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La France reprend des couleurs (par Slobodan Despot) & autres textes

15 décembre 2018

Slobodan Despot est un Suisse d’origine serbe ; journaliste, écrivain, traducteur, éditeur …

paru dans la rubrique «Le Bruit du Temps» de l’Antipresse n° 158 du 09/12/2018.

***

Les Gaulois, décidément, ne font rien comme les autres. Le printemps de la France, ils ont réussi à le coller en décembre. Je ne sais sur quoi il débouchera, je sais seulement que dans ce pays, l’on se sent moins seul. Voici donc en vrac quelques tableaux d’une révolution nationale qui n’ose pas encore afficher son nom.

«I was a free man in Paris,
I felt unfettered and alive
There was nobody calling me up for favors
And no one’s future to decide… » (Joni Mitchell)

En liberté dans Paris

Presque malgré moi, j’ai passé mon temps à humer l’air parisien en cette semaine de veillée d’armes. Mardi, j’avais manqué mon train du retour vers la Suisse. Plutôt que de prendre le suivant, j’ai étiré le séjour jusqu’au dernier moment possible, au vendredi. Il m’est arrivé trop souvent de manquer des événements historiques pour des futilités. Cette fois-ci, quelque chose me disait de rester là et d’écouter sans rien attendre.

Étrange position ! A certains moments, j’étais un étranger libre et curieux, un diplomate persan écrivant ses lettres ironiques pour des lecteurs lointains. A d’autres, j’éprouvais des frémissements d’entrailles comme si c’était mon propre pays qui secouait ses chaînes. Je l’ai dit mille fois, mais il faut bien le rappeler ici : je suis Serbe de naissance, Suisse d’adoption, mais Français d’expression. Pour un écrivain, c’est souvent la composante la plus déterminante de son identité. Les choses que je peux écrire en français, je ne peux les exprimer dans ma langue maternelle sans de laborieuses périphrases. Et la manière peu accentuée dont je le parle me rend suspect dans le terreau helvétique. Bref, je ne me suis jamais senti aussi français sans passeport que ces derniers jours.

Pourquoi ces derniers jours ? Parce que j’ai senti la France se réveiller en ravivant sa vieille religion des barricades. Or les révolutions françaises ne sont pas que des remises à zéro sociopolitiques. Elles ravivent toutes les questions de fond que cette nation trop sociable aime à enterrer sous les frivolités. Elle-même, très souvent, continue à se boucher les oreilles face à la rumeur qu’elle soulève. C’est pourquoi l’historien le plus lucide de la Révolution française fut un Écossais, Thomas Carlyle. Et son romancier le plus mémorable ? Le Dickens de A Tale of Two Cities, ce va-et-vient Paris-Londres où l’on saisit de tout son être le gouffre de mentalité et de destin qui sépare ces deux peuples si voisins.

La fin de l’hypernormalisation

Voici donc, enfin, que quelque chose se passe. Voulez-vous dire (me répondra-t-on) qu’il ne s’est rien passé après Charlie et le Bataclan ? Que la Manif pour tous ne fut qu’une promenade digestive ? Eh bien… oui. C’est ce que je veux dire. Charlie, Bataclan et même la Manif pour tous furent des mouvements immobiles qui n’ont pas déplacé d’un centimètre l’axe de l’hologramme servant de réalité sédative pour la population française. Indignez-vous ! ordonnait le gérontoidéaliste Stéphane Hessel. On l’a acheté à des millions d’exemplaires. On s’est indigné de toute la noire misère du monde. Et l’on est retourné à ses occupations en enjambant les gueux qui encombraient nos portes cochères.

Car l’indignation est un sport de ventres pleins, et les gouvernants le savent. Ils adorent entretenir l’indignation, cette eau toujours frémissante qui n’atteint jamais son point d’ébullition — idéale, donc, pour faire du thé. Car il est rare que le malheur des autres nous fasse bouillir. L’ébullition survient quand notre propre peau est en jeu. Or les gilets jaunes qui font trembler « l’ordre républicain » devenu synonyme d’oligarchie sont justement l’uniforme des ventres vides.

Quand l’indignation fait place à la colère, un ordre fondé sur la moralisation culpabilisante perd d’un seul coup toutes ses armes… sauf les vraies, celles qui tuent.

C’est pourquoi la France des semaines de veillée d’armes succède à des décennies de paix factice, cette troisième mi-temps des régimes effondrés que, dans l’URSS des années 1970, on a appelée l’hypernormalisation. Comme toute illusion, l’hypernormalisation française nécessitait d’une part l’artifice, de l’autre la connivence du public. Or soudain, en quelques jours, le montage s’est effondré comme dans l’URSS de 1989. L’inutilité soudain révélée au grand jour de la caste des bavards parisiens — et plus encore leur hystérie panique — est la meilleure preuve que l’illusion se déchire. Qu’on arrive dans le vif du sujet. Lorsque j’ai vu le plus placide des porte-parole du Système, Jean-Michel Aphatie, s’affoler (avec son faux-bonasse accent du Midi) sur la mollesse des CRS face à la foule et crier « mais que fait la police ? », j’ai acquis la certitude qu’on ne plaisantait plus. La gauche d’idées devenue la gauche de bien être ne jure plus que par la force publique.

Le bestiaire de Faustine

Le mot n’est pas de moi. « Il ne reste plus rien de la gauche intellectuelle dans ce pays, qu’une gauche de bien-être », m’avait dit mon amie Faustine, rédactrice dans un journal de grand chemin français. « Leur seul souci ? Savoir que leurs petites habitudes et leurs grands privilèges seront préservés. Le moyen n’importe pas. » A la cafétéria de la rédaction, elle ne pourrait pas prononcer le début de cette phrase. De toute façon, on la soupçonne de dissidence, elle ne sait même pas pourquoi : ses goûts littéraires ? Ses fréquentations ? Sa marque de maroquinerie ? Du coup, avec moi, l’étranger bienveillant, elle se lâche. Combien sont-ils/elles, dans les couloirs des grands médias et des administrations d’État, qui aimeraient se trouver un confident d’outre-frontière qui publierait leurs doléances sans révéler leurs noms ?

