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ZOLA SUITE : JE M’ACCUSE…

18 décembre 2012

­­­­­­­­­­­­­­Morceaux choisis de Je m’accuse… de Léon Bloy (1900) – le découpage, l’assemblage et les sous-titres sont de nous (sauf les sous-titres en majuscules).

Zola, l’homme.

Cris du Cœur !

Les imbéciles eux-mêmes commencent aujourd’hui à entrevoir la magnificence avec laquelle on s’est payé leurs figures, et combien Zola s’est foutu de la Vérité et de la Justice, dont il osa polluer les vocables de sa main merdeuse.

La nation de Chateaubriand, de Lamartine, de Victor Hugo, de Balzac, prosternée devant Émile Zola !!! Et personne pour vociférer, pour remplir de cris douloureux la terre et le ciel, au spectacle de cette effroyable ignominie !…

*

Pour ce qui est de moi, je déclare qu’on me fera expirer dans les plus horribles tourments avant d’obtenir que je sacrifie à une aussi fécale idole, ou même que je consente à la regarder, ne fût-ce qu’une fois et de très loin, sans exprimer, de manière ou d’autre, mon dégoût immense.

Dussé-je rester seul, je vilipenderai et je conspuerai, jusqu’à l’extinction de mes forces, le répugnant crétin et l’abominable voyou gâteux, adoré pour sa vilenie par les lâches fils de la Reine des nations vaincue.

Si la France est maudite, rejetée de Dieu, gisante sous les pieds des peuples, si c’est bien cela qu’il faut entendre, alors qu’elle crève une bonne fois et que tout finisse et que la planète, privée de son âme, roule, comme une chose morte, dans l’immensité !…

N’importe quoi vaudra mieux que ce vautrement dans les déjections d’un tel salaud !

*

« — Le succès immense de Zola est exclusivement attribuable à son ordure ». Cela, très-spontané, nullement suggéré par moi, a été dit de la façon la plus nette par mon interlocuteur.

*

La langue de Zola trouve le secret d’être plus basse que les choses mêmes !!!

*

Quelle est donc la vieille putain qui me disait un jour : « Zola, c’est mon romancier de cœur » ?

*

Apparence ou velléité d’un commencement de quelque chose. Émile semble vouloir punir le vice et récompenser la vertu, — sous lui. Mais, où est le vice et, surtout, où est la vertu, dans un monde imaginé par ce malheureux Crétin. Avec lui, on ne sait jamais.

*

Le personnage.

Ce personnage illustre et sympathique est, d’ailleurs, sur le point de rentrer en France, si, toutefois, il en est sorti — ce qui est une question.

Article de quatre colonnes et de trente mille caractères pour nous apprendre qu’il désire rentrer en silence. À peine quelques mots de Dreyfus. Il parle avant tout, surtout de lui-même et des « tortures » de son exil. Elles ont pu être atténuées, j’imagine, par quelques douceurs. Les souffrances d’exil d’un romancier qui gagne deux ou trois cent mille francs par an avec un unique bouquin salopé, ne paraissent pas devoir être l’occasion d’un deuil national.

N’avait-il pas, d’ailleurs, la consolation d’écrire « Fécondité », et la consolation plus sublime de savoir — lui seul — qu’il « n’avait jamais eu qu’une passion, celle de la vérité… que, depuis quarante ans, il avait servi son pays par la plume et chanté la France par plus de quarante œuvres déjà ?… » Enfin, ne pouvait-il pas se rendre à lui-même le témoignage si réconfortant « d’avoir porté la petite lampe sacrée, qui éclairerait le monde si les puissances mauvaises venaient à éteindre le soleil !!!? etc. ».

*

Les tortures de l’exil de M. Zola qui fout le camp, après avoir raflé à ses amis une cinquantaine de mille francs, j’aime à le croire, car tel est le juste prix d’un roman-feuilleton de ce crétin désintéressé ! Voilà qui nous met furieusement loin de l’île du Diable où on s’amuse joliment, comme chacun sait !

Démasque-toi donc tout à fait, égoïste et lâche cafard !

*

Zola l’idéologue.

LE CRÉTIN DES PYRÉNÉES.

« On a dit aux peuples de regarder en haut. C’est un langage qui, parfois, me semble impie. »  Discours de Zola au banquet des étudiants, 18 mai 1893.

« Le travail, c’est ce qui nous sauve du rêve et de la chimère et nous assure la santé. » Idem.

« L’homme qui travaille est toujours bon. » Ibidem.

« Tous les pays latins ont su me considérer comme un travailleur sincère. Cela me suffit. » Interview du dit par un imbécile du « Gil Blas », 26 mars 1894.

 *

« Je suis encore assez fort et les jeunes gens n’ont presque jamais le poignet assez robuste pour couper le jarret aux lions… En ce qui me concerne, je n’ai pas grande envie de partir. »  Même interview.

