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Pas toucher, pas regarder, pas siffler: c’est la liberté de la société moderne, le musée des zombies

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A gauche, la statue du film « Laura les ombres de l’été », au centre l’actrice américaine Dawn Dunlap, à droite le sculpteur.

Jusqu’à présent, l’inscription « ne pas toucher » était principalement réservée aux musées. Il ne fallait pas toucher les oeuvres d’art. Cela peut se comprendre, en tout cas pour les tableaux (en ce qui concerne les statues de marbre ou d’airain, la chose est peut-être plus discutable: dans l’Antiquité, les populations les touchaient, voire les caressaient avec dévotion). Aujourd’hui, j’ai un peu l’impression que le « pas touche » se réfère aux femmes.

Naturellement, que le viol soit condamnable, voilà une telle évidence – un tel lieu commun, même – qu’il est à peine besoin de le souligner.  Il est extrêmement clair que personne n’a envie de se faire toucher, contre son gré, dans le métro. Je comprends les femmes (ou les hommes) victimes de « frotteurs » (ou de « frotteuses », je suppose que cela existe).  Au fait, ma propre expérience du métro parisien me pousse à dire qu’aux heures de pointe, mieux vaudrait choisir d’autres moyens de transport. Plus d’une fois, il m’est arrivé – comme à tout un chacun – de me retrouver dans la situation d’une sardine dans sa boîte, entre les bedons, les fesses ou les aisselles à la fragrance pas forcément inébriante de mes voisins ou voisines, et sans qu’il m’ait vraiment été possible de décider auprès de qui j’allais me trouver dans tel ou tel wagon. Je suis ainsi entré en contact, à mon corps défendant, avec des anatomies d’autres usagers  de la RATP. Je reconnais que c’est plutôt désagréable. Les parfums des uns ou des autres, ou leurs haleines, ne sentent pas forcément l’eau de rose. « L’air du temps », le parfum de le grande Nina Ricci cher à David Hamilton, n’est plus qu’un très lointain souvenir. C’est dommage.

Publicité de David Hamilton pour sa grande amie Nina Ricci

Ne pas être touché dans le métro par un « frotteur » est, je le répète, le droit de tout le monde. Mais il me semble que depuis une quarantaine d’années, les gens perdent l’habitude de se toucher tout court. Il deviendrait kafkaïen qu’un homme (ou une femme) n’ait plus le droit de toucher une femme (ou un homme) sur l’épaule pour attirer son attention, ou lui marquer de l’intérêt. Ou, pourquoi pas, de poser un doigt sur un genou. Si tout le langage gestuel devait être vilipendé, censuré, interdit, condamné, on en arriverait à une société où chacun évoluerait dans sa bulle. Ce serait une société privée de sensibilité, inerte, inanimée. Une société en catalepsie. Où les âmes aussi finiraient vite par se trouver dans l’état où sont nos gencives quand un dentiste nous anesthésie.

Et les sifflements! Ces sifflements, lancés à une fille qui passait, étaient monnaie courante il y a trente ou quarante ans. Depuis les lois édictées sous l’égide de Marlène Schiappa, le sifflement est devenu répréhensible. Il est heureux que ce délit ne soit point rétroactif car, dans ce cas, ce sont des centaines d’auteurs et d’interprètes de chansons (où l’on parle de siffler des filles), des centaines de cinéastes et d’acteurs sifflant des filles, des centaines d’écrivains qu’il faudrait condamner. Ici, je prendrai un et un seul exemple: « J’allais parmi cette foule, avec des envies de faire mimi sur la joue des enfants, de siffler les femmes, de poser la main sur la tête des chiens, d’interpeller les fleurs des fleuristes », écrivait Montherlant en 1929 dans  son roman La petite infante de Castille. Il serait vaguement inquiétant qu’un écrivain, en 2019, soit condamné pour avoir avoué publiquement, ne fût-ce que par l’intermédiaire d’un personnage de roman, des « envies » de « siffler les femmes« . Faut-il donc vraiment étouffer toute manifestation d’une idée, d’un sentiment, d’une admiration?

Une société où l’on ne doit plus se toucher, où l’on ne peut plus siffler une fille, quelle est cette société? C’est la société de 2019. Et en plus, c’est la société où chacun, dans la rue, a désormais les yeux fixés sur l’écran de son téléphone, ne regarde plus son voisin (ou sa voisine) et ne lui adresse plus guère  la parole. Les réseaux sociaux, loin de favoriser la convivialité, isolent les humains de leurs semblables.

Interdiction de toucher. Interdiction de siffler. Silence généralisé. Les regards s’évitent. On ne communique qu’à travers les réseaux sociaux. C’est un monde immobile, menacé par l’immobilité de la mort. Où seuls les pouces de nos contemporains courent, dans le silence, avec une vertigineuse rapidité, avec virtuosité même, sur les claviers des téléphones.

Dans les musées, ou dans les magasins, on peut regarder, mais pas toucher. Dans la société, je ne suis pas certain que l’on puisse non plus regarder, encore très longtemps, sa voisine. Parce qu’elle pourrait porter plainte contre vous pour regard « trop appuyé », un viol oculaire en quelque sorte, ayant lu dans votre oeillade je ne sais quelle « obscénité », je ne sais quels sous-entendus. Peut-être des lois et des décrets viendront-ils fixer, un jour pas si lointain que ça, le nombre ou la durée ou la nature des regards que l’on sera (ou pas) en droit de porter sur une personne de l’autre sexe.

Oui, cette société ressemble et ressemblera de plus en plus à un musée. Un musée où déambulent des gens qui se croient « libres » et emploient les réseaux sociaux. Amusant paradoxe, puisque tout un chacun devrait savoir que des milliards d’usagers d’Internet, pour ne pas dire la totalité d’entre eux, sont surveillés.

Cette société de « l’information », de la « liberté », de la « liberté de la presse », de « Wikipédia », du « partage de la culture », et autres blagues grossières, cette société est aussi une société d’illettrés. L’Italie (la nouvelle est tombée aujourd’hui) se rend compte que… les étudiants italiens ne savent plus lire ( https://www.ilgazzettino.it/italia/primopiano/ocse_scuola_italiana_2018_news_lettura_scienze-4902458.html  ).

Euh, en France, vous croyez qu’ils savent? Parce qu’en France, les Français savent parler français, selon vous? Vous appelez peut-être « parler français » construire des phrases dont 99,99 % finissent par « …quoi! », dont presque toutes contiennent deux ou trois mots d’anglais, et dont la structure à l’architecture plus inimaginablement complexe est: sujet verbe complément?…

Cette société où des milliards d’individus croient employer les algorithmes de la technologie mais qui, en vérité, sont eux-mêmes les esclaves de ces algorithmes. Pire encore, nos contemporains sont les créations de ces algorithmes. Ce sont des zombies aveugles et sourds. Sans réactions. Des morts vivants incapables d’émotions, de sentiments, de sympathie, d’empathie.

Dans les musées, quoique de plus en plus rarement, il y a des choses belles. Pas dans ce musée-ci. La société contemporaine est muséographique. Le musée des horreurs modernes, on est en plein dedans. Pas touche. Bas les pattes. Abaisse le regard, petit homme. Silence. Ta gueule! Voilà, c’est bien, tu es libre. Susucre.

Nostalgie de la beauté david-hamiltonienne. Photo David Hamilton.