genre guêpe. Sa « taille de guêpe », son pétiole (pour utiliser le terme employé en entomologie), son étranglement du corps, se situant, lui aussi, entre son thorax et son abdomen, sauf que son thorax serait très réduit en hauteur, très écourté. Se situant beaucoup plus haut que pour l’insecte. Juste le haut du buste, tandis que le reste de la poitrine, plus ou moins l’essentiel de la cage thoracique proprement dite avec les poumons, semble intégré au ventre. Ici, aucun corset, aucune gaine ou aucune guêpière, pas de taille mince, bien au contraire, mais un buste ramassé en hauteur et des hanches larges ; et surtout une séparation marquée juste un peu en dessous du cou.

De plus, elles semblent avoir pour prédilection un cercle en creux (que j’ai dénommé « trou » plus haut dans ce texte), bien affirmé, sur – on ne saurait dire exactement – le haut du front ou le sommet du crâne, comme ici, où l’on voit que les trous symbolisant les orifices des oreilles semblent réduits par rapport à cette marque centrale incrustée  :

Marque d’un tissu, d’un couvre-chef quelconque, d’un voile recouvrant la tête ? Ou quelque empreinte divine ?

– IX –

Ce qui ne semble pas être le cas des têtes masculines, comme ici :

Ou ici :

– X –

Femmes et hommes semblent avoir toutes et tous des attitudes graves, ou de recueillement ; et c’est non sans raison que les deux terres cuites suivantes (hautes de onze centimètres) qui se trouvent au Musée d’archéologie de Constanța en Roumanie sont dénommés : Les Penseurs de Cernavodă. Cernavodă étant un port fluvial du Danube où elles ont été découvertes. Ancienne Axiopolis devenue Tcherna-Voda, c’est-à-dire quelque chose comme « Eau Noire », après l’emprise des Bulgares sur la région, quelques siècles avant l’emprise ottomane. En bulgare, « eau » se dit : вода (voda) et « noir » se dit : черен (tchérèn).

– XI –

Autres « dualités » similaires…

Je ne sais dans quel cadre ces figurines anthropomorphes se « déclinaient », ni même si elles étaient réunies par deux (un mâle plus une femelle) mais quand on les accouplent de nos jours (dans les musées, donc), on note plus facilement certaines constantes et différenciations gestuelles selon les deux sexes.

Ces deux-ci qui auraient été baptisées par leurs découvreurs en 1956 : « Penseur » et « Femme assise », ont été trouvées ensemble dans ce qui restait d’une tombe, près de Cernavodă.

Un autre couple encore. Mais couple de quoi ? Nous ne le savons pas. Un époux et une épouse ? Un dieu et une déesse ? De deux cultes différents, ou d’un culte unique ? Quelque dieu ou quelque déesse en compagnie de son époux ou de son épouse ? Ou quelque dieu ou quelque déesse en compagnie de son ou de sa parèdre, de son auxiliaire ?

– XII –

Reste à comprendre ce que pourrait recouvrir cette opposition gestuelle plus ou moins normalisée de la façon suivante (du moins en est-il des reproductions photographiques que j’ai eu sous les yeux et que j’ai pu retenir pour leur bonne qualité) :

FEMMEHOMME
Tête plus redressée, plus tendue, vers le hautTête un peu moins redressée
Haut de la tête, ou peut-être front, muni d’un « trou »Mains posées de chaque côté des joues
Toute la partie centrale du corps (bassin et cuisses) d’un fort volume, tant en largeur qu’en épaisseurBuste plutôt fin, membres inférieurs plutôt épais (question de solidité de fabrication?)
Assise sur le sol directementAssis sur un petit tabouret à quatre pieds
– La jambe droite pliée avec le pied à terre – La jambe gauche repliée sous la cuisseLes deux jambes pliées avec les pieds à terre
Les deux mains posées sur le genou droitLes deux coudes sur les deux genoux

Je précise enfin que je n’ai malheureusement pas de photographie de ces objets vus « de dos », permettant de se faire une idée de la façon dont sont représentées les parties arrières, les dos mais aussi les parties supérieures et postérieures des crânes.

– XIII –

Voici une série, si l’on peut dire, des plus stylisées et, au final, énigmatiques de ces figurines de la culture de Hamangia. Sans doute d’une période précise, je ne saurais dire laquelle, je ne me suis pas assez renseigné sur le sujet. On pourrait presque leur trouver un côté « moderniste » ou « abstrait », mots que j’utilise toujours avec modération, pour ne pas dire réserve. Mais la meilleure expression est sans doute : synthétique, allant à l’essentiel de son propos.

Propos qui consiste à dire, répétons-le, que les hommes « pensent » (ou toute autre expression : réfléchissent, sacralisent, se recueillent, s’élèvent, se posent la question du sens de la vie, etc.) assis sur un tabouret, un petit banc, les jambes pliées, les pieds à terre, leurs mains contre leurs joues, leurs coudes appuyés sur leurs genoux. Tandis que les femmes « pensent » (ou idem) assises à même le sol, une jambe gauche repliée sous la cuisse, une jambe droite pliée, le pied à terre, les deux mains reposant sur leur genou droit.

Ici le personnage féminin, donc à gauche, semble posséder un pied gauche visible, ce qui pourrait vouloir dire que le bas de sa jambe gauche n’est pas repliée sous sa cuisse, mais que cette jambe est intégralement allongée, même si cela ne respecte pas du tout la réalité physique. Elle a également, non seulement un ventre, mais tout un torse très imposant, en épaisseur et aussi apparemment en largeur.

Ici, le personnage féminin possède un bassin et des cuisses très imposantes. De large envergure, évasure. Effet accentué par le fait que le haut du tronc, très large (et sans mamelles apparentes) se confond avec les épaules. L’homme à côté d’elle paraît presque « riquiqui ».

Peu de mamelles apparentes, écrivons-nous, ce que nous avons déjà noté plus haut, et ajoutons encore absence de toute marque particulière des sexes tant féminins que masculins d’ailleurs. Du moins de ce que l’on peut en discerner sur ces diverses figurines.

Même remarque que pour le personnage féminin précédent, où l’on voit encore mieux l’ampleur (très pulpeuse ou très excessive) de ses cuisses.

Remarquons à nouveau les hauteurs démesurées des cous de tous ces personnages, tant hommes que femmes. Et ces têtes perchées comme des sortes de bouchons au bout d’un long goulot ! Disposées plus ou moins perpendiculairement à l’extrémité d’un cou qui fait penser à celui des femmes à anneaux africaines.

– XIV –

Quant à l’attitude générale de toutes ces figurines, doit-on y voir quelque rapport avec les rites liées à la fécondité ? Au renouvellement des générations ? Au sacré ? Ou encore voir, deviner derrière ces yeux et regards enfoncés dans les têtes, ces visages et ces poses générales, toute une tristesse ou fatigue ; ou pour le moins interrogation… sur le sens et le pourquoi, et le comment de la vie. Voire du pathétique ou une fatalité calme. D’humains plus ou moins solitaires. Et perdus, ou à l’arrêt.

*

Notes :

* De Hamangia : le « h » est aspiré, prononcé en roumain.

** Je ne sais pas trop pourquoi ces longs cous, tout droits aux têtes bizarrement fixées et bizarrement représentées, ont fini par me faire penser (esprit mal tourné?) à une sorte de schématisation d’un sexe masculin et de son gland dressés.

From → divers

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