Prophétie : Günther Anders et l’obsolescence de l’homme
Source : E&R Publié le mercredi 30 octobre 2024

C’est en 1956 que le philosophe Allemand Günther Anders écrit L’Obsolescence de l’homme.
« Pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut surtout pas s’y prendre de manière violente. Les méthodes archaïques comme celles d’Hitler sont nettement dépassées. Il suffit de créer un conditionnement collectif en réduisant de manière drastique le niveau et la qualité de l’éducation, pour la ramener à une forme d’insertion professionnelle. »
« Un individu inculte n’a qu’un horizon de pensée limité et plus sa pensée est bornée à des préoccupations matérielles, médiocres, moins il peut se révolter. Il faut faire en sorte que l’accès au savoir devienne de plus en plus difficile et élitiste… que le fossé se creuse entre le peuple et la science, que l’information destinée au grand public soit anesthésiée de tout contenu à caractère subversif. Là encore, il faut user de persuasion et non de violence directe : on diffusera massivement, via la télévision, des divertissements abrutissants, flattant toujours l’émotionnel, l’instinctif. »
« On occupera les esprits avec ce qui est futile et ludique. Il est bon avec un bavardage et une musique incessante d’empêcher l’esprit de s’interroger, penser, réfléchir. »
« On mettra la sexualité au premier rang des intérêts humains. Comme anesthésiant social, il n’y a rien de mieux. En général, on fera en sorte de bannir le sérieux de l’existence, de tourner en dérision tout ce qui a une valeur élevée, d’entretenir une constante apologie de la légèreté ; de sorte que l’euphorie de la publicité, de la consommation deviennent le standard du bonheur humain et le modèle de la liberté »
« Rien ne nous aliène à nous-mêmes et ne nous aliène le monde plus désastreusement que de passer notre vie, désormais presque constamment, en compagnie de ces êtres faussement intimes, de ces esclaves fantômes que nous faisons entrer dans notre salon d’une main engourdie par le sommeil – car l’alternance du sommeil et de la veille a cédé la place à l’alternance du sommeil et de la radio – pour écouter les émissions au cours desquelles, premiers fragments du monde que nous rencontrons, ils nous parlent, nous regardent, nous chantent des chansons, nous encouragent, nous consolent et, ne nous détendant ou nous stimulant, nous donnent le la d’une journée qui ne sera pas la nôtre. Rien ne rend l’auto-aliénation plus définitive que de continuer la journée sous l’égide de ces apparents amis : car ensuite, même si l’occasion se présente d’entrer en relation avec des personnes véritables, nous préférons rester en compagnie de nos copains portatifs, puisque nous ne les ressentons plus comme des ersatz d’hommes mais comme de véritables amis. »
De ces mots écrits il y a 70 ans (on peut penser que la réflexion de l’auteur date même d’avant), on voit immédiatement surgir en esprit la télé chronophage, le portable mangeur d’amis, la puissante industrie du divertissement, la fausse subversion Canal+, la pornographie accessible à tous.
Certes, Orwell est passé par là avec son 1984, mais les vrais prophètes ont toujours enrichi les prophéties des collègues précédents. Ceux qui se sont arrêtés aux prophètes de la Bible ont presque tout faux : la profession n’a jamais disparu, elle a juste changé de forme, et c’est le temps qui décante les vrais des faux, le bon grain de l’ivraie.
On voit bien, dans notre moderne époque, ceux qui veulent être des prophètes à tout prix et qui sont supportés par le Système pour cela. Et puis on voit ceux qui sont persécutés pour leurs dires ou leurs écrits, la marque des vrais prophètes. Ce n’est pas la marque de la Bête, mais du Système. Ou alors c’est un stigmate, celui des coups pendant la montée au Golgotha.
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(jpf)
Quelques réflexions concomitantes :
1. Il faut comprendre ce monde comme celui du triomphe à la fois du Capital omniscient, i.e. de l’argent (qui n’est à tout prendre que du vent, mais qui de nos jours est tenu non plus par les nations, qui autrefois et il n’y a pas si longtemps battaient encore monnaie, mais par une oligarchie maffieuse privée, du moins en Occident) et de la technique de plus en plus sophistiquée qui exclut la masse des hommes du développement des techniques, réservé à une infime minorité d’hyper-spécialistes, tout chacun en son domaine (ce qui ne les rendent pas plus intelligents pour ça, dans leur vision globale de la société).
2. J’évite d’employer l’expression « avancées techniques » car tout ce qui est créé (pour nous approcher, du moins ceux qui les prônent ou développent, tout autant et sans doute plus des diables que des dieux) n’est pas nécessairement bénéfique à l’Homme. Pensons à tous les procédés de destruction massive, ou à tous les produits alimentaires frelatés, ou à la cohorte des pseudo-médicaments ou pseudo-vaccins prétendument bénéfiques ; ou aux kyrielles de produits droguant ou dopant. Procédés qui réclament l’action non pas du commun des mortels mais de dits « scientifiques », humanoïdes du mal incarné.
3. Debord mettait en avant le concept de spectacle, mais celui qui conviendrait sans doute le mieux, étant plus clair, est celui de médiatisation généralisée *. À un nombre toujours plus accru de domaines non seulement des milieux du travail, de la culture, de la politique, de l’information, etc. que de la simple vie quotidienne.
On le constate dans deux domaines en particulier :
4. Celui de l’argent justement (volonté de faire disparaître l’argent liquide et de totalement contrôler les hommes grâce à la carte bancaire). Il fut un temps pas si lointain, années cinquante au moins, où tout salarié était payé en liquide, sans nécessité d’avoir un compte bancaire. Les ouvriers et une partie des employés étaient même payés à la quinzaine.
5. Celui du monde audio-visuel : radio, télévision, cinéma, Internet… ; mais aussi indéniablement téléphone portable dont on a vu, lors de la folie covidiste, à quoi il a pu servir pour la masse consentante et imbécile (servile justement) des esclaves que l’on nomme également moutons, pigeons, castors ou zombies.
6. Et derrière cette médiatisation généralisée, il faut comprendre une dépossession également généralisée des savoirs et savoir-faire. Autrement dit la généralisation des déqualifications, destructions des métiers et des arts, uniformisations productives ; et le développement exponentiel de l’automatisation. Et la mise « en berne » de tout ce qui ressemble de près ou de loin à la nature (voir les déforestations, la place d’une industrie agricole délirante avec la prolifération des OGM (organisme génétiquement modifié), et la quasi interdiction ou mise au rencart des semences et plants « régionaux » ou « locaux » …). Sauf celle qui est artificialisée (par exemple les pistes de ski avec de la fausse neige, de la neige artificielle).
7. Et au final la chute du savoir-dire, savoir-penser et réfléchir, savoir contester et entretenir le scepticisme critique ; et plus généralement du savoir-vivre humainement. La décadence non seulement dans les mœurs mais au niveau de l’intelligence moyenne des citoyens.
8. Et fatalement, la lucidité sur cette décrépitude sociale, civilisationnelle, mène tout droit au désespoir. Seule la volonté active et agissante, même minime au niveau de chacun, qui perce au-delà du désespoir, peut dégangrener cet état de faits.
* Spectacle : relation sociale (le plus généralement à sens unique, du haut vers le bas) médiatisée par des images… Concernant Anders, Debord déclare qu’il l’a connu tardivement, dans une lettre de lui du 1er décembre 1987 (cf. Correspondance, volume 6).
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