Faustine a sympathisé d’emblée avec les gilets jaunes. Elle s’est mêlée samedi dernier à la manif, entourée de quelques copines. Et les hommes du journal ? Des journalistes qui n’ont pas voulu assister à l’histoire qui se fait sous leurs yeux ?

« L’un avait un concert, l’autre devait aller chercher ses enfants… Bref, ils ont la trouille. Les types en veste de baroudeur, ça pleure jamais. Donc ça évite les lacrymogènes. »

Il n’y a pas d’hommes à proprement parler dans le milieu de Faustine. Son bestiaire quotidien est composé d’onagres et d’hermaphrodites. « Crevettes » lettreuses : hanches étroites, lunettes rondes, fuseaux trop courts sur chaussettes fuchsia. « Loufiats » du business au regard blasé et hautain de la haute domesticité : « les Nestors de l’hyperclasse ». Cette caste servile et qui se croit régnante d’où est issu le Président lui-même. Tout ce petit monde est nerveux et sue la trouille. Dans un ultime et imprudent réflexe d’impunité, ils continuent d’insulter le peuple en se cachant derrière les forces de l’ordre.

« Le soulagement que c’était de voir des bonnes bouilles de provinciaux à l’Alma ! Des gens ordinaires, rieurs, roses de froid. Face à ces masques de cendre renfrognés, les Parisiens… » Au coin d’une rue, elle a vu passer Alain Minc, minuscule. Un furet en exploration au crépuscule du soir. Pour prendre la température ? Décider s’il fallait préparer les bases arrière outre-Atlantique ?

La sociabilité des ronds-points

« Les Français sont les plus gros consommateurs de tranquillisants au monde, me dit Faustine. Je nous croyais tous sous neuroleptiques. Je pensais la classe ouvrière euthanasiée. »

Et la voilà qui ressort, comme une armée des ombres. Sauf que cette classe ouvrière 2.0 dont me parle Faustine comporte des médecins, des entrepreneurs… et même un châtelain normand de mes connaissances. Sous le gilet jaune, la France « qui pue la clope et le diesel » est blanche, noire et arabe, homme et femme, riche et pauvre… quoique rarement parisienne. Elle réalise concrètement ce concept du « vivre ensemble » que le système s’est désespérément efforcé d’imposer à coups de lavage de cerveau.

« Dans les zones commerciales où il ne subsiste plus un seul bistrot, le rond-point est devenu le lieu de la sociabilité. On a tout le temps. On apporte des petits gâteaux, on se verse du café et l’on en donne aux passants. » Et la parole se libère soudain. Et l’on découvre en écoutant que ce « populo » est moins idiot qu’on ne le dépeint dans les bandes dessinées. Que son inarticulation et sa maladresse elles-mêmes lui ont été imposées d’en haut, comme un tatouage de serfs.

«Depuis des décennies, la parole saine même si maladroite, l’expression du malaise ou du chagrin, de la crainte ou de l’enthousiasme est perçue comme nauséabonde. »

Tout ce potentiel d’expression comprimé comme un ressort, je l’avais perçu dès 2014, lorsque mon roman Le Miel m’avait emmené en un tour de France des bibliothèques et des librairies. Dans les provinces les plus reculées, j’ai rencontré des cercles de lecture pétillants de culture et de curiosité (j’en ai du reste parlé ailleurs). A une écrasante majorité, ils étaient composés d’hommes — et surtout de femmes — de cette classe moyenne dévalisée qui se réveille aujourd’hui.

Le « mal fini »

Je m’attendais à évoquer en quelques lignes les actes du pouvoir, l’abandon délibéré des belles avenues à la racaille, les provocations, l’ineptie du président de synthèse. Cela ne me semble plus d’intérêt. Le protégé de Brigitte, je l’ai orthographié Macron® comme un produit industriel dès avant son élection et j’ai relevé son inquiétant manque d’intelligence au moment même où l’on nous matraquait avec sa brillance et sa maîtrise. La haine personnelle contre ce personnage immature et arrogant est le ciment même de cette vague jaune si décentrée et d’autant plus dangereuse. « Il n’est pas fini »: le mot d’un officier humilié m’est revenu aux oreilles à plusieurs reprises ces derniers jours. Mais il n’y a pas que lui. En quelques jours seulement, la classe politique française dans son ensemble est devenue du passé, en particulier les calamiteux députés de cette « République en marche » rassemblée de bric et de broc au lendemain de la présidentielle. Quant à la classe médiatique, en particulier du côté des porte-voix de milliardaires comme BFMTV, elle a perdu le peu de crédibilité qu’il lui restait.

« Si quelqu’un n’avait pas encore compris que Macron était le produit d’un coup d’État médiatico-financier, il n’a plus d’excuse maintenant », conclut Faustine. Étant le produit d’une conjuration, il entraîne dans sa chute tout le cercle des conjurés.

Furia francese

Dans mon train du retour, ce vendredi, alors que je rassemblais justement mes notes, un agent des douanes françaises me reconnaît. Il hésite un peu, laisse son collègue poursuivre les contrôles et entame la conversation. La quarantaine juvénile, il est vif et bien renseigné. Choqué par le dénigrement systématique de la Russie en France, il a lu avec soulagement mon « Syndrome Tolstoïevsky ». De fil en aiguille, le douanier en uniforme et l’écrivain finissent par prendre un café au bar. C’est la semaine de la convivialité dans toute la France, pourquoi pas dans le TGV ? Je ne me serais jamais attendu à ce qu’un agent en uniforme me parle de l’Idiot de Dostoïevski. Au bout de quelques minutes, nous sommes rejoints par un passager qui avait entendu (malgré lui !) le début de notre conversation à propos de géopolitique.

Jean-Claude est homme de spectacle, engagé à l’UPR chez Asselineau, l’homme qu’il ne faut surtout pas laisser parler (parce qu’on ne sait quoi lui répondre). Il est doux et raisonnable comme la plupart des gens que j’ai rencontrés dans cette mouvance. On parle d’histoire, de désinformation, des guerres coloniales auxquelles la France a été mêlée ces dernières années, toujours dans le mauvais camp et sans jamais avoir été consultée. « On se sent soudain moins seul », me dit-il.

« Pourquoi ?