*

La Médiocrité faite plume.

 « Je me demande parfois, avec une certaine anxiété, — disait, un jour, à ses chers étudiants, le révélateur de la Religion du Travail, — je me demande ce que deviendra mon œuvre entre les mains des jeunes hommes que je sens monter derrière moi ». La réponse est trop facile.

Mes documents, je le prévois, iront indubitablement aux latrines, en compagnie du bouquin de Lourdes lui-même, et je veux bien qu’on me fasse bouillir le derrière si je leur trouve un plus pertinent emploi.

Le cerveau du père des Rougon-Macquart, quel que soit son tonnage, ne contient pas une grande variété de marchandises. Quand on a lu cent lignes de ce négociant littéraire, on a tout lu, et l’écrasante masse de son dernier avorton n’ajoute absolument rien aux coïonnades qui ont précédé.

C’est toujours, invariablement, l’expérimentalisme grossier d’un Bacon de table d’hôte, l’horreur du mystère, la science, l’évolution, le travail, le saint coït, l’éternelle resucée de l’atavisme, de l’hérédité, de la dégénérescence, etc. Et toute cette vacherie d’idées, dans quel style, bon Dieu !

Ah ! il ne se renouvelle pas, le vieux serpent, et n’évolue guère, je vous en réponds.

*

Le Pauvre.

Le pauvre est exclu de toutes les noces. Sur ce point, Émile n’a jamais varié, et ne variera jamais. Émile n’aime pas qu’on soit sans argent.

Toutes les fois que le pauvre apparaît dans un de ses agréables bouquins, c’est pour être déshonoré, vilipendé, couvert d’ordures et, au besoin, massacré, comme dans l’Assommoir ou dans Germinal.

La haine de cet italiote immonde pour le Pauvre, n’a d’égal que l’instinct de domesticité idolâtre qui le jette au pied de tout simulacre de la Richesse. Là, seulement, s’exalte ce qu’il ose appeler monstrueusement son cœur.

*

Syllogisme du parfait Mufle démocratique.

Majeure. Les plus intelligents sont les moins féconds.

Mineure. Or les enfants ne poussent jamais en aussi grand nombre que sur le fumier de la misère qui est, par conséquent, celui de la bêtise.

Conclusion. Donc la supériorité intellectuelle consiste à gagner de l’argent par le moyen rudimentaire des enfants des pauvres.

Monsieur Émile.

*

Zola, le styliste, ou les lieux… communs argentifères.

LES CLICHÉS ZOLA.

Les clichés Zola sont assez connus : « le soleil qui met sa note claire sur quelque chose », par exemple. Bien que je ne les aie pas comptés, j’estime qu’ils ne peuvent guère dépasser le chiffre de trente ou quarante, servis régulièrement et infatigablement, depuis qu’il y a des Rougon et qu’il existe des Macquart.

Il paraît que cela suffit aux cent cinquante mille clients de Nana ou de la Débâcle. Plusieurs même doivent trouver que c’est encore trop littéraire, trop encombrant.

Le débit serait peut-être plus énorme si on écrivait décidément, résolument et tout à fait comme un gendarme ou comme un garde-barrière, mais il faut bien faire quelque chose pour l’Académie.

Chacun de ces inusables clichés, dont Monsieur Zola est l’heureux fermier, fut calculé pour un nombre indéterminé de situations identiques où le lecteur est toujours certain de les retrouver. Il est vraiment difficile de se tuer moins que ne le fait ce grand travailleur.

*

Une chose que je ne me lasse pas d’admirer dans le feuilleton du Crétin, c’est l’impuissance, l’infécondité de l’auteur. C’est consternant et même un peu diabolique de lire ce bavardage monstrueux, infini, ce déluge de mots, pendant des pages, pour ne jamais aboutir, pour ressasser indéfiniment un lieu commun misérable, sans espoir de rencontrer, je ne dis pas une idée, mais une image, un semblant d’image qui n’ait pas servi un million de fois ! Cela fait penser à la masturbation d’un cadavre.

« … Et il songeait encore aux lits des casernes où dorment solitaires, improductifs, quatre cent mille jeunes hommes, etc. » Ne croirait-on pas entendre les lamentations d’un tenancier de lupanar menacé dans son négoce ? Le digne homme voudrait donner des femelles à tous ces mâles.

*

Ce que c’est que d’être le Prince des prosateurs ! Voilà bien dix mille fois que ce « coup de foudre » est servi à toutes les nations, depuis la guerre franco-allemande !

*

« On n’enfante que par l’amour » ! Ça, c’est le marteau du penseur. Quand Zola ne parle pas précisément du cul, voilà ce qu’il trouve.

