LAO-TSEU – TAO TÖ KING – SUITE
Deuxième neuvaine de l’adaptation du Tao Tö King de Lao-tseu, où est définie, en particulier, la hiérarchie taoïste des valeurs : tout en haut le tao – naturisme philosophique, puis la bonté et la justice, puis « le culte familial » (piété filiale, amour parental), puis l’instruction et les savoirs, et pour finir le plus dédaigné, car agent du plus grand mal social : l’industrie et ses profits.
X
Peux-tu par ton esprit embrasser l’un
Sans nullement t’en détacher ?
Te concentrer ton souffle
À être souple nouveau-né ?
Purifier ta vision d’origine
Jusqu’à l’immaculé ?
Aimer le peuple et mener l’état
Par le seul non-agir ?
Ouvrir et refermer les célestes battants
En étant comme femme ?
Tout voir et tout connaître
Sans user d’intellect ?
*
Semer faire germer et faire fructifier
Mais sans s’approprier
Agir sans rien attendre
Et guider sans contraindre
Telle est vertu suprême
*
XI
Trente rayons vont au moyeu
Mais c’est le trou médian qui fait rouler le char
Le vase est façonné d’argile
Mais son creux au-dedans lui donne son usage
Maisons sont portes et fenêtres
Et c’est le vide encor qui permet d’y loger
Les potentialités de l’être
Par le non-être sont œuvrées
*
XII
Les cinq couleurs
Aveuglent la vue
De l’homme
Et les cinq tons
Assourdissent l’ouïe
De l’homme
Les cinq saveurs
Font gâter le goût
De l’homme
*
Tant course que chasse
Égarent le cœur de l’homme
Quête des trésors
Pousse l’homme au mal*
* variante : Tant la course que la chasse / Égarent le cœur de l’homme // Et la quête des trésors / Pousse l’homme au mal.
Glose six : « les cinq couleurs » sont une allusion aux cinq couleurs de base qui, par exemple et bien plus près de nous, formèrent le drapeau à cinq couleurs de la république de Chine au début du XXe siècle, représentant les hans en rouge, les mandchous en jaune, les mongols en bleu, les hui en blanc et les tibétains en noir. « Les cinq tons » sont les cinq notes des gammes chinoises pentatoniques (ou plus exactement penta-phoniques), par exemple la gamme « do, ré, mi, sol, la », basée sur les quintes : do-sol, sol-ré, ré-la, la-mi). De même « les cinq saveurs », sont les saveurs de base, tels de nos jours le sucré et le salé, l’acide et l’amer et l’umami (le goût (mi) délicieux (umaï) en japonais = le savoureux, dont l’exemple de référence est le lait maternel).
*
XIII
– Faveur et disgrâce à surprise égale
– Chéris grand malheur tel ton propre corps
Que signifie :
Faveur et disgrâce à surprise égale ?
La faveur met haut la disgrâce abat
Obtient-on faveur… surprise
La perd-on… surprise encore
Que signifie :
Chéris grand malheur tel ton propre corps ?
Si j’ai grand malheur c’est que j’ai un corps
Sans corps quel malheur pourrais-je éprouver ?
Qui chérit son corps au monde
Peut défier le monde
S’il se fie au cœur du monde
Lui confier le monde
*
XIV
Du regard on ne le voit pas
L’invisible est son nom
De l’oreille on ne l’entend pas
L’inaudible est son nom
De la main on ne le sent pas
L’impalpable est son nom
*
Sa face supérieure
N’est pas illuminée
Et sa face inférieure
N’est pas obscurité
Perpétuel indicible
Au royaume immanent des non-choses*
Il est le moule sans la forme
Il est vignette sans image
Il est fuyant insaisissable
Quand on l’accueille on ne voit pas sa tête
Quand on le suit on ne voit pas son dos
*
Tiens du tao rêves antiques
Prends du présent le contingent
Ô toi qui reconnais les origines
Et qui demeure en plein cœur du tao
* variante : Au royaume immanent où règnent les non-choses.
*
XV
Les sages parfaits d’autrefois
Étaient si fins subtils profonds
Et tant universels
Que nul ne pouvaient les connaître
Ne pouvant les connaître
Force est de s’en faire une idée :
Prudent celui qui passe à gué
Hésitant qui craint ses voisins
Réservé qui est invité
Fragile est la glace au dégel
Concentré le bloc de bois brut
Étalé le fond de vallée
Et si confuse l’eau boueuse
Qui sait en repos passer du dépôt au clair*
Puis en se mouvant du calme au remous ?
Celui qui dans lui a ceci
Ne cherche pas la plénitude
N’étant pas plein mais usager
Il pourra se régénérer
* variante : Qui passe au repos du dépôt au clair.
*
XVI
Atteint la vacuité suprême
Et maintiens-toi dans ta quiétude
De tous les êtres qui fourmillent
Ne contemple que leur retour
Car tous les êtres de la terre
Retournerons à leur racine
*
Et retourner à sa racine
C’est s’installer dans la quiétude
Et s’installer dans la quiétude
C’est retrouver l’ordre du monde
Et retrouver l’ordre du monde
C’est reconnaître le constant
Et reconnaître le constant
Est illumination
*
Ignorer le constant
C’est créer son malheur en aveugle
*
Qui connaît le constant
Sera le tolérant
Le tolérant fera
Le désintéressé
Le désintéressé… royal
Et le royal sera céleste
*
Qui est céleste
Au tao s’unira
Qui s’unie au tao
Longtemps vivra *
Jusqu’au bout de sa vie
Rien ne saurait l’atteindre**
* variante : Qui est céleste / Fera corps avec le tao // Qui s’unie au tao / Fera long feu.
** variante : Rien ne saura l’atteindre.
*
XVII
Le grand maître [en tao] reste ignoré du peuple
Le suivant est [le maître en bonté et justice]
Celui que le peuple aime et loue
Puis vient encor [le maître instruit plein de savoirs]
Celui que le peuple redoute
Le dernier va [le maître en profits d’industrie]
Celui que le peuple méprise
*
Maître à confiance modérée
Peuple à méfiance conférée
*
Maître éminent se garde de parler
Œuvre accompli tâche remplie
Le peuple dit : cela vient de nous-mêmes *
* cf. les pièces II et IX.
Glose sept : les passages entre parenthèses sont des commentaires explicatifs d’exégètes taoïstes.
*
XVIII
De la descente du tao
La bonté sourd et la justice
De l’instruction et des savoirs
Ne sort que le grand artifice
Du désaccord des six parents
Éclos paternel et filiale*
Amour et piété familiale
Des nuits du royaume en chaos
Loyauté naît et bonne foi
* variante : « Éclos parental et filiale ».
Glose huit. « Du désaccord des six parents » : il s’agit de la discorde « traditionnelle » entre le père et le fils, l’aîné et le cadet, l’épouse et l’époux.
***
Commentaires fermés