Parce que ce que je comprenais était si loin des idées admises que j’ai fini par me croire marginal ou stupide. Je suis rassuré de voir que nous sommes au moins quatre. »

Quatre avec le douanier, l’écrivain et le chef de train, qui s’était joint au cénacle. Quatre millions, peut-être, avec tous ces Français qui se découvrent éveillés et lucides au forum des ronds-points. « Les mots ne trompent pas, conclut Hervé le douanier. Tout ce peuple est en révolte, et les télés appellent cela de la grogne. C’est le bétail qui grogne. Les humains, eux, ils parlent. Mais, manifestement, il y a des gens dans ce pays qui n’arrivent pas encore à l’admettre. »

La « grogne » contre la nouvelle dîme masquait bel et bien une rébellion populaire contre toute une caste dont le malheureux Macron n’est que le représentant le plus caricatural et le bouc émissaire.

*** ANNEXES ***

GJ Jane I – Un gilet jaune pour se battre, pleurer, crier, tenir

par Paméla Ramos | 7 décembre 2018 |

https://pamelaramos.fr/a-propos/

Lundi 3 décembre 2018 – Mise à feu

Parce qu’après tout, nous serions à cette date en droit de nous demander : qui sont les anti-gilets jaunes ? Que veulent-ils ? Quelles sont leurs revendications ? de la même manière qu’ils refusent d’entendre qui nous sommes. Mais c’est encore aux invisibles de faire les présentations. Dont acte. En voici quelques vues humaines bien plus que sociales.

Non, je ne jouerai pas à ce jeu. Personne ne saura jamais qui étaient les gilets jaunes, parce que le commun qu’ils partagent n’est pas admissible en bonne compagnie. Je vais expliquer au monde froid ce que le monde chaud lui réserve, comme toujours, avant qu’il nous éteigne.

« Ce mouvement est incompréhensible, il est donc inadmissible »

Cela fait trois semaines que, dans les bureaux, dans les foyers ou sur LinkedIn, les surpris par la bande réfléchissante ruminent leur exaspération. Du moins, c’est pratique que cela demeure incompréhensible le plus longtemps possible afin de gagner du temps avant de devoir choisir un camp bien incommode. Ils connaissent exactement la réponse. Ils savent très bien ce qu’il se passe. Seulement, ils n’y croyaient plus et ne sont donc pas prêts. Il faut du temps à un organisme privé pour retrouver toutes ses facultés. Lors du siège de La Rochelle, nombreux furent les morts étouffés par le pain donné après des mois de privation, et comme les amateurs du« pas-de-vagues » connaissent leurs leçons, ils font très attention à bien mâcher bouchée par bouchée ce nouveau pain de contestation obstinée.

IIs ne connaissaient plus la saveur de l’humain spontané,désorganisé mais de bonne volonté, poli mais têtu, individualiste pourvu qu’il ait des frères, émotif mais sérieux, sentimental et pragmatique. Ils n’en avaient plus vu depuis longtemps, alors comment briser les méfiances, les souffrances pansées et recluses au risque de se ridiculiser ? L’impureté de l’âme humaine n’est pas décrite sur les plateaux des médias.  On n’aborde pas la fébrilité, parce qu’on l’a soignée, assommée de substances. On refuse de mettre dans le débat les désespoirs profonds qui demandent de l’argent à défaut de pouvoir demander de la considération, de la bonté, une place sacrée même si modeste auprès des autres, un sens. Je défends pourtant que nous ne sommes acceptables que lorsque nous sommes démunis de nos fausses contenances et acculés dans nos dernières convictions.

Les gilets jaunes sont d’abord la défaite des contre-intuitifs,qui, s’ils étaient parfaitement à l’aise dans leurs souliers, n’auraient pas besoin de plates explications à propos de qui sont les hommes, et pourquoi ils sont en état de transe subite, tantôt colère, tantôt euphorie, tantôt chagrin.Ce qu’ils ont trouvé, dans un simple groupe virtuel, qui leur a donné des ailes et les a mis brutalement à feu.

Nous, nous attendions silencieusement et patiemment son retour, à cet humain anti-commercial, paradoxal et entier. Nous gardions la chambre prête, et toujours un peu de soupe en plus. Sous les quolibets, les sourires carnassiers et les affronts des cultivés sans fièvre, nous attendions qu’il fasse une furtive apparition, juste assez de temps pour qu’on reprenne du nerf, de la ferveur. Et nous l’avons reconnu. Viscéralement. Sans assurance.Sans coup d’après.

Ils étaient bien invisibles, puisque d’enfiler un gilet pour rejoindre un groupe d’humains souhaitant libérer des sentiments urgents avant des programmes froids et raisonnables les a rendus inexprimables, inconcevables, rejetés quasi instantanément, par réflexe, par tous ceux qui avaient accepté pour le restant de leurs jours de raser les murs.

Excès de modération et hâte des injonctions

Il faut dire que tout est en ordre depuis des années,indépendamment du gouvernement, pour nous parquer dans une modération sordide.Les termes sont lissés, les éléments perturbateurs indifférenciés et rangés hâtivement sous le tapis des radicalisés, des extrémistes ou en dernière analyse des sous-éduqués. Il devenait impossible de respirer dans un climat de reproche permanent du trouble de l’ordre public, mais surtout de la parole publique. Chaque terme nous était renvoyé comme incompris, l’amalgame dépisté partout en phase terminale et plutôt que de nous répondre sur le fond du problème, nous étions sans cesse redirigés, comme par une boucle informatique folle, sur la forme seule et le déploiement préalable de l’arrière-pensée fondamentale avant toute discussion.

Depuis des décennies, la parole saine même si maladroite, l’expression du malaise ou du chagrin, de la crainte ou de l’enthousiasme est perçue comme nauséabonde. Puis apparut la mentalité « web social »,qui n’est pas souvent la plus à l’œuvre chez les utilisateurs même, qui en apprennent les usages réels, que chez les extérieurs, journalistes, managers,cadres supérieurs, qui ne se rendent sur la toile que pour vérifier le travail de leurs employés et s’imprègnent, hors ligne, des bonnes pratiques édictées par des technocrates sans lien avec le réel, aveuglés par les promesses capitales et indifférents à toute nuance. Le comptage, s’il était encore vertement critiqué il y a 10 ans, semble parfaitement intégré : la masse est un chiffre qu’il faut faire monter à son avantage. Nos amis sont un nombre de likes et de partages. Les commentaires sont une intrusion qu’il faudra modérer.

