TRADUCTION DES SEIZE PREMIÈRES STROPHES (SUR DIX-HUIT) DU CORBEAU D’EDGAR ALLAN POE
LE CORBEAU
d’Edgar Poe
A Midnight Dreary. À la Morne Minuit. (Illustrations de Gustave Doré de l’édition de 1884 de The Raven) * À la morne minuit, un jour Que je m’acharnais, dolent, las, Sur un désuet, curieux volume D’us et coutumes oubliées – Dodelinant moi somnolant, Soudainement là, on frappa ! D’aucun d’un doux tapotement, Toquant à ma porte de chambre. « Quelque visiteur, murmurais-je, Heurtant à ma porte de chambre – Cela seul, rien de plus. » * Distinctement, ah… m’en souvient : C’était pendant le froid décembre. Chaque braise à son tour mourant Sur le plancher forgeait son âme. Ardent, j’espérais le matin, – Cherchant en vain dans mes bouquins Un court sursis à mes chagrins – Chagrins de Lénore égarée – Pour l’irradiante et fille rare Que les anges nomment Lénore – Plus de nom, rien de plus. * Et le soyeux, triste, incertain Frou-frou de chaque rideau pourpre Perçait à neuf – gerçait mon corps De ses fantastiques terreurs. Si bien que pour calmer mes coups Au cœur, je répétais dressé : « Quelque visiteur sollicite L’entrée à ma porte de chambre. Quelque visiteur sollicite… Tardif… à ma porte de chambre. C’est cela, rien de plus. » * Bientôt se réveilla mon âme ; N’hésitant plus longtemps alors, « Monsieur vraiment, dis-je, ou Madame, C’est votre pardon que j’implore ; De fait, j’étais tant somnolant, Si doux sont vos tapotements, Si ténus vos tapotements, Toquant à ma porte de chambre, Je doutais vous avoir ouï » – Et là, j’ouvris grande la porte – Ténèbres, rien de plus. * Scrutant profond l‘obscurité, Longtemps, je me tins là songeant, Craignant, doutant, vivant des rêves Que nul mortel ne fit en rêve. Le silence était non rompu, Et l’immobilité sans marque, L’unique mot proféré là Fut le mot chuchoté, « Lénore ! » Je le chuchotais, un écho Murmurait en retour, « Lénore ! » – Purement, rien de plus. * M’en retournant lors, dans ma chambre, Tout mon esprit en moi brûlant, Me vint vite un nouveau toc toc, Mais quelque peu plus fort qu’avant. « Sûrement, sûrement, me dis-je, C’est quelque chose à ma persienne ; Ce que verras, qu’il en advienne, Et qu’on explore ce mystère – Ô qu’un moment mon cœur se calme, Et qu’on explore ce mystère ; – C’est le vent, rien de plus. * En grand, je poussais les battants, Quand enjoué, battant des ailes, Pas à pas entre en majesté Un Corbeau des Saints Jours d’Antan. Il ne fit la moindre courbette, Arrêt, ni doute un seul instant ; Il se percha, lord ou lady, Au-dessus ma porte de chambre – Au buste juste de Pallas, Au-dessus ma porte de chambre – Juché là, rien de plus. * Alors, cet oiseau noir d’ébène Sourit à mon fantasme triste Par son grave et dur décorum, La contenance qu’il portait ; « Quoiqu’à crête à ras et tondue, Sûr, tu n’es pas, dis-je, un poltron, Spectre lugubre, antique Corb Vagabond aux bords de la Nuit – Dis-moi quel est ton noble nom Des bords plutoniens de la Nuit ! » Et lui dit, « Jamais plus. » * Qu’un volatile disgracieux Suive un propos, m’émerveillait, Malgré son trait très peu pensé – Si peu pertinent, son apport ; Car on peut fort en agréer Que nul humain vivant n’eut vu, N’eut jamais l’heur de voir oiseau Au-dessus sa porte de chambre – Sur buste sculpté, oiseau, bête, Au-dessus sa porte de chambre, Ayant nom, « Jamais plus. » * Mais en rien le Corbeau perdu, Sur le buste placide assis, Ne dit d’autre mot, comme si D’un seul mot s’épandit son âme. Il ne poussa nul mot plus loin ; Il n’agita pas une plume – Je marmonnais, mais rien de plus : « D’autres amis ont pris leur vol – Il me quittera au matin, Comme l’Espoir a pris son vol. » L’oiseau dit, « Jamais plus. » * Piqué par le calme et brisé D’une réplique si posée, « Ce qu’il crie est ici, me dis-je, Tout son fonds sans doute, et réserve, Glané près d’un malheureux maître Que le Désastre sans merci Poursuivait vite, encor plus vite, Jusqu’au refrain d’un chant pesant – Jusqu’au miserere d’Espoir, Mélancolique chant pesant De « Jamais – jamais plus. » » * Mais le Corbeau encor dupant Sourit tout à mon âme triste, Je poussais un siège à coussins Face à oiseau, et buste et porte ; Puis, m’enfonçant dans le velours, Je cherchais, chimère à chimère, Un sens au mot de cet oiseau De mauvais augure d’antan – Ce spectral, décharné, macabre, Gauche oiseau augural d’antan Croassant « Jamais plus ». * J’étais séant conjecturant, N’adressant pas une syllabe Au volatile aux yeux fougueux Brûlots maintenant de mon sein ; En devin séant, plus encore, Je reposais ma tête à l’aise Au coussin de velours feutré Des rais de lampe, exultant d’Elle, Ah, ce violet velours feutré Des rais de lampe exultant, qu’Elle Ne presse « jamais plus ! » * Je crus que l’air se densifiait, Parfum d’un fugace encensoir De séraphins berceurs, creusant Leurs pas tintouins sur des mottons. « Ton Dieu prêta, mon pauvre hère – Mais les anges qui t’ont fourni Répit – Répit et népenthès Dans tes souvenirs de Lénore ! Lampe et lape un bon népenthès D’oublis de perte de Lénore ! Plaid-Corbeau, « Jamais plus. » * « Prophète, être de malheur, dis-je – Oiseau, démon, prophète encore ! Ou l’envoyé du Tentateur, Ou rejet de tempête en rive, Désolé, encore indomptable, Au pays désert envouté – En ce logis d’Horreur hanté – Dis-moi vraiment, je te l’implore – Y a-t-il baume à Galahad ? – Dis-moi – dis-moi, je te l’implore ! » Plaid-Corbeau, chant du cor. * « Prophète, être de malheur, dis-je – Oiseau, démon, prophète encore ! Par ces Cieux, arche sur nos corps, Par ce Dieu que nous deux adorent, Dis à ce cœur empli de peine Si, dans le très lointain Eden, Il étreindra sainte la fille Que les anges nomment Lénore – Cette irradiante et fille rare Que les anges nomment Lénore – Plaid-Corbeau, « Plus d’encore ».
