LE DUEL AU SONNET

Numéro du lundi 30 avril 1888 –
Des dangers mortels de laisser une jeune fille écrire
et plus encore, diffuser un sonnet jugé mauvais.
Ou l’issue fatale et apoétique de la bêtise des mâles.
Enfant dans un fauteuil
3e quart du XIXe siècle
Tous les portraits qui suivent sont de (Philippe), Félix Dupuis (1824-1888)
Portrait de femme assise sur des coussins jaunes
3e quart du XIXe siècle
Portrait d’une dame au large décolleté,
dans une robe rouge bordée de dentelle
1878
Jeune fille au lapin
Crayon noir avec rehauts de blanc
Quelques mots sur les divers protagonistes.
Nous n’avons pas d’autres renseignements sur Habert que : il était dans les âges de sa victime Dupuis, et il dirigeait un « petit journal » dans le XVIIe arrondissement de Paris.
Fiorentino de la Rovère : son prénom seul déjà nous rappelle ses origines. Il est membre d’une grande famille italienne, les della Rovere, noble famille piémontaise qui commença piteusement au XIIIe siècle à Turin, puis à Asti dans la vulgaire finance et le commerce, puis qui compta deux papes (Sixte IV et Jules II), plusieurs cardinaux et un doge de Gênes. L’une des branches obtint le duché d’Urbino.
Bournand pourrait être François Bournand, qui fut professeur d’histoire de l’art et d’histoire de la civilisation à l’École professionnelle catholique de Paris. Il fut également journaliste antidreyfusard, collaborateur de La Libre Parole et de Terre de France, rédacteur en chef de L’œuvre ; et également directeur des revues Le Dessin, Blanc et noir, Paris-Salon. Polygraphe, il a écrit (parfois en collaboration) de nombreux livres d’histoire, sur l’art en particulier, des biographies, etc. (cf. fichiers de la BNF). Madame Bournan pourrait être Madame François Bournand auteur de : Trois grands Artistes : – Mme Vigée-Lebrun – Rosa Bonheur – Marie Bashkirtseff, ouvrage attribué parfois, à tort, à son époux.
Comme on pouvait s’y attendre, Tanneguy de Wogan qui a un nom à passer dans les dictionnaires et les encyclopédies, se retrouve à la BNF comme auteur de divers ouvrages dans le genre léger, mondain ou utilitaire comme : Épitome de yachting, Guide du grand monde, Manuel de l’homme de mer, Conseiller universel de l’acheteur, Moyens à employer pour encourager la prévoyance, La Vie à bon marché – ouvrage accompagné de 50 menus et recettes culinaires, Nouveau système de conchylioculture, ostréiculture et myticulture intensives, etc. Émile Tanneguy de Wogan est un breton de Paris né en 1850 et mort en 1906. Son prénom d’usage « Tanneguy » est l’une des formes de « Tanguy », prénom celte et plus précisément breton, signifiant : chien (ki) de feu (tann).
La BNF dit de lui « baronnet – homme de lettres – explorateur, a effectué plusieurs voyages dans un canoé en papier [sic] – président de la Société végétarienne de Paris » il est ainsi et aussi l’auteur de : Voyages du canot en papier le « Qui Vive » et aventures de son capitaine, ouvrage illustré par Jules Girardet (1887). Son père, le baron Émile de Wogan (1817-1891) né à Dinan, officier de spahis, démissionna de l’armée en 1847, reprit du service comme capitaine pour s’opposer aux barricades de 1848, redémissionna, voyagea beaucoup en particulier dans les pays les plus exotiques, revint en France où il fut employé dans les télégraphies. Il est l’auteur de divers ouvrages de voyages et d’aventures exotiques plus ou moins rocambolesques et sans doute romancées (cf. le Larousse du XIXe siècle).
Mais rien sur Louis Silvestre, nom roturier. Il existe plusieurs Silvestre sans prénom dans le domaine des arts au XIXe siècle (comédien, auteur de mélodies chantées, illustrateur). L’auteur de l’article, est peut-être le Louis Lambert pseudonyme de Léopold Stapeaux (1831-1891) qui fut directeur du Carillon entre 1876 et 1880 et feuilletoniste.
Un article du Gaulois du samedi 25 juin 1892 intitulé Les suites d’un duel tragique (il s’agissait de l’évocation de la mort d’un jeune officier d’active, Armand Mayer, tué dans un duel à l’épée par le dit marquis de Morès, duel qui fit couler de la salive politicienne et de l’encre tant et plus dans toutes les gazettes du temps) répertorie les duels tragiques des années écoulées :
Habert y est devenu Hébert peintre. Il existe plusieurs peintres Hébert au XIXe siècle, nés dans les années vingt comme Félix Dupuy. Il existe un Habert, Alfred né en 1824, mais son histoire est connue ; ce n’est pas lui (cf. michel.brunetti.pagesperso-orange.fr).
