LE PRIX GONCOURT AMIN MAALOUF, ÉLU « SECRÉTAIRE PERPÉTUEL » DE L’ACADÉMIE, A-T-IL LU LES GONCOURT ? UN ARTICLE D’OLIVIER MATHIEU
Amin Maalouf a été élu secrétaire perpétuel de l’Académie française, hier, jeudi 28 septembre, et succède ainsi à Hélène Carrère d’Encausse.
Le journal “Le Monde” écrit qu’Amin Maalouf est “apprécié de tous ou presque” (des noms! des noms!) “dans l’institution du quai Conti”, Il a remporté l’élection par 24 voix contre 8 à un autre auteur, M. Jean-Christophe Rufin.
Mais qu’y a-t-il de vraiment intéressant ici? A mon humble avis, autre chose. Ces deux messieurs (Maalouf et Rufin) ont tous deux obtenu un prix Goncourt.
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Chacun sait (ou devrait savoir) que les frères Goncourt avaient décidé qu’après leur mort, leurs biens seraient vendus, leur capital placé et les intérêts de cette somme utilisés par l’Académie Goncourt pour rémunérer dix auteurs au moyen d’une rente à vie, permettant ainsi à dix académiciens de vivre de leur plume, et pour décerner un prix annuel de 5 000 “francs or” de l’époque.
Rien à redire sur le fait que la plupart des lauréats du Goncourt tombent, en 2023, dans l’oubli (dont la plupart n’auraient sans doute jamais dû sortir, diront les mauvaises langues). Peu importe, au fond, que la plupart des prix aillent aux auteurs de chez Galligrasseuil. Chacun sait que les jurés, eux aussi auteurs, sont liés à leurs maisons d’édition.
Toute cette comédie n’abuse donc que les gogos. Les mots “prix Goncourt”, offerts à l’auteur et à la maison d’édition les plus habiles et les plus corrects politiquement, obtiennent leur prix et les mots “Prix Goncourt” font grosse impression sur Madame Michu, au rayon culturel des supermarchés. Tout le monde sait cela.
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Parlons de l’essentiel. Les frères Goncourt. Je me suis toujours demandé si quelqu’un, aujourd’hui, les a lus. Je suis allé jusqu’à me demander si les gens qui obtiennent le Goncourt, voire les membres de l’Académie Goncourt, ont lu les Goncourt…
Parce que voilà, ils ont laissé l’expression d’une pensée qui (pour qui a lu leur journal ou leurs romans) ne serait pas toujours facilement publiable, de nos jours, en 2023.
Qui pourrait publier sans avoir beaucoup d’ennuis, en 2023, des phrases comme celle qui suit? “Ces mégères révolutionnaires, qui pissent à con béant sur les cadavres des gens qu’elles ont égorgés” (E. et J. de Goncourt, Journal, 1885, page 429). Parler de “mégères” et de “cons béants” ne pourrait-il pas heurter la sensibilité féministe de notre époque?
Les Goncourt employaient des gros mots (“emmerdant”, par exemple).
Les Goncourt parlaient de “chier”. Je cite: “Ce roublard sadique et méchant, se faisant chier dans la bouche, accusant sataniquement ses maîtresses de lui voler ses montres”… (Goncourt, Journal,1866, page 276).
Ils parlaient volontiers de sexe, de sperme, de fellations, de fouteries.
“Il lui jette un de ces baisers où l’on jette son âme. La femme vient le soir dans sa chambre et commence par le sucer. Ce furent une fouterie de délices, puis des larmes, puis des lettres, puis plus rien” (Goncourt, Journal,1860, page 709).
Voilà des choses qui pourraient choquer cette époque asexuelle, celle de 2023. Autre exemple: “Le phallus, ce rien dans la vie du sage, cette simple machine à pisser et à jouir” (Goncourt, Journal,1860, page 831).
Les Goncourt parlaient d’érections et de masturbations. Je cite: “Son frère ayant − le mot scientifique m’échappe − ayant une érection perpétuelle, c’était elle qui lui versait de l’eau froide sur la verge” (Goncourt, Journal, 1894, page 678). Ou: “Il y a au milieu une danse d’almées sous l’érection d’un phallus monumental et la pièce se termine par une branlade presque nature” (E. et J. de Goncourt, Journal, 1877, page 1189).
Prenons Rimbaud (dont Macron voulait envoyer les restes mortels au Panthéon): “Darzens nous apprend que Rimbaud est maintenant établi marchand à Aden et que dans des lettres qu’il lui écrivait, il parlait de son passé comme d’une énorme fumisterie” (Goncourt, Journal,1891, page 32).
Les Goncourt n’avaient pas d’illusions sur la grande presse “dégoûtamment putain” de leur époque: “Cette presse du Figaro, du Gaulois; cette presse sans une révolte, sans une indignation, sans un écœurement contre le néant de la pièce de Zola, cette presse bienveillante, bonasse, dégoûtamment putain, quand on pense à ce qu’elle a été pour Renée Mauperin, tout incomplète qu’était la pièce… Goncourt, Journal,1887, page 649).
Les Goncourt parlaient de “putanisme du gouvernement”. Je cite : “Fould, à qui je parle de cela aujourd’hui, m’a dit: « C’est Mocquard qui a empêché l’ordre, ou le préfet de police, que Villemessant a dans sa manche… » et About ajoute: « Vous n’avez pas idée de ce que c’est que le gouvernement. Le putanisme y règne » (Goncourt, Journal,1860, page 699).
