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UN CHAPITRE DE SOUVENIRS (premier jet)

19 janvier 2024

Le suicide n’est pas quelque chose d’aussi rare que cela. Et tout ce que je dis à suivre n’est pas du roman, mais du vécu ou de l’appris.

Quand j’étais gamin, on me parlait d’un oncle à moi, mort vers l’âge de trente ans, qui était revenu de la boucherie de 14 et qui, quelques années plus tard, courant des années vingt, paraît-il celles des « Années folles », avait été retrouvé noyé dans la petite rivière qui passait dans sa cité. Gros village, petite ville qui a vu grandir mon père, le petit dernier de la famille qui avait pour parrain ce grand frère d’une quinzaine d’années son aîné. J’ai retrouvé il y a peu d’années sur le site Gallica de la Bibliothèque nationale, un ou deux articles de presse de l’époque qui en parlaient. Mes parents lorsqu’ils évoquaient cette histoire la présentait toujours comme un suicide.

Il avait eu la chance de revenir de l’enfer, diront certains. Quand d’autres eurent la malchance d’y mourir ou même d’y disparaître, comme tant et plus de Poilus. Ce fut le cas de l’un de mes grands-oncles maternels. D’une famille paysanne de sept gars. Fantassin mort à trente-cinq ans, à presque trente-cinq ans, comme indiqué dans la base de données des Morts pour la France de 1914-1918 du site gouvernemental « memoiredeshommes ». Disparu, le 28/9/1915 à Givenchy dans le Pas-de-Calais.

Il se fait que trois communes du Pas-de-Calais portent ce nom. Et que l’on était là bien loin de la marque de haute-couture fondée après la Deuxième guerre mondiale par un certain marquis de Givenchy. Ce n’était probablement pas Givenchy-le-Noble (Juvenci en 1104) qui était situé à l’arrière du front lors de la Guerre de Quatorze ; elle aurait pu être Givenchy-lès-la-Bassée (Juvenciacum en 752) qui a connu des combats mais surtout en octobre 1914.

Le lieu le plus probable est Givenchy-en-Gohelle (Juvenchii en 1070) au Nord d’Arras et au Sud de Lens et de Liévin, puisque les livres d’Histoire nous disent que le village a été entièrement détruit et cela dès 1914. Situé juste à quelques kilomètres à l’Est d’Ablain-Saint-Nazaire et de sa Nécropole nationale de Notre-Dame-de-Lorette où sont réunis les corps de 45.000 victimes de la folie destructrice sur l’un des champs de bataille les plus disputés entre octobre 1914 et septembre 1915.

Combien d’hommes, épargnés par la mort dans les tranchées, ont été marqués à vie par la guerre. Devenant des sortes de zombies, sombrant dans la déprime grave, ou dans l’alcoolisme pour essayer d’oublier. Sans parler des estropiés, invalides et autres Gueules Cassées. Ou encore de ceux qui, partis alors qu’ils avaient une famille, se retrouvaient au retour sans leurs femmes, qui les avaient abandonnés, ou avec des enfants surnuméraires.

À ce niveau je pourrais dire quelques mots du grand-père paternel de mon épouse qui lorsque la Seconde guerre mondiale est arrivée — il avait déjà participé à la Première — serait mort de langueurs disait sa famille très chrétienne, quand il est à peu près assuré qu’il s’est suicidé également ou laissé mourir, ne voulant plus revoir ce qu’il avait déjà connu. Mon épouse pense qu’un chanoine influent de la famille a dissimulé son suicide pour qu’il puisse passer à l’église. À l’époque, les suicidés étaient encore des pestiférés au sein de la « religion d’Amour ».

La guerre est une atrocité, une barbarie quand on la subit directement ou indirectement. Mes parents m’ont raconté tant et plus les bombardements (quand ils attendaient la mort) qui transforma la petite ville où je me trouve actuellement en champs de ruines ; moins le seul objectif militaire bien épargné celui-là : la base sous-marine dont il existe encore aujourd’hui les restes imposants. Mais pas l’école des apprentis des chantiers de la navale d’alors, détruite en pleine journée de travail, avec tous ses morts, jeunes et moins jeunes.

Bombardements réalisés par la coalition de l’impérialisme anglo-saxon, ne jamais l’oublier. Les étatsuniens balançant les bombes de très haut, les royaumuniens de plus bas.