*

Ciel ! Que lis-je ? Des gens qui ne se sont pas vus, depuis des années, s’écrient : « Que de choses ! Cela ne nous rajeunit guère ». Le Prince des prosateurs démarquant Alphonse Allais !

*

Pour ce qui est du style, ça ne bouge pas, c’est toujours la même chose, les mêmes clichés inusables et indéfectibles, depuis trente ans. Quand on vient de lire un poète et qu’on essaie de lire Zola, on croit tomber dans les lieux.

*

Les usiniers ou les entrepositaires de comestibles admettront difficilement, je le sais bien, qu’un romancier qui gagne deux ou trois cent mille francs par an, avec un seul tome, puisse être un crétin.

Dieu me préserve de la tentation de faire comprendre quoi que ce soit à ces hommes utiles ; mais je suis prêt à livrer mon cœur à la personne qui me révélerait un mot plus juste, une épithète plus vraie, un qualificatif plus certain, un emplâtre plus avantageux pour blinder la face d’un scribe déjà plastronné de gloire, qui n’a pu rencontrer une pauvre idée pendant trente ans, une guenilleuse idée qui se donnât véritablement à lui. C’est confondant.

M. Zola est le Christophe Colomb, le Vasco de Gama, le Magellan, le grand Albuquerque du Lieu Commun. Il équipe une flotte de trois cents navires et presse une armée navale de trente mille hommes téméraires pour découvrir que « tout n’est pas rose dans la vie », qu’« on n’est pas toujours jeune » ou que « l’argent ne fait pas le bonheur ».

— Ce continent m’appartient ! s’écrie-t-il alors, en piaffant de son pied vainqueur, et il déploie, au nom du Positivisme, l’étendard couleur de bran des documentaires.

Le Lieu Commun s’échappe sans interruption de ce Découvreur conquérant, comme l’eau des sources miraculeuses.

*

Ne serait-ce pas là un grand truc ? Répéter toujours la même chose, resservir obstinément et furieusement les mêmes formules, les mêmes phrases, les mêmes verbes, les mêmes adverbes, les mêmes adjectifs, les mêmes pronoms, les mêmes participes et les mêmes substantifs, en vue d’obtenir les mêmes images éculées, sachant qu’on s’adresse au même public intellectuel, — oh ! combien ! — le public des Vaughan, des Clémenceau, des Esterhazy, des Urbain Gohier, des Mercier, des Quillard, des Couard, des Gonse et des Pressensé !!!… Émile ! viens que je te baise !

N. du P. – Ernest Vaughan est le directeur du journal socialiste l’Aurore (l’Aurore première mouture de 1897 à 1914) dont les colonnes sont largement ouvertes à Zola ;  Clémenceau, célèbre franc-maçon et future baderne de la boucherie de Quatorze, fut un temps rédacteur à l’Aurore avant d’en démissionner à cause de l’Affaire ; Esterhazy  est selon certains le débiteur de plusieurs banquiers juifs avant de devenir le principal méchant de l’Affaire, espion vénal pour le compte des « sales boches » et faux témoin, il mourut en exil en Angleterre ; Urbain Gohier (né Degoulet qui a aussi usé du pseudonyme de Isaac Blümchen) est membre de la rédaction de l’Aurore, ce curieux personnage se présente comme« monarcho-syndicaliste », il est à la fois socialiste, « antijuif », antimilitariste et dreyfusard  (sans doute par antimilitarisme et contre la « justice » militaire), c’est un ami beaucoup plus jeune de Zola ; Auguste Mercier, général et ministre de la guerre (sic) au moment de l’Affaire ; Pierre Quillard, enseignant anarchiste, poète symboliste et helléniste, défenseurs des arméniens, futur secrétaire de la Ligue pour la défense des droits de l’homme et du citoyen, ami intime de Bernard Lazare et partant dreyfusard ; Couard : ? ; Charles Gonse, général impliqué dans l’Affaire ; Francis de Hault de Pressensé, hobereau, diplomate, député libéral puis socialisant puis membre de la SFIO, journaliste, directeur un temps de l’Aurore, puis de La Vie Socialiste, un des directeur de L’Humanité, pacifiste, militant dreyfusard.  

*

 « Le désir passait en coups de flamme, le divin désir les fécondait… le travail nécessaire, fabricateur et régulateur du monde… Encore un enfant, encore de la richesse et de la puissance, une force nouvelle lancée au travers du monde… etc. »

Je le demande, avec calme, à la douzaine et demie de très pauvres diables séparés de l’innombrable troupeau des mufles, qui gardent au fond de leurs cœurs les traditions d’un art quelconque, l’amoureux souvenir de l’antique noblesse des esprits de France ; je demande à ces malheureux quelle pourrait bien être la formule de mépris applicable à un soi-disant écrivain qui a l’impudence d’offrir, dans un même soi-disant livre, les mêmes niaises et basses phrases jusqu’à trente ou quarante fois, sans y rien changer — et aussi ce qu’il faut penser d’un public assez avili pour admirer une pareille prostitution !

