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PAULINE CARTON OU UN CERTAIN ESPRIT BURLESQUE

1 février 2022

Mes premiers souvenirs de Pauline Carton datent du temps du Grenier de Montmartre à la TSF, émission de chansonniers diseurs ou goualeurs, et de quelque film, je ne sais lequel où elle apparaissait en concierge à chignon, cheveux visés à plat, plaqués sur la tête. Elle n’était déjà plus toute jeune. En mon esprit, je ne peux donc la voir quand vieille dame.

Il faut dire que dès sa jeunesse — ou du moins dès jeunesse passée — physiquement et musicalement, pas spécialement gâtée par la Nature, Pauline Carton ne put jamais tenir quelque premier rôle. Ou quelque rôle de jeune première. Mais ce qui aurait pu la desservir, l’a finalement servie.

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Pauline Aimée Biarez est née en 1884 à Biarritz et morte en 1974 à Paris. Elle venait d’un milieu très bourgeois qui la laissa faire très jeune ce qu’elle avait envie, et même l’encouragea tant qu’il pu. Sa mère en particulier. Et son envie, son grand plaisir était d’être sur les planches tant pour des pièces de théâtre que pour des revues ou de l’opérette, que devant la caméra du cinéma muet puis du parlant.

C’est ainsi qu’en 1904, elle se retrouva dans une pièce titrée Le Ruisseau, sans rémunération et sans aucune expérience (si ce n’est celui d’un milieu qui pratiquait à l’ancienne un théâtre familial ou amical), une pièce de Pierre Wolff, dramaturge et librettiste aujourd’hui oublié. Elle y jouait une fille de petite vertu qui avait nom Carton, nom qui lui servit ensuite de pseudonyme.

Pauline Carton fut une figure, un personnage du monde de la culture parisienne pendant plusieurs décennies. On peut dire que finalement elle a fait (très longue) carrière grâce à un physique ingrat et une voix, disons : de fausset, pour ne pas dire de crécelle, surtout lorsqu’elle poussait la chansonnette, ce qui fut le cas souvent.

Personnellement, je voudrais voir dans l’existence de ce personnage dans le monde du spectacle, comme l’intrusion d’une artiste burlesque, à l’humour kitch et loufoque, parfois impertinent ou libéré. Quelque ancêtre, si l’on peut dire, de Francis Blanche, Boby Lapointe, et d’autres encore.

Mais au-delà du burlesque, les gens qui l’ont connue on toujours déclaré qu’elle avait une mémoire d’éléphant et qu’elle était très cultivée. Ceci n’était pas sans rapport avec le fait qu’elle était d’une famille bourgeoise de libre-penseurs saint-simoniens. Son père, ingénieur dans les chemins de fer, a travaillé avec Haussman. Ce dernier a d’ailleurs accordé une pension à la famille de Pauline Carton à la mort de son père.

De son côté, Pauline servit plus ou moins de secrétaire, de « chercheuse de documentation » à la Bibliothèque Nationale, d’« espionne des pièces des autres » et de découvreuse d’actrices et d’acteurs, ou plus généralement de femme de confiance à Sacha Guitry, qui lui a rendu en la faisant apparaître dans plusieurs de ses films, et pas toujours pour un simple petit rôle, ou rôle anonyme que l’on remarque à peine.

Elle aimait se présenter en femme demeurée jeune fille, femme célibataire et sans enfant, libre de tout homme. Mais en fait, cette personne, ce personnage a vécu sinon avec, mais du moins a été très liée pendant un demi-siècle, et jusqu’à la mort de ce dernier, à un poète et écrivain suisse, un divorcé : Jean Violette, nom de plume de Frédéric Jean Von Gunten, né en 1876 à Zurich et mort en 1964 à Genève. (Gunten est une cité du canton de Berne. Cumbitta en 1239 en gallo-romain).