Quinze jours avant la fin de la guerre, lors de la débâcle allemande, la première maison de mes parents fut abattue, elle gênait dit-on sur la petite hauteur où se trouvait également un camp militaire allemand, en vue du rivage de l’Océan à l’embouchure de la Loire.

Je pourrais rappeler également que l’un de mes deux frères (j’ai deux frères plus âgés que moi de quinze et dix-sept ans) est revenu complètement désaxé de la guerre en Algérie, où il a passé plus de deux années. Pendant des années, je ne sais pas ce qu’il en est maintenant, il faisait toujours le même cauchemar atroce : il était avec d’autres « troufions » dans une grotte dont ils essayaient de déloger un « fellouze » comme il disait, les balles lui sifflant aux oreilles. Le reste de sa vie a été chaotique.

Et puisqu’il est question d’Algérie, la transition se fera toute seule, je pourrais dire que dans les moments où la base militaire américaine par chez moi se fermait grâce à l’initiative intelligente du Général, un certain nombre de Pieds-noirs apparaissaient dans ma cité. Tout près de la maison de mes parents (reconstruite), dans la descente qui menait et mène encore à la plage, se sont installés dans une maison ceinte de hauts murs en pierres, une famille de Pieds-Noirs.

Je ne sais comment ça c’est fait, mais toujours est-il que je me suis retrouvé copain avec un gars de cette maison qui avait mon âge environ ; on allait se promener en vélo dans la périphérie de la ville et fréquentions comme on pouvait les nombreux blockhaus à l’abandon sous les ronces. On y cherchait du mystère, on s’y retrouvait avait d’autres, à qui auraient été les seuls dépositaires légaux des lieux.

Ce gars allait à la même cité scolaire que moi, mais pas le même bâtiment, ni pour la même année scolaire semble-t-il ; c’est loin, j’ai pas mal oublié les détails. Je le voyais essentiellement pendant les vacances. Un jour, cela faisait plusieurs mois que je ne l’avais pas revu, j’ai appris qu’il s’était suicidé. Je crois me souvenir avec une arme à feu. Pour quelle raison ? Je l’ai toujours ignoré. Ça c’était avant 68. Ce garçon s’est donc suicidé alors qu’il avait quinze ans environ. Peut-être un peu plus, peut-être un peu moins. C’est si loin pour moi.

Cela me fait penser que quelques années après, un autre jeune qui fréquentait le collège ou le lycée technique ou économique s’était également suicidé avec une arme à feu, et ceci à l’école. Si bien que je ne sais plus si « mon Pied-Noir » à moi s’était également suicidé à l’école, ou ailleurs.

Je passe quelques années, on n’est plus dans les années soixante, mais dans les années quatre-vingt. Vers le début de la décennie ou peut-être l’extrême fin des années soixante-dix. Dans un temps où je connus quelques éléments rebelles et contestataires, comme on dit, « anars » (je précise anars de l’époque, ce qui n’a rien à voir avec les tarés mondialistes des Black Blocs actuels) de la ville qui se trouve au Nord-Est du département de Loire-Atlantique.

Celui-ci, je me souviens d’une de ses questions un jour, (on avait alors un tout jeune fils, l’aîné, pas encore le second) qui était la suivante : Si tu apprends quand il sera plus grand qu’il veut être policier ou militaire, qu’est-ce que tu feras ? Je ne sais plus trop ce que je lui ai répondu, peut- être, je crois bien, un truc idiot comme : je ne le regarderai plus.

Enfin toujours est-il que quelque temps plus tard je l’ai revu, cet anar, chez un ami commun. En fait, c’était un assidu des bistrots où il refaisait le monde avec d’autres de son genre, n’ayant pas vraiment de boulot. Il s’est mis à se plaindre que ses mains ne pouvaient pas arrêter de trembler. En clair, âgé de vingt ans, à peine plus, c’était déjà un « alcoo », un « alcoolo ». Il en souffrait apparemment. Peu d’années après, l’ami commun m’apprit que celui qui tremblait des mains s’était tué en voiture. Il avait volontairement, sciemment foncé tout droit et très rapidement dans un virage.

C’était l’époque où je refréquentais la « fac » nantaise, mais du côté enseignant sous-payé, exploité sans vergogne, pendant une courte période (je n’ai pas insisté, ce milieu maffieux, de copinage intégral, avait fini de me dégoûter) qui m’a permis quand même de m’y retrouver au moment où une fille un peu plus jeune que moi, qui avait trente ans environ, une doctorante, trouva bon d’en finir elle aussi avec la vie.

