SUR L’EXTINCTION DES VRAIS ARTISTES ET SUR L’ART DE SE FAIRE TOUJOURS PLUS DE POGNON QUAND ON A DES GOÛTS D’ÉGOUTS
À une époque comme celle-ci, qui est celle de l’ignorance la plus complète de toute l’histoire de l’humanité, la plupart des gens ne savent rien du monde de l’art. Du moins quand ils pourraient avoir prétention, ou curiosité minimale, de s’intéresser ne serait qu’un peu à l’Art. Voir à se prétendre « esthètes ».
Que se passe-t-il si un artiste de talent (il n’en reste pas beaucoup) se présente dans une galerie dite “d’art”?
Il se passe ce qui suit: les galeries “d’art” exposent n’importe qui, à la seule et unique condition que l’artiste (présumé) paye, à Paris, de 1500 euros à 2000 euros par semaine, c’est le prix moyen.
Répétons: les galeries d’art exposent le premier venu, s’il raque.
Peu importe son “œuvre”. Qu’elle soit laide ou très laide, tout pseudo-artiste qui s’acquittera d’un loyer pourra exposer dans les plus grandes galeries, qui se foutent de l’art comme de l’an quarante 1 , et pensent exclusivement au pognon.
Or, il est rarissime que quelqu’un de très riche ait jamais produit ou produise une œuvre belle. Les vitrines des galeries parisiennes ou new-yorkaises de non-art exposent donc des œuvres laides, ou très laides, que la masse des braves gens qui passent sur les trottoirs confondent avec de la “beauté”. Et s’imaginent même être de la beauté… puisque c’est affiché, étalé dans une « galerie d’art ». Les mots seuls comptent (galerie, art), de préférence s’ils sont totalement dévoyés.
Car en notre temps, seule l’étiquette existe, l’étiquette publicitaire, l’étiquette marchande ; et le premier péquin venu ne saurait se faire son goût par lui-même. N’a qualité ou talent à se faire son goût par lui-même, lui fait-on comprendre. Il doit laisser cela à des « experts » auto-élus et des « spécialistes » hyper-diplômés en néant.
Le nom d’une galerie « prestigieuse », vaguement connu, suffit. Ou une vision, une entre-vision à la télévision, critère de « vérité » et de « beauté ». Et même quand ils trouvent cela laid, certains pensent qu’ils ont tort (par manque de culture?!) et n’ont pas compris l’intention fulgurante et le sens profond, voire insondable, de telle ou telle œuvre, ou œuvrette. Ou déchet. 2
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Autrement dit, certains croient sans doute qu’existerait une sélection des artistes, basée sur le goût ou sur le sens esthétique. C’est une illusion complète. La seule et unique sélection est celle du fric.
Les galeries “d’art” exposent donc exclusivement des “œuvres” de rupins qui, ayant construit leur fortunes par de tout autres moyens que leur “art”, ont tout loisir de ne pas en foutre une du matin au soir et de se dire, croire et faire croire “artistes”.
Ou de malins qui ont parfaitement compris l’air du temps et l’art de gagner de l’argent en faisant tout sauf de l’art, en épatant le bourge qui ne sait pas quoi faire de son argent ou qui, lui aussi malin, s’y retrouve, et trouve dans « l’art », coté ou super coté, celui de passer à côté de certains impôts et de résoudre au mieux un patrimoine financier dans des tableaux ou des sculptures. Voir d’y blanchir de l’argent douteux.
Mais comme l’époque est à la décadence en tout – je crois en avoir déjà parlé une fois – des millionnaires ou milliardaires se sont retrouvés parfois, avec sur les bras, des « œuvres » qui n’avaient pas supporté le temps, des tableaux à la peinture acrylique par exemple qui passait complètement et très rapidement ; et l’on a même vu certains de ces richtons porter plainte contre le peintre pour « mal façon ». Pour cette « œuvre éphémère »… qui devrait être pourtant, à notre époque, du dernier cri ou du chic ultime.