Plus prosaïquement, Pauline Carton vécut chez sa mère, puis à l’hôtel à la mort de cette dernière. Mais on raconte qu’elle a toujours refusé de jouer ou de tourner au mois d’août, car elle le passait régulièrement à Genève, en compagnie de son poète. Espiègle, elle aimait à dire : « Au mois d’août, je fais l’amour ! »

Jean Violette ne dit sans doute pas grand-chose à beaucoup de gens, ce dernier est, par contre, encore connu en Suisse, surtout pour une œuvre en prose Le Roseau Sonore (1916). Il fonda en 1894 La Violette littéraire, qui réunissait de jeunes écrivains et dont il rassembla le meilleur dans le Livre des Dix. Dans les années cinquante, il fut nommé président d’honneur de l’Association des écrivains de Genève lors de sa fondation.

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On ne développera pas sur le fait que Pauline ait joué souventefois des rôles de bonne, concierge, mégère, femme de compagnie à l’instar d’ailleurs de sa contemporaine Jeanne Fusier-Gir (1885-1973). Comme Jeanne (qui elle ne poussait pas la chansonnette), elle a pu jouer dans des films de réalisateurs marquants, où il lui est quand même arrivé de donner la réplique aux plus connus, comme ici à Raimu dans ce film de Sacha Guitry et Christian-Jaque : Les Perles de la couronne (1937).

– Vous descendez à Southampton ?

– Oui, je descends à Soutanton !

– Ah les femmes!

– Ah oui !

– Et qu’est-ce que vous en savez?

– Je l’ai été

– Oui…

— … Toutes les misères que les autres m’auront faites …

— Inexorablement

— Mais qu’est-ce qu’ils ont avec les adverbes sur ce bateau ? … Prenez le bagage…

Donc, sans vouloir développer sur ses multiples participations à divers films ou spectacles publics, je voudrais juste évoquer l’aspect burlesque, étrange, espiègle, libéré, ou échevelé de certaines de ses apparitions. Accompagnée de sa gouaille toute parigote et/ou de son chant unique. Cela dit, difficile de faire un large choix concernant le talent particulier de Pauline Carton, constatant que sur Internet, il n’y a pas énormément de vidéos sur elle.

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1 – Commençons avec, disons, une sorte d’audio-saynète musicale qui pourrait illustrer ce que je viens d’écrire sur sa vie privée :

Puisque vous vous mariez, qui est un enregistrement de 1933, alors que Pauline Carton approchait de la cinquantaine :

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2 – Poursuivons avec son grand succès : Sous les palétuviers, air extrait de l’opérette « Toi c’est moi » créée en 1934. Musique du cubain Moisés Simón Rodríguez, dit Moyses Simons (pseudonyme « fâcheux » qui lui valut de passer un temps en camp de concentration avant qu’il n’en soit relâché en 1942, pour mourir encore jeune peu d’années après).

Ici nous voyons Pauline dans l’adaptation cinéma de 1936 de l’opérette, film réalisé par René Guissart, qui fit une partie de sa carrière aux États-Unis de 1916 à 1930 environ en tant que directeur de la photographie (c’est lui qui a réalisé la présentation du lion Léo de la maison de production Metro Goldwyn Mayer) puis fut réalisateur en France dans les années trente.

Pauline Carton y a pour partenaire André Berley (André Obrecht, de son vrai nom), peu de temps avant la mort de ce dernier. En effet, celui-ci, né en 1890, est mort en fin d’année 1936.

D’ailleurs, on peut se demander si Pauline Carton ne portait pas la poisse à ses partenaires, puisque si cet enregistrement bien connu s’est fait en compagnie d’André Berley peu de temps avant sa mort, c’est aussi parce que son partenaire initial dans l’opérette Toi et Moi, René Koval, né en 1885 n’était déjà plus apte à chanter, voire n’était déjà plus de ce monde (il est mort à l’été 1936, le fameux premier été des quinze jours de congés payés du Front Popu).

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3 – Et maintenant ce sera une curieuse chanson qui doit dater (du moins son enregistrement) des années cinquante puisqu’il a été reproduite semble-t-il sur un « 45 tours ».