Elle, elle n’a pas fait dans le détail. Elle s’est rendue avec sa « deux pattes », sa « deudeuche », sa Deux-Chevaux, dans un petit chemin de bordure de rivière, de balade des dimanches, juste au Nord du campus universitaire, sur l’Erdre, s’est enfermée dedans et y a mis le feu !

De ce que j’ai pu en savoir, elle n’avait aucun problème sentimental, par contre j’ai cru comprendre que ma section de sociologie ne faisait rien pour l’intégrer, lui donner un emploi attendu. Ceci a déterminé ma fuite d’un tel milieu qui avait su, moi aussi, m’exploiter et plus ou moins me lâcher. D’ailleurs, quelques années plus tard, simplement pour être sûr que je n’affabulais pas, j’y ai demandé un emploi. Il n’y en avait pas pour moi. La politique, la flagornerie, le bon syndicalisme, le conformisme ambiant, le lèche-bottisme intéressé tenaient lieu d’entrée… et de talent.

Mais bon, je n’en avais pas totalement fini avec ce milieu, du moins indirectement. On était au début du premier septennat de Mitterrand. L’embellie dura deux ou trois ans, puis les communistes quittèrent le gouvernement, les « socialistes » se montrèrent ce qu’il sont encore quand il en reste, de fervents « proxélytes » (mélange de prosélytes et de proxénètes) de l’impérialisme occidental, en commençant par fermer la sidérurgie pour faire plaisir aux Allemands.

Ceci avait marqué un personnage que j’avais croisé vers cette époque, lorsque son parti, le PSU, et le groupement informel de gens que j’avais réuni se présentèrent ensemble, sur une seule liste, à des élections municipales. Soit dit en passant leur obsession était que l’on appelle à voter pour la gauche au second tour, mais il n’y eut pas de second, la droite passant dès le premier tour, à leur grande déconvenue ; et déjà à ma quasi indifférence.

Ce personnage, un jeune mais peut-être un peu plus âgé que moi, personnage curieux, impulsif, exalté, parlant très vite, un peu fou (un ancien du groupe néo-luxembourgiste Spartacus qui avait mis en colère un jour les gauchos de la Ligue communiste, j’en fus témoin, car il avait osé signer une affiche « Spartacus, cus, cus… ») ; il donnait des cours de mathématiques à la Fac, je crois qu’il n’était qu’auxiliaire. Toujours est-il que vers le milieu des années quatre-vingt, il devait avoir trente cinq ans par là, ou un peu plus, on apprit un jour qu’il s’était suicidé pour la raison qu’il était dégoûté par la gauche. Ce qui surprit plus d’un. « On ne se suicide pas pour ça », entendis-je dans mon entourage. L’alors journal de gauche local, ou plus exactement gauchiste ou gauchisant, en fit tout un long article, avec divers témoignages de sa famille qui était bien connue localement, du moins dans la gauche et dans la famille universitaire, dans le milieu médical en particulier. Toujours est-il qu’il fut retrouvé pendu sous un pont routier.

Peu avant ou peu après, je ne sais plus, c’est encore un autre qui décida de clore sa vie prématurément. Celui-là était ou avait été à la Ligue Communiste. Pour l’heure, il était aussi dans la section de sociologie. Il y était « ingénieur », mais ingénieur à la sauce universitaire, c’est- à-dire qu’il avait un emploi ni de chercheur, ni d’enseignant, mais de larbin pour les universitaires. (Comme un autre qui lui était là grâce à son appartenance au « bon » parti politique qui dirigeait la section.) Quelqu’un que j’ai connu de près autrefois lui avait trouvé un surnom : « l’homme aux crayons », car il avait toujours tout un tas de crayons à dépasser de ses vêtements au niveau de la poitrine.

Je me souviens qu’il se plaignait devant moi de ne pas pouvoir réussir à achever ou plutôt à faire une thèse. Il n’avait qu’une maîtrise de sociologie. J’ignore comment il a mis fin à ses jours, mais ce que j’ai su est qu’il avait laissé tomber sa famille (femme et enfants) pour se mettre avec la sœur médecin du suicidé précédent, femme dont j’ai eu plus tard affaire de rares fois comme malade. Le monde est petit. Je suppose qu’il n’a eu qu’à se servir dans la pharmacopée de sa nouvelle compagne. Il avait une petite ou une moyenne quarantaine.