*

Je n’osais pas le croire, mais je suis bien forcé de me rendre.

L’infortuné Crétin aura eu l’idée que voici :

« Quelques individus, soi-disant littéraires, osent me supposer fini. Je vais leur prouver que je commence. Je vais me manifester en coup de foudre. Subito, sans avoir averti personne, j’invente le roman à refrain, le roman de dessert qu’on pourra gueuler dans les noces. Ah ! ah ! mes petits détracteurs, vous n’aviez pas prévu cette botte ! » Et il le fait comme il le dit.

Je cite parce que c’est l’unique moyen d’être cru : « Le désir passait en coups de flamme, le divin désir les fécondait… le travail nécessaire, fabricateur et régulateur du monde… Encore un enfant, encore de la richesse et de la puissance, une force nouvelle lancée au travers du monde … » Oui, mon pauvre vieux.

N’est-ce pas désarmant ? 

*

« … elle était à la fois le charme, la sagesse, la bonté, tout l’unique bonheur solide d’un ménage. Et lui aussi était très bon, très sage, trop sage, disait-on, et elle le savait, se mettait en route, à son bras, heureuse, certaine qu’ils iraient ensemble, du même pas tranquille, jusqu’au bout de la vie, sous ce limpide et divin soleil de la raison dans l’amour ».

D’après un calcul très-modéré, chacune de ces lignes rapporte 15 fr., au moins, à notre gaga. Il y en a là pour une centaine de francs. Quand le cochon a écrit, entre son café et son pousse-café, cent lignes de cette force, il a gagné 1 500 fr., c’est-à-dire le traitement annuel d’un pauvre employé de chemin de fer (service de l’exploitation), qui risque sa vie tous les jours. Il est utile de remarquer que l’immonde cafard n’a pas son pareil pour gueuler le mot de Justice !

*

Sur la Fécondité, ou le premier évangile de l’Émile.  

Du Q.

Cela commençait à devenir un peu rigolo, si j’ose le dire, l’obstination de ce romancier hongre à pétarder contre l’infertilité contemporaine des reins et des utérus.

Voici : « Vous ne pouvez nier, mon cher monsieur, que les plus forts, les plus intelligents, sont les moins féconds. Dès que le cerveau d’un homme s’élargit, sa faculté génératrice s’affaiblit ». En d’autres termes, Émile Zola a trop d’esprit pour faire des enfants.

*

Mais voici douze feuilletons, douze fois trois cents lignes, exclusivement remplis par des conversations de gens appartenant à diverses classes et qui ne s’intéressent qu’aux moyens à employer pour ne pas faire d’enfants. Tout autre thème est exclu. Il n’est parlé que de fraudes, de désirs à satisfaire sans inconvénients, d’individus à gros appétits charnels, de femmes amusantes au lit ou pas amusantes, etc.

Le curieux est que ce porc atteint de priapisme, en attendant la paralysie générale, mais qui — avec une obstination de gaga — veut tout de même être un Moraliste, n’a pas l’audace de l’obscénité. À chaque minute, on sent qu’il crève du désir de préciser une saleté, mais qu’il n’ose pas.

*

Il est tout cul, si j’ose risquer ce trope qui, seul, rend ma pensée, et les fraudes, les étreintes vaines, les accouplements stériles, la semence jetée au hasard et qui « se dessèche », « les seaux de toilette, pleins de vie souillée, gâchée qu’on vide au cloaque », tout ce torrent de cochonneries, qu’est-ce autre chose que l’occasion, espérée vingt ans, d’un gâtisme assez obtenu pour que le mandrille [mandrin, malandrin ? brigand de grand chemin], érigé moraliste transcendant, osât enfin se déculotter et se polluer devant les garnos [les hôtels en garni de dernière zone] ?

*

Notre Crétin arrive, aujourd’hui, à la fin du « livre premier », une centaine de pages, au moins, dans lesquelles il n’a été parlé que des choses du cul, par le prodige tout spécial à Zola d’une réitération acharnée, enragée, indécourageable, des mêmes objets, au moyen des mêmes formules, des mêmes expressions clichées et cela dans un vocabulaire granitique de camelot, d’agent-voyer ou de secrétaire de commissariat toqué de littérature. On ne connaît pas un romancier populaire qui ait pu compter, autant que lui, sur la stupidité ou la vacherie de ses lecteurs. Et nous ne sommes qu’à l’aurore des saletés, puisque ce n’est encore que le premier livre.