Dans le même temps, l’explosion des nouvelles victimes autoproclamées de chaque sous-groupe n’écoutant pas celui d’à côté – sans aucune considération pour le silence du deuil, la dignité de la reconstruction,la recherche de justice pour soi et la confrontation au pardon et à la peine partagée, a assommé les invisibles d’injonctions de plus en plus répétées à se reformer, s’amender, s’améliorer, s’excuser ou disparaître. Nous avons bien failli y terminer. Éparpillés sans aucune possibilité de prouver notre bonne foi, n’allant jamais assez vite à intégrer toutes les nouvelles lubies sur notre terrain ravagé par l’angoisse, le découragement et la déception des autres.

Les gilets jaunes, pourtant, ont réussi à casser ces verrous, faire de la place et reprendre où nous en étions véritablement. Et nous étions très loin, devant ou derrière selon le point de vue. À subir ces pressions perpétuelles tout en voyant un train de vie se résorber jusqu’à la moelle, sans solidarité et aucune tendresse, les plus prompts à ordonner leurs leçons de morale n’étant pas les plus formidables personnes de terrain. Leurs« éperviers mentaux » comme dirait Armand Robin dans La Fausse parole fondaient sur nous sans nous donner de solutions concrètes, sans coup de main et toujours plus de mépris. Un jour, une idée toute simple apparut chez les lambdas : essayer le non.

Mettre un gilet, et refuser. Bloquer. Moins marcher, qui apparut plus tard, que camper. Tenir son coin, sa citadelle intérieure et son rond-point, et ponctuellement arrêter la circulation et la frénésie industrielle et commerciale pour que chacun fasse son bilan. Nous montrer, et faire les présentations.

Il n’est plus temps de se préparer à la catastrophe, il faut être la catastrophe (M.G. Dantec)

C’est ce qui nous est violemment envié aujourd’hui. Et reproché par dépit, sans rien d’autre à nous opposer qu’un grand vide identique, un « même » monde qui devra continuer inexorablement sa chute pendant que tous plient l’échine. Nous, nous entendions devenir la catastrophe, la provoquer plutôt que la subir. « Romantisme, nihilisme, posture »,nous renvoyait-on en face.

Comment fallait-il leur dire ? Nous sommes un élan, quand vous restez interdits, noyés sous les concepts, les analyses et les gouffres,pétris de langage de chaire, sans jamais rayonner d’une générosité pour rien,pour le geste, d’une pulsion d’embrasement pour faire partie des autres, cesser un peu le schisme. Nous n’avions qu’une brèche de quelques heures, quelques jours : nous avons choisi d’y sauter. Tout, plutôt que cette eau chaude que vous n’arrivez plus à nous vendre. Le Président l’avait simulé, ce mouvement, hypocritement et avec arrogance, quand nous l’avons incarné modestement, prenant nos risques donc par définition acceptant de n’avoir pas toutes les réponses avant de le prendre.

Voici donc que ce mouvement commence spontanément, un peu partout, vous humiliant doublement, chers hostiles : ces bougres semblent convaincus, plus de trois semaines à porter ce gilet horrible en dépit des bonnes pratiques pour faire carrière, ils s’amusent ensemble sans se connaître,se soutiennent, s’envoient des consignes, des astuces de guérilla comme d’économie solidaire, s’autorégulent sans aucune intervention des pédagogues autorisés, court-circuitent et chahutent l’information officielle avec leurs sources directes, vidéos partagées à la volée et sans montage, organisent des roulements pour tenir bon, passent absolument tous les sujets de société en revue dans des débats qui vous excluent parce que vous n’êtes tout simplement pas là où il faudrait pourtant qu’on vous entende, parce que vous répugnez à venir faire un tour derrière Lidl un mardi soir à 21h alors précisément qu’ils’y trouve un nombre conséquent de personnes prêtes à vous écouter et prendre votre avis en considération, bref, tout le monde se ressaisit des questions fondamentales auxquelles vous ne savez plus répondre pour qu’elles nous soient enviables, et semble avoir quelque chose à apprendre aux autres : les horaires de permanence d’un député, le fonctionnement d’une raffinerie, quel garage possède des fûts, qui a un camion à prêter…

La solidarité et le pacifisme, du moins dans les trois premières semaines (et c’est énorme ! 3 morts, rendez-vous compte, une insurrection à 3 morts !), sont entendues, personne n’a besoin d’une conférence, c’est même un préalable. On parle chacun son tour, on a des représentants naturels et ce sont ceux qui parlent le plus vrai et non le plus correctement.

Un scandale absolu pour ceux qui comptaient sur la détresse et l’angoisse comme fonds de commerce. Les faux sont sentis par les vrais comme les chiens au milieu des moutons.

Pour certaines personnes c’est une réelle découverte, ce fond de l’homme changeant, mobile, mais toujours amarré aux mêmes vertus cardinales. Pour les autres, c’est une confirmation. A la fin ils tiennent, bon gré mal gré, sans angélisme et avec des secousses, mais ils n’ont pas besoin de vous.

Vous n’avez pas su trouver une place indispensable en cas de grande perturbation, car ces perspectives vous faisaient hausser les épaules.Vous pourriez passer outre et traverser, et seriez accueillis tout de même.Mais un autre blocage intervient alors, venant des âges immémoriaux : vous êtes blessés, orgueilleux et rancuniers, et plus vous vous en apercevez, plus vos positions se durcissent contre des fous qui demandent une justice sociale et qu’en camisole dans votre propre incapacité à incarner vos idées un peu molles vous ne supportez pas de voir espérer.

D’autres ne supportent pas de voir survivre des familles surchargées sur leurs cotisations et n’iront certainement pas encourager leur « pouvoir d’achat », ce terme odieux qui signifie argent. De l’argent. Oui, pour acheter des choses. Inutiles selon vous. Si l’on vous écoute, vous êtes omniprésents et omniscients dans les foyers d’une France que vous connaissez bien, et savez très bien ce qu’on achète avec de l’argent. D’ailleurs, seriez-vous les seuls, vous savez très bien qui sont les gilets jaunes, et vous le saviez dès les premières minutes où vous en avez entendu parler : ils sont tout ce que vous n’êtes pas. Ce qui est un exploit, multiplié par des centaines de milliers.