Dans le milieu plus directement politique j’ai connu également une personne qui traînait dans le militantisme socialiste. Il m’est même arrivé de me retrouver avec lui dans une réunion avec un enseignant tout ce qu’il y a de plus communiste. Il traînait, sans avancer dans ses études, en licence de sociologie depuis plusieurs années. C’était quelqu’un qui avait à peu près mon âge ou était peut-être un peu plus vieux que moi.

Je me souviens d’un texte que j’avais écrit, je ne sais plus pourquoi, en rapport sans doute avec la thèse que j’avais faite, et que cet enseignant communiste avait lu, où je parlais du « molletisme » au lieu de dire « socialisme » pour évoquer cet ancien parti de la SFIO, la Section Française de l’Internationale Ouvrière qui n’avait plus rien d’ouvrier depuis une éternité. Et ce prof de fac s’amusa à me titiller sur le sujet quand apparut ce licencié en sociologie dans notre entretien.

Ce dernier expliquait ses difficultés à étudier. Quelques années plus tard, vers la fin des années quatre-vingt ou le début des années quatre-vingt-dix il avait fait son chemin d’apparatchik « socialiste » et se retrouvait élu maire d’une commune limitrophe de Nantes. C’est à cette époque que fleurirent tout un tas de scandales de fausses factures et plus encore d’emplois fictifs, chez les « socialos » en particulier. Ce maire lui-même avait succombé aux emplois fictifs. Certes une broutille par rapport à d’autres, quelques milliers ou dizaines de milliers de francs seulement, mais il semblait avoir un fond de morale. Étonnant, non ?

Si bien qu’un jour, il prit sa voiture et se rendit sur une propriété, un bout de terrain qu’il possédait dans la campagne ou sur la côte, je ne sais plus trop, au Sud de la Loire. Là, il s’enferma dans un garage, un abri, brancha un tuyau du pot d’échappement à l’habitacle de sa voiture, s’y installa, actionna son moteur et s’asphyxia avec les gaz d’échappement. Celui-ci décida d’en finir dans la quarantaine.

Il faut savoir, on l’a su alors, que ça faisait déjà un certain temps qu’il semblait dégoûté du milieu « socialo ». Il avait été indigné de voir comment certains se comportaient une fois élus, ne serait-ce que lorsqu’ils se retrouvaient seuls ou en cortège dans de grosses voitures officielles. Ce fut sa femme qui prit sa suite en tant que maire, mais la fois suivante elle et toute son équipe fut balayée. Les gens avaient compris à qui ils avaient eu affaire et à subir.

Petit fait rigolo : ce socialiste tout à fait dans le ton IIIe et IVe Républiques (et dans le ton local très marqué aussi bien à gauche qu’à droite, et aussi bien dans le domaine syndicaliste que politicien, dépassant tous les clivages) était membre de ceux qui se cachent et se terrent, je veux parler des francs-maçons. Mais sa femme était et est sans doute encore la caricature même de la « catho de gauche ».

Ayant clos sur ce sujet de suicidés « politiques » si je puis dire, je voudrais revenir en arrière, au début des années quatre-vingt, quand, depuis peu j’étais entré dans l’administration pour avoir un salaire et de quoi vivre. Pour un boulot insipide et dont je n’ai jamais eu grand-chose à attendre. Il fallait bien bouffer ; et mes études m’ayant mené à une impasse. Mon comportement et mon caractère aussi, sans doute en partie. Mais quand je dis « boulot insipide », je devrais dire plus encore que le travail : « environnement professionnel, collègues insipides », pour rester poli.

C’est ainsi que j’ai connu, de loin, je ne lui ai jamais directement adressé la parole, juste croisé « à la cafet’ », un inverti comme on disait autrefois, du genre très extraverti pour ne pas dire aimant s’exhiber. Ne cachant pas ses penchants. Il arborait des cheveux jaunes et sa principale activité hors salariat consistait à se droguer, comme il le disait et comme tout le monde le savait. Il n’en faisait pas mystère.