Toutefois, avant de poser — pour bien peu de temps — sa plume légère, il a tenu à promulguer, derechef, que « les plus intelligents sont les moins féconds ». On a lu déjà cette haute maxime, avec son application immédiate. Aujourd’hui, il ajoute, en façon de corollaire, que « les enfants ne poussent jamais en si grand nombre que sur le fumier de la misère », — ce qui revient à cette autre altière sentence que la supériorité de l’esprit consiste à gagner de l’argent, — histoire d’être agréable à MM. Les Mufles et de se recommander à leur bienveillance.

*

Le poète de la vie, des mamelles et des semences idoines.

(Cf. plus bas : « Tu as écrit à Mme Dreyfus que tu étais un POÈTE… »)

Il y a peu de choses aussi complètement sinistres que l’effort tenté, parfois, de cet Émile pour montrer qu’il ne sait pas moins jouer de la lyre que du balai à pot de chambre.

Ainsi, dans le feuilleton du 12 [juillet 1899 de L’Aurore], il y a un parallèle ahurissant entre « le petit ruissellement du lait » maternel qui coule « avec un léger murmure de source » (!) et le bruit d’une autre fontaine jusqu’alors inutile, dissipée en des marécages, mais « captée » enfin par le génie de l’agronome balzacien, du virtuose de fécondité, et qui « descend le long des rigoles vers les terres brûlantes ».

Non, quand on n’a pas lu ça, on n’a rien lu et on ne lira jamais rien.

*

« … Et il redevint supérieur, beau et victorieux, en homme certain de gagner toutes les batailles de la vie ». C’est une des quinze ou dix-huit phrases écrites par le Crétin 3.745 fois environ, depuis trente ans. Il y tient. C’est sûr.

*

« … Le ventre nu, le ventre sacré qui s’ouvrait, comme la terre, sous le germe, pour donner la vie… Le désir créateur du monde ». Je m’étais pourtant bien promis le silence, mais le moyen de résister à cela ?

*

Voici ce que je trouve dans mon feuilleton. Il s’agit d’une maman qui donne à téter à son petit garçon. « Et elle fît cela sous le soleil qui la baignait d’or, en face de la vaste campagne qui la voyait, sans la honte ni même l’inquiétude d’être nue, CAR la terre était nue, les plantes et les arbres étaient nus, ruisselants de sève ». !!!!! Ça te la Coupe, Lucien.

Après tout, pourquoi n’oserais-je pas une figuration symbolique ou allégorique des sentiments actuels de notre Crétin ?

Émile, complètement nu, sous un arbre, et le front sillonné de ces innombrables et célèbres plis de la Bêtise, si scrupuleusement inscrits par Henry de Groux, Émile jouant de la flûte, en regardant ruisseler la sève des hommes et des femmes, — dans la forêt de Bondy !

*

« … Si l’on avait moins ri, on aurait entendu le ruissellement du lait, ce petit ruisseau dans le torrent de la sève qui soulevait la terre, qui faisait frémir les grands arbres au puissant soleil de juillet. De toutes parts, la vie féconde charriait les germes, créait, enfantait, nourrissait. Et pour l’éternelle œuvre de vie, l’éternel fleuve de lait coulait par le monde ».

Ô égrotants assoupis, ô valétudinaires sereins qui vous liquéfiez silencieusement dans les lits mécaniques de l’Assistance, au sein des asiles ; — que pensez-vous de celle mamelle ?

*

« … Ce fleuve de lait qui avait ruisselé d’elle… la bonne déesse en constante fertilité… le divin désir, l’âme brûlante dont les champs palpitent ».

On est au 63e feuilleton. Il y en a bien 40 ou 50 que cela dure, cette maternité de vache, cette pullulation idiote ! L’Image Divine, telle que peut la former le cerveau du pauvre vieux Crétin, rappelle beaucoup ces idoles des anciennes théogonies qu’on représentait avec une double rangée de tétines, comme des truies à face humaine. Il doit croire cet idéal extrêmement neuf. Il paraît même s’être assez fortement emballé sur la trouvaille.

*

La force du nombre et la vie.

La force du nombre. Il y est donc enfin venu, le vieux drôle, le vieux sot, le vieux Crétin, je ne dis plus des Pyrénées, mais de n’importe quelles montagnes.

La force du nombre ! que le triple idiot nomme en son patois « la victoire de la vie », dans une incompréhension absolue de toutes les lois philosophiques et du sens même des mots, dans l’obstruction irrémédiable de ce qui aurait pu être sa faculté de concevoir, dans son ignorance invincible de cet axiome enfantin que la force du nombre est précisément, historiquement, physiquement, métaphysiquement et indiscutablement, le triomphe de la mort !