Cette chanson je la trouvais insipide, avant de la voir citée dans une série de Chansons de France coquines et gaillardes, et que Pauline Carton n’explique de quoi il retournait. Car je la prenais pour une chanson totalement anodine et nettement moins drôle que le succès des Frères Jacques C’que c’est beau la photographie. Je n’avais donc pas assez de subtilité pour voir en elle une chanson à sous-entendus, allusions et sens détournés, comme le rappelle Pauline Carton elle-même ici :

Après sa présentation, écoutons donc cette chanson :

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4 – Dans un autre genre encore :

Pauline Carton pas plus que bien d’autres, tels Boris Vian (avec la moulinette de sa Complainte du progrès) ou Jacques Tati (voir Mon Oncle) n’a pu échapper, lors de la Reconstruction à l’invasion, dans le domaine ménager en particulier, de la machinerie nord-américaine, prémices de la société de consommation actuelle.

Nous retrouvons ici, on est en 1947, « Pauline Carton s’y connaît! » dans une publicité pour un réfrigérateur nord-américain de la marque Newfrigor CROSLEY, qui (je pense) devait consommer une quantité non négligeable d’électricité.

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5 – Ou dans un style similaire :

Là, il s’agit d’une réclame de 1950 plus « franco-française », puisqu’on y fait le panégyrique de La [bonne vieille] vache qui rit avec Pauline Carton.

En 1950, Pauline a 66 ans, mais je doute qu’elle avait envie d’arrêter son activité, ni les moyens financiers. Elle n’a d’ailleurs jamais vraiment décroché puisqu’elle jouait encore au théâtre très peu d’années avant sa fin. On essaye de mourir sur les planches, quand on a ça dans le sang.

J’ignore si les artistes avaient quelque caisse de retraite juste au début de l’après-guerre. Je n’ai jamais entendu parler d’autre chose que du « Comité du cœur » fonds de secours destiné aux sociétaires de la SACEM, fondé en 1951, entre autres par Albert Willemetz, le scénariste, librettiste et parolier de tant et plus d’opérettes, comédies musicales, revues des années de l’entre-deux-guerre, et de chansons. Et l’association pour aider les artistes dans la débine n’était pas encore née ; je veux parler de l’association La Roue Tourne qui fut fondée en 1957 par l’acteur Paul Azaïs et l’actrice Janalla Jarnach.

En attendant, on semble voir dans cette réclame un pur produit de l’activité alimentaire, où Pauline joue à fond son personnage populaire, qui était alors bien connu de toutes et de tous, puisqu’elle tournait encore des films, avec Sacha Guitry en particulier.

Ce qui est drôle ici, est qu’il faut savoir que Pauline Carton détestait accomplir les tâches ménagères ou s’embarrasser de faire la cuisine. Vivant à l’hôtel mangeant au restaurant.

Ceci pourrait être rapproché à nouveau d’une chanson comme Pan, pan, pan pan, poireau, pomm’ de terre de Boris Vian, chantée par Maurice Chevalier.

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6 – Et terminons avec cette chanson : J’ai un faible pour les forts qui date probablement des années cinquante du moins en cet enregistrement (et s’il s’agit bien d’un 45-tours). Que je mettrai dans la ligne d’une chanson plus récente de Robert dit Boby Lapointe comme  (« Marcel me harcèle ».) Comprend qui peut … ou comprend qui veut.

Gary Cooper… « la » vedette internationale des années trente à cinquante, dans divers genres de films : d’aventures, comiques, de cow-boy. Le pur produit conservateur de l’« american way of life ».

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Avant de clore, j’ajoute que (mis à part pour les paroles des Palétuviers de l’opérette Toi, c’est moi, dont l’auteur ou les auteurs se trouvent dans la liste suivante : Marcel Bertal, Robert Champfleury, Henri Duvernois, Louis Maubon, Albert Willemetz) j’ignore tout de qui est ou qui sont les auteurs des textes et chansons présentées ici. Pauline en est peut-être l’auteur, au moins pour une part.

From → divers

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