La question pourtant est aussi pertinente dans l’autre sens : et qui êtes-vous, vous, si nous sommes ce que vous n’êtes pas ?

Lorsque vos justifications commencèrent à pleuvoir, le mépris changea de camp. Le dégoût prit la main. Vous n’aviez jamais prévu d’aimer personne, d’emmener avec vous ceux qui ne suivent pas, ou peu, d’instruire patiemment les insupportables. Vous n’aviez jamais prévu d’arche globale en cas de déluge, vous aviez déjà sélectionné vos bêtes. Et pour une fois, enfin, tout était dit clairement.

La vérité est ce qui vous consume (Imre Kertész)

Je ne doute pas que ce mouvement soit sincèrement incompréhensible pour toute une catégorie, ou génération de« pas-de-vagues » qui ont commencé délégués de classe en CM2 pour terminer responsable de comité de fêtes citoyennes ou organisateurs d’événements culturels à but « pédagogique ». Ils ne peuvent pas intégrer sans de graves dommages dans leurs circuits qu’on puisse se passer d’eux.

Les pédagogues du bon état de marche, de l’égo équilibré et des scandales étouffés sous le tapis lorsqu’ils concernent un fait ennuyeux qui nécessiterait fermeté et condamnation quelle que soit son origine, n’ont en effet pas bien compris qu’on les contourne.On ne leur a rien fait d’ailleurs, et c’est un double-drame : ils n’ont pas beaucoup d’occasions véritables de tirer, une fois encore, la couverture du drame à eux.

On ne les a même pas ignorés : ils ne sont pas venus.Il fallait qu’eux viennent. Qu’ils écoutent comme les autres, parlent à leur tour et plient devant le sens général, crevant les yeux et les tympans. Il aurait fallu qu’ils disent, en face, à un groupe disparate et sans points communs apparents ce dont ils se persuadent en petits groupes acquis, expulsant sans ambages les moindres contradicteurs. Or, ils seraient venus si leurs causes les avaient réellement consumés.Ils seraient venus pour se faire entendre, pour se défendre.

Ils auraient appris des leçons surprenantes en ne rencontrant pas nécessairement les murs auxquels ils sont si persuadés de se heurter qu’ils n’accepteront jamais ce à quoi ils ne s’attendaient pas.

De ce fait, les journalistes sont hors jeu – dont le sort effectivement n’émeut pas grand-monde, chaque gilet jaune sachant encore faire la différence entre un chercheur de poux sans diplomatie et un grand reporter de guerre, les professeurs sont à la masse, affairés à obtenir le meilleur poste à l’Université ou à maintenir l’état d’urgence dans leurs classes dévastées dont ils ne peuvent pas reconnaître sans devoir démissionner sur l’heure, qu’elles ne servent plus à rien, les intellectuels sont largués,incapables de s’accorder à l’air du temps qu’ils se targuent pourtant de manœuvrer comme des cadors des réseaux sociaux, les people qui voudraient la carrière de Johnny mais sont incapables d’aimer leur public comme lui, sans coachs, sans conseiller en communication qui leur souffle des éléments de langage pour tenter d’approcher le peuple des territoires. Quant aux écrivains…faut-il vraiment encore les citer ? Ils déploreront bientôt pour la trente-et-unième fois que personne ne lit, que le peuple est un scandale de consumérisme et d’épaisseur, pour s’empresser de se faire primer par une assemblée malade des nerfs et quelques libraires débordés qui, nous snobant,passent à côté de la vraie communauté qu’ils espéraient en rejoignant ce métier piégé. Ils ne peuvent plus rien, ne souhaitent plus rien et les plus honnêtes assument leur résidence hors du monde pour ne pas avoir à se le cogner. Nous essayerons de penser à faire des barrières humaines devant eux, impuissants et déficients, parce que nous aurons pitié de tous, mais sans doute pas devant leurs livres.

Les chefs de partis sont poliment reconduits, on leur emprunte les meilleures idées de tous bords, et, contre toute attente, lorsqu’on laisse parler des personnes banales et décentes c’est-à-dire l’anti-télérealité sur un plateau de télévision comme le 2 décembre sur France2, érigées par leurs voisins comme porte-parole, c’est sain, et c’est bien. Macron est ubérisé par son peuple, qui va peut-être réussir sans aucune aide officielle à concilier, de façon imprévisible, les intérêts de beaucoup. En tout cas, comme me disait un ami, si ce n’est pas le cas « on ne sera jamais passé aussi près d’un truc possible ».

Utopique ? Oui, et c’est bien dommage de devoir marquer ce jour où, sur une chaîne nationale, des représentants rodés ont été mis à mal par la simple et fière conviction de quatre personnes sans pédigrés. L’autodidaxie en marche. La passion comme CV. L’endurance comme astuce bien-être. Qui, dans les classes les plus diplômées, donc non pas plus intelligentes mais plus habituées aux cadres à ne pas toucher, pourrait s’en féliciter ?

Ce n’est pas qu’on ne veut plus de vous du tout, chers hostiles, c’est qu’on préfère ignorer vos inutiles provocations alors que l’on tente quelque chose, le temps de retrouver les solutions que vous avez été incapables de porter envers et contre tout. Il faudra que votre orgueil casse devant des solutions dont vous êtes peut-être à l’origine, mais que vous n’avez pas su rendre audibles – parce qu’il vous fallait un monde captif, un ensemble géant de personnes concernées parce que brutalement sensibles à un avenir de doubles contraintes problématiques, palpables – ce monde qui, aujourd’hui est ici, vous attend pour le guider mais dont vous répugnez à rejoindre les rangs, alors oui, ce sera long. Cela fait déjà trois semaines seulement, nous vous attendrons. Et pour nous rejoindre, il faudra nous aimer. Partant nous pardonner. Partant nous côtoyer. Longtemps. Rebondissez contre les parois de ce triangle autant de temps que vous voudrez, mais un jour, il faudra bien que vous réussissiez, vous aussi, à entrer.

