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« ON A LES 68 QU’ON PEUT »

22 mars 2018
 
Dans Et… Basta le texte d’un disque de Léo Ferré édité en 1973, ce dernier évoquait son 68 à lui, le divorce d’avec sa seconde épouse, sa rébellion conjugale, précisant : « C’est la gravure de mon 68 à moi. On a les 68 qu’on peut. »
Il en fut de même de moi qui « ai fait 68 » à ma manière, et déjà sur la marge, même des courants les plus « contestataires ».
***

Il est convenu de faire de l’éclosion du printemps et plus précisément du 22 mars 68 le début « officiel » du mouvement du même nom (ramassis — c’est un mot que j’emploie après coup, car sur l’heure j’ignorais tout de ça ou presque — de trotskistes, maoïstes et autres libertins à la Cohn-Bendit déguisés en libertaires).

Alors même que le mouvement de Mai 68, le mouvement des « z-événements » (« la révolte » dit ce midi même, la misérable journaleuse propagandiste non-gréviste habituelle, faisant permanence collabo en annonçant la grève générale de ce jour, à la radio d’État) remontait, du moins au niveau estudiantin, à l’année 1967 dans les universités de Strasbourg, où les situationnistes pointèrent leur nez avec la diffusion de la brochure De la misère en milieu étudiant ;

et de Nantes où l’UNEF locale ledit syndicat étudiant avait été noyautée et prise en mains par des conseillistes, anarchistes et autres libertaires ; toute l’ultra-gauche anti-autoritaire locale de l’époque, farouchement anti-gauchiste, qui entre autres, « luttait » alors pour la mixité dans les cités universitaires et défilait dans les rues, une nouveauté pour l’époque, drapeaux rouges et drapeaux noirs unis, ce qui avait une certaine gueule, mêlés aux drapeaux rouge-et-noir de la CNT espagnole encore tenue par des anarcho-syndicalistes républicains espagnols, déjà âgés, qui eux « avaient fait 36-37″ du côté de Barcelone, ou ailleurs.

Folklore diront certains, mais qui ne fut pas et n’est pas encore sans émission de plus d’un frisson chez les âmes sensibles. Précisions nécessaires puisque la première usine qui se mit en grève en France en 68 fut l’usine Sud-Aviation de Bouguenais dans la banlieue Sud de Nantes tenue syndicalement par F.O. qui avait localement une vieille frange, un vieux fonds anarcho-syndicaliste. Sud-Aviation devenue depuis la SNIAS, et après quelques fusions et regroupements, l’Aérospatiale pour finir avec l’actuelle entreprise Airbus.

*

Je me souviens bien du premier jour de 68 dans ma petite ville de province. Était-ce le lundi 25 mars ? Probablement. À l’appel de je ne sais qui, on avait interrompu un cours de math dans ma classe, pour se retrouver tout le lycée — enseignants compris — debout, assis sur les pelouses, discutant ou discutaillant, écoutant ou disputant (beaucoup de disputes dans le sens scolastique du terme en Mai 68 sur les formes desdites luttes et de la démocratie, directe, participative, ou nondémocratie avec tous les gauchistes autoritaires, et leur pseudodictature du (sur le) prolétariat, dont on sait trop bien ce qu’ils sont devenus depuis pour la plupart).

Je me souviens encore — moi qui n’ai pourtant pas la mémoire des patronymes — du nom de ce prof. qui ce jour-là interrompit son cours comme tous les autres : Roger (il me paraissait vieux à cause d’un certain embonpoint, mais devait être dans la quarantaine, il portait une blouse blanche à cause de la craie sans doute ; où est-il aujourd’hui ?).

Habituellement et stoïquement il faisait son cours devant une salle en partie indifférente. Il était de bon ton dans les classes littéraires, comme la mienne, classe essentiellement de filles d’ailleurs, de mépriser les matières scientifiques et, réciproquement dans celles qui étaient dites scientifiques, et plus masculines, de mépriser les matières littéraires.

D’ailleurs, la propre épouse de ce prof. de mathématiques, encore plus désabusée que son mari, elle-même professeur de physique-chimie, mais par ailleurs incapable de faire marcher ses expériences, nous l’avait martelé un jour, je ne sais plus si c’est avant ou après Mai 68 ; elle nous avait admonestés d’un : « petites têtes de littéraire ».

C’est dire si déjà tout ne marchait pas pour le mieux dans ladite Éducation Nationale qui ne devrait recevoir, comme autrefois, que le nom plus juste ou moins faux d’Instruction Publique. Mon lycée, au sein d’une vaste cité scolaire, avait pour nom Lycée mixte d’État Aristide Briand, du nom du belliciste de Quatorze devenu « pacifiste«  une fois le mal fait, un enfant du pays qui passa sa jeunesse (« anarchiste », pour lui aussi!) en ma contrée, fin XIXe – début XXe.

Le lendemain de ce jour, j’avais dix-sept ans. J’ignorais que je ne verrai sans doute jamais d’autre mouvement social de cette sorte. J’étais loin d’imaginer ce qu’allait devenir plus ou moins rapidement bon nombre de gens connus et inconnus de 68. Une part intégrante de ceux qui organisent la chienlit contemporaine. L‘état de décadence civilisationnelle et le délabrement de la société un demi-siècle plus tard.