Il avait raconté partout, moi-même je l’avais entendu dire, qu’il ne comptait pas dépasser l’âge de trente ans. C’était quelqu’un qui à peu de chose près devait avoir mon âge. Un jour l’information s’est répandue comme une traînée de poudre parmi le gros millier d’employés de ma boîte. Une de ses collègues qui habitait sur le même palier que lui, je ne sais dans quel immeuble, et avec qui il était en bon terme, étonné de ne pas le voir au travail, avait fini par ouvrir sa porte (il lui avait donné un double de ses clefs je crois). Là, elle n’eut plus qu’à constater qu’il s’était suicidé, je suppose par une surdose de drogue, je ne sais laquelle. Et avant d’atteindre trente ans. Comme il l’avait énoncé.

C’est ici que je voudrais faire une courte digression sur les invertis que j’ai connu dans mon travail. Il y avait donc celui-là aux cheveux teints en jaune et touffus. Il y en avait un autre qui plaisait énormément aux femmes (c’est-à-dire à la presque totalité de l’administration qui était la mienne), puisqu’il parlait volubilement avec elles régulièrement chiffons et petites boutiques de mode, dans une caricature « Cage aux folles », grosse tignasse frisée et apprêtée, démarche mirobolante, ce que n’était pas le précédent.

Cet homme dit-on n’avait aucune retenue et son activité le lundi matin était de raconter ses exploits sexuels suite à la rencontre de gens comme lui dans des boîtes de nuit du samedi soir. Le troisième, j’ai travaillé un certain temps quasiment à côté de lui. Je le trouvais un peu étrange et abattu. Avec un petit côté précieux et délicat dans ses gestes, sans plus. Mais je n’ai su que bien plus tard qu’il faisait partie également du domaine « inverti ».

Je l’ai appris incidemment quand une collègue qui travaillait autrefois avec lui nous dit qu’elle avait mis les pieds dans le plat sans le vouloir, ni le savoir un jour, alors que tout le monde parlait famille et enfants, en lui demandant : Et vous Michel, vous avez des enfants ? » Il ne sut pas quoi répondre, ce qui mit mal à l’aise tout le monde, et on expliqua ensuite à l’ignorante que le dénommé Michel vivait avec un homme beaucoup plus vieux que lui. Un jour j’ai appris que cet inverti qui ne semblait vraiment pas épanoui, ne travaillait plus, malade, sans doute dépressif.

Mais continuons dans le même secteur. J’ai eu comme collègue pendant plusieurs années un gars de quelques années plus jeune que moi. Pendant un certain temps on a même travaillé l’un à côté de l’autre. Ce qui donnait des frissons à l’encadrement et même aux collègues.

C’était un gars qui tout jeune avait eu ses deux baccalauréats : scientifique et littéraire. Je ne sais pas ce qui s’est passé exactement mais son père avait fini par le mettre à la porte. Son père était ingénieur je crois dans la pétrochimie et sa mère était directrice d’une école. Il ne pouvait voir sa mère qu’à la sortie de son école. Il avait un plus jeune frère qu’il n’appréciait pas du tout, affirmant que ses parents avaient tout passé au frère mais rien à lui. C’était quelqu’un qui venait de la même ville que moi. Il s’affirmait anarchiste et était d’esprit écolo quand ce mot recouvrait encore une réalité positive, avait de la culture et de la conversation, denrée très rare là où je me trouvais, et déplaisait (comme moi d’ailleurs) à tous les chefs grands et petits et chefaillons, tant mâles que femelles. Et une partie des collègues.

Pourtant jeune, il ne semblait plus rien attendre quoi que ce soit de la vie. On le trimballa dans les plus bas boulots. Il n’avait même pas la volonté de passer un simple examen de qualification interne que tout le monde ou presque réussissait. Avec le temps, il avait fini de s’isoler totalement du monde ambiant et ne quittait pas des écouteurs branchés sur un lecteur portable de disque ou une radio, je ne sais plus exactement, faisant, sans même réfléchir, son boulot de manœuvre de bureau. Et c’est également comme ça qu’il se déplaçait quand il était en moto.

Il était petit mais vif. Il ne fallait pas aller le chercher. Une sorte de gros beauf l’avait provoqué, à son travail, pour je ne sais quelle raison. Il ne sait pas démonté, lui a donné rendez-vous sur un parking et l’autre n’a pas eu le temps de voir ce qui lui arrivait quand il l’a griffé aux yeux. « Mon œil, mon œil ! » trouvait juste à dire le beauf qui, pour son malheur, était déjà borgne.