Vendredi 30 novembre 2018. Rues barbares, Combat vital et Mal qui vient

L’une des clés de la survie est que la menace, la perturbation, la catastrophe ou appellation de votre choix, ne viendra pas sou la forme à laquelle vous vous y préparez. Si vous construisez un abri antiatomique, il se peut qu’il ne soit d’aucune utilité en cas de crash boursier. Si vous vous entraînez à la cardio, pour courir dans les émeutes,possible que vous tombiez en première ligne lors de la prochaine épidémie de grippe massive. La survie est la capacité à s’adapter vite et bien à toutes les situations, en modélisant en guise d’exercice plusieurs cas déjà répertoriés,sans oublier ce que les mutations industrielles peuvent produire de nouveau(cyber-attaques, effondrement des immeubles précaires…). Sans oublier le banal : conduire prudemment, regarder où se trouvent les sorties de secours, savoir quitter les personnalités toxiques.

 Ainsi les monomaniaques de l’environnement hostiles aux gilets jaunes ont-ils complètement oublié, dans leur juste combat, de se préparer à la crise la plus rapide et toujours la plus violente qui se préparait pourtant sous ses yeux : la crise sociale. Ces jaloux spectaculairement vexés de n’être pas en tête du cortège des contestations sont déclassés impitoyablement depuis trois semaines. Ce doit être désagréable, lorsqu’on s’attendait à une autre fin,de sentir confusément que personne n’avait besoin de vous pour sursauter, se lever, se battre pour ses idées… qui apparemment ne sont pas les vôtres, alors même qu’elles n’ont pourtant pas encore été gravées dans le marbre.

C’est décevant de les voir refuser cette occasion exceptionnelle de recommencer de zéro – fantasme pourtant bien écolo – et d’aller influencer de leur voix ce qui semble réellement bouger au-delà de trois likes sur Facebook et d’une réunion d’association vide. Cela démasque un certain nombre de beaux parleurs : il s’agit de recommencer tout, mais pas aujourd’hui car cela n’arrange pas votre agenda, et avec ceux que vous avez choisis comme assez purs pour le nouveau monde vert.

Les gilets jaunes en revanche prennent dans le cortège tout ce qui vient du moment qu’il vient en personne et pas en fonction ou système. On écoute un homme et une femme et les idées qu’ils ont, pas leur situation sociale ou leur inclinaison politique, en fait, on fait exactement tout ce qu’un humaniste se devrait de faire, toujours : écouter sans savoir d’où provient le message, la vérité et la justice, les solutions et le bon sens sans vérifier quel énergumène médiatique l’aura dit ou non avant. Cela n’est pas prêt, cela se démonte encore facilement, mais cela progresse. Et rapidement. A ce stade, j’admets volontiers ne pas participer mais observer avec attention et très grand intérêt.

Ils ne cherchent pas l’innovation à tout prix originale, ils cherchent ce qui fonctionne et se comprend par la plupart.  Cette utopie que les professionnels de l’indignation nous jalousent se réalise aujourd’hui sur les ronds-points autour des brasiers, près des péages et des centres commerciaux, bref, partout où ils ne se trouvent eux plus depuis longtemps, et enfermés dans une bulle, avaient complètement oublié ce qu’il en coûte, ce qu’il faut comme paramètres croisés pour parvenir à leur degré d’éthique. On pourrait penser que la mauvaise foi ou la bassesse ne frapperaient plus des hommes et femmes si accomplis, si assurés de la bienfaisance de leur existence : pourquoi alors tout ce fiel contre ceux qui n’y sont pas encore parvenu ? Parce que les amalgames vont ici bon train, et que je ne déroge pas à la règle en écrivant moi-même ceci.

Les gilets jaunes semblent investis. Ils ont fusionné la gentillesse polie et ouverte à l’ordre de laquelle il est assez rare de devoir les rappeler avec l’obstination gainée, moins ostensiblement musclée que savamment assouplie par les positions simples et répétées de mouvements à la portée de tous.

Ils ont parfaitement compris l’escalade à laquelle on les invite et s’échauffent doucement, acte après acte, en ripostant à chaque coup donné avec une détermination qui relève moins de la rage que de l’honneur, de la parole donnée aux autres, ces autres valeurs incendiaires que l’on croyait enterrées mais qui vibraient dans l’ombre. Ils peuvent être dans le même temps désolés de la violence mais disposés à en user, dans la grande tradition tragique. Ils sont complexes, contradictoires, parfois injustes eux-mêmes mais parmi tout ce marasme non institutionnalisé, ce qui point et se fait entendre sonne juste. De la même manière que les oiseaux volant ensemble savent trouver le Sud, et les poissons la bonne distance entre eux, innée, pourvu qu’on les laisse naviguer à vue.

Il fallait je l’admets, de mon côté, avoir complètement désespéré de toute vie en communauté pour observer ce mouvement comme un miracle, qui comme tout miracle, aura une fin sans doute brutale, sans doute banale, mais ne laissera frustrés que ceux qui n’y auront pas participé. Oui,j’ai désespéré longtemps.

Mais je suis convaincue depuis plus de 15 ans que les émeutes répétées et les catastrophes climatiques, de plus en plus inextricablement liées, se produiront à l’avenir avec une régularité qui permettra à chacun de se préparer à son rythme, acte après acte. Il était encore trop romanesque de penser à une fin globale pour tous. Non, il va falloir lutter, décroître et souffrir.

Et c’est ce qui nous sauvera. Nous, comme groupe d’humains face à l’adversité. Elle prendra son visage de plus en plus net, et de moins en moins contestable : les cyniques brutaux à l’âme désarmée,les lâches et les profiteurs de guerre. Et nous combattrons coude à coude, en provocant la fin de leur monde lorsque jusqu’à présent, seules la déploration lettrée, la ringardise classique ou l’insalubrité incomprise de celui qui décroît tout seul pendant que les autres s’amusent nous étaient permises.

Jeudi 29 novembre 2019. La source directe et le contact immédiat

Ce que les animateurs urbains ne comprennent pas, c’est cette mise à mal de leurs dispositifs sociaux factices incapables de créer le« tissu social », le « lien humain » qu’on les paye pour imaginer. La culture populaire apporte aux gilets jaunes un sang bien frappé de communication directe. Au prochain rond-point ou presque, tu peux t’arrêter,discuter et rire avec des inconnus, sans la moindre gêne dès le premier contact établi, et le trac pour celui qui n’a pas l’habitude, surmonté. Ce n’est pas la peine de faire semblant, chacun est d’excellente humeur et donc fort accueillant et savez-vous pourquoi ? parce qu’il est intimement persuadé de faire quelque chose de salubre et de simple, quelque chose qui lui donne une place d’acteur et pas de patient, encore moins de client. Nous n’en pouvons simplement plu d’être des clients de votre monde.