Les Goncourt n’étaient pas très… académiques: “C’est Masson qui amène toute cette petite racaille académique!” (Goncourt, Journal, 1887, page 641).
Les Goncourt n’aimaient pas leur époque : “Les générations contemporaines ne s’insurrectionnent que pour la satisfaction d’intérêts matériels tout bruts (…) la ripaille et la gogaille ont seules, aujourd’hui, la puissance de leur faire donner héroïquement leur sang” (Goncourt, Journal, 1871, page 755).
Les Goncourt écrivaient : “Étant donné l’intelligence du suffrage universel, si nous ne nous livrions pas à des malversations électorales, nous serions des dupes, des foutues bêtes” (Goncourt, Journal,1881, page 137).
Les Goncourt se permettaient de parler de “tarés” : “L’humanité n’est bonne, n’est bienveillante, n’est indulgente que pour les bâtards, les tarés, les pas-grand-chose moralement” (Goncourt, Journal, 1874, page 965).
Les Goncourt parlaient de “coucheries” avec des femmes “moresques” : “Mes coucheries avec des femmes moresques en Afrique” (Goncourt, Journal,1889, page 1000).
Et que dire de ce qu’écrivaient les Goncourt au sujet des Juifs? Exemple (horresco referens): “Je n’ai pas de chance. C’est un jour de juiverie. Il y a à dîner l’affreux Reinach, le ménage Straus; mais ils me font bonne mine, et Mme Straus, qui est une femme d’esprit, est même très aimable avec moi” (Goncourt, Journal,1896, p. 941).
Continuons, je cite: “C’est curieux dans ce pays catholique, les juifs et les protestants tout à fait omnipotents, et les catholiques à l’état de parias!” (Goncourt, Journal, 1894, page 620).
Je cite, toujours: “Chez le juif près duquel on achète, il se passe une chose curieuse: aussitôt que vos achats se ralentissent, l’amabilité baveuse du youtre se renfrogne et devient poliment glaciale” (Goncourt, Journal, 1891, page 111).
Et je cite encore: “Enfin, voici Meyer, et toute la youtrerie de se jeter au-devant de lui pour le féliciter” (Goncourt, Journal, 1886, page 568).
Voilà donc deux écrivains d’autrefois qui ont écrit des choses qui seraient aujourd’hui complètement impubliables, des choses porteuses de scandale, mais ce qui étonne est que l’on attribue toujours aujourd’hui, au nom de Jules et d’Edmond (dont on serait fort curieux de savoir l’avis sur ce qu’est devenue l’Académie fondée à leur demande), un “prix Goncourt” à des auteurs contemporains, comme MM. les auteurs Maalouf et Rufin, qui acceptent le prix (et les ventes, qui chaque année montent en flèche, de leurs œuvrettes) mais sans jamais protester contre tout ce qu’ont pu écrire (voir les quelques exemples cités ici par nos soins) les frères Goncourt.
Les Goncourt reprochaient encore à la vie littéraire parisienne de se résumer à “des cancans extravagants faits par les potiniers de lettres sur les uns et les autres” (Goncourt, Journal,1890, page 1184).
Que diraient-ils en observant la dispute pour rire de MM. Maalouf et Rufin afin que l’un d’eux puisse siéger en tant que secrétaire “perpétuel”?…
Les frères Goncourt se moquaient des petitesses politiques du monde parisianiste pseudo-littéraire: “C’est autour de moi un susurrement à voix basse de gens qui se demandent et se promettent des places pour les amis” (Goncourt, Journal,1878, page 1234).
Et après cela, on donne le prix Goncourt à des auteurs comme les sieurs Maalouf et Rufin? Qu’ont à voir Maalouf et Rufin avec les frères Goncourt?
Les prix Goncourt Maalouf et Rufin ont-ils lu les propos des frères Goncourt? S’ils acceptent le prix, faut-ils croire qu’ils cautionnent de tels propos? Et s’ils ne les cautionnent pas, pourquoi accepter ce prix? Ne vaudrait-il pas mieux alors refuser le prix Goncourt ou, pour ses membres, en démissionner (comme l’avait fait Bernard Clavel)?
On lit aujourd’hui dans “Le Monde” qu’Amin Maalouf, encore lui, est “un homme passe-frontières, hanté par l’incompréhension qui peut séparer l’Occident de l’Orient”, qui ne “déteste rien tant que les « crispations identitaires » et le communautarisme”.
La seule et simple vérité est que le prix Goncourt, comme à peu près tout le reste, n’a plus rien de littéraire depuis des dizaines et des dizaines d’années. En 1999, même le magazine Lire écrivait ce que tout le monde sait: « Le prix Goncourt couronne rarement le meilleur roman de l’année ».
Conclusion, un prix qui ne couronne pas le meilleur roman de l’année, et qui continue à porter le nom de deux écrivains, Jules et Edmond de Goncourt, que visiblement personne n’a lus. Deux écrivains que, déjà en 1936, le fameux critique littéraire Albert Thibaudet accusait de misogynie.
Comment donc M. Maalouf, l’antiraciste bien connu et dont “Le Monde” d’aujourd’hui salue longuement l’antiracisme, a-t-il pu accepter le prix “Goncourt”? J’imagine, mais c’est certainement utopie, qu’il va renoncer à son prix Goncourt et surtout reverser ses droits d’auteur à quelque association ou à quelque ligue de vertu…
Olivier Mathieu.
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