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L’artiste de qualité s’entend dire, quand il s’adresse à une galerie “d’art”, que ladite galerie lui offre de la “visibilité”. C’est cocasse.
Le peintre doit acheter des toiles. Le peintre doit acheter des couleurs. Le peintre doit manger. Le peintre ne vit pas de l’air du temps. Mais quand le peintre toque à la porte d’une galerie “d’art”, il s’entend dire que pour travailler, il doit commencer par payer. 1500 à 2000 euros par semaine.
Je crois que peintre est l’unique profession où l’on demande de l’argent à quelqu’un pour travailler. Quand on appelle un plombier chez soi, personne ne songe à demander de l’argent au plombier pour travailler.
En revanche, quand un peintre veut travailler avec une galerie d’art, il lui faut commencer par payer non seulement ses toiles et ses couleurs, mais aussi la possibilité d’exposer.
Quand un boulanger fabrique du pain, il achète ses ingrédients mais, s’il se présente dans un magasin, ce magasin lui achète son pain. En revanche, si un peintre réalise des tableaux, et se présente dans une galerie d’art, ou il doit payer la galerie d’art, ou on lui dit au revoir monsieur. 3
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J’ai évoqué plus haut l’idée de goût – de bon goût, s’entend – et de sens esthétique. Expressions et contenus qui, de nos jours, sont quasiment désuets ou tellement dévoyés que l’on ne sait plus trop ce qu’elles ou ce qu’ils recouvrent, ou sont devenus.
Et il faut bien reconnaître que notre époque (il n’y a pas de raison qu’elle ne déraille pas en ce domaine également) est celle d’une fin de l’Art ou d’un art dégénéré, ce qui est plus ou moins synonyme. Du moins l’art officiel et dont « on » parle encore. Art dégénéré finalement entrevu en grand déjà dans l’entre-deux-guerres pour des œuvres, alors, simplement quelconques.
Cette fin de l’Art qui était un sujet de réflexion ou de jeu pour certains dans diverses disciplines de l’art traditionnel, déjà au temps desdits « arts incohérents » avec Alphonse Allais par exemple (mais simplement pour amuser… la galerie – sic – et non pas en tirer profit), bien avant certains sous-épigones du XXe siècle ; et plus près de nous, après-guerre (la Seconde), au temps du lettrisme, d’Isidore Isou et de Maurice Lemaître, ou de l’Internationale situationniste de Debord et compagnie.
Ou au temps dudit mouvement décadent (ou décadentisme ou décadisme), qui n’avait rien de décadent, bien au contraire, mais qui tentait de montrer, d’illustrer, « à rebours » si nécessaire – pour reprendre le titre du livre de Huysmans – une fin de siècle décadente (celle du XIXe) dans son naturalisme assuré, son matérialisme trivial et brutal (celui des mines et de la grande industrie) et son scientisme déjà triomphant.
Décadentisme, et néo-décadentisme dont l’un des derniers représentants, très tardif et revendiqué fut, dans le domaine de la photographie, David Hamilton.
Le décadentisme, c’est-à-dire : un penchant pour le mystère, l’intemporel, le non-localisable, le flou ou l’indistinct, le trouble et le troublant ; le non-pérenne, le temps qui fuit, le mortel ; mais aussi le symbole, la poésie, l’imaginaire ; et surtout, le non terre-à-terre et l’absence de vulgarité ; et au final l’art pour l’art.
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Cette fin présente, quasi programmée, cette chute de l’Art est devenue une réalité patente, pleine et entière si l’on peut dire, dans la plupart des arts et même des artisanats ; avec la reconnaissance friquée de la fumisterie, et par exemple dudit « art conceptuel » et de la provoc à la petite semaine, qui sont à l’avenant de la décadence idéologique et politique plus générale.