Un retraité préférera mourir sur une barricade que dans le confort ouaté d’un système « qui ne va pas si mal » ; un étudiant se fout de son prochain cycle s’il peut se faire des amis pour la vie sur un blocage de raffinerie ; une mère de famille se sentira super-héroïne, quelques jours, auprès de ses enfants qui la voient d’un autre œil et admirent leur mère courage parce qu’elle se bat pour tout le monde et pas simplement un petit groupe opprimé parmi les autres.

Autour du feu de palettes, un chômeur d’origine latine se prend à donner des consignes, une fine Black au visage mangé par sa capuche à fourrure, Vénus, prend les réclamations et organise la prise d’un prochain QG avec un couple de retraités et deux CPE discutent du roulement pour dormir quelques heures avant la classe. Il pleut, 50 gilets luisent sous le hangar prêté par un grand magasin local soutenant le mouvement en cachette du préfet,personne ne se plaint. Un type avec des béquilles demande comment il pourrait participer à la marche, une fille boulotte, toute seule, lui dit qu’elle le prendra dans sa voiture et qu’ils feront une opération escargots à côté. Un homme élégant en chaussures de cuir clair demande si tout le monde aura mangé avant le blocage de la raffinerie, il rappelle l’heure et demande de ne rien dire sur les réseaux sociaux. C’est déjà fini, les flics infiltrant évidemment de plus en plus ces réunions, ils attendront tout le monde tranquillement devant les lieux, et personne ne prendra rien ce soir-là. Ils retourneront au rond-point en attendant de meilleures idées, plus de main forte. Ce sont les gilets jaunes de la semaine, les plus endurants, les moins faciles, mais les plus forts. Les plus intellos sont chez eux, à fournir le site internet de suggestions correctement écrites, à prendre les rendez-vous avec les autorités, à organiser les manifestations dans le calme. Les sympathisants, enfin, se regroupent uniquement le week-end, mais soutiennent le reste du temps sur Internet. Ce petit monde n’a presque plus besoin du grand et il est pourtant maillé sur tout le territoire, et l’on ne se prend pas à rêver. On fait des projets concrets avec des dates et des paroles données.

L’incompétence commerciale du cosmos (Günther Anders)

J’ai une certaine habitude des bides. Pour ne pas dire une esthétique. Après tout, je viens de la fac Arts du spectacle, c’est tout dire.À cette aptitude pour les bides s’adjoint une compétence pour le sabotage. Je ne sais pas pourquoi, j’aime bien brûler mes navires pour m’empêcher, par trouille, de repartir d’où je viens. Cela n’empêche pourtant pas un instinct d’orientation capital de me faire retrouver la bonne base lorsque j’erre pendant plusieurs saisons. Pour parachever le tout, j’additionne aux bides et au sabotage un goût désespéré pour les causes perdues. Qui ordonne quoi et conduit à l’autre, c’est trop tard pour le savoir, mais je vis ainsi. Il n’y a pas de catégorie LinkedIn pour moi, je ne sais jamais quoi mettre dans mes bios, je ne suis fière de rien en particulier mais assume tout en force, ne me considère pas comme un modèle mais me fais entièrement confiance. Sur Facebook j’efface 9 statuts sur 10 avant de les envoyer, pour ne pas vous déranger, il en reste encore beaucoup que je supprime souvent ensuite, pour ne pas en rajouter. Je ne sais pas communiquer pour moi-même comme je sais le faire pour les autres. J’ai des choses à dire mais je me tiens souvent en recul, quand c’est trop encombrant je poste un texte sur mon blog ou donne une chronique à un ami, sans trop y croire. Je n’ai pas de problèmes apparents : une famille, un travail, des amis. Je ne veux pas plus et consentirais à moins, si la cause était vraie et les maîtres dignes.

Repliée depuis des années en zone rurale sans beaucoup d’interférences sociales, un jour, j’ai ressenti cette pulsion violente, sans programme, sans excuse. Je me suis sentie entourée de gens qui me ressemblaient et cela m’a bouleversé. Plus de postures, plus de mépris, tout est tombé. Je suis une mère (cela change tout, compagnons sans descendance, ce n’est pas pour rien que toute la littérature vous le dit), et j’ai un gilet jaune qui luit dans ma voiture, qui m’éblouit quand je conduis, en se reflétant dans le pare-brise, qui glisse sur le siège passager et que j’ai du mal à bien faire tenir. Il me rend fière. Il représente ce que je pouvais faire. Je l’ai placé d’abord dans la voiture, le 17 novembre, le cœur battant. J’ai reçu des klaxons et des appels de phare, des pouces levés en croisant les autres. Je l’ai mis sur moi pour aller me promener dans ma campagne les jours d’après, et me suis sentie protégée, j’ai croisé des papis hilares. Je l’ai gardé et suis allée seule un soir dans un parking derrière Darty retrouver des gens inconnus et j’ai eu peur de me tromper. Etait-ce vraiment ma seule aventure possible, la bonne pour moi ? Je l’ai remis tous les jours avec un peu plus d’aplomb, un peu moins de trac, me suis arrêtée pour saluer les autres, les ai soutenu en ligne. J’ai retrouvé des amis dans la grande marche du 1er décembre, où des flics nous ont salués, les CRS admis et les gendarmes klaxonnés. Pas un casseur, et des collégiens à qui on demandait de faire attention, de reste rentre nous. On s’occupait de savoir si nos vieux suivaient. On chantait et on chahutait, n’ayant pas grand-chose à perdre. Nous dégoulinions de pluie et nos artères battaient fort. Et me suis sentie chez moi. Je ne peux plus quitter ce gilet, malgré toutes les ordures qui vont être dites et faites en notre nom. Je me souviens de la chronologie. Je sais pourquoi. Je ne l’abandonnerai pas. Tant pis si tout s’arrête demain et que personne n’applaudit.

