BARDAMU… AU RAPPORT !
Un quelconque « Jean Bidon, être humain », le dernier poilu est maintenant de nos jours, mort. Le dernier pauvre type – pauvre gars – petit homme grégaire des glauques et sordides, insensées et dégénérées, charmantes tranchées de la Der des Ders. Chemin des Dames à la Faux.
Pour parachever le tout, ce petit dernier sous-fifre de la jolie boucherie, boucherie largement prolétaire, lampiste franchouillard j’entends, est mort ces derniers temps ultra tardivement, pitoyablement décoré en « légionnaire donneur ». Mort de légionellose sordide, de légionellose civique. On ne lui aura vraiment rien épargné. Oui, mon pauvre homme, pauvre petit homme.
Der des ders pour les tranchées, les charges des dragons, baïonnette au canon.
Mais, Prime des primes de l’Horreur moderniste à l’orée du déclin des valeurs chevaleresques, et des avancées (à reculons) du monde yank des lendemains, que dis-je des matins mêmes enchantés. La noblesse a fini de défunter en Quatorze. Ô mon si beau progrès moderniste qui autorise de bombarder des airs, de tuer à tout venant, sans distinction, « égalitairement », « démocratiquement », « technologiquement » et avec encore moins de mesure que dans le passé. Passé gnognotte, tueries enfantines, meurtres de rien. Jeux antiques et bidons.
Vingtième Siècle le plus barbaresquement dégénéré, modernistement sagouin. « Que l’atome est charmant, dénonçons les camps abracadabrantesquement archaïques, bombardons-les à l’occasion pour ajouter l’horreur du passé au bonheur du présent ! » cantiqua ainsi la bourgeoisie moderniste, qui le fit ; gauche et droite bien unies, extrêmes itou, sur un seul rang, mon de dieu !
Le Vingtième Siècle, premier siècle de la démesure dans le meurtre légal des guerres crétines ; toujours crétines les guerres, ignobles, dégueulasses. Vingtième Siècle, tu pues la mort, la mort technologiste, la mort par le soi-disant et présupposé « progrès ». « Progrès » avant tout des techniques de mort, de la technologie meurtrière de masse. « Progrès » dans la décadence, ah ! les beaux jours des lendemains qui chantent ! Guerre des lâches – des décatis, cyniques et médiocres – guerres des gros écrasant les petits.
Lance-pierres face aux bombes anonymes des airs. Bombe inconnue comme le soldat qui fut tu (j’ai toujours rêvé que notre soldat inconnu fût les restes de quelque soldat anonyme allemand). Moi, je serai toujours du côté du lanceur de pierres, par principe, par véritable humanisme. Je veux dire véritable humanité. Je suis de l’âge de pierre, de l’âge de la pierre concrète, palpable. J’aime la pierre, j’aime les pierres. J’aime aussi les vrais hommes et les vraies femmes. Ceux et celles du temps de la Pierre que l’on rencontre encore dans les fins fonds d’Amazonie, d’Australie, d’îlots perdus ; quand on ne les extermine pas au nom même du « progrès ».
Quel courage ils avaient de vivre autrefois dans le dénuement, la peur réelle du Ciel, des éléments, mourant usés vieillards à trente ans, d’une humble maladie, de trois fois rien. Mais si beau dans leur Art, celui des cavernes. Médiocres barbouilleurs contemporains, vous ne valez rien, vous ne valez pas un seul de ces « primitifs », vous êtes si peu à côté d’eux, de ces preux du Rien et de grandiose Humilité. Non estampillée humilité humaine, collective et solidaire. Le vrai Sacré. Et vous aussi, pas grand-chose de bon et de constructif, médiocres poilus de la destruction. « Plus pire » que Père Ubu.
Ah ! les enchanteurs salopards, sagouins ; tous ces Aristide Briand dont les grotesques escrocs socialistes vantent ces jours-ci, la grandeur d’âme, la noblesse, le pacifisme et qui fut de presque tous les gouvernements d’Union Sacrée. Un tout autre sacré, consacré à massacrer. Ah, cet Obama prix Nobel-TNT ! Ah, ce pacifiste Einstein qui poussa Roosevelt vers la bombe de l’ignominie humaine la plus ignominieusement ignoble de la sous-humanité démocrasseuse. Je cague tous les jours que la Nature fait, sur le « progrès technologiste et moderniste » (sic) ; du moins « çui-là ». Et sur tous ces « grands hommes ».