Cf. sur ce blog, par exemple, les articles : « Pédérastie « artistique » ? » (10 mars 2023) et « Dans la série des faux et des fausses rebelles, vrais bouffons des fosses à purin… » (1er janvier 2016)
Les galeries “d’art” proposent de la laideur. De “l’art” émanant de gros bourges rupins. Cette laideur devient ensuite la norme esthétique d’une époque. Et le gros public persuadé que ce soit cela, la “beauté”, achète des œuvres de pure merde. Ce qui finit par convaincre artistes, galeristes, “critiques” (sans sens critique) “d’art”, et clients snobinards, d’avoir raison.
Ainsi l’Europe, depuis la fin de la seconde guerre mondiale voire auparavant, a-t-elle perdu tout sens esthétique. Perte de sens esthétique qui ne fait qu’accentuer sa perte de destin historique.
On serait ravi, naturellement, qu’existe encore quelque part, miraculeusement, une seule galerie d’art qui effectue une sélection esthétique, et pas marchande. On serait ravi qu’existe encore quelque part, miraculeusement, une et une seule galerie qui ait encore la moindre notion artistique et s’occupe d’art, non pas de merde.
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Voici trois citations (parmi mille autres de ce genre, qui seraient possibles) qui montrent que la situation, en France comme ailleurs, n’a pas bougé depuis environ deux ou trois cents ans.
L’une de ces citations est extraite d’un journal, celui du très génial et donc totalement oublié Delécluze.
« On n’est jamais très sensible au beau sans être vivement blessé par les impressions que fait le laid. Je suis en cela fort différent d’opinion avec les gens du monde qui se plaisent en général dans une atmosphère de médiocrité qui étouffe les sentiments d’admiration ou de haine.» E.-J. Delécluze, Journal, 1825.
Une autre citation est des frères Goncourt, auteurs d’un autre journal formidable d’anticonformisme et qui, à mon avis, seraient fort surpris que leur nom ait été employé par une académie qui fut longtemps dirigée par un certain Pivot, épicier ès Lettres.
« Les objets d’art, aujourd’hui, ressemblent aux souliers et aux paquets de chandelles du Directoire. Ce n’est plus la chose de l’amateur, du pur collectionneur; c’est un pur agiotage, une valeur qu’on se passe de main en main, une circulation de plus-value parmi des brocanteurs millionnaires, se dépêchant de revendre.» E. et J. de Goncourt, Journal, février 1868.
La troisième citation est d’André Lhote, l’un des derniers grands critiques d’art (avec Camille Mauclair et encore René Huyghe 4) en France.
«Que nos édiles, nos ministres, nos présidents de commissions, cessant d’appeler les margoulins pour décorer les murs, convient enfin les artistes savants dont la France regorge, à témoigner de la vitalité spirituelle de ce pays.» (André Lhote, 1942).
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Notes :
1 – Je suis curieux de tout ce qui est expressions et de l’origine des mots en général. J’ai été voir ce que l’on disait de : « se foutre comme de l’an quarante de ceci ou de cela ».
Rien à voir avec la Guerre de 40, ou Drôle de guerre, pour la simple raison que la première attestation écrite de l’expression date de 1790. Mais j’ai des doutes sur les autres étymologies généralement proposées.
Pour certains l’an quarante serait l’an 1040 celui de la résurrection du Christ attendue à l’époque, mille an après sa mort supposée ; pour d’autres ce serait l’an 2440, objet d’un roman d’anticipation paru sous le manteau en 1770/71 de Louis Sébastien Mercier (L’an 2440, rêve s’il en fut jamais) auteur également connu pour son intéressant Tableau de Paris paru en 1881 ; pour d’autres encore, il pourrait s’agir d’une déformation d’une expression qui aurait été : « se foutre comme d’Alcoran » ; ou « se foutre comme de l’Alcoran » ; autrefois on ne disait pas « le Coran » en français, mais « l’Alcoran » ; avec « coran » précédé de l’article défini arabe « al », comme dans d’autres mots que l’on a empruntés à l’arabe généralement par l’espagnol, tels que : algèbre, alambic, alcade… Je passe sur d’autres supputations plus aléatoires encore.