Personne ne me fera cracher sur 68 comme le font les gauchistes les plus connus de cette époque de ma jeunesse, mon 68 et ceux d’autres alter ego qui peuvent encore se regarder dans une glace comme moi sans dire : j’ai failli. Depuis, j’ai fait ce que j’ai pu, mais sans changer d’esprit au fond de moi, sans illusions non plus. « On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans ». À voir ; et quitte à être sérieux, soyons-le avec diérèse…

***

Mais pour parler plus globalement, s’il est un moment où la parole fut vraiment libérée (la parole politique en premier lieu) c’est en ces temps qui connurent quelques instants de poésie pure en certains slogans situationnistes en particulier, mais bien loin de ma province ; et d’utopie, sans beaucoup de lendemains qui chantent, qui s’acheva pour certains quelques années plus tard dans l’échec communautaire, la drogue ou le suicide.

Mais pour l’heure, celle de 68, pour le Bien et pour le Mal à venir (la société humaine est incapable de naviguer selon un juste milieu et guidé par la raison) il était interdit d’interdire. Slogan amusant puisque sorti en premier non pas de l’imagination étudiante débridée (au sens propre), ou de L’imagination au pouvoir, mais du micro d’une radio périphérique, comme on disait alors, je ne sais plus laquelle des radios publicitaires, par la voix du misanthrope le plus blasé qui soit et amuseur public : Jean Yann.

Une chape sautait, les mots, les mœurs se transformaient en quelques semaines. Ou plus exactement prenaient toute la rue. Accélération de l’Histoire. Mouvement de Pensée collective. La mini-jupe et « la pilule » émergente, si l’on peut dire, demandaient des comptes aux vieux partis et vieux syndicats, à l’autorité en général (familiale, scolaire, étatique…) et au père suprême, au vieux Père Fouettard et Grand Commandeur de Gaulle. Char-lot … au-po-teau ! Entendait-on dans certains cortèges de manifestants, même âgés et ouvriers, vers cette époque. Même si certains poursuivaient d’autres buts de politique internationale moins avouables pour le faire tomber. Mais c’est une autre histoire.

Moi, en ces temps-là, j’ai beaucoup écouté, plus rarement agi, je cherchais d’un lieu de discussion à l’autre, d’un rassemblement à l’autre, et dans mon entourage immédiat mes propres idées, sans beaucoup d’échos, ou si rarement évoquées par des gens qui me paraissaient les dévaluer, les banaliser, les dépoétiser. Celles que je retrouvai finalement tout seul ou presque dans des écrits, mais l’an 68 passé, mort, enterré.

***

Dès 1973, Ferré encore lui, dans le même texte que précédemment cité, disait, ou plus exactement déclamait sur un accompagnement musical de lui-même, Marc Chantereau, Paco Ibáñez et Juan-Carlos Cedrón :

Il l’a fait [68], comme on fait une partie de cartes. Les cartes, aujourd’hui, sont mêlées. Il n’y a plus rien qu’une certaine forme de dictature sentimentale qui vous arrange et qui vous endort pendant que les Autres veillent.

Vous êtes vraiment des cons et des malheureux. Ou bien alors, crève, paysan, crève et passe de l’autre côté de la rue, avec tes dieux, avec tes maîtres, avec tes pantoufles et tes clopes…

Si en 73, Ferré pouvait déjà évoquer « une certaine forme de dictature sentimentale qui vous arrange et qui vous endort pendant que les Autres veillent » que dirait-il aujourd’hui alors qu’il s’agit de dictature tout court, moins frontale que sournoise, de « dictature démocratique«  ou de « démocratie totalitaire«  comme le disait un dissident venu se réfugier en France il y a déjà des années de ça ; de limitation des libertés individuelles et collectives, de la chasse aux sorcières non plus gauchistes comme après 68, mais de la chasse par les anciens gauchistes de la caste médiatique, cinématographique et politique en particulier, pratiquant un totalitarisme insidieux de « libération de la parole », consistant à cafter, dénoncer, harceler, diffamer sans souci et au mépris total des lois et de la Justice anesthésiée.

Que dirait aujourd’hui Ferré s’il voyait que pratiquement tout le gauchisme et même une bonne partie des pseudo-anarchistes soixante-huitards et post-soixante-huitards ont viré mondialistes (c’est sans doute ce qu’ils appelaient « internationalisme« ) et présentement macronistes.

Ce n’est pas ou plus à de la dictature sentimentale, que l’on assiste, mais à une fusion délétère de tout et de l’inverse de tout, dans le même magma de domination, oppression, propagande, délation, intolérance, limitation de la liberté d’expression, silence sur tout ce qui les gêne, répression. Et pure folie de caste de médiocres et de gens tordus.

Fusion totale où ce monde gauchiste méprisable et méprisant, mais aussi généralement méprisé, adepte de théories sexuelles délirantes, de féminisme hystérique (bien au-delà du MLF d’autrefois pourtant déjà pas mal gauchiste), d’antifascisme fasciste, d’antiracisme raciste, est et demeure en totale adéquation avec les visées, les buts avoués ou non du capitalisme le plus putride et dénué de sens, et le plus impérial qui soit.

Pitoyable monde gauchiste d’hier et d’aujourd’hui (où il est très majoritairement trotskiste ou prétendument anarchiste) de bobos bornés ou cyniques ennemis du peuple. Sicaires ou autres affidés ou larbins du « grand capital » (comme disait les staliniens, fut un temps).

From → divers

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