Mais voici. Quand on est la force du nombre, on est cent contre un, dix mille contre un, cent mille, un million contre un, et voilà ce qui plaît à notre voyou. Voilà sa gloire ! voilà ce qui le fait riche et reluisant, et voilà aussi, j’ose l’espérer, ce qui procurera ses funérailles prochaines et incomparablement ignominieuses dans la fosse la plus publique de tout l’occident.

*

On m’apporte enfin le dernier feuilleton de « Fécondité ». Dieu soit loué dans tous les siècles des siècles !

Quelques citations :

« Le plus de vie possible, pour le plus de bonheur possible. Tel était l’acte de foi en la vie ». Un million, j’offre un million à celui qui m’expliquera ces mots.

« Il ne s’est pas fait dans l’Histoire un seul pas en avant, sans que ce soit le nombre qui ait poussé l’humanité en sa marche ».

Il n’y a jamais eu de grands hommes, de tuteurs de peuples — avant Émile. C’est bien entendu. On croit, à Médan, que César est un mot assyrien qui signifie multitude. C’est admirable comme les idées basses vont à cette caboche de rétameur littéraire accoutumé à gueuler son industrie dans les quartiers pauvres !

« Le travail obligatoire. Il n’est pas vrai qu’il soit imposé aux hommes en châtiment du péché… Il est, au contraire, l’âme même du monde (???) Que des enfants poussent, ils ne seront que des instruments de richesse ». Ainsi parlent en chuchotant, quand il leur reste un semblant d’âme, les marchands d’esclaves.

« Et c’est la vie encore qui aura vaincu, la renaissance de la vie, honorée, adorée ; de cette religion de la vie, écrasée sous le long, l’exécrable cauchemar du catholicisme ».

Le culte de l’avenir, c’est « la femme féconde et la terre féconde ». Voilà. Dans chaque ville ou village, deux temples : le temple du Travail et le temple du Cul. Autour du premier, à la place des ordinaires boutiques d’objets de piété, des marchands de triques, de fouets, de cravaches, d’aiguillons, de licous, de nerfs de bœuf, etc. Dans le voisinage du second, un humble commerce d’éponges hygiéniques, de bidets, d’irrigateurs, de cartes transparentes, de préservatifs même, en général de tous les accessoires que peut désirer une piété sage, quoique ardente. Ce sera bougrement plus beau, en effet, que le Christianisme, — n’est-ce pas, Francis de Pressensé ?

« Matthieu et Marianne finissaient en héros de la vie. Et, dans leur grandeur de héros, il y avait aussi tout le désir dont ils avaient brûlé, le divin désir, fabricateur et régulateur du monde qui les avait visités en coups de flamme ». Ah ! cela fait du bien de la retrouver, une dernière fois, cette bonne vieille connaissance de phrase !

Il paraît que les deux vieillards pensent beaucoup au cimetière, où leurs innombrables enfants accompagneront, sans doute, avec allégresse, de si tenaces gâteux. « Ils espéraient s’y coucher ensemble, le même jour, car ils ne pouvaient concevoir la vie (!) l’un sans l’autre ». Ai-je bien entendu, Seigneur ? Est-ce que ces deux momies vont faire encore des enfants, dans leur sépulcre ?…

Quel peut bien être le fond, la pensée intime de ce misérable esprit, de ce transcripteur nuisible de lieux communs, de cet imbécile à faire pleurer ? Il me semble que le mot vie qu’on rencontre presque à chaque ligne dans ce dernier feuilleton et qui remplit tout le roman, pourrait bien être la clef de l’endroit.

Ainsi, et seulement ainsi, peuvent s’expliquer les assemblages de mots, si stupides autrement, tels que : « la foi en la vie… la victoire de la vie, … la religion de la Vie… les héros de la vie, … la vie exigeant l’héroïsme, … l’insatiable vie qui veut qu’on lui donne tout », … et, pour terminer, « la cité de paix, de vérité et de justice, c’est-à-dire « le règne uniquement désirable de la Vie souveraine, maîtresse enfin du temps et de l’espace »…

Remplacez le mot « vie » par le Nom terrible, in quo omne genu flectatur cœlestium, terrestrium et infernorum [pour lequel tout genou fléchisse, aux cieux, sur terre et en enfer], et voyez si ce n’est pas à faire peur !…

*

C’est à faire rendre des tapirs, de toujours lire les mêmes syllabes dénuées de sens, alignées pour faire des semblants de mots toujours prévus et des ombres de phrases absolument identiques : « la foi en la vie… l’espoir en la vie… l’attentat contre la vie… la floraison de bonté, de joie et de vigueur… » Il y a un vieux sot très-apprécié qui « achève de vivre dans la gaieté sereine de son espoir en la vie » !… C’est incroyable ce qu’on peut faire avaler aux hommes de stupidités ou d’ordures, quand on leur apporte l’évangile de l’inexistence de Dieu et du putanat universel !