Oui, mes petits surréalistes salonards, totalitaires et décadents avida-dollars : surréalisme imbécile, achevé et fou, délirant de la Guerre de Quatorze, cette catin – sonnez clairons, criez crétins. « Nach Paris !» « À Berlin ! » « Faisons vite… pour rentrer les foins » – et battez tambourins. Vive tous les déserteurs de Quatorze ! Les traîne-brodequins, les fusillés pour l’exemple ! Oui, Pétain ne fut qu’un salaud. Je parle de Quatorze. Et pitié des « morts pour la plus grande gloire du capitalisme impérialiste, colonialiste, militariste, belliciste et fabricant de mort ». Et pas de pardon pour les prolétaires de l’arrière trop cons, trop bitards pour refuser de construire les armes destinées à tuer leurs propres frères.
Alors oyons, debout les morts ! le tonitruant humanoïde sans détours – mon vieux barde celtique – nous seriner à l’envie :
« Dans une histoire pareille, il n’y a rien à faire, il n’y a qu’à foutre le camp », que je me disais, après tout… Au-dessus de nos têtes, à deux millimètres, à un millimètre peut-être des tempes, venaient vibrer l’un derrière l’autre ces longs fils d’acier tentants que tracent les balles qui veulent vous tuer, dans l’air chaud d’été. Jamais je ne m’étais senti aussi inutile parmi toutes ces balles et les lumières de ce soleil. Une immense, universelle moquerie. Je n’avais que vingt ans d’âge à ce moment-là […] Je me pensais aussi (derrière un arbre) que j’aurais bien voulu le voir ici moi, le Déroulède dont on m’avait tant parlé, m’expliquer comment qu’il faisait, lui, quand il prenait une balle en plein bidon.
Lisons cette autre page de grand, incommensurable désespoir et de poésie noire :
C’était le brigadier Le Meheu qui tenait le fond du corps de garde, les coudes sur la table, contre l’abat-jour. Il ronflait. Je lui voyais de loin les petites moustaches aux reflets de la veilleuse. Son casque lui cachait les yeux. Le poids lui faisait crouler la tête… il relevait encore… il se défendait du roupillon… L’heure venait juste de sonner…
J’avais attendu devant la grille longtemps. Une grille qui faisait réfléchir, une de ces fontes vraiment géantes, une treille terrible de lances dressées comme ça en plein noir.
L’ordre de route je l’avais en main…
L’heure était dessus, écrite.
Le factionnaire de guérite il avait poussé lui-même le portillon avec sa crosse. Il avait prévenu à l’intérieur :
– Brigadier ! C’est l’engagé !
– Qu’il entre ce con-là !
Ils étaient bien une vingtaine vautrés dans la paille du bat-flanc. Ils se sont secoués. Ils ont grogné. Le factionnaire il émergeait juste à peine le bout des oreilles de son engonçage de manteaux… ébouriffé de pèlerines comme un nuageux artichaut… et puis jusqu’aux pavés encore plein de volants… une crinoline de godets. J’ai bien remarqué les pavés plus gros que les têtes… presqu’à marcher entre…
On est entré dans la tanière, ça cognait à défaillir les hommes de garde, ça vous fonçait comme odeur dans le fond des narines à vous renverser les esprits… ça vous faisait flairer tout de travers tellement c’était fort et âcre…
La viande, la pisse et la chique et la vesse que ça cognait, à toute violence, et puis le café triste refroidi, et puis un goût de crottin et puis encore quelque chose de fade comme du rat crevé plein les coins… ça vous tournait sur les poumons à ne pas terminer son souffle.
Mais l’autre, accroupi à la lampe, il m’a pas laissé réfléchir :
– Dis donc, l’enflure, tu veux mes pompes pour te faire bouger?… Passe-moi ton nom, ta nature !… Tu veux pas t’inscrire tout seul ? Veux-tu que je t’envoie une berouette…
Je voulais bien me rapprocher de la table mais y avait tous les pieds des autres en travers du chemin… toutes les bottes éperonnées… fumantes… de tous les vautrés dans la paille. Ils ronflaient tout empaquetés dans le roupillon… Roulés dans leurs nippes, ça faisait un rempart compact. J’ai enjambé tout le paquet. Le brigadier il me faisait honte.
– Visez-moi ça l’empoté ! Une demoiselle ! Jamais vu un civil si gourde ! Merde! On nous l’a fadé spécial ! Arrive, bijou !
Alors, crevez tous – comme les autres – bonnes âmes des canons !
« Rep’sez… armes ! » et rompons le ban.

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