Mon collègue marchait à la bière (certains midis il ne mangeait pas mais picolait) et aux anti-dépresseurs : cocktail explosif. Il a vécu plusieurs années avec une brave fille qui travaillait dans notre boîte et même bureau. Mais, elle en a eu marre et s’est mise avec un autre, dont elle a eu au moins un enfant. Lui de son côté a fini par rencontrer une fille avec qui il a eu finalement deux enfants.

Avec le temps, je le voyais de moins en moins. Et l’on n’avait plus rien à se dire. Un jour, je l’ai croisé tout près de mon lieu de travail, il avait l’air ailleurs. La semaine suivante j’ai appris qu’il s’était finalement suicidé. Il était, je crois, encore dans la trentaine. Ces deux enfants ne firent rien pour améliorer son malheur finalement. Je l’ai vu les porter dans ses bras, tous petits. Après avoir habité tout seul dans une maison qu’il avait achetée, une ancienne boucherie, dans une commune de la périphérie, il avait fini par se réinstaller en appartement avec femme et enfants. Pas loin de son bâtiment, il y avait, dit-on, un petit bois. « Derrière chez moi, savez-vous quoi qu’i gna » ? C’est là, à un arbre qu’on l’a retrouvé pendu.

Sur mon lieu de travail j’ai connu encore deux personnes (mais il y en eut peut-être d’autres dont j’ai tout ignoré, parmi les décédés dont on était à chaque fois informé) qui se suicidèrent.

Dans les années quatre-vingt-dix, par là, une femme dans la cinquantaine, une jolie brune encore, qui n’hésitait pas à porter des jupes très courtes, et qui avait dû être très jolie en un temps où je n’étais pas encore en cet endroit, décida également d’en finir. Elle avait encore du chien, comme on dit. On la voyait souvent avec un collègue de l’informatique plus ou moins de son âge. Je n’ai jamais trop su où elle travaillait exactement, elle a pu être secrétaire, ou à la « saisie » sur des terminaux d’ordinateurs, service qui n’existe plus depuis que l’informatique s’est miniaturisée.

Elle, elle s’est pendue également, mais tout simplement, si je peux risquer l’expression, à sa fenêtre, à une tringle de rideau, à son cordon. Chez elle.

Au début des années deux-mille, j’en ai connu un autre, qui n’avait pas l’air idiot et avait de la conversation, avec qui j’ai travaillé un temps, puis qui s’est retrouvé dans un service voisin du mien. Il était petit, même très petit mais proportionné. Il se pourrait qu’il ait eu des problèmes médicaux de nanisme. Il avait un petit peu plus de quarante ans. Il venait au travail à bicyclette, perché haut sur sa machine, et avait pris l’habitude de se munir d’un casque à écouteurs, branchés sur je ne sais quel instrument électronique portable. Une « boîte à musique » qui devait lui ôter les bruits pourtant parfois utiles des rues, de la circulation.

Je crois qu’il vivait seul dans une maison. Il avait eu une semaine de vacances. Et devait se retrouver au travail un lundi matin. Il n’était pas là au rendez-vous. Une collègue qui savait où il habitait décida de passer devant chez lui et constata que tout était fermé. De fil en aiguille, le rapprochement se fit entre son absence et le fait que l’on avait retrouvé dans la Loire le corps d’un inconnu qui de toute apparence s’était jeté dans le fleuve d’un pont routier situé juste en périphérie de la ville ; et ceci de plus de cinquante mètres de haut.

Le seul espoir pour lui, contre la souffrance, est de se dire qu’il était peut-être déjà mort avant de tomber sur ce qui n’était plus pour lui de l’eau fluide mais quelque chose de dur, puisqu’il avait pris de la vitesse et arrivait désarticulé, pire qu’en faisant un plat de plongée.

On retrouva chez lui, je crois l’explication de son geste et, ce qui est assuré, une bouteille ou deux de je ne sais quel alcool. Il s’était jeté saoul du haut de la chaussée routière du pont, le dimanche dans la soirée, la veille de reprendre le travail. Une collègue que ça avait marqué me dit qu’il y avait des gens bizarres dont un, un ingénieur dans je ne sais quel domaine qui travaillait au même étage que nous, qui lui avait dit à propos de cet acte demandant beaucoup de courage, juste quelques mots, quelque chose comme : « c’est la vie ».