Un mauvais tour à jouer à Zola serait de lui demander ce qu’il entend par la VIE. Mais, à quoi bon ? La réponse ne serait même pas curieuse.

Le pauvre homme qui n’a jamais pris connaissance d’aucun rudiment de philosophie et qui doit croire que le mot Métaphysique appartient à une langue oubliée de l’âge de pierre, s’étonnerait comme le premier boutiquier venu, qu’on l’interrogeât sur une chose si simple.

Il répondrait avec bonhomie, — en déchirant une nouvelle feuille de papier, — que la vie consiste à gagner de l’argent, à bien manger, à bien dormir, à bien faire l’amour et à bien faire caca. Quelle autre réponse espérer d’un tel cerveau ?

*

L’Affaire.

Un ami m’écrit : « Le dégoût que j’ai pour Zola s’est précisément accru de ce qu’il est l’auteur de « J’accuse ». Il doit y avoir, au fond de son acte, un mobile intérieur dont l’ignominie est connue de Dieu seul ».

*

En attendant, voici une interview du Crétin. Un quelconque de l’Aurore court à Médan sur bicyclette. Entretien sublime avec le patron qui n’a perdu, ni risqué — ainsi que le prétendent quelques jobards — ni sa fortune ramassée avec la langue dans les émonctoires des bourgeois, ni sa réputation de Salaud. Au contraire, certes !

On parle aussi, bien entendu, de l’Affaire. Alors, ça devient très beau. « On m’a offert des sommes folles pour des conférences en Amérique ». On lui a proposé des trésors pour un drame ou un roman sur la dite affaire. « J’ai tout refusé » !

Ici, position stratégique : « L’exploitation, par moi, de l’Affaire serait basse et vilaine ». Sans doute, quand le fruit ne donne plus de jus, on jette le zeste au fumier. Cependant… vilaine, oui, mais pourquoi basse ? Du point où est situé le spectateur, il me semble que les étrons même doivent luire au milieu des constellations.

*

Mon pauvre Émile.

Il va donc falloir nous quitter !…

Rien de bon, hélas ! ne peut être cru ni même supposé d’un individu tel que toi qui n’eus jamais une pensée noble ni un mouvement généreux. Souviens-toi de ton océan d’ordures… En ce qui concerne Dreyfus, comment veux-tu qu’on présume le désintéressement d’un avocat qui avait tant à gagner et si peu à perdre ?

Tout le monde ne sait-il pas, depuis une génération et demie, que tu es une indicible crapule, infiniment difficile à classer et tout à fait innommable ? Jules Barbey d’Aurevilly, le haut artiste qui refusa si obstinément de te laisser frotter son parquet, l’a beaucoup trop dit pour qu’on l’ignore. Qu’y puis-je ?

Si je te parle, Zola, si je trouve la force de surmonter l’horrible dégoût que tu m’inspires, c’est que je pense, tout de même, à ta pauvre âme.

Tu veux absolument qu’on t’admire pour avoir défendu ce capitaine, pour avoir accusé — les autres !…

Oh ! la vision douloureuse qui m’est venue, dans l’humble église de Kolding, en faisant le Chemin de Croix, au moment où je priais devant une image barbare de la XIIe station !

Quelqu’un qui a le malheur de te lire et que je ne veux pas nommer, m’avait exprimé, peu de jours auparavant, le plus fier dédain pour les êtres — indignes de tout intérêt — que tes livres ont pu souiller, c’est-à-dire, au fond, le dédain pour les petits, les pauvres, les faibles, les vaincus, les écrasés. « Qu’importe, m’écrivait-il, à côté d’un si grand rôle et lorsqu’on a un si puissant levier (la plume de l’auteur de J’accuse, bien entendu), qu’importe l’imbécile roman Fécondité ? »

Ce dédaigneux, qui est une des conquêtes les plus récentes et les plus déplorables de l’Alexandre des boutiquiers, a passé au fond de moi, dans un sombre sillon de ma mémoire. Et, au même instant, à la même seconde, sans que ma prière en fût troublée, je crus voir un des écrasés de tout à l’heure, dans une île de l’Abîme, tenu par des chaînes spirituelles plus fortes que le fer, séquestré dans une infernale privation d’espoir, et dont le procès ne pouvait, ne devait jamais être revisé par aucun homme.

Le Mercier de ce cauchemar se nommait Émile Zola. Il gagnait quatre cent mille francs par an à vendre la mort, et n’avait jamais fichu un sou à personne. En conséquence, plusieurs millions de sots ou de chenapans le considéraient à l’égal d’un très grand homme, et il conchiait à son aise un peuple, autrefois chrétien, que la justice de Dieu avait mis par terre.