Whom the Angels Name Lenore.
Que les Anges Nomment Lénore.
(même source)
*
Les deux dernières strophes, ou stances de ce poème sont traduites, mais je ne vous les livre pas pour l’instant. Cette présente version recevra, sans doute ou peut-être, quelques petites modifications dues à des repentis de traducteur de dernière minute, « repentis » comme on dit en langage quelque peu chrétien, ou à d’ultimes corrections de nouvelle relecture. Mais, cent fois sur le métier…
Je ne vous libre pas ici non plus, les commentaires explicatifs qui accompagnent cette traduction et qui ne manqueront pas d’éclairer ce qui peut sembler désuet, paraître obscur, démodé, archaïque en certains passages de ma traduction (mots, expressions, forme, fond). Je précise dès maintenant que des modes, surtout des modes décadentes, peu m’en chaut (à tour de bras).
Dernier point. Cette présente traduction presque complète, peut être librement reproduite, mais en tant que « traduction de Jean-Pierre Fleury, version volontairement incomplète du 7 novembre 2012 ».
Au fait ! Deux petites anecdotes littéraires, glanées je ne sais plus où, d’écriture et de repenti éternel.
La première est de George Sand (à propos : pauvre Sandeau qui n’est plus rien ; l’original remplacé par le pseudonyme !) ; elle aimait à dire que du temps où elle fut la compagne de Musset, tous deux s’attelaient quotidiennement à la tâche dès l’aube et qu’à la fin du jour, Musset avait péniblement écrit quelques vers, une courte strophe ou deux en ayant bu une demi-bouteille d‘eau-de-vie (d’eau de mort lente plus exactement) tandis qu’elle, avait eu le temps d’écrire tout un long chapitre en ayant bu deux ou trois litres de lait. Chacun sa drogue donc, chacun son style, chacun son allant d’écrivain…
Voilà bien résumé deux types extrêmes d’écrivain : l’encyclopédiste généralement optimiste qui écrit sans retenue mentale ou existentielle et qui rendra sa copie, ses nombreux ouvrages à l’heure ; c’est celui des auteurs de romans policiers, des feuilletonistes d’antan d’Eugène Sue à Paul Féval, ou du gigantesque Balzac (le deuxième) avant tout préoccupé d’écrire une somme d’histoires romanesques sans souci premier de style ; et le tourmenté voulant faire de la belle ouvrage d’art, et plus encore œuvre unique et remarquable, qui écrit peu, raturant beaucoup, constamment porté par son malheur d’exister ; et donc avant tout qui écrit, il pourrait peindre ou « musiquer », sculpter ou « architecturer » tout pareil, pour se libérer de ses tourments, en catharsis et hérétique. Dominé par ses sentiments, ses sensations, ses émotions, distrait par l’attrait du nouveau constamment, et du passé plus lourdement, ses émerveillements et plus encore ses déboires, sa perception du monde, de la nature et de la place qu’il entend ou n’entend pas occuper dans la société, société qui ne lui convient guère, ou peu ou prou généralement, et le lui rend bien (ou mal plus exactement), tandis que tout part en tous sens ou se bloque, et que rien ne s’achève en sa tête et plus encore sur sa table.
La seconde est d’Allais je crois, qui disait (en substance) : « qu’est-ce que j’ai bien travaillé aujourd’hui ! j’ai passé ma matinée à mettre une virgule à l’un de mes poèmes ; puis, après déjeuner, un pousse-café et un bon cigare, pris d’un remord subit de poète sourcilleux et pointilleux, j’ai passé mon après-midi à l’ôter. » Mettre un point final, ou écrire le mot « fin » est personnellement le plus grand de mes problèmes littéraires ; d’écriture, veuillé-je dire. Il ne fut jamais celui de la page blanche, mais «çui » presque toujours, de la page noire, page toute emplie de digressions à mettre en ordre, choisir, ôter, trier et achever.

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