Quant à moi, je pense que l’expression est une déformation de : « se foutre comme dolent qu’a rente ». Avec « se foutre » pour « se ficher » ou « se fiche » ; et « qu’a rente » pour « qui a rente ». Expression qui relève de l’expression orale et populaire.
« Se foutre comme dolent qu’a rente » : comme quelqu’un qui se plaint alors qu’il est mal placé pour le faire. Ce qui va exactement dans le sens de l’expression. S’en foutre, se moquer complètement ; éperdument.
« Dolent » n’est plus trop utilisé de nos jours, ce qui est moins le cas d’ « indolent » ; et l’on voit que sa présence s’est réduit au cours du XIXe siècle puisque Littré en parle en ces termes : « Aujourd’hui [1863], dans l’usage le plus ordinaire, dolent emporte une idée de moquerie ou du moins d’exagération dans la plainte. »
Aux siècles passés « dolent » signifiait : affligé, désolé ; ou contrarié, courroucé ; ou encore, malheureux, pauvre, pitoyable (avec ou sans ironie). En ancien-français, la « dolenté » ou « dolanté », ou « dolenteté » a le sens de : tristesse, affliction ; ou passion ; ou misère, pauvreté. Et le verbe « doler » signifie : souffrir, se lamenter, se plaindre, regretter ; ou faire mal, causer de la douleur ; et « se doler » c’est : se plaindre. De la famille de « douleur » et de « deuil ».
« Indolent » lui-même a évolué avec le temps de « qui n’est pas sujet à la douleur » à « sans passion, nonchalant, mou, lent, peu actif, insensible ».
Mais peut-être que le « dolent » ci-dessus n’est pas le bon ; et qu’il s’agit d’un autre « dolent » ou « dolant » qui n’existe pas ou plus en français actuel, qui serait à rapprocher de « dol », terme de justice qui a le sens de : tromperie, fraude (du latin dolus : ruse, fraude, tromperie). On aurait ainsi « dolant qu’a rente » qui voudrait dire : voleur qui a de quoi vivre. Ce qui ne change pas, sur le fond, le sens de l’expression.
2 – À ce propos, si l’on peut dire, cela me fait souvenir de cette brave petite chef(fe) de bureau que j’eus autrefois, qui était curieuse de ce que j’avais pu écrire et à qui j’avais donné quelques livres juste avant de partir en retraite ; et qui m’avait dit, sérieuse, en parlant de mes livres pour la plupart édités à compte d’auteur (ce qu’elle n’avait pas compris) : « s’ils sont édités, c’est que quand même … » C’est que quand même… c’était de qualité, je suppose.
3 – Cela me fait penser également à cette anecdote que Pierre Desproges raconta je crois dans l’une de ses « Chroniques de la haine ordinaire » à la radiophonie, en 1986, où il s’en prenait à un certain Jean-Pierre Lemarnec qui projetait de réunir des témoignages de diverses personnes sur ce qu’était le rire et mettait donc à contribution les uns et les autres, dont Desproges sur le sujet. Ce dernier le remit rapidement à sa place en déclarant que ce n’était pas parce que ce Lemarnec possédait la photocopieuse pour reproduire les textes écrits par d’autres que c’était lui qui devrait en tirer profit. Remplacez « photocopieuse » par « galerie », et on a la même situation. Et ici, c’est bien… location (sic) qui fait le larron.
4 – René Huyghe est mort en 1997, quelques années après sa mort ses héritiers ont dispersé ses collections, c’est comme cela que je possède maintenant ô un tout petit document qu’il a eu entre les mains. Une feuille manuscrite du XVIIe siècle pliée et repliée sur laquelle est écrit (plus ou moins bien, je parle du style, non pas de la graphie) un poème au sujet de la peste. Il est prévu qu’un jour je l’édite, avec d’autres textes, en deux versions : l’une originale et l’autre retravaillée. Et peut-être déjà sur ce blog. Avec des commentaires.
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