Donc, encore une fois, je pense que le comble de la bêtise est de croire que tu aies pu être magnanime, une seule heure, que tu aies pu faire quelque chose de généreux. Ta nation n’est pas ainsi, ta nation apostate et dégénérée. Si tu as paru accomplir un acte propre, c’est que tu avais ou croyais avoir un intérêt à l’accomplir, — cet intérêt ne dut-il être manifesté qu’au Dernier Jour.

Voyons, vieux caresseur du Tiers État, vieil excitateur du phallus des gens patentés, avoue que tu te souviens de ton article publié par le Figaro, à la date du 18 janvier 1896, et que tu avais intitulé : « Le solitaire ». Ce solitaire, c’était toi, l’homme pourtant des troupeaux, des multitudes, mais la logique te visite peu. Tu te croyais, alors, un sanglier. « Tout écrivain, disais-tu, qui ne gagne pas d’argent est un raté ». Shakespeare en gagnait fort peu et le Dante moins encore. Tu leur es donc très supérieur. Voilà qui est entendu. L’article, d’ailleurs, était horriblement écrit.

Conviens-en, tu as toujours le même cataplasme sur ce qui te sert de cœur. Oui, sans doute, je comprends, tu souffres d’être cru, par les jeunes — peut-être aussi par quelques vieux de mon espèce — un jean-foutre et un gaga. Ta probité vénitienne te força de confesser, dans ledit article, cette tablature sans grandeur. Il ne te fut pas possible de cacher que tu gueulais en bavant, à la seule pensée que les jeunes hommes, qui lisaient passionnément des poètes pauvres tels que Barbey d’Aurevilly, Villiers de l’Isle-Adam et Paul Verlaine, te considéraient comme une vieille truelle à merde. Était-ce ma faute ? je te le demande.

Il te fallait, à tout prix, une revanche, et l’affaire Dreyfus, heureusement, s’est présentée. « Dans ton grand âge, dans l’état divin d’enfance où tu retournais », c’était bien naturel que tu voulusses paraître un héros. Tu as donc défendu, sauvé Dreyfus qui est, maintenant, lépreux de toi et qui aimerait mieux son île du Diable, s’il te connaissait.

À mon avis, le crime le plus authentique, rémunéré de l’expiation la plus infamante, est préférable à une innocence avérée par toi. Mais voici ce qui est à faire reculer la croupe des constellations :

L’auteur de La Terre et de tant d’autres saletés, devenu le vengeur de l’Innocence opprimée ! le revendicateur de la Justice !! le témoin de la Vérité !!!

La voilà, la honte dernière ; le voilà, le dernier outrage pour la France !

Vivent les morts !

La France était ivre de gloire militaire, depuis Napoléon, surtout. La guerre de 1870 l’a dessoulée d’une façon terrible. Quelque chose, pourtant, reste encore de l’ancienne ivresse. Le renouveau de gloire du grand Empereur, dans ces dernières années, le prouve bien.

On démontre, aujourd’hui, à cette malheureuse nation que ses généraux sont des brutes ou des scélérats, que sa grandeur militaire n’existe plus… Et voilà la France au désespoir !

Quelle occasion pour toi, Émile ! Tu ne l’as pas ratée. C’est une justice à te rendre.

Mais maintenant, ô misérable, maintenant que ton grief de très bas voyou est concédé, aujourd’hui que l’Occident des Saints et des Héros est dans ton ordure, penses-tu, vraiment, que mille galériens innocents, récupérés par ta sale prose, pourraient te faire pardonner cette profanation inexprimable ?

Écoute, si tu es capable d’écouter et de comprendre. Tu es né, on ne sait où, comme naissent les inexistants. Soit. On dit que tu es une relavure de Venise. J’y consens. On naît où on peut et on est ce que Dieu veut.

Mais être absolument dénué de ce qu’on nomme, depuis des siècles, l’esprit français ; être un cul de plomb, un balourd congénital et continental, aussi incapable de dérider le front des autres que de déplisser le sien ; et, en même temps, … régner sur la France ! voilà ce qui enfonce tout. Je suis forcé de le reconnaître.

Qui le croirait, cependant ? Cela ne te suffit pas. Il te faut les siècles à venir. Tu as écrit à Mme Dreyfus que tu étais un POÈTE et qu’à cause de cela, une postérité lointaine observerait tes consignes !…

Comment est-il possible, mon pauvre garçon, que tu n’aies pas un ami pour t’apprendre que dans l’heure qui suivra ta mort, probablement aussi prochaine qu’ignominieuse, il ne se trouvera pas un être humain capable de dire ce que tu as écrit ou ce que tu n’as pas écrit ; et qu’un peu plus tard, tes acheteurs s’évanouissant et les goguenots eux-mêmes découragés par l’immensité de ton bouillon, tu deviendras une très mauvaise affaire ?

Triste Zola…

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From → divers

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