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Le marquis de Morès – de son vrai nom : Antoine, Amédée, Marie, Vincent Manca-Amat de Vallombrosa (1858-1896) est connu comme aventurier et activiste politique. Il fit souvent parler de lui. Après une période passée dans l’armée où il finit lieutenant dans la cavalerie (après Saint-Cyr où il aura comme condisciples Philippe Pétain et Charles de Foucauld de Pontbriand – le futur explorateur, le Père de Foucault, géographe et linguiste), puis aux États-Unis où il se livra à l’élevage intensif du bétail (à son grand dam, pas toujours de bonne qualité), créa son propre abattoir sans passer par les abattoirs de Chicago et distribua directement sa viande (ce qui lui mit à dos les abattoirs de Chicago, les autres éleveurs et les banques juives), il rentra en France en 1886, ruiné. Il fonda avec Édouard Drumont la Ligue Antisémite de France, puis en mars 1891 sa propre organisation : Morès et ses amis.
Il fut rédacteur à La Libre Parole de Drumont entretenant diverses campagnes contre le personnel politique, sans échapper à la calomnie et au mensonge si nécessaire. Il avait une troupe de choc pour tenir meeting tranquillement : des bouchers de La Villette. En mars 1892, il accusa dans la presse un groupe de bouchers juifs d’avoir fourni de la viande avariée à l’Armée. En 1893, il participa à la campagne contre divers politiciens dont Clémenceau – alors député radical qui sombra en Quatorze dans le plus bas nationalisme – ou personnalités des gazettes (comme Henri Rochefort et les rédacteurs du Temps, du Matin et du Journal des Débats) comme agents de l’Angleterre, sur la fois de faux documents diplomatiques produits par Louis, Alfred Véron, alias Norton (1850-1894) un escroc, faussaire et aventurier d’origine mauricienne (il est mort à Poissy, au bout de quelques mois en prison).
De Morès était un spécialiste des duels politiques, par exemple contre le journaliste et député radical de gauche Ferdinand, Camille Dreyfus (qui fut mêlé au Scandale des décorations avec Daniel Wilson, le gendre du président de la République Jules Grévy). Armand Mayer était un capitaine qui s’était quant à lui, insurgé contre une série d’articles dans La Libre Parole critiquant la présence de Juifs dans l’armée française. L’avocat Edgar Demange, qui défendra plus tard le capitaine Dreyfus, obtint l’acquittement de Morès dans cette histoire de duel mortel. La mort d’Armand Mayer suscita tout un tas de réactions politiques de tous bords ; Clémenceau dévoila que Morès avait emprunté de l’argent au banquier juif Cornelius Herz, associé au Scandale de Panama. Ce qui ne prouvait rien, mais qui fit son effet aussi bien chez les judéophiles que chez les judéophobes. Que condamnait-on et qui condamnait–on en l’occasion ? Morès, Herz, l’anti-juif ou le juif, les magouilles pour qui ou les magouilles pour quoi ?
De Morès quitte alors la métropole pour l’Algérie où il fonde en 1894 le Parti antisémite algérien. Son but est alors de rallier les tribus nomades. Il se rend en Tunisie, et organise une caravane pour la Lybie. En route, il recrute des touaregs et renvoie les tunisiens dont certains l’assassineront au début de l’été 1896, à la frontière avec la Lybie. Les assassins furent arrêtés, l’un d’eux fut condamné à mort mais gracié à la demande de sa veuve. Aussi étonnant que ça puisse paraître, à ses obsèques célébrées à Notre-Dame de Paris, le président de la République franc-maçon et républicain modéré Félix Faure (la victime bien connue de la mouche espagnole) se fera représenter par son officier d’ordonnance, le futur général Humbert. On notait aussi la présence du duc d’Orléans (ou comte de Paris, prétendant à la couronne si elle revenait), de nombreux militaires et députés. Ce furent dit-on, Maurice Barrès, Édouard Drumont et Jules Guérin qui firent son éloge funèbre.
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J’ignore qui est ce Saint-Réal qui signe l’article sur Les Duels Tragiques ; c’est peut-être un pseudonyme. Il existe d’anciennes familles de Saint-Réal. Par exemple des « de Marcley de Saint Réal ». Mais rien de tout ça à la BNF, du moins à l’époque qui nous concerne. (Je risque un nom, mais sans assurance aucune : Ernest Mathieu de Marcley de Saint-Réal, peut-être un peu jeune car né le 10 novembre 1862). « Saint Réal » apparaît près de 1400 fois dans Le Gaulois, si l’on enlève quelques Saint-Réal qui sont dans le corps des articles et qui évoquent des gens du temps passé ou des contemporains du Saint-Réal rédacteur (par exemple au moins une marquise et un comte) on peut dire qu’il y a bien 1300 articles signés Saint-Réal dans Le Gaulois, ceci entre 1887 et mars 1929, date du rachat du titre par le milliardaire corse et mussolinien Joseph Spoturno dit François Coty, « inventeur » des parfums Coty, qu’il fusionne avec Le Figaro sous le titre nouveau de : Figaro, sans article. Saint-Réal est présent également quelquefois entre 1879 et 1882 dans Le Figaro, puis d’avril 1929 à 1932 dans Figaro, une cinquantaine de fois.












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