Nous rendrons compte de nos actes individuellement et pas collectivement, et nous le faisons déjà : nous n’attendions que cela. Rendre compte, chacun, de nos actes, pas de nos rêves.

 Dites ce que vous voulez, regardez autour de vous et faites ce que vous devez. Ce gilet jaune servira à refaire les présentations.

Courte biblio des références infusées :

Le Mal qui vient, Pierre-Henri Castel

Combat vital, Don Jean Habrey

Rues barbares, Vol West, Piero san Giorgio

Les trois tomes de journaux de M.G. Dantec

La fausse parole, d’Armand Robin

La pensée en otage, d’Aude Lancelin

La Haine, de Günther Anders

Journal de galère, Imre Kertész

La citadelle intérieure, Pierre Hadot

Continuons le chemin

***

Le Nécronomacron

2017-06-17 07:03:37

Une théologie du néant à la manière de Lovecraft

«Malheur à la cité dont le prince est un enfant.» (Ecclésiaste 10:16)

«Je suis la femme d’Emmanuel Macron et non sa mère ou sa grand-mère. L’amour n’a pas d’âge.» (Tweet de Brigitte Trogneux-Macron, le 30.4.2017, 18h46)

Je connais les Macrons depuis la nuit des temps. Leurs métamorphoses ne me trompent pas. Je suis plus vieux que si j’avais mille ans, car j’en ai trois fois autant, l’âge de cette civilisation. Eux sont éternellement jeunes, ils le font savoir et on les croit.

L’obscène imposture! Moi seul vois clair dans leur jeu. Son jeu. Derrière ses tulkous, ses réplicants et ses incubes il est un. Ses pluralités, ses ouvertures, ses multitudes et ses étendards ne sont que les filaments de lumière sans pesanteur qui annoncent le trou noir, l’unique aboutissement de tout.

Il n’est qu’un oxymore en rotation, une contradiction absolue. Ce gouffre n’a aucue profondeur. Cette fraîcheur n’a pas d’âge. Malgré mes cicatrices et mes difformités, je suis encore trop jeune pour lui faire barrage. Je n’ai que le pouvoir de le suivre et de l’irriter. Je le reconnais dans ses mues et ses saisons, infailliblement. A quoi? A je ne sais quoi. Je plaisante: je le sais. A son regard tout à la fois naïf et cynique, enfantin et roué, aigu et désespérément stupide. Le regard dit-on, est le miroir de l’âme. Quand l’âme n’y est pas, il se compose et du même coup se trahit. L’ennemi est habile à donner le change. «Il est vrai pourtant — a observé un de mes éclaireurs —, qu’il ne peut s’empêcher de laisser échapper quelque sottise, qui est comme sa signature.»

Ses yeux sont frémissants et inquiets comme l’agent infiltré qui craint de perdre sa fausse moustache. Ses gestes sont surfaits, ses joies froides et ses colères infantiles. Ses pensées sont grégaires comme un banc de poissons. Il joue sa survie à coller au courant.

Vous ne le reconnaissez toujours pas?

Je l’ai croisé partout. Il était ce mignon de Socrate qui s’abreuva de ses paroles avant de me les rapporter quand j’étais juge d’Athènes. Il se prélassait grimé dans le Satyricon quand je gardais les palais de la débauche. Ce frileux a toujours vécu adossé aux foyers du pouvoir. Brantôme et Saint-Simon l’ont croisé dans les antichambres sans même le savoir. Il était gandin quand je revenais des campagnes de l’Empereur, les orteils gelés et le crâne fendu. Il est apparu à Balzac comme journaliste, à Daumier comme avoué. Partout où soufflait un vent de mode, il montait en selle et se laissait propulser. Un être de chair eût été trop lourd.

La modernité est son heure de gloire. Quand la morale se confond avec la vertu et le verbe avec l’action, il triomphe. Il nage dans les nombres et les quantités, il calibre, élague et normalise. L’imprévu l’irrite, la diversité le déroute, la bravoure l’épouvante, la gratuité le détruit. La sagesse à ses yeux se résume à rester sage. Il se garde de la folie humaine comme le vampire se calfeutre contre la lumière du jour. Il a aplati les arts, castré la pensée, transformé le destin en pronostic. Il a envahi les académies et aussitôt les temples de la science sont devenus les tombeaux de l’évidence. Et aussitôt les esprits les plus instruits sont devenus ses plus grosses dupes.

Le voici donc qui s’avance à découvert. Seuls les poètes et les écrivains s’alarment de son passage. Il est le diable en complet veston de Gogol, l’Européen moyen en qui Léontiev voyait l’idéal et l’outil de la destruction universelle. Il est l’inspirateur de toutes les philosophies du nivellement et de la trivialité. De Stuart Mill à Proudhon, de Cabet à Marx, le dix-neuvième siècle ne chante que sa médiocrité et la prolonge à travers les âges.

Le voici donc à mes côtés, de plus en plus proche, de plus en plus nombreux. Il est mon collègue de HEC rêvant de sa première Jag, mon partenaire de squash, mon coloc équipé chez Roset et B&O, épris d’intérieurs blancs et de plantes vertes. Il est le gendre idéal dont rêvait ma mère, l’analyste financier qui rafle en un jour mes laborieux honoraires de six mois. Il aime tout le monde et ne veut blesser personne, mais son regard de bande dessinée continue de le trahir. Il rédige son moindre speech, affine son anglais d’aéroport, lit ce que chacun doit avoir lu mais porte ce que la personne ne peut se payer. Il a trouvé sa fêlure dans un amour interdit, mais là encore, le texte n’est pas de lui:

Réveille-toi Maggie, je crois que j’ai quelque chose à te dire

Septembre est presque fini et je devrais tout de même reprendre l’école…

Je sais que je t’ai amusée, mais je me sens abusé…

Le soleil du matin quand il frappe ton visage révèle ton âge…

Tu m’as enlevé de chez moi juste pour ne plus être seule

Tu as volé mon cœur et c’est cela qui blesse vraiment.

Non, Maggie May n’est pas Brigitte et Macron n’est pas Rod Stewart. Le Macron n’est personne. Le Macron® est un produit synthétique et breveté comme le Nylon, le Teflon ou le Dacron. Le Macron est le tissu même de la société sans hommes.

From → divers

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