RÉFECTION
En écoutant ou en fredonnant le début de la chanson de Maurice Fanon « L’Écharpe » (voir un article précédent), je me suis dit qu’il avait dû avoir quelque mal à mettre ses vers en ordre. Il s’est même quelque peu empêtré, du moins à l’entame. L’émotion, sans doute…
Je recopie la première strophe :
Si je porte à mon cou,
En souvenir de toi,
Ce souvenir de soie
Qui se souvient de nous,
Ce n’est pas qu’il fasse froid,
Le fond de l’air est doux,
C’est qu’encore une fois
J’ai voulu, comme un fou,
Me souvenir de toi,
De tes doigts sur mon cou,
Me souvenir de nous
Quand on se disait « vous ».
En effet, il me semble absurde (syntaxiquement et tout autant poétiquement) de commencer cette chanson en disant : 1/ que ce que Lui (Fanon) porte au cou est un souvenir d’Elle (en l’occurrence Pia Colombo qui fut sa compagne, puis sa femme avant qu’ils ne divorcent au bout de quelques années) ; 2/ et non pas parce qu’il fait froid ; 3/ mais, enfin… parce que c’est un souvenir.
Je résume en une phrase : je porte ce souvenir de toi non pas parce qu’il fait froid mais parce que c’est un souvenir de toi. Oui, certes… Il me semble qu’il aurait été mieux d’écrire : je porte cette écharpe parce que c’est un souvenir de toi.
Je me demande si Fanon n’a pas senti l’illogisme, d’où son recours à « c’est qu’encore une fois » expression ambigüe qui semble atténuer le propos biscornu. En effet, on peut comprendre de deux manières « encore une fois ». Soit il voulut dire : « une fois de plus je porte cette écharpe » ; soit il voulut dire : « comme je viens de l’énoncer, je me répète » ; ou les deux…
Je me suis permis de réviser – et chacun en fera bien ce qu’il voudra – cette première strophe pour la rendre, à mon avis, plus cohérente ; voilà à quoi je suis arrivé (ça a d’ailleurs l’avantage de rapprocher « soie » de « froid » qui se prononcent avec un « â » et non pas avec un « à ») :
Si je porte à mon cou
Cette étoffe de soie,
Ce n’est pas qu’il fasse froid,
Le fond de l’air est doux ;
Si je porte à mon cou,
Cette marque de choix,
C’est qu’encore une fois
J’ai voulu, comme un fou,
Me souvenir de toi,
De tes doigts sur mon cou,
Me souvenir de nous
Quand on se disait « vous ».
En fait, chaque strophe se divise en deux (6 + 6) du point de vue de la mélodie. De cette manière, on a dans les six premiers vers, trois « wâ » : soie, froid, choix ; dans les six suivants, trois « wà » : fois, toi, doigts.
Ultime remarque. Un vers de cette strophe est trop long : « Ce n’est pas qu’il fasse froid ». Il y a deux manières de faire en chantant : mettre une note en plus ; ou « sucrer » un « e » : j’avoue préférer et de loin la première solution qui n’est pas, à mon point de vue, choquante dans une chanson, mais qui est malheureusement la moins courante. Ce n’est pas Pia Colombo, d’où elle est, qui me contredirait, elle qui se faisait un dogme d’articuler le mieux possible pour être bien entendue et comprise.
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