Il y a moins de dix ans, j’étais retraité, donc ça ne concerne plus le monde du travail. Maintenant il s’agit de l’épouse du meilleur ou de l’un des meilleurs amis de mon fils cadet. Cet ami et mon fils vécurent un temps en colocation. Il faut dire tout d’abord que cette fille, c’est mon fils qui l’a fait connaître à son ami. C’était une condisciple d’université.

L’ami et cette fille partirent tous deux travailler dans le Nord-Est de la France, et de temps à autre mon fils allait leur rendre visite. Son ami fait un travail d’ingénieur très circulant, puisqu’il est dans le domaine du béton, allant sur les chantiers routiers par exemple. La région du Nord-Est n’est pas facile en hiver. Il a fini par en avoir marre et a envisagé de revenir dans sa région d’origine.

Son épouse était dans un tout autre domaine et avait une place de cadre. Finalement, eux et leurs deux filles ont quitté le Nord-Est. Mais là, je ne sais pas exactement ce qui s’est passé. La perte d’un bon boulot ? L’obligation de repartir à zéro pour elle, toujours est-il qu’elle sombra si j’ai bien compris dans la dépression.

Puis un jour j’ai appris la nouvelle par mon fils : elle avait été retrouvée pendue chez elle par ses jeunes filles, le père essaya de la ranimer, elle fut emmenée à l’hôpital où elle mourut un jour ou deux plus tard ; elle était maintenue en vie artificielle, mais son cerveau était déjà mort par manque d’oxygénation et tout fut finalement débranché.

Je n’irai pas faire trop de suppositions, mais je dirai juste que cette jeune femme qui avait à peine la quarantaine, il me semble, était originaire de la Basse-Bretagne. Il est bien connu, ou plutôt mal connu que cette région, et même la Bretagne en général, la Haute comme la Basse, semble avoir une prédilection plus forte qu’ailleurs pour le suicide.

Son mari se retrouva avec une pensée ambivalente. Il était à la fois abattu et remontée contre elle, lui en voulant d’avoir abandonné sa famille et ses deux filles surtout. Mais il n’y a que quelqu’un qui a subi la dépression pour savoir quel torture cela peut-être. Ceci a marqué également mon fils, « l’entremetteur » de leur union.

Je terminerai ce chapitre macabre avec le rappel de la mort par suicide, il y a bien peu d’années, de quelqu’un avec qui j’ai eu quelques échanges. Il s’agit de Roland Jaccard, l’ancien journaliste au Monde (quand le titre n’avait pas encore sombré dans l’immonde mondialiste) et écrivain. « Journaliste. – Auteur d’ouvrages sur le mouvement freudien et l’histoire de la psychanalyse. – Romancier. » résume la Bibliothèque nationale. Il avait une formation universitaire suisse dans le domaine de la psychologie, un doctorat je crois. Mais aimait se présenter semble-t-il comme un dilettante.

J’ai un très vieux souvenir livresque de lui pour avoir acheté quand il est sorti, soit en 1975 aux PUF, son livre L’exil intérieur : schizoïdie et civilisation. C’est son titre qui m’avait attiré. Je renvoie aux fichiers de la BNF le concernant pour qui voudrait en savoir plus.

C’est quelqu’un qui a été marié plusieurs fois mais qui a toujours refusé d’avoir des enfants. Olivier Mathieu en a parlé dans certains de ses derniers livres. Il a refusé d’avoir des enfants, mais il avait un esprit filial tellement aiguisé qu’il avait décidé, il y a déjà de nombreuses années, de finir sa vie comme l’avait fait son grand-père paternel et son père : par le suicide. Ne supportant pas la vieillesse. Et son père étant mort à quatre-vingts ans, d’en finir avec la vie avant cet âge fatidique. Il avait pensé un premier temps à soixante-dix ans, mais a finalement reculé son suicide au tout dernier moment : à l’avant-veille de ses quatre-vingts ans. Étant né le 22 septembre 1941, il s’est éteint volontairement, par une solution médicamenteuse très corsée je pense, le 20 septembre 2021, soit deux jours avant l’équinoxe d’automne.

Son corps a été incinéré comme tant d’autres à notre époque. La fille qui s’est fait brûler dans sa voiture a même anticipé cette manière de faire. Tandis que celui qui s’est asphyxié dans sa voiture s’est arrêté à la moitié. Incinérer : méthode indienne dirons certains. Mais pour moi procédé qui me fait immanquablement penser à celui pratiqué dans certains temps difficiles de guerre ou d’épidémie ; ou de camps de concentration.

From → divers

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